‹ Inauguration de la statue de Berlioz à Paris, le dimanche 17 octobre 1886Chapitre 3 sur 3 · MEMBRE DE L’ACADÉMIE · texte numérisé non relu

MEMBRE DE L’ACADÉMIE

Messieurs,

Il y a dix-sept ans, nous pleurions agenouillé sur la tombe de l’illustre maître dont nous avions la veille recueilli le dernier soupir, et nous nous demandions, avec tristesse et avec un doute qui s’expliquait alors, si l’heure de la réparation sonnerait jamais pour lui. Cette réparation, que nous ne pouvions rêver que lente et progressive, nous la voulions pourtant, si tardive qu’elle fût, éclatante, complète. Elle est allée jusqu’aux splendeurs de l’apothéose! Aucun musicien n’a été, de son vivant, plus méconnu, plus critiqué, plus bafoué que Hector Berlioz; aucun n’aura été plus unanimement, plus solennellement glorifié après sa mort.

Peu à peu, les haines et les rancunes se sont apaisées; peu à peu, la lumière s’est laite dans la prétendue obscurité de son œuvre; des applaudissements enthousiastes 1 ont saluée, et le génie du maître étant enfin consacré par 1 admiration de la loulc, le bronze, consécration suprême, vient lui assurer, à côté des grands hommes dont la France s’honore, une place dans l’immortalité.

Ne disons pas cjue l’heure de la justice a été lente à sonner, puisque nos vœux se trouvent exaucés au delà même de nos espérances. Et si dix-sept ans se sont écoulés depuis que l’illustre compositeur n’est plus, n’oublions pas que c'est presque au lendemain de sa mort que son œuvre, présentée, il est vrai, par fragments choisis, commença à être écoutée avec une attention sympathique qui était de bon augure pour le succès à venir. On l’écoutait, c’était un premier effort témoignant d’un sincère désir d’arriver quelque jour à la bien comprendre.

Le cri échappé à Berlioz au moment de mourir allait donc devenir une vérité! «. Maintenant on va jouer ma musique! » La Damnation de Faust, l’expression la plus poétique, la plus pittoresque, la plus géniale sinon la plus élevée de son talent, se révélait bientôt, non pas à un petit nombre d’initiés, mais au public, à la foule, avec le prestige d’une exécution hors ligne. Et ce n’était plus seulement quelques épisodes déjà connus qui passionnaient l’auditoire, c’était l’œuvre tout entière, avec ses pages les plus sévères et les plus sublimes : le chœur de la « Fête de Pâques, l’air de Méphisto, le trio final de la troisième partie, l’Invocation à la Nature, laCourseà l’Abyme et l’Apothéose de Marguerite. A chaque audition, l’enthousiasme grandis-

sait; la gloire de Berlioz atteignait à son apogée : non seulement on ne le discutait plus, mais c’était à qui l’exalterait davantage.

Malheureusement, le pauvre grand artiste était mort.

Il était mort, tué par le chagrin, sans que l’amertume de sa douleur pût être adoucie par le souvenir des ovations et des honneurs qui, à l’étranger, lui avaient été si souvent et si chaleureusement décernés.

A Pesth, enivré par les accents belliqueux de la Marche hongroise, si brillamment développée et instrumentée, le public avait voulu le porter en triomphe; à Brunswick, après un concert composé d’importants fragments de ses œuvres, le maître de chapelle de la cour s’approchant de lui, les mains chargées de couronnes, lui avait dit : « Souffrez que je les dépose sur vos partitions. » Et la salle entière s’était levée, émue, frémissante, enthousiasmée. Un jour, à Hanovre, après l’exécution de l’admirable « Scène d’amour » de Roméo et Juliette, les musiciens de l’orchestre voisins de son pupitre baisèrent dévotement les pans de son habit. La grande-duchesse Marie de Russie lui avait offert l’hospitalité dans son palais; des princes, des souverains, en Allemagne comme en Autriche, avaient tenu à honneur d’accueillir et de fêter le Beethoven français. Partout ses concerts attiraient la foule ; on l’acclamait partout.

Revenu en France, on le sifflait!

Pas toujours, cependant. Nous nous souvenons de la première audition de Y Enfance du Christ, « cette gerbe des fleurs mélodiques les plus suaves », comme l’appelait Henri Heine. Le succès fut immense et put faire oublier

un instant à Berlioz bien des déceptions passées. Mais de nouvelles déceptions arrivaient le lendemain; et les jours suivants il en venait encore, il en venait toujours!

Ce vigoureux esprit, si libéral et moins sceptique qu’il ne voulait le paraître, ne manquait-il pas à la fois de logique et de philosophie? Les épigrammes, les sarcasmes, qui d ailleurs ne lui étaient point ménagés, le blessaient profondément; il raillait le goût, les aspirations vulgaires du public parisien et se montrait jaloux de ses suffrages; il jetait au théâtre une épithète flétrissante et en voulait au théâtre de ne pas ouvrir ses portes toutes grandes devant lui. 11 y entra enfin, comme s’il ne se doutait pa% de ce qui l’y attendait. Une première fois avec Benvenulo Cel- Uni, vingt-cinq ans plus tard avec les Troyens. Et, quand son dernier chef-d’œuvre, mutilé suivant l’usage, fut délaissé après un petit nombre de représentations, il ne sut pas passer fièrement et le dédain aux lèvres devant l’affiche d’où son nom venait d’être définitivement effacé. Il récrimina et s’abîma dans une tristesse morne qui se changea en un véritable désespoir, â la mort de son fils, de ce fils chéri qui était sa vivante image et dont il disait : « Nous nous aimons comme deux jumeaux. »

Nous l’avons vu souvent en ces heures de découragement moral auquel étaient venues s’ajouter d’intolérables souffrances physiques qui devaient le conduire au tombeau. 11 semblait résigné et ne se plaignait plus, sentant peut-être que l’instant de la délivrance approchait. Et alors, impuissant à chasser de son esprit d’amers souvenirs, nous demeurions respectueusement incliné et silencieux devant sa muette douleur.

Cependant un éclair d’orgueilleuse joie brillait parfois dans ses yeux; c’était quand le jeune pianiste Théodore Ritter, dont ses conseils avaient perfectionné l’éducation musicale, et qui n’est plus là, hélas! pour jouir de la glorification du maître, lui jouait dans l’intimité quelquesunes de ses pages préférées : l’adagio de Roméo et Juliette , par exemple, le Sommeil de Faust, ou encore cette sublime et poétique élégie, la «Tristesse de Roméo ». Alors sa figure s’illuminait; un rire semblable à un sanglot longtemps contenu s’échappait de sa poitrine; nos applaudissements, nos cris d’admiration avaient arraché le grand artiste à sa sombre mélancolie ; ce triomphe intime l’avait transfiguré !

Nous venons de nommer Théodore Ritter sans le désigner pourtant comme un élève de Rerlioz : Rerlioz n’a pas fait d’élèves; mais il a eu des disciples. Nous sommes de ceux-là. Et s’il ne nous a pas été donné de suivre ses leçons, s’il ne nous a rien enseigné, du moins nous a-t-il beaucoup appris. Il nous a appris à connaître les chefsd’œuvre et à honorer le grand art; il nous a appris, et n’avait pour cela qu’à se donner comme exemple, que le premier devoir d’un artiste est d’ètre soucieux de sa dignité toujours, mais particulièrement dans les relations que les nécessités de sa carrière lui imposent; il nous a dit que les génuflexions devant certains potentats de hasard étaient une indigne faiblesse et les concessions au mauvais goût une lâcheté.

Et c’est pourquoi nous rendons le même hommage à son caractère qu’à son génie.

On a osé lui reprocher la mordante ironie de sa plume, à lui que les violentes attaques et les sottes plaisanteries

avaient si peu épargné. On lui a aussi reproché la sévérité de sa critique, son manque d’indulgence et d’éclectisme surtout. Certes, il avait ses dieux qui étaient aussi les nôtres, et il les encensait ; mais s’est-il jamais refusé à reconnaître le vrai talent à quelque degré et sous quelque forme qu’il pût se manifester? A-t-il jamais ménagé l’éloge à des oeuvres qui ont dû à l’autorité de ses jugements une si grande part de leur succès? Sans doute connaissait-il le mot de Joubert : « Le médiocre est l’excellent pour les médiocres. » Et, pensant que lui, peut-être, avait le droit d’être plus exigeant, il n’aimait ni les platitudes ni les médiocrités. Quoi que l’on puisse blâmer dans ses écrits, dans ses articles de critique comme dans ses livres, il faut en admirer la forme originale et l’esprit, et reconnaître aussi que dans quelques-uns, qui peuvent être cités comme des modèles de style, il s’est élevé à une hauteur que n’atteignent pas toujours des écrivains de profession, même très renommés. Au Journal des Débats, qui fut pour lui une seconde famille, tant on l’y entoura d’égards affectueux et de respectueuse estime, on parle encore avec une juste fierté de ses trente années de collaboration.

Et Dieu sait pourtant si c’était sa vocation d’écrire et de critiquer à heure fixe! On a eu beau dire de lui (et c’était même là une des formes les plus malicieuses de répigramme) qu’il était plus littérateur que musicien, nous avons toujours pensé, quel que fût d’ailleurs notre goût pour les finesses et les élégances de sa plume, qu’il était encore plus musicien que littérateur.

Que de fois ne l’avons-nous pas entendu regretter amèrement le temps qu’il était forcé de donner à des articles,

souvent si pénibles à faire, et qu’il eût voulu consacrer tout entier à son art, à la composition!

Aussi le jour où la vente de sa partition des Troyens et ses droits d’auteur lui permirent de renoncer aux minces bénéfices de son feuilleton, a-t-il pu s’écrier :

« Enfin, enfin, me voilà libre!... » Seulement, la liberté venait trop tard; elle ne pouvait plus lui servir qu’à se reposer.

Nous ne prétendons point faire ou refaire ici une biographie même très succincte du maître. Berlioz nous a raconté, dans ses Mémoires, toutes les particularités de sa carrière laborieuse et tourmentée, toutes celles du moins qu’il pensait pouvoir être livrées à la publicité.

Il nous a dit comment il avait traversé les misères de l’existence, l’âme toute pleine de poésie, le cœur tout rempli d’amour.

Un écrivain éminent, un homme aimable, s’inspirant de ses souvenirs personnels, a cédé au désir d’ajouter d’autres confidences à celles que Berlioz nous avait faites déjà. La tâche est délicate, mais l’intention est bonne : c’est, d’ailleurs, le cœur d’un ami qui s’épanche, c’est la main d’un honnête homme qui tient la plume: il ne saurait donc y avoir d’indiscrétions à redouter.

L’analyse technique des œuvres du maître ne serait pas plus à sa place au pied de ce monument que le récit anecdotique de sa vie d’artiste si émouvante, si aventureuse et si tourmentée. Mais nous ne pouvons guère, avant de finir, ne pas dire quelques mots de la très grande et très légitime influence qu’il a exercée sur les musiciens de la génération qui lui a succédé. Lequel de nous, — je ne parle

que de ceux qui ne nient pas la lumière, — n’a pas profité des précieuses innovations sorties de sa palette instrumentale? Lequel de nous ne s’est pas senti plus irrésistiblement entraîné vers le culte du beau idéal par les dithyrambes qu’il a chantés en l’honneur de quelques-uns des plus glorieux, des plus nobles représentants de notre art, de Gluck et de Beethoven, de Spontini et de Weber? Il pouvait bien les avouer pour ses modèles, lui que gardait contre toute imitation servile une si puissante individualité. Et, s’il est vrai que les compositeurs de génie soient comme les anneaux d’une même chaîne, n’est-ce pas surtout à ces illustres devanciers que le rattache l’œuvre immortelle qu’il nous a laissée?

Cette œuvre est faite de chefs-d’œuvre, et, bien qu’il nous ait dit : « Je n’ai jamais changé de style, je n’ai fait que changer de sujet », n’est-il pas évident que chacun de ses ouvrages est marqué d’une empreinte particulière et s’ollre à l’admiration comme à l’analyse sous un aspect toujours nouveau? Aussi ne serait-il guère possible de choisir telle ou telle de ses partitions pour caractériser son talent ou son génie. Il faut citer son œuvre tout entière et ne pas se demander si la grande individualité du compositeur est plus apparente dans la Damnation de Faust, Roméo et Juliette, Benvenuto Cellini et les Troyens que dans la Symphonie fantastique, Harold en Italie , Y Enfance du Christ et le Requiem.

Elle apparaît partout, aussi bien là que dans ses compositions de moindre envergure telles que Béatrice et Bénédict , la Captive , la Mort dOphélie, Y Absence, la Marche funèbre d 'Ilamlet, et cette fulgurante Symphonie, cet ad-

mirable chant de triomphe, dont les accents viennent de nous électriser.

Ce grand novateur ne pouvait échapper à la commune loi. Mais quand, meurtri, découragé, brisé, impropre désormais aux ardeurs de la lutte, il dut abandonner le combat, il put voir, à la façon dont ses ennemis eux-mêmes s’inclinaient devant lui, en quelle haute estime ils tenaient sa fidélité héroïque aux croyances de toute sa vie et son inébranlable fermeté.

Le voilà debout et rayonnant sur son piédestal de granit, l’éminent artiste, le maître pour lequel nous avons combattu nous aussi et que nous avons aimé. Bonn a la statue de Beethoven, Salzbourg celle de Mozart, Dresde celle de Weber. Nous avons, nous, la statue de Berlioz. Soyons heureux et fiers de la posséder enfin, et remercions ceux qui nous ont aidés à élever ce monument, à rendre cet éclatant hommage à la gloire d’un musicien français, au traducteur inspiré de Shakespeare et de Virgile, au diime continuateur de Gluck et de Beethoven, à l’un des plus illustres compositeurs de tous les temps, au plus extraordinaire peut-être qui ait jamais existé.

Paris. — Typ. Firmin-Didot et C ie , impr. de l’Institut, rue Jacob, 56. — 20153.

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