Inauguration de la statue élevée à la memoire de Buffon à Montbard (Côte d'Or) le 8 octobre 1865: discours
de’ l’Académie des Sciences , du Muséum d’histoire naturelle et de la Société impériale et centrale d’agriculture de France.
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Messieurs,
Les véritables titres à l’immortalité de l’écrivain sont ses propres ouvrages dont l’impression perpétue la durée. Mais la statue qu’élève à l’homme de génie une cité reconnaissante, avec la volonté de consacrer par un hommage durable la gloire d’un de ses enfants, est une bonne et noble action :
expression d’une estime profonde et respectueuse pour ce qui est vraiment grand, elle donne un louable exemple aux populations; car cette statue, offerte aux regards de tous sur la place publique, témoigne de la gratitude pour le bienfait, et, en en provoquant de nouveaux, elle prescrit la reconnaissance à ceux qui en jouiront!
Honneur donc à la ville de Montbard, patrie de Buffon! Honneur à ses habitants, qui ont jugé l’image de leur illustre compatriote digne d’être transmise à la postérité! Depuis plus d’un siècle déjà, l’admiration excitée par ses écrits, chez tous les hommes capables de faire la part du vrai et de l’erreur, atteste que le monde entier partage l’opinion en ce moment exprimée.
La pensée de deux rois ne se trompa point sur le mérite de l’auteur de Y Histoire naturelle , générale et particulière . Louis XV, en 1771, érigeait en comté la terre de Buffon. Cinq ans après, Louis XVI donnait la plus grande marque d’estime dont il pouvait honorer un sujet, en faisant placer la statue de Buffon dans ce cabinet d’histoire naturelle de Paris, tant agrandi par lui, s’il est vrai qu’il ne l’eût pas créé : et l’exquise délicatesse du souverain doublait encore l’honneur pour celui qui le recevait; car, à l’insu du grand homme , le comte d’Angivillers, par ordre royal, avait chargé le sculpteur Pajou de faire secrètement la statue, et de la dresser ensuite pendant le séjour de Buffon à Montbard, afin que le modèle, de retour à Paris, n’apprît que de ses yeux mêmes l’éclatante distinction dont l’honorait l’initiative du roi.
Le Jardin royal de Paris offre donc au public l’image de votre illustre compatriote depuis quatre-vingt -neuf ans. Nous rappelons le fait, nous professeurs-administrateurs du
Muséum, sans aucune prétention, puisque le mérite en remonte à la munificence souveraine; et qu’après avoir accepté avec empressement votre cordiale invitation de prendre part à la fête de ce jour, nous avons senti, bien plus encore qu’auparavant, l’intimité des liens qui unissent Montbard avec le Muséum, et l’impossibilité de faire deux parts exclusives entre l’un et l’autre, quand il s’agit de parler de la gloire de Buffon.
Buffon fit pour le Jardin royal des plantes médicinales, créé à Paris en l 635 par le zèle ardent de Guy de la Brosse, ce que personne n’avait fait auparavant. L’étendue en fut plus que doublée; et les difficultés étaient grandes, puisqu’il s’agissait de l’acquisition de terrains dépendants d’une abbaye! Des serres, des amphithéâtres, des salles, furent construites; celles-ci recevaient les produits de la nature animée et de la nature minérale, qui y affluaient de toutes les contrées du globe, grâce à l’activité de Buffon et surtout à son illustration. Enfin, plus d’une fois il avança des fonds considérables, ceux du trésor public se faisant trop attendre.
Buffon ne fut pas moins bon administrateur à l’égard des personnes qu’à l’égard des choses. Il sut composer un personnel laborieux, zélé, honnête et dévoué : chacun était propre à la place qu’il occupait. Le concours de ces hommes choisis, l’intérêt que portait le chef au petit comme au grand, la confiance qu’il avait en eux et celle qu’il leur inspirait, expliquent comment il pouvait passer plusieurs mois de l’année à Montbard sans compromettre la prospérité du jardin confié à ses soins. Enfin l’esprit éclairé qui présidait au choix des professeurs venait couronner dignement l’œuvre
de l’intendant. Mais cette justice rendue à Buffon, comme administrateur, n’est point complète; car supposez-le un moment remplacé par un homme doué de toutes les qualités administratives, mais étranger à la culture des sciences, et quelque bonne qu’on suppose son administration, elle n’égalera jamais celle du savant, et l’on ne verra pas des empereurs, des rois, des princes, des grands et de nombreux savants, enrichir le cabinet du roi des dons les plus précieux ; et dès lors le jardin créé par Guy de la Brosse ne pourra atteindre au degré de prospérité qui rendit possible la transformation de l’œuvre de Buffon en muséum d’histoire naturelle, tant l’administration du savant avait été excellente à tous égards.
Voilà, Messieurs, la déclaration que j’ai l’honneur de faire dans la ville de Montbard, au nom de mes collègues du Muséum, devant la statue de Buffon, intendant du Jardin du roi !
Parlons maintenant de l’auteur de X Histoire naturelle , générale et particulière , qui n’est plus à Paris, au milieu de ces salles du jardin du roi, où une foule curieuse se presse pour voir les produits de la création, sources des inspirations du grand historien qui les décrivit.
Buffon est à Montbard, dans la cité qui s’enorgueillit de lui avoir donné le jour ; il est avec ses compatriotes, avec vos pères, Messieurs; il écrit ses œuvres immortelles dans ces jardins dont on parlera toujours !
Conservez les jardins du grand homme , car l’histoire est là ; elle parle de la tour de Montbard qui se dresse sur ces terrasses, et tant que le culte de l’esprit existera en France, cette tour sera un monument national. Avant d’être à Mont-
bard, je la connaissais, ainsi que la tour de Saint-Louis , et ce pavillon, appelé par le prince Henri de Prusse le berceau de V Histoire naturelle , que Jean- Jacques Rousseau consacra à toujours, en se prosternant avant d’y entrer !
Est-il un hommage plus grand rendu au génie de Buffon? Cette fois, il n’émane pas d’un roi de France ; il exprime la pensée d’un grand homme, qui eut le malheur de méconnaître la nature de la société humaine en ce qu’elle a de bon, d’excellent même, de l’homme qui était mort à l’espérance de voir cette société s’améliorer avec le temps, de l’homme enfin, qui ne put apercevoir les bienfaits que ses semblables sont aptes à recevoir de la culture des lettres et des sciences.
Si Condorcet exagérait la pensée contraire à celle de Jean- Jacques, en croyant la perfectibilité humaine indéfinie, reconnaissons que l’époque actuelle, où. nous voyons les forces de la nature brute coordonnées par le génie de l’homme à l’avantage de tous, présente en faveur du progrès social un spectacle plus près de la vérité, que ne l’est le pessimisme du philosophe de Genève. Mais, Messieurs, si Jean-Jacques eut les yeux fermés sur le progrès des sociétés humaines, il souffrit trop de son erreur pour ne pas le plaindre, et il serait injuste en ce moment de méconnaître la grandeur de son hommage au génie de Buffon, et de ne pas lui en tenir compte !
L’auteur des Confessions plus qu’un autre sentait les beautés de la nature, et il sut les reproduire dans un style enchanteur, aussi bien que les plus tendres sentiments du cœur. Jean-Jacques, à genoux, et baisant le seuil de la porte du berceau de V Histoire naturelle , offre donc un tableau plein de
charme, parlant à l’esprit, et faisant bonne justice de critiques dont le style de X Histoire naturelle, et ajouterai-je, dont le cœur même de son auteur, ont été l’objet.
L’union de Montbard avec le Jardin du roi était intime; car ici, au Jardin du roi, l’observation des faits sur les objets mêmes dont il écrivait l’histoire, et à Montbard, la rédaction, l’union des faits, leur généralisation, leur synthèse, le mot est vrai. Que de fois, sans doute, l’homme qui écrivit : « J’en « conviens , et j'avoue que la découverte d’un fait nouveau « dans la nature m’a toujours transporté (i), » dut se reporter de Montbard au cabinet du roi ! De même, lorsqu’au cabinet du roi, un fait nouveau frappait son attention, que son esprit en apercevait les conséquences, que de fois il dut désirer la solitude de son cabinet de Montbard pour les développer à loisir! Tant il est vrai que, dans le récit de la vie intellectuelle de Buffon, Montbard et le Jardin du roi sont inséparables; et, en prononçant ces paroles à Montbard, au pied de la statue du grand naturaliste, Messieurs, je ne puis me défendre d’ajouter et chers compatriotes !
Ici finirait la tâche du directeur du Muséum d’histoire naturelle , si en apprenant de ma bouche la solennité de ce jour, le ministre de l’instruction publique ne m’avait pas exprimé ses regrets de ne pouvoir y prendre part, et si Son Excellence ne m’avait pas chargé de déclarer, en son nom, l' importance quelle attache a tout hommage rendu par la France reconnaissante a ceux de ses enfants qui V honorent dans le culte des sciences , des lettres et des arts !
(1) 7 les Mulets, page 324 du tome VIII de Buffon, édition de Lacépède.
Cette déclaration, Messieurs, m’impose de nouvelles obligations. Tant que j’ai cru parler comme directeur du Muséum, convaincu que mon opinion sur la puissance de l’esprit de Buffon, la grandeur de ses conceptions et l’éclat de ses œuvres, était la vôtre, fort de cette sympathie, aucune appréhension ne me troublait dans l’expression des sentiments qui nous sont communs. Ma position est changée, je dois parler encore de Buffon, mais ce n’est plus de Y intendant du jardin du roi , du comp atriote , ce n’est plus du nôtre Ma parole s’adresse surtout aux absents : il faut qu’on sache au dehors que, si nous célébrons une fête de famille, le sentiment filial de nos cœurs ne nous empêche pas de savoir à quels titres Buffon est une des gloires delà France, une des gloires du monde entier !
En demandant votre attention, Messieurs, accordez votre indulgence à l’orateur animé du désir de faire partager les motifs de son admiration pour Buffon, sans répéter ici ce que tout le monde sait, ce que tant d’écrivains savants et lettrés ont dit du grand homme, dans un style brillant auquel il ne prétend pas.
Buffon a-t-il été apprécié à sa juste valeur? la part de la critique etla part de l’éloge ont-elles toujours satisfait l’équité et les lumières? je ne le pense pas; mais heureusement la critique actuelle démontre que Buffon et ses adversaires n’envisageaient pas l’histoire naturelle sous le même point de vue; et parce que des deux côtés on ne voyait qu’une partie des choses, et une partie différente, les discussions ne pouvaient aboutir à une conclusion vraie, le tort ou la raison absolus n’étant d’aucun côté exclusivement.
Messieurs, ici se présente un des grands noms de la science.
le nom de Linné ! En le taisant, mon silence ne sembleraitil pas une appréhension que la gloire de Buffon en souffrît ? Convaincu du contraire, je ne hésite point à reconnaître le tort qu’eut Buffon d’ouvrir son premier volume (1749) Par blâmer en principe la classification des êtres vivants et critiquer la Distribution des trois règnes de la nature par classes, ordres, genres et espèces, que Linné publia à Leyde en 1735. Si le naturaliste suédois ne répondit pas, des élèves enthousiastes de leur maître protestèrent , et la renommée de Buffon parut en souffrir auprès de quelques savants.
Depuis longtemps les passions ont disparu avec les personnes qui prirent part à la lutte, et aujourd'hui la critique ne peut être que profitable en expliquant la différence des titres auxquels des gloires rivales doivent les statues que la postérité leur dresse. On ne l’accusera donc pas d’amoindrir Buffon en parlant de Linné, lorsqu’elle rappellerala puissante influence exercée sur les progrès des sciences naturelles par ces deux intelligences, si grandes, mais si diverses! L’histoire des hommes de génie est pleine d’enseignements, et encore pleine d’attraits, de ressemblance, aussi bien que de contrastes ! N’est-ce pas un fait notable que l’année 1707 vit naître Linné, et, trois mois et demi après, Buffon? Linné était fils d’un pauvre curé de Roeshult, en Suède, de ce royaume à peine de trois millions d’âmes, qui le même siècle donna au monde savant, avec Linné, Bergmann, Scheele et Berzélius! Buffon était fils d’un conseiller au parlement de Bourgogne,de cette province qui donna dans le XVIIe siècle à la chrétienté Bossuet, le dernier père de l’Église, et qui, dans le siècle suivant, compta comme contemporains avec Buffon
et Daubenton, aussi enfant de Montbard, Crébillon, Rameau et l’auteur de la Métromanie.
Messieurs, mettez décote l’expression si fausse de l’homme complet , veuillez me prêter un moment d’attention, et vous verrez qu’aujourd’hui les noms de Buffon et de Linné peuvent être prononcés par la même bouche sans que l’un nuise à l’autre, tant le champ de l’histoire naturelle est vaste, relativement à la gloire de ceux qui le cultivent !
La vocation de Linné pour l’histoire naturelle se révéla par la passion des plantes, et bientôt elle embrassa du même amour les deux autres règnes de la nature. Le but de la vie -intellectuelle du grand naturaliste suédois fut non pas de décrire tous les produits de la nature, mais de définir chaque espèce par une phrase brève et pittoresque , autant que possible , et d’ordonner l’ensemble des espèces de chaque règne en groupes de divers ordres ; de manière qu’en descendant successivement du règne a r espèce , on arrive au nom de celle-ci , lequel, par un heureux artifice, se compose d’un nom générique et d’un nom spécifique.
Tel a été Linné.
Buffon ne lui ressemble en rien. Riche de sa fortune patrimoniale et libre du choix d’un état, après avoir joui de tous les plaisirs de Paris, il sentit le besoin de la gloire, mais, la voulant durable, il ne recula devant aucun des obstacles qui se dressent contre ceux qui la désirent. D’abord, il sembla obéir à un goût pour les mathématiques qui s’était manifesté dès le collège; car, en 1733, à l’âge de vingt-six ans, il entra comme géomètre à l’Académie des sciences; cependant ce titre ne l’empêcha point! de donner deux ans après une traduction de la Statique des végétaux de Haies