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losophe, du savant et d’un lettré doué à la fois du goût le plus pur et de l’éloquence la plus élevée. C’est donc grâce au temps, que Buffon a pu fondre ensemble ces éléments divers en un tout unique d’une forme si pure et si belle, qu’elle empêche certains lecteurs d’apercevoir la richesse des éléments précieux qui la constituent.
Si la critique a relevé, avec une apparence de raison, un style trop pompeux à l’égard du sujet, en la supposant vraie, elle ne s’applique qu’à un si petit nombre de passages que ceux-ci disparaissent dans l’ensemble de l’œuvre dont le style est si bien approprié aux sujets divers qu’il comprend, qu’on ne peut se refuser à placer Buffon au premier rang des maîtres dans l’art d’écrire, car, en définitive, son style offre la précision de l’idée, la propriété des termes, et la clarté de la phrase revêtue de la forme littéraire la plus élégante.
La distinction des éléments du style de Buffon explique, avec quelques moments de réflexion, la différence extrême qui distingue l’œuvre du naturaliste français de l’œuvre de Linné. Le talent d’observer la nature est commun aux deux naturalistes, mais la différence des deux œuvres est grande.
Le système de la nature réduit la connaissance de chaque espèce d’un règne à un petit nombre d’attributs dont l’ensemble n’appartient qu’à elle. Cet ensemble est le caractère de l’espèce ; il est commun à tous les individus qu’elle com-
Le genre, l’ordre, la classe, sont chacun caractérisés d’une manière analogue. La conséquence est donc la facilité de trouver le nom d’une espèce en constatant dans un individu de cette espèce le caractère de la classe, le caractère de
l’ordre, le caractère du genre, enfin le caractère de l'espèce.
Le système de la nature ne comprend donc essentiellement qu’un très-petit nombre des qualités, des attributs, appartenant à un être vivant. Dès lors on peut dire que cet être n est que défini , c’est-à-dire distingué de tout autre analogue.
Le but que s’est proposé Buffon est absolument différent. Sa prétention n’est pas de définir l’être vivant, mais bien de le décrire. On conçoit dès lors le reproche dé imperfection qu’il adresse aux méthodes de classifications en général et au Système de la nature de Linné en particulier, puisqu’elles se bornent, dit-il, à faire connaître une seule partie de U être. Buffon aspire, sinon à tout décrire, du moins à faire connaître les attributs, les rapports les plus importants, les plus intéressants des êtres vivants. S’agit-il de l’étude des animaux, il les étudie au point de vue de la forme et de leur structure intérieure; et c’est pour cela qu’il associe Daubenton à ses travaux. 11 veut connaître les fonctions des organe^, les mœurs et les instincts. Son histoire des quadrupèdes, comme celle des oiseaux, comprend essentiellement toutes les connaissances qui se rattachent aux individus censés sortir d’un même père et d’une même mère dont l’ensemble constitue une espèce (i).
(1) Il est aisé d’apprécier la différence des écrits de Buffon d’avec ceux de Linné en distinguant deux parties dans la zoologie et dans la botanique. La première traite de Y histoire des individus d’une même espèce, c’est-à-dire de ceux qu’on peut considérer comme issus d’un même père et d’une même mère. La seconde partie traite de la classification des espèces animales ou végétales en groupes de plus en plus généraux depuis le groupe-espèce jusqu’au groupe-règne
Pour atteindre ce but il n’a pas trop de connaissances. Aussi l’étude sérieuse qu’il fît des mathématiques, sa passion pour connaître les faits naturels, soit par sa propre observation , soit par celle des autres, ses études consciencieuses et variées, ses goûts littéraires, sa puissance de travail, et enfin ce sentiment profond qu’il avait des conditions propres à assurer la gloire de l’écrivain, voilà le concours des forces qui font de Buffon un naturaliste supérieur quant à la profondeur des idées et au mode heureux de les exprimer.
Les pages brillantes de Y Histoire naturelle qui ont valu à leur auteur le titre de grand peintre , et les discours restés célèbres dans les fastes de l’Académie française, sont trop connus pour en parler ici : mais, rappeler les faits principaux dont la découverte remonte à l’esprit du savant, et les vues générales léguées à la postérité par le philosophe naturaliste, est une obligation pour l’orateur.
Où trouver plus d’observations sur les mammifères et les
inclusivement. Tous ces groupes sont de pures abstractions de l'esprit, la première partie seule traite des êtres concrets.
Buffon s’étant surtout occupé de la première partie, et Linné de la seconde, on s’explique pourquoi rien d’utile ne résulta des attaques de Buffon contre les classifications, puisque celles-ci font partie essentielle de la science, et comment les adversaires de Buffon, pareillement trop exclusifs à leur point de vue, ne virent pas ce qu’il y a de réellement grand, original et vrai dans Y Histoire naturelle , générale et 'particulière, préoccupés qu’ils étaient que les classifications sont toute la science.
(Voir la Distribution des connaissances humaines du ressort de la philosophie naturelle conforme à la manière dont V esprit humain procède dans la recherche de l’inconnu en allant du concret à l’abstrait, et revenant de l’abstrait au concret, par M. Chevreul). [ Mémoires de l'Académie des Sciences, tome XXXV, et Introduction à l’Histoire de la Chimie (ouvrage inédit) ].
oiseaux que dans les livres de Buffon? JN’a-t-il pas décrit beaucoup d’espèces nouvelles, et plusieurs de ses successeurs 11’ont-ils pas emprunté, sans avouer la créance ? Qui, mieux que lui, a étudié l’influence de l’homme sur les animaux? Que d’intérêt il sait inspirer au lecteur dans son histoire des animaux domestiques, quand il parle des services qu’ils nous rendent, et de la diversité des causes par lesquelles se maintiennent leurs domesticités respectives! Que de piquants contrastes ! Le chat n’est pas soumis à l’homme ; il y tient sans doute à cause de la nourriture qu’il en reçoit, mais jamais il ne lui a accordé sa confiance, aussi ne vit-il en sécurité que là où tous lts refuges lui sont connus, et est-il, comme on le dit, Y ami de la maison , plutôt que de ses maîtres (i). Comparé au chien, la différence est extrême. L’homme n’a point conquis un sauvage, un esclave, il a trouvé, en s’attachant le chien, un serviteur fidèle, un ami assez désintéressé pour préférer souvent à sa propre vie celle de son maître. Sans doute les études de Buffon sur les facultés qui régissent l’animal ne sont pas parfaites; mais les résultats se rapprochent plus de la vérité que les opinions de Condillac, son contradicteur.
Ses considérations générales sur les animaux , son écrit sur
leur dégénération, et son histoire de l'homme, remarquables par l’originalité autant que par la justesse des idées et l’élévation des vues, sont l’origine de la géographie zoologique et de l’ anthropologie , aujourd’hui branches distinctes de l’histoire naturelle.
(1) Si cette explication notait pas conforme tout à fait à Fopinion de Buffon, j’en assumerais la responsabilité.
Coordonnez des vues de ces mêmes écrits avec ses Recherches sur les mulets , éclairées de X expérience , et Buffon vous apparaîtra comme le précurseur de ceux qui , dans ce siècle et même à la fin du dernier, ont cherché à modifier, à l’avantage de l’homme, par le métissage et la sélection, les races d’animaux domestiques. Buffon a encore parfaitement senti le jour que l’expérience peut répandre sur les connaissances de X espèce, envisagée dans îes êtres vivants; et, en parlant de X influence exercée par la délicatesse et le degré de développement de chaque organe sur la nature des diverses espèces , il a émis, dit G. Cuvier, des idées de
GENIE (i)!
Enfin, Messieurs, rappelons la grandeur des vues de Buffon sur la chaleur centrale de la terre et sur les révolutions du globe : si la distinction de ses sept époques n’a pas reçu la sanction du temps, le fait des révolutions est démontré , et le grand naturaliste a parfaitement prévu la lumière que l’étude des fossiles enfouis dans les couches de la terre répandrait un jour sur les époques respectives de leur formation.
Réunissons maintenant les titres du savant aux titres du lettré, et disons à tous sans hésiter : Voilà pourquoi les corn-
(1) « . qui feront désormais la base de toute histoire naturelle philoso-
« phique, et qui ont rendu tant de services à l’art des méthodes, qu’elles doi- « vent faire pardonner à l’auteur le mal qu’il a dit de cet art. » (G. Cuvier, Biographie universelle , tome VI, page 272.)
Je cite ce passage avec d’autant plus d’empressement qu’il me donne l’occasion de déclarer que l’article Buffon , duquel il est extrait, est un des meilleurs de la Biographie de Michaud, et que le jugement de G. Cuvier est excellent à mon sens, et qu’il témoigne combien on a eu tort de prétendre que Cuvier était envieux de la gloire de Buffon.
patriotes de Buffon et les professeurs du Muséum proclament X auteur de F Histoire naturelle, générale et particulière, une des gloires de l’humanité appartenant au monde entier!
Toute âme élevée, après avoir goûté le charme d’un grand écrivain , n’est-elle pas disposée à demander quel était l’homme privé, et n’est-elle pas satisfaite de la réponse affirmative d’une complète harmonie entre les deux? Cette harmonie existe entre Buffon, l’homme privé, et l’auteur de X Histoire naturelle . On connaît l’admiration alliée à l’amour le plus tendre qu’il sut inspirer à sa jeune femme, Mlle Marie-Françoise de Saint-Belin-Mâlain. La simplicité du style de ses lettres témoigne de la sincérité des sentiments les plus louables qu’il exprime. Les lettres à son fils n’émanent-elles pas de l’amour paternel le plus affectueux comme le plus attentif? Enfin un père a-t-il jamais dépassé en dignité la conduite de Buffon, quand il connut l’outrage fait à son fils par une jeune fille indigne de recevoir le nom devant lequel nous nous inclinons en ce moment? J’en dis trop peut-être en parlant devant des compatriotes dont les souvenirs les plus honorables pour le grand homme sont ici des traditions de famille (i), en parfait accord avec celles que nous tenons de nos prédécesseurs du Jardin du Roi !
(\) Voir les trois volumes sur Buffon publiés par son arrière-petit-neveu, M. Henri Nadault de Buffon.
Messieurs ,
En vous parlant de votre illustre compatriote, je ne vous ai rien dit des souvenirs qui se rattachent aux lieux et au temps ou j’ouvris pour la première fois son Histoire naturelle. C’était à l’école centrale d’Angers, au commencement du siècle. La vivacité de ces souvenirs et l’émotion que j’éprouve du spectacle que j’ai sous les yeux, en me reportant aux temps de mon enfance et de ma jeunesse, me suggèrent entre le présent et ce passé déjà si loin de moi des comparaisons que je vous prie d’accueillir avec indulgence. Vous savez que le vieillard vit de souvenirs, et celui qui vous parle aura bientôt l’âge où mourut Buffon.
Mon plus ancien souvenir remonte à l’enthousiasme et à l’espérance qu’inspirait l’Assemblée nationale pour le bonheur de la France : sentiments si vite déçus devant la triste réalité.
Quelque pénible que soit le souvenir du passé, de ce temps de désolation, il y aurait pourtant danger à le perdre. Mais si un cœur patriote en parle , loin de vouloir exciter les passions en rappelant les discordes passées, c’est au contraire avec l’espoir d’en rendre le retour impossible en opposant les bienfaits de l’ordre aux malheurs du désordre, le juste à la force arbitraire ou aveugle, et en montrant ce que l’humanité, le progrès social, ont à gagner du rapprochement de toutes les classes pour travailler de concert au bonheur commun.
Qui n’a pas vécu au milieu des guerres civiles de l’Ouest ne peut, d’après le simple récit de l’histoire, se faire une idée vraie de ce qu'était la société et la famille, car le repos, la
sécurité du lendemain ne se trouvaient ni dans les villes ni dans les champs.
Si le poète a parlé de la satisfaction, un peu égoïste sans doute, de l’homme contemplant à l’abri de la tempête les malheureux qui en sont les victimes, si un législateur, comme précepte de tempérance, présentait à de jeunes citoyens la vue de malheureux esclaves abrutis par l’ivresse, on me permettra, en faveur de mes vœux sincères pour le bonheur futur de la société, d’opposer le passé que j’ai vu au présent que nous voyons, et qui certes lui est bien préférable. Mon enfance a vu l’homme devancer le temps pour faire des ruines; mais d’autres ruines, pour ne pas frapper les yeux, n’en étaient ni moins réelles ni moins affligeantes. Les corps enseignants de la vieille France avaient disparu, et plusieurs années s’écoulèrent sans qu’ils eussent de successeurs; en ce temps, grande était l’angoisse des pères de famille de se voir dans l’impossibilité de donner aucune instruction à leurs fils. Aussi, dès l’ouverture des écoles centrales, la satisfaction fut générale; et à l’école centrale d’Angers, des enfants, des jeunes gens, des vieillards, y accouraient de tous les points du département. L’auditoire écoutait les professeurs dans un silence religieux, préparé sans doute par le long jeûne auquel les esprits avaient été soumis.
Depuis les écoles centrales, l’enseignement n’a-t-il pas été en croissant? Aujourd’hui l’instruction coule à pleins bords; elle est offerte par l’administration aussi bien que par de simples particuliers. Une bien louable émulation anime tous les corps enseignants; et ceux qui ont vu les œuvres des écoles primaires exposées à profusion sur les murs du Palais de l’industrie savent que les frères ne sont pas les derniers
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en ardeur à remplir leur noble mission. Grâce à cet élan général, l’instruction pénètre de plus en plus dans toutes les classes de la société.
L’hommage, si sympathique à tous, rendu en ce moment à la mémoire de Buffon n’est-il pas un témoignage de la reconnaissance publique, une preuve éclatante de son respect pour les grandes choses, une protestation contre le désordre qui fait les ruines, puisqu’en ce moment le vœu de nous tous est pour la durée indéfinie du monument que nous inaugurons? Ce sentiment me touche d’autant plus fortement que, Dieu merci! la France n’est point exclusive dans sa reconnaissance. Si aujourd’hui nous honorons le génie scientifique et littéraire, j’aime à rappeler que dans la seconde ville de l’Empire, sur la place Sathonay, à Lyon, est élevée la statue d’un simple ouvrier, de Jacquard !
Je n’hésite pas, Messieurs, à répéter que le temps actuel est préférable au passé que j’ai vu. Une réflexion éclairée de l’histoire peut à la fois calmer des impatiences et fortifier l’espérance de ceux dont la foi n’est pas entière dans l’avenir de la société. Non, la société actuelle, avec l’activité dont
elle est animée, ne périra pas! Le croire est un blasphème! C’est désespérer de la bonté et de la justice de la Providence divine ; c’est désespérer de la science de la raison et du cœur de l’homme. Le croire est donc la satire la plus amère que l’on puisse faire de Dieu et de la raison humaine!
Ce qui est désirable, Messieurs, c’est que la vérité soit toujours enseignée. Si les merveilles découvertes par les sciences parlent en faveur de l’esprit humain, il faut, en le proclamant, se garder d’exalter l’orgueil en faisant une part trop grande à l'individu au détriment de la société. Le devoir du
maître est d'être juste. Il faut donc qu'il s’applique à montrer que, quel que soit le mérite de l’individu, celui-ci a plus reçu de ses devanciers et de ses contemporains qu’il n’a donné à ces derniers, et dès lors, pour être vrai et juste, au lieu de sentiments d’orgueil, sa bouche doit prononcer reconnaissance!
Messieurs, si la société humaine devait périr, l’erreur en serait le bourreau et non la vérité !
Messieurs ,
L’honneur qui m’a été donné d’exprimer dans cette solennité les sentiments d’admiration , dont les professeursadministrateurs du Muséum d’histoire naturelle sont pénétrés pour Buffon, remonte à un nom auguste que je ne pourrais taire sans une coupable ingratitude : c’est celui de Napoléon III! Car la science doit à l’Empereur la conservation du Muséum avec le caractère absolument scientifique dont l’origine remonte à sa fondation même; c’est donc un devoir de répéter ici, avec mes confrères ,
A V Empereur , nos sentiments de respectueuse et profonde gratitude !
Messieurs ,
Je suis chargé, au nom de l’illustre secrétaire de l’Académie française, M. Villemain, d’exprimer le regret que sa santé, si chère aux lettres, lui ait interdit le voyage de Montbard. Il a parlé de Buffon de manière à nous donner l’assurance que si le corps est absent , Y esprit de l’illustre secrétaire est avec nous, et que ses sympathies pour le grand naturaliste sont les nôtres.
Messieurs ,
La Société impériale et centrale d’agriculture de France était en vacance, lorsque j’ai appris l’inauguration de la statue de Buffon; mais, siégeant dans son bureau depuis dixsept ans, j’ai la mission d’exprimer, au nom de la Société, que celle-ci tient à honneur d’avoir compté Buffon parmi ses membres les plus anciens.
Messieurs ,
Buffon siégea : cinquante-cinq ans à l’Académie des sciences ; trente-cinq ans à l’Académie française ; vingt-sept ans à la Société d’agriculture de Paris.
Il fut quarante-neuf ans intendant du Jardin du roi.
Au nom de l’Institut impérial de France !
Au nom de la Société impériale et centrale d’agriculture de France!
Au nom du Muséum d’histoire naturelle!