‹ Inauguration du monument Champlain à Québec le 21 septembre 1898Chapitre 45 sur 51 · LOIN DE QUÉBEC · texte numérisé non relu

LOIN DE QUÉBEC

Je crois exprimer le sentinneoit de tous ceux qui ont vécu à Québec, ou qui simplement l'ont traversé, au cours d'un rapide voyage, en disant qu'ils regretteront toujours de n'avoir pu assister à l'apothéose de Champlain. Heureux et joyeux seromt ceux qui verront^ la vieille cité en fête, et qui de l'époque de Champlain remonteront gaiement, en repaseiant par tous les sentiers fameux, jusqu'à nos jours. Sans doute, leur pensée ne se détournera pas un instant de Ja grandiose figure du fondateur de Québec ; sans doute, ils se complairont d'ans l'évocation majestueuse d'une si longue et si noble histoire ; ils reveirront eai un défilé saisissant toutes les figures inoubliables : pieux et braves gouverneurs, Frontenac en tête, le gi-and évêquei de Montmoilcmcy-Laval et cette longu-e suite de héros revêtus en missiionnaire^, tous ces guerrieips qui, eai d-es campagnes rcstéles trop ignorées, ont montré des qualités supérieures de courage, d'habileté, d'endurance stoïque, Lévis et Montoalm, et jusqu'à l'Habitant honnête et brave, cher à Benjamin Suite.

Et pourtant, taoïdis que tomberont les voiles qui recouvrent la statue, que le monument apparaîtra dans sa grandeur saisissante ; que l'horizon s'emplira de la figure, du geste, de l'âme de Champlain ; que retentira la voix des orateurs ; lorsque l'émotion commencera à s'atténuer, le Québec que je connais, que j'ai vu tant de fois, aux jours agités : — Saint-Jean- Baptîste, carnaval, élections — éclatera joyeux, irrésistible, se répandant au dehors, poussant jusqu'au ciel la fanfare de sa gaieté turbulente. Et dans cette explosion de joie irrésistible de la foule, autant que dans l'image de Champlain et dans les toTi chants souvenirs évoqués par l'éloquence, on letrouvera la France, Ja France d'autrefois : vous savez, la GauleL

ê Oui, c'est là le caractère particulier de Québec ; ce n'est

pas seuletmieint un coin de la Francie, c'est un morceau de la Giaule, de cette Gaule que, malgré leur amour de la France et de ses autres gloires, tous les bons Français regrettent. La Gaule en Amérique, voilà Québec.

Oe n'était pas^ à coup sûr, l'idéal principal de Champlain ; de plus graves et, liâtons>-nouB de le dire, de plus hautes pensées l'occupaient. Mais s'il revenait parmi nous, il serait heureux de voir que du sein d'un peuple de héros a surgi une population de si gais compagnona et que la sève gauloise ai suivi la voie tracée par la valeur française. Il n'avait pu songer, d'u reste, à fonder une nation uniquement composée de héros et d'apôtres ; les Québecquois ne froisseront pas sa grandie âme, ni n'attristeront sa mémoire, quand à côté de l'émotion patriotique, ils feront éclater la joie de vivre : le présent s'ajuste admirablement au passé glorieux.

Dana le haut-relief du monument Champlain, d'une teille intensité de vie et d'un si extraordinaire mouvement, Paul Chèvre a rendu cette sorte d'élan qui saisit et emporte la vieille cité lorsque revient un anniversaire historique ou tout simplement lorsque survient un événement. C'est l'âme me 'ne de Québec qui repire en ce groupe si vivant qu'il semble qu'il va échapper à l'étreinte du bronze et s'élancer vivant dans l'espace.

Car Québec est par-dessus tout une vîUe heureuse : heiireuse grâc»ei à son site incomparable, rival de ceux oii se berce îfaples, où s'endort Constantinople ; heureuse grâce à cette situation unique, à l'entrée des vastes régions qui se sont ouvertes un jour au génie colonisateur delà France, et paopce qu'elle tient encore à l'Europe» par le plus piroiche voisinage à travers Focéan ; heureuse, grâce à l'esprit de ses habitants, reflétant à la fois la mobilité des flots et la grandeur de ces espaces infinis se déroulant jusqu'à l'océan Pacifique.

Loisque, la cérémonie tenninée^ La population quittera la vaste tertra^e qui domine le fleuve, pour se répandre par la ville, par la Grande-Allée, jusqu'à SiUery ; par le faubourg St-Jean, jusqu'à Ste-Foye ; par ce second Québec — St-Eocli — jusqu'à St-Sauveur et les belles oampagnes qui avoisinent ; lorsque s'allumeront les feux de joie sur les hauteurs de Lévîs et de Beaumont, et brileront au loin sur la pointe de PHe d'Orléans, dans ces heures charmantes, ai jamais l'esprit et le cœur de la Fnance ont été quelque part hors de la France, ils seront là. Ont-ils jamiais oessé d'y être, d'ailleuirs ? Ce qu'on a appelé l'oubli de la France a-t-il existé ? La tourmente des événements — et quels événements ? la Eévolution d'Europe. . . — a pu couvrir l'horizon de nuages et obscurcir le regard que la France laissait flotter vers le» colonies perdues, mais l'onbU n'a jamais gagné son cœur, non plus que l'ingratitudiei et l'indifférenice n'ont atteint les Français laissés hors de France.

Il faut le dire et le repéter au pied de la statue de Champlain, oe sont de fausses légendes que celles qui ont représenté autrement les sentiments de la Fnance. Gomment le peuple qui a aimé tous les peuples aurait-il oublié celtii qui lui est resté le plus fidèle ?

M. Hanotaux, qui a été si souve(n.t^ et en deei circonstances si mémorables, l'organe de l'opinion française, est redevenu vraiment le ministre des AfEaires étrangères de la Eépublique française pour en témoigner devant le monde, dans l'éloquent article au cours duquel il a rappelé le traité d'alliance indissoluble qui existe entre nous depuis Champlain.

Hector Fabre.

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