LES DÉRACINÉS
Barrès a-t-il vraiment pu croire, a-t-il pu supposer un instant, que ses théories en apparence si opportunes (et je prends ce mot dans son sens le plus urgent) de vertu si thérapeutique pour notre pays délabré, si savantes assurément à galvaniser les moyennes intelligences de nombreux vieux adolescents — qu’elles trouveraient encore, ses théories, quelque crédit avant trente ans? Et ne comprend-il pas que ses théories s’exténuent précisément en redonnant vigueur à la France; car il n’est pas d’un peuple bien portant, ni d’un esprit gaillard de demeurer les yeux fichés au sol, en ayant soin de n’y reconnaître que des tombes; de sorte que peut-être, et je veux le croire, le remède sauvera le pays; mais, sitôt sauvé, le pays prendra le remède en dégoût.
at LES AMITIÉS FRANÇAISES
Heureusement pour lui, dans ses livres il ne conclut point tant, qu’on ne conclut pour lui. Il reste, dans ses livres, de la question sans réponse et c’est ce qu’on y trouve de meilleur. Maïheur aux livres qui concluent; ce sont ceux qui d’abord satisfont le plus le public; mais au bout de vingt ans la conclusion écrase le livre,
Il y a des « pensées de circonstance » qui valent ce que valent les «lois de circonstance ». :
Ce n’est ni à leur style, ni à leur naturel pathétique, ni à leur nouveauté psychologique que les écrits de Rousseau durent leur premier succès, mais bien précisément à ce qu’il y avait de plus captieux et de plus fau%ÿdans leurs __ théories: excellence du naturel, retour à la nature, précel-
Fo la musique italienne, etc.; et même certains conseils pratiques (allaitement des enfants par la mère, etc.) dont les esprits les plus épais se pouvaient saisir aisément. Je sens dans les écrits de Barrès, à côté de la volonté la plus noble et d’un bon sens très droit, un grand encombrement de sophismes. Sur vingt lecteurs capables d'apprécier les qualités réelles de l'écrivain, il y en a cent ou mille capables de prendre ces sophismes pour des vérités; et c’est à ces sophismes mêmes, nôn à son grand talent qui lui permettra de survivre, que Barrès doit le plus gros de sa gloire aujourd’hui.
Il soutient que l’animal ou la plante ne prospère nulle part aussi bien que dans son lieu d’origine; cela peut paraître « logique », mais cela est faux, comme de dire que, réciproquement, sur chaque sol doivent prospérer surtout les espèces que ce sol a vu naître.
Bérénice « qui mourut pour avoir mis sa confiance dans l'adversaire. » C’est bien ceci qui eût dû être le sujet du livre ; mais c’est ceci précisément que le livre ne montre pas.
De même, n’eût-il pas été intéressant — indispensable, pour ruiner la doctrine d’un Bouteiller — que cette doctrine («agir de telle sorte, toujours, que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle ») fût cause directe de sa ruine. Il n’en est rien. Tout au contraire, c’est par suite d’une infraction à cette règle de conduite que Bouteiller se dégrade et périt.