A JACQUES RIVIÈRE
Mon cher Rivière,
Je me réjouis que tant de lecteurs aient pu trouver contentement parfait dans votre livre. Je comprends du reste le soulagement qu’il leur donne après les imprécations pathétiques et incohérentes auxquelles l’état de guerre nous avait accoutumés. J'y retrouve avec émotion les qualités exquises de votre critique, vos scrupules, votre pertinence et votre subtilité; mais, de même que vous écriviez ce livre, ainsi que l’annonce votre préface, pour le plus grand soulagement de votre esprit, de même, c’est pour soulager le mien que je vous écris à mon tour, car, il faut que je vous l’avoue : votre livre m'a laissé mal à l'aise,
Vous y présentez plus d’un fait que notre presse préférait laisser de côté, passer sous silence, ou nier, parce qu'il lui semblait de nature à tempérer le sentiment de haine EU nos ennemis, sentiment que ‘ on estime indispensable
à" la victoire.
Cet extrême malaise que nous causait la constatation de certaines manifestations d’apparentes vertus chez ceux que nous devions et que nous voulions haïr, vous l’avez pourtant ressenti. Désireux de retrouver comme vous dites «l’aisance de votre souffle et le bon fonctionnement
‘ de votre cerveau », vous avez cherché et vous avez trouvé
une explication, une interprétation de ces faits qui les
rendît d’autant plus haïssables qu’ils risquaient de nous apparaître, au premier abord, plus dignes d’estime. Certains esprits vous en sauront le plus grand gré. Mais il advient parfois, tant votre explication des faits est subtile, que l'esprit l’oublie peu de temps après la lecture, pour ne plus se souvenir que des faits eux-mêmes. C’est parce que nous risquons d’en être dupes que vous faites bien de nous avertir. Mais vous ne nierez point que votre interprétation ne vous ait coûté parfois quelque peine et ne soit quelque peu forcée. À vrai dire je ne suis même pas sûr que vous ayez toujours raison, et l'intérêt que l’on prend à vous
lire, vient, sans doute, de ce que, souvent, en peignant.
l’Allemand et en vous opposant à lui, vous vous peignez du même coup vous-même. Ce n’est point seulement de l'Allemand qu'il s’agit dans votre livre, c’est aussi de la réaction française. Vous y motivez principalement nos raisons d’inadmission en face des vertus allemandes.
Me permettez-vous au surplus de vous dire que votre connaissance du peuple allemand est peut-être encore un
peu jeune? Non point que je pense que le nombre des
années doive vous inviter à la modifier beaucoup par la suite; mais sans doute serez-vous amené à retrouver chez d’autres peuples, que vous ne connaissez encore qu’imparfaitement, certains de ces traits que vous marquez dans votre livre comme particuliers à la race allemande et dont il suffirait sans doute de dire qu’ils sont particulièrement étrangers aux races latines et à la française. Voici ce que m'écrit à ce sujet un Anglais de grande culture qui vient de lire votre livre :
«Cette incapacité d’objectivation que signale Jacques Rivière, ne me paraît point particulièrement propre à la
Ms
INCIDENCES 65 race allemande; sous une forme ou sous une autre nous retrouvons ce défaut, ce malaise dans toutes les nations du Nord. J’ose affirmer que l’on peut le retrouver également, bien que sous une tout autre forme, en Amérique et s’il ne vous apparaît pas d’abord en Angleterre, c’est peut-être seulement grâce à cette infime minorité de gens qui mènent la civilisation anglaise, mais qui demeurent en violente réaction contre les sentiments et l’attitude de la masse de leurs contemporains ».
Il m'arriva dans la seconde année de cette guerre de lire à une Danoise francophile de mes amies, une page de mon journal, qui, je crois, vous intéressera. z
La voici :
Rainer Maria Rilke est venu, hier matin (26 janvier 1914) me soumettre quelques passages de sa traduction de mon Enfant Prodigue qui ne le laissaient pas satisfait.
J'ai eu plaisir à revoir sa délicate figure. Je sais lire à présent, à travers l’inéloquence des traits, la pureté et la sensibilité de son âme.Heureux de trouver dans ma bibliothèque le grand dictionnaire de Grimm, 1l l'ouvrit à l'article Hand et se plongea dans une patiente recherche où je l’abandonnai quelque temps. S’amusant à iduire quelques sonnets de Michel-Ange, il m'a raconté son embarras devant le moi
palma ef sa surprise de s’apercevoir que la langue allemande avait bien un mot pour désigner le dos de la main, mais aucun pour en désigner l’intérieur.
— Tout au plus, peut-on dire Handflaechen : : la plaine de la main. L'intérieur de la main, une plaine ! s’écria-t-1l. Par contre, Handruecken est d'emploi constant. Ainsi, ce qu'ils considèrent c’est le dos de la main, cette surface sans intérêt, sans personnalité, sans sensualité, sans douceur, cette surface qui s'oppose, de préférence à la paume tiède, caressante, douce, où se raconte tout le mystère de l'individu !