‹ IncidencesChapitre 18 sur 37 · PL · texte numérisé non relu

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a INCIDENCES

A force de fouiller dans le Grimm, 1l découvrit enfin” le mot : Handteller, avec quelques exemples empruntés au

xvI® siècle. |

— Mais, disait-il, c’est la paume d’une main qui se tend pour quêter, pour mendier, qui fait office de sébile. Quel aveu dans cette insuffisance de notre langue !

Une fois de plus, je pouvais constater l'irritation si

révélatrice d’un écrivain allemand contre sa propre langue; irritation que j'ai déjà notée par ailleurs et que je ne sache pas qu'aucun écrivain d’aucun autre pays ait jamais connue. (11 est bon de noter ici que Rainer Maria Rülke, un des plus grands poètes de l’Allemagne actuelle, est de race tchèque.) … — Mais, s’écria mon amie danoise, après que je lui eus donné lecture de cette page, mais nous non plus, hélas ! nous n’avons pas de mot... mais dans aucune des langues scandinaves il n'existe de mot spécial pour désigner la paume de la main. Les remarques philologiques de Rilke, que vous rapportez, sont en effet révélatrices, mais faites attention que les conclusions que vous en tirez débordent la race allemande et que si vous prétendez ên faire une arme, celle-ci Blèssera du même coup nombre de vos véritables amis.

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A JEAN COCTEAU

«Mon cher Cocteau,

Je vous ai déjà dit le plaisir que j'avais pris à lire le Cap de Bonne-Espérance ; celui plus vif encore à vous. l’entendre lire, car vous le lisez avec un talent prestigieux. - J'attendais le Coq et l’Arlequin avec une grande impa-

tr INCIDENCES 67 tience, où se mélait, il faut bien que je vous l’avoue, une sensible appréhension. Je pressentais que j'allais trouver Ja clef, non de votre talent, car le talent est « de l’homme même », mais de votre esthétique et l’explication de ce qui en vous me déconcerte, précisément parce que je le sens concerté. Ce n’est point que je ne reconnaisse, et depuis longtemps, la justesse de vos maximes, mais certaines d’entre elles me paraissent bien moins en rapport avec celui que vous êtes, qu'avec celui que vous voudriez qu’on vous crût. Je me dis bien qu’en vous écrivant ceci je vais soulever chez vous une protestation très vive;

pourtant je ne crois pas me tromper. Et je ne prétends

pas que vos aphorismes ne soient pas sincères — non —mais que très sincèrement vous vous trompez sur vousmême et nous trompez.

Je crois, par exemple, que vous n’avez rien à gagner à chercher à peindre avec peu de couleurs. Les plus plaisantes lignes de vous sont, au contraire, celles où vous vous ‘abandonnez au charmant démon des analogies, qui me semble particulièrement votre don poétique :.

1 Par exemple cette exquise description d’une danse moderne que je ne puis me retenir de citer, bien que vous ayez cru devoir la reléguer en note, par raffinement de coquetterie peut-être, ou plutôt, j’en ai peur, parce que vous craigniez de laisser paraître avec trop d’évidence vos dons les plus réels (et c’est là ce que je vous reproche précisément) :

« Voilà comment était cette danse :

«Le band américain l’accompagnait sur les banjos et dans de grosses pipes de nickel. À droite de la petite troupe en habit noir, il y avait un barman de bruits sous une pergola dorée, chargée de grelots, de tringles, de planches, de trompes de motocyclette, Il en fabriquait des cocklaits, mettant parfois un zeste de cymbale, se levant, se dandinant et souriant aux anges.

» M. Pilcer, en frac, maigre et maquillé de rouge et Mlle Gaby Deslys, grande poupée ventriloque, la figure de porcelaine, les cheveux de maïs, la robe en plumes d’autruche, dansaient sur cet ouragan de rythmes et de tambour une sorte de catastrophe apprivoisée qui les laissait tout ivres et myopes sous une douche de six projecteurs contre avions.»

Lire Med E .e

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De même, lorsque vous dites qu’un artiste ne doit point « sauter des marches », que prétendez-vous et qu’avezvous jamais fait que cela? Je vous l’ai dit souvent : chaque fois que je parle avec vous, je songe au dialogue entre l’ours et l’écureuil. Où je me traîne, vous bondissez, Certes, je ne vous reproche pas de bondir; mais de vouloir nous persuader et d’être persuadé vous-même que vous êtes un logicien. Je vous reproche de sacrifier vos qualités les plus charmantes et les plus brillantes au profit d’autres plus pesantes que, peut-être, vous n’avez point.

Il faut enfin que je vous avoue la gêne que j’éprouve à lire votre «défense» de Parade. En général, il ne me paraît ni bien séant ni bien adroit pour un artiste d’expliquer son œuvre; d’abord, parce qu'il la limite du même coup, et que, lorsque cette œuvre est profondément sincère, elle déborde la signification que l’auteur lui-même en peut donner; et puis je tiens que la meilleure explication d’une œuvre ce doit être l’œuvre suivante. Dans ce cas particulter de Parade, ma gêne est augmentée par le fait que le lecteur de vos explications ne peut se reporter à la pièce, de sorte que le plus courtois que l’on peut faire c’est de l’acquitter . par défaut.

Mais si le public et les critiques ont fait à Parade l’accueil contre lequel vous protestez, je voudrais être plus assuré que c’est à cause de leur sottise; les commentaires que vous en donnez me paraissent justifier moins votre pièce, que leur incompréhension. Pouviez-vous raisonnablement espérer qu’ils comprissent, ces spectateurs, que le vrai spectacle n’était point celui que vous leur présentiez ?... Et même il me paraît que votre erreur n’est point seulement dans la mise en valeur d’une donnée, mais dans cette donnée même : le vrai spectacle est à l’intérieur.

Car si, selon l’opinion des mystiques, cela est vrai de

INCIDENCES 69 ce monde apparent et de toute la comédie humaine, l’œuvre d’art, par contre, n’a d’autre raison d’être précisément ét d’autre but que de révéler, de mettre en parade cette

secrète réalité, et n’y manque point sans faillite. fa

Mais, sans doute, cette gêne même que je vous peins, aiguise le grand amusement que je prends à votre petit livre, et puisque « le pire sort d’une œuvre c’est qu’on ne lui reproche rien», ainsi que vous le dites, je m’assure que vous prendrez ces quelques remarques aussi amicale-

ment que je vous les écris.

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