IT A M. FRANCIS JAMMES
Paris, le 24 Avril 23.
Mon cher Jammes,
En passant par Paris, je prends connaissance des Nou-
welles littéraires du 14 avril, où je lis le récit de la visite
que nous fîimes ensemble à Claudel en 1900. Malgré l'effort le plus amical, je ne parviens pas à habiter les phrases que tu m’y prêtes. Ce qui en fausse profondément le caractère, c’est qu’il ne paraît point dans ton récit que Claudel et moi eussions pu nous connaître en ce temps, qu’à travers toi. Des 125 lettres de Claudel que j’ai conservées (notre correspondance s’arrête en 1920), la première (de Ku Liang, 28 août 1899) est antérieure à cette visite, et les éloges peu ordinaires qu elle contient expliquent, en plus de’admiration que je vouais à Claudel depuis la publication de Tête d’Or, que je pusse désirer l’approcher. Ma crainte d’importuner les gens est si grande que je restai par la suite assez longtemps sans le revoir. Voici ce qu’il m’écrivait en septembre 1905.
«Merci, mon cher Gide, pour les renseignements que vous me donnez si aimablement et dont je vais faire mon profit. |
«Nous aurions pu longtemps nous regarder en chiens de faïence ! Vous êtes certainement un des hommes que j'estime le plus et que je désirerais le plus revoir à mon retour en France. Mais je n’osais pas vous importuner, et comme vous n’avez jamais répondu à mes lettres, je me demandais s’il vous serait agréable de renouveler connaissance. Voici mes doutes dissipés ! etc. »
Tu jugeras d’après ces lignes de Claudel s’il est décent de maintenir dans tes Mémoires le passage en question. S1 tu le fais, je compte que tu voudras bien donner ma lettre en appendice. Il me déplaît de faire ici figure d’indiscret et de quémandeur.
Permets, à cette occasion, que je revienne en arrière : tu parles dans le précédent volume de tes Mémoires, de ton voyage à Biskra et d’un entretien que tu eus à ton retour de Touggourt, avec un certain M. Colombo. Celui-ci t’aurait raconté que j'étais venu pleurer dans son gilet parce que le niveau de l’eau d'irrigation baissait sur ma propriété de Biskra. Il est vrai, que lors de mon premier séjour à Biskra, j’achetais un petit terrain, dans l'intention d’y faire construire; mais ce terrain, au bord de la route, non cultivé, ne reçoit pas d’eau du tout. Colombo fait erreur. |
Je reste, bien affectuéusement, ton |