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RÉFLEXIONS SUR L’ALLEMAGNE

Après avoir lu le livre de facques Rivière sur l'Allemand, j'eus la curiosité de rechercher dans mes cahiers du temps de guerre les quelques rares pages ayant trait à nos ennemis. Je les donne sans y rien changer, bien que certaines des pensées que j'y exprime atent perdu cet air de nouveauté qu’elles avaient au temps où je les écrivais; bien que certaines autres ne soient pas encore assez admises pour avoir cessé de paraître choquantes. Les considérations d'opportunité qui me retinrent de les publier plus 16t sont celles mêmes qui me PISE & les re aujourd’hui.

-I1 y a ce que l’on espère; et il y a ce que l’on craint. Il y a ce que l’on voudrait qu’il arrive, et il y a ce que l’on croit qui sera. Mais depuis la guerre une confusion s’éta- blit de l’un à l’autre. Il est certain que la valeur d’une

armée dépend de sa confiance en la victoire; il est certain que l'exigence de cette guerre a tout enrôlé dans l’armée.

Dès lors on n’admet plus d’autre vérité qu’opportune; -car il n’est pas de pire erreur qu’une vérité susceptible

d’affaiblir le bras qui combat.

A la faveur de cet aphorisme, nous en a-t-on fait voir ! Comme si notre cause, pour paraître bonne, avait besoin d’être fardée ! Comme si la vérité n’était pas plus encourageante, plus probante, plus bienfaisante que tous les.

10 à. INCIDENCES mensonges |! Mais, pour peu qu’elle paraise gênante, on la contourne; et ce faisant on se l’aliène, tandis qu’elle venait à nous comme une amie qu'il eût suffi de mieux comprendre.

: Et comment ne comprenez-vous pas, vous qui voulez rejeter tout de LAermegne, qu’en rejetant tout de l’Allemagne vous travaillez à son unité?

Quoi ! nous avions un Gæthe en otage, et vous le leur rendez |

Quoi ! Nietzsche s’engage dans notre légion étrangère, et c’est sur lui que vous tirez |

Quoi ! vous escamotez les textes où Wagner marque son admiration pour la France; vous trouvez plus avantageux de HIsRve qu'il nous insultait !

Nous n’avons nul besoin, dites-vous, des applaudis-

sements d’outre-Rhin.

. Comment ne comprenez-vous pas qu ïl ne s ie pas de ce que ceux-ci nous apportent, mais bien de ce que ceux-ci leur enlèvent. Et cela n rest pas peu de chose, si c'est l'élite du pays.

Cela n’est pas peu de chose, — tandis que le meilleur de la pensée de la France, que toute la pensée de la France travaille et lutte avec la France, — que le meilleur de la pensée allemande s’élève contre la ie qui mène l'Allemagne au combat.

Nous avons dans notre jeu les atouts les plus admirables, mais nous ne savons pas nous en servir.

Rien ne peut être plus démoralisant pour la jeunesse allemande pensante (et tout de même il y en a) que de ne pas sentir Gœthe avec soi — (ou Leibniz, ou Nietzsche). — On se rend mal compte en France, où nos grands écri-

vains sont si nombreux et où nous les honorons si mal, de ce que peut être Gæthe pour l’Allemagne. Rien ne peut lui faire plus de plaisir, à l’Allemagne, qu’une thèse comme celle de Louis Bertrand qui déjà découvre dans le Faust Pinvitation à la guerre actuelle, Ce qu’il y a de rassurant pour nous dans cette thèse, c’est qu’elle est absurde. Ce qui peut, au contraire, désoler la jeune Allemagne pensante, c’est de sentir que cette guerre monstryeuse où on Jentraîne, Gœthe ne l’aurait pas approuvée, non plus qu'aucun des écrivains d’hier qu’elle admire. Il est sans doute flatteur, Capiteux même, de se dire et de s’entendre sans cesse répéter que le peuple dont on fait partie est désigné pour gouverner la terre; mais si ce sophisme est par avance dénoncé par les plus sages de ce peuple même, est-il adroit de notre part de traiter ces sages*de brigands, d’imposteurs ou de fous? :

L’écrasement de l'Allemagne ! J’admire si, quelaue esprit sérieux peut le souhaiter, fût-ce sans y croire, Mais diviser l’Allemagne, mais morceler sa masse énorme, c’est, je crois, le projet qui rallie les plus ra‘sonnables, c’est-à-dire les plus Français d’entre nous. Il n'importe pas de l’empêcher d’exister (au contraire : il importe, et même pour nous, qu’elle existe), il importe de l’empêcher de nuire, c’est-à-dire de nous manger. Diviser l'Allemagne: et pour la diviser, la première chose à faire, c’est de ne pas mettre tous les Allemands dans le même sac (et si vous affirmez qu’au fond tous se valent, faites attention qu'’alors c’est que vous croyez le départ entre eux impossible, et qu’ils n’accepteront pas, eux, si vraiment ils sont si semblables, cette division que vous voudriez leur imposer). Combien ne sont-ils pas plus habiles ceux qui, dès aujourd’hui, dénonçant parmi l’Allemagne moderne l’idée prussienne comme un virus empoisonneur, excitent

cé

contre cet élément prussien l'Allemagne même et, au lieu

de chercher dans Gœæthe des armes contre nous, lisent ceci par exemple (l’a-t-on déjà cité? je ne crois pas) dans ses Mémoires : .

«Au milieu de ces objets, si propres à développer le sentiment de l’art (il visite Dresde), je fus attristé plus

d’une fois par les traces récentes du bombardement. Une des rues principales n’était qu’un amas de décombres ‘et dans chaque autre rue on voyait des maisons écroulées. La tour massive de l’église de la Croix était crevassée; et quand, du haut de la coupole de l’église de Notre- Dame, je contemplais ces ruines, le sacristain me disait avec une fureur concentrée : «C’est le Prussien qui a fait cela.» :

Gœthe et Nietzsche (et à de moindres degrés plusieurs autres) sont nos otages. Je tiens que la dépréciation des otages est une des plus grandes maladresses : à quoi excelle notre pays.

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