‹ IncidencesChapitre 3 sur 37 · RUE · texte numérisé non relu

RUE

Oui, vous l’avez bien dit : les Germains sont de piètres

psychologues; et leurs plus remarquables erreurs dans cette guerre révélatrice sont des erreurs de psychologie, Mais il ne suffit pas de constater ceci; il faudrait expliquer pourquoi. | | Leur puissance au contraire, et ce qu’on pourrait

‘appeler leur vertu, vient d’une extraordinaire difficulté

pour l'individu de leur race à se détacher du commun, .

de la masse, disons le mot : à s’individualiser, [1 ne s’op- >

pose à rien, n’a pour ainsi dire pas de forme propre, ou

si l’on préfère, il attend du cadre sa forme; de là sa sou-

mission à la méthode, aux règles, à toutes les vénérations;

il ne trouve pas d'intérêt à désobéir et n’en éprouve pas

| INCIDENCES M IEA le besoin. Il croit que c’est parce que sa règle est parfaite; mais c’est aussi bien parce que lui, sans règle, est imparfait.

En littérature, leur impuissance à créer des figures est remarquable. Ils n’ont ni dramaturges, ni romanciers. Le peuple d’alentour ne leur présente pas de figures;

en présenterait-il, eux ne sauraient point les dessiner;

ils ne savent pas se dessiner eux-mêmes; et plus absolument ils ne savent pas dessiner,

C’est la que fait faillite leur culture. Le à instrument de culture, c’est le dessin, non la musique. Celle-ci déséprend chacun de soi-même; elle l’épanouit vaguement. Le dessin, au contraire, exalte le particulier, il précise; par lui triomphe la critique. La critique est à la base de tout art.

#7 R Vous allez criant que les Allemands nous détestent, et faites votre possible pour le mériter, sans comprendre que tout au contraire leur secrète faiblesse c’est de ne pas pouvoir nous détester.

Comment ne comprenez-vous pas que toutes les armes

que vous enlevez à l’Allemagne c’est à la France que vous

les donnez et que contre l’Allemagne nous ne serons

jamais trop armés.

Il ne s’agit pas seulement de se battre, il s agit d’être victorieux. Tâchez tout de même de ne pas préférer à la victoire le combat.

«Nous aurions été moins éprouvés si nous avions été plus nombreux. » C’est ce que je lis au début d’un article

sur- la diminution de la natalité.

Cette diminution de la natalité française est la preuve

et non la cause de la décadence de notre pays. Que cette dépopulation progressive soit déplorable, il va sans dire, et qu’il faille tenter le possible et l’impossible pour l’enrayer. Mais l’erreur est de penser que le nombre eût suffi là où la qualité manque; ou que la qualité suffise sans l’ordre et la raisonnable disposition. Une semblable erreur nous a d’abord fait crier victoire, à l’entrée en scène de la Roumanie. Avec un allié de plus, le triomphe était assuré ! Il fallut bien se convaincre tout de même que le nombre ne fait pas la force; du moins pas sans ordination. Les éléments désordonnés, plus nombreux ils sont, plus confuse et plus vulnérable est la masse,

Nous nous sommes blousés avec l’informité de l’Allemagne. Parce qu’en France tout ce qui vit prend aussitôt contour, l’absence de profil des masses d’outre-Rhin nous a fait croire à de l’incohésion. L’absence de forme propre permettait à cette matière allemande élastique d’être versée dans tous les trous. En temps de paix déjà nous avions vu comme elle pénétrait les spongieux pays d’alentour. Précisément elle doit, l’Allemagne, à son défaut de contours, sa force d’expansion prodigieuse. Elle est de la famille des ficus et comparable au banian sans tronc principal, sans définition, sans axe, mais dont la moindre ramille (et même détachée du tronc) pousse au plus vite, où que ce soit, en haut des bras, en bas des racines, et vit, croît, prospère, s’élargit et devient à son tour forêt. L’Allemagne se passe des théories de Barrès; elle s’en rit. J’ai toujours dit qu’il était bien Un que Barrès ait contre lui la botanique.

Jacques Rivière, lorsque je vais le voir en Suisse, où il achève son temps de captivité, me parle, à propos du

à Le J; 3e

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… livre qu’il se propose d'écrire, de l’extraordinaire volonté

allemande... Il me semble que c’est déprécier quelque peu ce mot : volonté, et que ténacité suffirait. Je sais bien que les exemples qu’il me donne tendent à prouver surtout que l’Allemand se donne «à volonté » les sentiments

- qu'il estime opportun d’avoir. Mais pour le reste, je veux

dire : cette obstination de bœuf qui lui permet de venir à bout de formidables besognes et d’écrire des livres si épais — je me souviens du mot de S... que j’allai voir à

Zurich deux ans avant la guerre (nous ne parlâmes que de la guerre, qu’il prévoyait fatale; oh! qu’il connaissait

bien les Allemands !). Ils sont, me disait-il, «incomparablement plus bêtes, plus informes, plus inexistants que le

Français ne peut les croire. Mais, et à cause de cela même,

ils ne sont jamais distraits. Songez à tout ce qui passe dans la tête d’un Français, en travers de son travail, quel que soit ce travail. L’Allemand, lui, ne songe à rien; il n’a pas d'existence personnelle; il est tout à sa tâche.

Il est capable certains soirs de faire une noce à tout casser,

de se saouler comme une brute; mais le lendemain matin

__ il se retrouvera devant son comptoir, ou dans son bureau

comme si de rien n’était.»

Ils ne sont jamais distraits. Que de fois je me suis souvenu de ce mot. Il me paraît qu’on n’a jamais dit sur

ï l'Allemand rien de plus juste. Et quelle explication,

pour nous Français, qui sans cesse nous laissons distraire par délicatesse, par sensibilité, curiosité du cœur, de la chair et de l'esprit, et par cette générosité native, irrépressible, qui prend le pas sur nos intérêts.

Dans un fauteuil, auprès de moi, ma vieille chatte

allaite les deux petits bâtards qu’on lui a laissés.

16 es . … INCIDENCES a

Quand tout serait remis en question (et tout est remis en question) mon esprit se reposerait encore dans la contemplation des plantes et des animaux. Je ne veux plus connaître rien que de naturel. Une voiture de maraïcher charrie plus de vérité que les plus belles périodes de Cicéron. La France est perdue par la rhétorique; peuple oratoire habile à se payer de mots, habile à prendre les mots pour des choses et prompt à mettre des formules au-devant de la réalité. Pour averti que je sois, je n'échappe pas à cela et reste, encore que le dénonçant, oratoire..,

La question se posait avant la guerre: une civilisa- - tion, une culture peut-elle prétendre à se prolonger indéfiniment et selon une trajectoire directe ininterrompue ? Et comme la réponse est nécessairement négative, cette seconde question vient aussitôt en corollaire de la première : notre civilisation, notre culture est-elle encore prolongeable ? | | : |

Ce monde neuf où nous entrons fait-il suite au précédent? Est-ce que nous continuons le passé? Mais si nous entrons dans une ëre nouvelle, qui donc saura prétendre que ce chapitre premier du nouveau livre n’est pas un chapitre français et d’un nouveau livre frangais ? .

Tout ce qui représente la tradition est appelé à être bousculé et ce n’est que longtemps après que l’on pourra reconnaître, à travers les bouleversements, la continuité malgré tout de notre tempérament, de notre histoire. C’est à ce qui n’a pas eu de voix jusqu'alors à parler. C’est une lâche erreur de croire que nous ne pouvons. lutter contre l’Allemagne qu’en nous retranchant dans notre passé : Rimbaud, Debussy, Cézanne même, peuvent ne ressembler en rien au passé de notre tradition sans cesser pour cela d’être Français: ils peuvent différer de tout ce qui a représenté la France jusqu’aujourd’hui

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Sa pâte épaisse,

et exprimer encore la France. Si la France n’est plus

capable de nouveauté, pour quoi serait-ce qu’elle lutte?

‘ L'artiste qui, lorsqu'il crée, se préoccupe d’être Français et de faire œuvre «bien française», se condamne à la non-valeur. Il ne s’agit plus de ce que nous étions, il s’agit de ce que nous sommes.

À dire vrai, cette culture nouvelle promettait d’être non tant spécialement française qu’européenne; il semblait

qu’elle ne püût pas se passer plus longtemps de la collabo-

ration de l’Allemagne. Et par certains côtés, cette guerre tend à le prouver. Nos plus beaux dons, peut-être avions-

nous besoin de l’Allemagne pour les mettre en œuvre,

comme elle avait besoin de notre levain pour faire lever

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