A M. PAUL SOUDAY
Cuverville en Caux, 13 octobre 1923.
Cher Monsieur Souday,
Je n’ai point oublié l’amabilité que vous eûtes de donner a vos lecteurs.du Temps communication d’une lettre que je vous écrivis, durant la guerre, sur des questions de grammaire, et particulièrement sur ce que j’appelais «la faillite du subjonctif». Depuis, nombre de bons lettrés se sont émus, au point que me voici presque rassuré. Un péril n’est-il pas à demi conjuré, lorsque tant de perspicaces esprits le dénoncent?. — Jacques Boulenger, André Thérive… Je n’ai pas encore pu me procurer les Entretiens sur la grammaire française. d’Abel Hermant, dont je me promets un vif plaisir; mais voici votre article sur ce livre dans le Temps du 11 dernier...
Il me faut, hélas ! constater que nous ne sommes pas, les uns et les autres parfaitement d’accord. Tel s’alarme et croit la pureté de la langue en péril, parce qu’une trop orande abondance de mots étrangers s’y sont glissés. Je crois que vous avez raison de n’attacher à cela pas beaucoup d'importance, et, lorsque vous écrivez «les fautes contre la morphologie sont autrement révoltantes » j’applaudis. Mais aussitôt vous citez, à la suite d’Abel Hermant, une série de « locutions fautives » qui, je l’avoue, ne provoquent en moi pas le moindre sursaut d’horreur.
J'ai écrit, avec Proust et Barrès, et ne rougirai pas
72 INCIDENCES d'écrire encore : malgré que, estimant que, si l’expression était fautive hier, elle a cessé de l’être. Elle ne se confond pas avec bien que, qui n’indique qu’une résistance passive; elle indique une opposition.
De même pour invectiver, que Diderot déjà employait à l’actif, et dont l’usage (à l’actif) est à ce point admis, que #nvectiver contre quelqu'un désormais tire l’œil et risque de tendre la phrase à l’excès.
S’attendre à ce que a contre lui l’inélégance; de même consentir à ce que ; mais l’un comme l’autre répond à quelque obscur besoin qui, vous avez certainement raison de le craindre, ne s’arrêtera pas là. Le client d’un café, qui dit au garçon: « Ÿe demande à être servi sur la terrasse », insiste : «Ÿe demande à ce que vous me serviez là.» Vous Pavez entendu comme moi. Mais. ici je constate; je n’approuve point. ;
Par contre, le glissement qui s’est produit pour tout de même ne me paraît pas déplorable; il était fatal; et l’on voit de reste comment, parti de de même, iout de même en vient à signifier nonobstant. «Ils mettent des bâtons dans les roues, mais nous avançons éout de même. » Je dirai plus : ilest naturel, :l est bon, que le sens des deux locutions se différencie et qu’elles ne fassent pas double emploi.
Excellent, extrême, ultime, etc. Oui, je sais bien qu’étant déjà par eux-mêmes des superlatifs, ils devraient faire fi de très (et certes je répugnerais, pour ma part, à écrire le plus extrême, par crainte aussi d’exagérer). Mais qu'y faire ? Où superfin ne suffit plus, le commerçant ajoute : extra; et rien ne travaille à la lente dévalorisation des mots, autant que cette inflation, que ce besoin de surenchère et de record qui, je le crains, caractérisera si fâcheusement notre époque. — Combien plus affreux me paraît l’em ploi de plus en plus fréquent du frès entre le verbe auxiliaire
et le participe : je l'ai très remarqué, et devant des substantifs : J'ai très soif, très faim, très sommeil, très peur ; il m'a fait très plaisir.
Ce n’est pas rien, n’est sans doute pas bien joli; mais à qui ferez-vous croire, sinon à des grammairiens fieffés, que cette phrase a le même sens que «Ce n’est rien »? Depuis trop longtemps l’escamotage s’est produit et rien
a cessé de contenir quelque chose. Le bon sens proteste; €t plus encore devant : « L’homme #e vit pas que de pain,
qui signifie réellement : ne oit que de pain». (Naguère, je me souviens, vous aviez déjà cité cette phrase, devant
- laquelle j'ai fait de vains efforts de rétablissement, en m'aidant du : « Nous n’avons point de roi que César », de Bossuet.) :
Mais quant à muèvre, s’il a pu signifier, et signifier
- uniquement : espriègle, il a depuis longtemps quitté ce sens; vouloir l’y maintenir, l’y ramener, me paraît d’autant
plus vain, que la sonorité même du mot s’y oppose, exprimant au contraire à merveille ce que désormais il veut dire : efféminé, manmiéré, avec une moue, une nuance de léger dégoût qui n'est pas dans ces deux autres mots.
Il me paraît également vain de chercher à déposséder réaliser de la signification du realize anglais : nous en avons besoin.
Consentir et réussir font souvent fort-belle figure dans le
“service actif; où toutefois il sied de ne les point précipiter
par inadvertance.
Vétissait est assez difficile à défendre; mais dans certains cas, il paraît tellement plus expressif et plus beau que
vétait, qu’on ne s'étonne pas qu'il ait été préféré par Lamartine. Littré le rencontre également dans Voltaire et
dans Montesquieu; je ne le repousserai pas s’il vient
naturellement sous ma plume.
74 ù INCIDENCES
On risque de tout perdre en voulant trop exiger. Il importe que la langue écrite ne s’éloigne pas trop de la langue parlée; c’est le plus sûr moyen d’obtenir que la langue parlée ne se sépare pas trop de la langue écrite. J'estime qu’il est vain, qu'il est dangereux, de se cramponner à des tournures et à des significations tombées en désuétude, et que céder un peu permet de résister beaucoup. Considérez l’aventure du subjonctif : quand la règle est trop incommode, on passe outre. L'enfant dit : tu voulais que je vienne, où : que j'aille, et il a raison. Il sait bien qu’en disant : {u voulais que je vinsse, ou, que 7'allasse, ainsi que son maître, hier encore, le lui enseignait, il va se faire rire au nez par ses camarades, ce qui lui paraît beaucoup plus grave que de commettre un solécisme, Que ne réserve-t-on l’imparfait du subjonctif au service du plus-que-parfait et du conditionnel passé? (1/ avait voulu, où il aurait voulu que je vinsse, que j’allasse) moins fréquent, jet, partant, à la suite duquel il paraîtra plus naturel. C’est le moyen de le sauver. — Pour quelque temps du moins. Car le subjonctif, si élégant qu’il soit, qu'il puisse être, est appelé, je le crains, à disparaître de notre langue, comme il a déjà disparu de la langue anglaise — plus expéditive et prête à prendre les devants, mais dont le français tend à se rapprocher de plus en plus. Certains le déplorent; et moi aussi, sans doute; mais cela vaut tout de même mieux que de voir notre langue se scléroser — et Thérive, avec son « français, langue morte ? », nous a donné la chair de poule. | (Temps du 25 octobre 1923):
OURNAL SANS DATES
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