JOURNAL SANS DATES
Cuverville.
Le mauvais temps, le travail m’empêchent cette année d’observer, comme je fis trois ans durant, les pinsons qui peuplent mon jardin. À présent qu’ils sont plus nombreux observation du reste est moins facile. Un seul couple d’abord nichait dans le buisson près du banc où j'avais -accoutumé de m’asseoir. Couple? Non; c'était un ménage à trois. Longtemps je refusai de m’en convaincre, tenant pour admis, pour certain, la haine des mâles rivaux; mais. je fus pourtant bien forcé d’en convenir: les deux mäies que je voyais soigner la même femelle, approvisionner le même nid, s’entendaient parfaitement entre eux.
Et si ce n’est le même trio que je retrouvai l’année
suivante, alors c’est que ces mœurs sont d’usage courant chez les pinsons.
Ce qui me porterait à le croire, c’est que je les retrouvai à Arco, dans le bas Tyrol. À la fin de la saison d’hiver, c’est-à-dire au moment des nids, de la terrasse de l’hôtel à peu près désert à cette époque de l’année, durant une quinzaine de jours nous pûmes observer des pinsons très peu sauvages et que le patron de l’hôtel protégeait. Ils étaient trois, une femelle et deux mâles, très aisément reconnaissables l’un de l’autre, mais également empressés auprès de la femelle, et pour le nid également bons pour- Yoyeurs.
Ne me piquant point d’être seul à avoir observé ces: étranges mœurs chez les pinsons ou chez d’autres oiseaux,
78 140 ANCIDENCES | je projetai longtemps d’écrire à M. H. de Varigny qui tenait alors dans le Temps une intéressante chronique de la vie rurale, répondait volontiers aux correspondants inconnus et au besoin ouvrait de petites enquêtes. Mais un tel sujet n’allait-il pas lui paraître ressortir du roman plutôt que de l’histoire naturelle ? z
Ma belle chatte siamoise vient de mettre bas quatre petits. L’un est complètement noir; l’autre parfaitement tigré; tous deux sans une tache, sans un défaut. Les deux autres semblent de purs siamois. Inutile de dire que la mère s'était mésalliée; mais j'admire cette pureté dans la répartition, et j'allais dire la polarisation des influences qui fait deux des produits de cette même portée ressembler exclusivement à la mère, deux au père, et si différemment.
Et le plus curieux n’est point là : ma chatte, de race très pure, tient la dernière vertèbre caudale repliée, comme prenante; ce signe délicat, qui ne caractérise du reste pas toutes les races siamoises ou indo-chinoises, ne s’est pas transmis aux deux petits qui lui ressemblent; 1l se retrouve au contraire, intensifié, chez les deux petits qui ne lui ressemblent pas. Ces deux derniers, l’un noir, l’autre tigré, n’ont de siamois que l’extrémité de la queue, très bizarrement repliée et d’une manière beaucoup plus accentuée que chez la mère; ce n’est plus une ou deux vertèbres que je ne sais quelle survivance de queue prenante ramène brusquement de côté, c’est trois ou quatre. Ce petit signe caractéristique de la race se retrouve intensifié par le métissage. :
J'ai gardé, je garde encore un des produits d’une portée précédente; c’est un matou fort ordinaire, semblable à maints chats du pays — n’était sa queue; une invraisem-
blable queue qui, deux fois, à l’extrémité, revient sur ellemême, et dont l’ossature, sous un épais bouquet de poils, forme Z. C’est à cette étrangeté qu’il doit la vie; je le garde à la disposition de Blaringhem ou de qui les lois de Mendel intéressent. En le croisant avec la mère, peut-être obtiendrais-je des queues encore plus mouvementées; ou peut-être retrouveérai-je le type siamois. Au demeurant je le soupçonne précisément d’être le père des quatre petits.
Bagnols de Grenade.
Tendresse des sensations très matinales. L’air limpide m'abreuve. Toute chose m’apparaît si vierge que je crois aujourd’hui être le premier à la voir, à désirer de la chanter; mais déjà pour nommer chaque Ha aucun mot ne me paraît plus assez frais.
Dans l’étable, un veau né de la nuit, encore mal ressuyé, plaisir des mouches; une corde autour de son cou le retient à portée de sa mère à l’attache; la vache broie des tiges de maïs. Deux chiens ont retrouvé le placenta qu’on a jeté dans la fumière avec la litière foulée, lambeau souillé qu'ils déglutissent avidement. Si je n’étais à jeûn je regarderais peut-être cela sans nausée.
La Garonne a réintégré son lit; mais le makis reste inondé entre le fleuve et les cultures; je ne puis regagner la plage où je me baignais si voluptueusement l’an passé. J'en aperçois de loin l’arène scintillante. C’est là-bas, dans ce détour du fleuve qui, rapide pourtant, épand sans profondeur sur le gravier son eau tiède, c’est là-bas que, passif, les regards au ciel, m’abandonnant sans risques au
‘80 INCIDENCES courant, Je contemplais du coin des yeux 1 ma fuite emporter les rives. O sensation plus belle encore APS la pense
Vers Marseille, en auto.
Au plaisir ajoute une sorte d’avant-goût héroïque l’incommodité du plaisir. Prévenir l’aube; épuiser le vent et l’averse; rôtir sous le midi; amuser sa faim, son sommeil
à l'incertitude des heures et des lieux: maintenir sa vie en équilibre sur une crête étroite et ne s’accorder de salut que dans la rigueur de la fuite.
Avant d'atteindre Saint-Pons, où nous couchâmes cette nuit, plus d’une heure durant notre hâte nous éerasa la pluie sur le visage. Nous n’avions même pas de lunettes; la capote ne fut pas relevée. Nous avions eu très chaud; les premières gouttes furent délicieuses; elles pénétraient notre soif; puis, la fièvre lavée, l’averse se fit douloureuse.
Sur ma joue glacée, ruisselante, j'eusse cru qu’il grélait.. ae Pourquoi je parle de cela? — Par crainte de décrire un paysage. ue
I n’y a d’art qu’à l’échelle de l’homme. L’instrument qui permet à l’homme de déborder sa mesure, (’excéder son agilité naturelle, échappe aux conditions de l’œuvre d’art; aux conditions qui seules permettent l’œuvre d’art, O pieds légers d’Achille ! vous n’êtes pas impunément méprisés. Oui, l’œuvre d’art était aisée en un temps où seul l’emportait sur la célérité du Péleiade, Pégase à l'essor idéal. Il ne peut plus être question d’art dès qu’intervient la préoccupation du record
Faire habiter l’idée de perfection, le souhait, non plus
INCIDENCES io a
dans l’équilibre et la mesure, mais dans l’extrême ou la surenchère, c’est là peut-être ce qui signalera le mieux notre époque et la distinguera le plus précisément.
Il faut pour réussir sur ce plan consentir à ne s’embarrasser plus guère. Le « quod decet » de l’art est le premier obstacle bu.
Les jeunes gens que j’ai connus les plus fanatiques d’automobilisme étaient auparavant les moins curieux de voyages. Le plaisir n’est plus ici de voir du pays, ni même d’arriver vite dans tel lieu, où du reste plus rien n’attire, — mais bien précisément d’aller vite. Et que l’on goûte là des sensations aussi profondément inartistiques, anti- artistiques que celles de l’alpinisme, il faut bien accorder qu’elles sont intenses et irréductibles; l’époque qui les a connues en subira la conséquence; c’est l’époque de l’impressionnisme, de la vision rapide et superficielle; on devine quels seront ses dieux, ses autels ; à force d’irrespect, d’inconsidération, d’inconséquence, elle y sacrifiera davantage encore, mais de manière inconsciente ou inavouée,
L'œuvre d’art ne s’épanouit qu’avec la participation, la complaisance de tous les éléments vertueux de l'esprit.
N.R. F.quillet 1919.
jo Care à TUE