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LA MARCHE TURQUE

Pour vous j'arrache à mon carnet de route et je copte, en posiscriptum aux insuffisantes lettres que je vous adressais de la-bas, ces feuilles plus insuffisantes encore. Je me proposais de les complèter, de les parachever ; je ne puis. On note au jour le jour, en voyage, avec l'espoir, une fois de retour, de recomposer à loisir les récits, de retracer soigneusement les paysages ; puis on s'aperçoit que tout l’art qu’on y met ne parvient qu’à diluer l'émotion première, dont l'expression la plus naïve restera toujours la meilleure. Ÿe transcris donc ces notes telles quelles et sans en adoucir la verdeur. Hélas ! les jours les mieux remplis et par les émotions les plus vives sont aussi ceux dont rien ne reste sur ce carnet, ceux où je n’eus le temps que de vivre.

avril 1914.

À contempler l’aridité du sol, l’immense terrain vague

entre Andrinople et Tchataldja, on s’étonne moins que les Turcs ne l’aient pas plus âprement défendu. Des lieues et des lieues se déroulent sans une habitation, sans une âme. Le train accepte tous les détours que lui proposent les méandres d’un petit cours d’eau, et ces courbes continuelles l’obligent à une extrême lenteur. Pas un tunnel, pas un pont, pas même un remblai. M. Loucheur qui voyage avec nous, m'explique que le baron Hirsch, chargé de l’entreprise, était payé à tant le kilomètre. Une fortune |

a INCIDENCES Des chiens errants accourent de loin vers le train; on

leur jette, du wagon restaurant, les restes du repas dans des sacs de papier qu’ils déchirent.

Entre les touffes d’iris sans fleurs et de roseaux, sur les bords d’un fossé à demi plein d’une eau grise, collées contre la vase, des tortues, des familles de tortues, des hordes de tortues, plates, couleur de boue; on dirait des punaises d’eau. |

Joie de revoir enfin des cigognes. Voici même quelques chameaux. De-ci, de-là, de flamboyantes touffes de pivoines sauvages — que notre voisine, une riche Arménienne de Brousse s’obstine à prendre pour des coquelicots.

Mon compagnon entre en conversation avec un jeune turc, fils de pacha, qui revient de Lausanne où il «apprenait la peinture »; voici sept mois qu'il a quitté pour la première fois sa famille; il y rentre avec un volume de Zola sous le bras : Nana, qu’il dit «beaucoup aimer» ainsi que «les livres de Madame Gyp. » Il se déclare « jeune Turc» de tout son cœur, et croit à l’avenir de la Turquie; mais … cela me retient d’y croire. |

1€T mail,

Constantinople justifie toutes mes préventions et rejoint dans l’enfer de mon cœur Venise. Admire-t-on quelque architecture, quelque revêtement de mosquée, on apprend, (et l’on s’en doutait) qu’elle est albanaise ou persane. Tout est venu ici, comme à Venise, plus qu’à Venise, à coup de force, à coup d’argent. Rien n’est jailli du sol; rien d’autochtone ne se retrouve au dessous de cette écume

épaisse que fait le frottement et le heurt de tant de races, d’histoires, de croyances et de civilisations.

- Le costume turc est ce qu’on peut imaginer de plus laid; et la race, vraiment, le mérite.

O Corne d’or, Bosphore, rive de Scutari, cyprès d'Eyoub! : au plus beau paysage du monde je ne saurais prêter mon / cœur, si je n’y puis aimer le peuple qui l’habite. |

> mal;

Joie de quitter Constantinople, qu’il appartient à d’autres de louer. Riante mer où les dauphins exultent. Aménité des rives de l’Asie; grands arbres proches, où viennent s’ombrager les troupeaux.

Samedi, Brousse.

Jardin de la Mosquée de Mourad If où je me suis assis, non au bord de cette vasque ruisselante, centre de la terrasse en balcon, mais tout à gauche de la terrasse, sur la margelle de marbre d’une autre vasque plus petite qu’abrite un kiosque de bois peint. Une simple ouverture ronde, du cœur profond et frais du bassin, pousse un gonflement d’eau qui palpite, silencieuse éclosion de la source au dessus de laquelle longuement je reste penché, Au fond du bassin également, mais sur le côté, une autre bouche exacte boit. Dans ce plateau de marbre, où l’eau se repose un instant, de minuscules sangsues se promènent.

Sur le mur blanc de la mosquée s’agite l’ombre d’un platane. À la manière de Sienne, mais selon un tout autre esprit, un arceau simple et presque sans relief surmonte et fiance deux plus jeunes arceaux. Dans le retrait du relief, les nids d’un peuple d’hirondelles. À mes pieds le vert Sahel de Brousse, où s’étend la paix lumineuse. Il

104 INCIDENCE fait tranquille. L’air est ineffablement limpide; le ciel, clair comme ma pensée.

Ah! ah! recommencer à neuf, et sur de nouveaux frais ! Éprouver avec ravissement cette tendresse exquise des cellules où filtre l’émotion comme un lait. Brousse aux épais jardins, rose de pureté, rose indolente à l'ombre des platanes, se peut-il que ne t’ait point connue ma jeunesse ? Déjà? Est-ce un souvenir que j'habite? Est-ce bien moi qui suis assis dans cette petite cour de mosquée, moi qui respire, et moi qui t'aime ? ou rêvé-je seulement de t’aimer ?.. Si bien réellement j'étais, aurait-elle volé si près de moi, cette hirondelle ?

Dimanche. Brousse:

FA

Dès que j'aime un pays, c’est pour souhaiter d’y vivre. Mais ici je ne ferais point d’amis. Ma solitude ne s’apparente qu’aux arbres, qu’au bruit des eaux courantes, qu’aux ombres que tressent les treilles au dessus des rues du marché. Le peuple est laid ; c’est l’écume que les civilisations ont laissée.

Cinq petits juifs nous accompagnent aujourd’hui de la Mosquée Verte jusqu’au bazar et à l’hôtel. Chacun d’eux semble de race différente, et de deux seulement on devinerait qu'ils sont juifs. Ce sont des juifs d’Espagne, ainsi que tous les juifs de Brousse. Ils fréquentent l’école française et parlent notre langue avec une déconcertante abondance. Ils demandent à notre compagne : — « C’est vrai, Madame, que dans la France chaque chien possède un maître ? » — et encore : — « Dans la France, n'est-ce

pas, l’eau n’est pas bonne et on ne peut boire que du vin?»

Chacun d’eux se propose de gagner Paris dans deux

ans, après un premier examen, puis, là-bas, de pousser plus loin ses études, à l’école juive éHentale d’Auteuil, pour enfin devenir un Monsieur.

Mardi.

Le premier jour je n’achetai qu’une petite coupe de porcelaine, vieille et qu’on eût cru venir d’un Orient plus lointain. Elle n’est pas plus grande que le creux de la main. Des dessins bleuâtres couvrent un fond de jaunâtre Dies craquelé.

Rien de plus décevant d’abord que ce bazar où nous fimes ce premier jour une promenade désenchantée. Au dessus des boutiques banalisées, les écharpes de soie uniformément bariolées nous faisaient fuir. Mais le second jour nous entrâmes dans les boutiques.

Ce second jour j’achetai trois robes; l’une verte et l’autre amarante; chacune striée de fils d’or. La verte a des reflets violets; elle convient aux jours de méditation et d'étude. L’amarante a des reflets d’argent; j’en ai besoin pour écrire un drame. La troisième est couleur de feu; je la revétirai les jours de doute, et pour aider l’inspiration.

Ces robes obligèrent l’achat de chemises orientales, aux larges manches non boutonnées; puis des souliers turcs à semelle concave, où le pied se sent étranger. ë

Comme je m'en revenais du bazar, je vis, ce matin-là, dans létroite rue qui fuit au loin vers la montagne, deux mulets chargés de neige; elle avait été recueillie sur l’Olympe; une étoffe de laine l’enveloppait à demi, la soutenait et la préservait du contact pénétrant des cordages: de chaque côté du mulet on aurait dit un bloc de marbre. |

J'ai découvert, un peu au dessus de la ville, un lieu de repos délectable; l’herbe où s’étendre est fraîche; un rideau de hauts peupliers y répand une ombre légère. Devant moi se déploie la ville; à mes pieds le torrent qui la traverse et que tantôt je remontai, loin, m’enfonçant dans ce ravinement dernier de l’Olympe, aride et laid, mais qui me promettait un peu plus haut, aperçu de très loin, un troupeau de chèvres que paissait sans doute un berger. Ah ! que d’heures ainsi je perdis, sur les pentes de l’Apennin ou de l’Aurès, à suivre les brebis ou les chèvres, auprès des pâtres, pâtre moi-même, écoutant le chant de leur rustique flûte murmurer à mon cœur :

Utinam ex vobis unus…

Brousse, La Mosquée Verte,

Lieu de repos, de clarté, d'équilibre. Azur sacré; azur sans rides; santé parfaite de l’esprit…

Un dieu exquis t’habite, Ô mosquée. C’est lui qui conseille et permet la suspension spirituelle, au milieu de Pogive et la rompant, de cette pierre plate, là, précisément là où devraient se rencontrer les deux courbes, à cet endroit secret, actif, qui prennent aise, à ce lieu de coïncidence et d’amour, qui font trève et s’offrent à se reposer. O sourire subtil ! Jeu dans la liberté précise ! Que tu en prends donc à ton aise, délicatesse de mon esprit !

Longtemps j'ai médité dans ce saint lieu, et j’ai compris enfin que c’est ici le dieu de la critique qui attend nos dévotions, et que c’est à l’épuration qu’il invite.

Brousse. Mercredi.

Cette nuit une étrange, incompréhensible rumeur nous

! INCIDENCES 6 "Tor a réveillés; sorti du plus profond sommeil j’ai d’abord cru aux préparatifs de mes voisins qui devaient partir vers 6 heures; mais, regardant ma montre, j’ai constaté qu’il n’était que 3 heures du matin. Non; le bruit venait du dehors; des gens couraient, poussaient des cris, et à travers ces cris distincts on percevait une grande clameur continue faite d’une masse d’appels et de lamentations; puis des détonations sourdes, d’autres plus claires, coups de feu d’autant plus inquiétants qu'ils partaient à la fois de différents quartiers de la ville. Un instant j'ai pu croire : à une émeute, un massacre (à quoi l’on peut toujours s'attendre dans ce pays), une Saint-Barthélemy d’Arméniens, de Grecs, de juifs. ou d’étrangers. J’ai couru à ma fenêtre : une grande lueur inégale et rouge éclairait tragiquement les hauts arbres; ces coups de feu étaient un tocsin d’incendie.

Le foyer semblait tout proche; je me suis habillé en hâte. A quelque cent mètres de l’hôtel,c’était une distillerie et un débit de boissons qui brülaient. Le feu, quand je suis arrivé, battait son plein; la foule s’empressait dans un désordre indicible, avec des vociférations, des hurlements que je ne sais s’ils devaient exprimer la terreur ou exciter à l’ouvrage ceux qui couraient portant de l’eau dans de misérables bidons de zinc à demi-crevés. D’autres maisons étaient proches, en bois pour la plupart, et le souvenir des derniers incendies de Stamboul hante encore les esprits. J’eus une demi-heure durant, un spectacle rare; puis les pompes sont arrivées; non point une ou deux, mais, presque à la fois, huit ou dix, répondant à l’appel des coups de feu, de tous les postes de la ville. Et, comme ici l’eau surabonde, l’incendie a vite été circonscrit puis maté. L’aurore paraissait quand je suis retourné dormir.

ne INCIDENCES

og mai. En route pour Nicée.

J'aurais quitté Brousse avec moins de regrets il y a quelques jours; cette petite ville est d’un charme, d’une beauté très mystérieusement captivante. Tout d’abord j'y recherchais trop mes souvenirs d'Algérie et je me désolais de n’y trouver ni musiques, ni vêtements blancs, et rien que de hideux visages. Mais comment oublier désormais cette promenade du soir, hier, à l’heure des muezzins, et prolongée jusque dans la nuit, par ces ruelles silencieuses, coupées de cimetières en jardin; et cette vue enfin sur la ville entière, baignant, flottant dans une fumée bleue que perçaient les hauts minarets… os

Nous avons quitté Brousse dès cinq heures. Le temps était couvert; une brume assez épaisse voilait les derniers plans, comme ce rideau de tulle gris qu’on fait tomber dans les féeries pour changer la toile de fond. Les arbres au bord de la route en paraissent plus énormes encore. Au dessous de ces grands arbres qui surgissent du brouillard par instants, une culture continue de petits mûriers nains occupe en rangs serrés les environs immédiats de Brousse. Plus loin ce sont des champs, puis d’assez vastes espaces vides. La route enfin s’élève lentement et les espaces .labourés se font plus rares. Les Grecs, les Arméniens cultivent ces champs; presque jamais les Turcs; de sorte que, sans l’immigration, resterait à peu près à l’abandon la terre. C’est du moins ce que nous affirme notre drogman, juif de Buenos-Ayres, qui parle toutes les langues excepté l’hébreu, sujet du sultan, italien d’origine malgré son nom allemand, si difficile à prononcer qu’il a dû prendre un nom de guerre : Nicolas.

Nicolas porte un costume de globbe-trotter : nickerbocker, guêtres de cuir verni. Son fez est doublé d’une

INCIDENCES : 109 coiffe; il le soulève souvent pour s’éponger, car il a la sueur facile, et découvre un chef rond et ras. C’est sur les conseils d’un médecin de ses amis qu’il se rase : au Caire il avait mal aux yeux, à cause des mouches et du sable; alors ce médecin lui a dit : rasez-vous et, tous les matins, trempez-vous les yeux dans du jus de citron. Depuis ce jour il est toujours rasé et n’a plus jamais mal aux yeux.

Il porte beau, se rengorge, est familier avec les autorités du pays, obséquieux avec les étrangers, hautain avec les inférieurs, fort de tout l’argent des touristes qu’il accompagne. Sur quoi que ce soit qu’on l’interroge, il a réponse prête et continue de répondre longtemps après qu’on ne le questionne plus.

Comme la montée se fait plus, rude, nous descendons de voiture. Nicolas accoste les gens sur la route. Ici c’est un berger; plus loin un bûcheron qui plie sous un fagot et sourit en nous voyant passer. Nicolas pointant du doigt vers son visage :

— Regardez ses dents ! Et jamais il ne les lave. Charmant jeune homme ! Extra-extra ! Sont tous comme ça dans ce pays. J'en ai jamais vu un pareil. Regardez ce qu’ils sont contents de voir des étrangers. Ça est intéressant. Rien que ça vaut le voyage. Etc.

À propos de tout et de n’importe quoi il répétera ces formules.

Émotion de découvrir dans la montagne le daphne buissonneux de Cuverville, tout en fleurs. La flore n’est pas très dépaysante : je retrouve les cistes de l’Esterel, mêlés aux églantiers de Normandie. Mais chaque plante ici paraît plus robuste et plus pleine, étalant un feuillage intact. Sans doute ces plantes doivent leur parfaite santé

io INCIDENCES à la grande abondance d’oiseaux qui les débarrassént des insectes.

Que d’oiseaux ! chaque arbre en est peuplé; le brouillard pénétré de leurs chants mélancoliques. Les Turcs religieusement les protègent. À Brousse sur la place du marché circulent tranquillement deux vieux vautours pelés et quatre cicognes blessées. On en voit partout, des cigognes, elles m’amusent comme au premier jour et me consolent un peu de l’absence des chameaux.

Vers neuf heures le brouillard s’est levé, puis entr’ouvert après que nous eûmes doublé la montagne, et nous avons pu voir derrière nous tout le massif neigeux de l’Olympe.

D'’abondantes pluies ont défoncé la route. Certes elle est pavée par endroits, à la manière des routes du Roi; mais les pavés alors sont si inégaux, si énormes, si mal enfoncés, que le mieux est de quitter la route et de faire

sa piste à côté. On a confié la réfection d’une partie de

cette route à un Français, que nous avons rencontré tout à l'heure. Il était à cheval et nous a escortés quelque temps; puis il nous a laissés à l’extrémité de sa concession, nous prévenant que la route allait « devenir mauvaise ».

Elle côtoyait d’abord une immense étendue marécageuse, naguère cultivée paraît-il, mais au milieu de laquelle, il y a quatre ans, des sources inopinément ont jailli couvrant les cultures d’une eau sans écoulement, d’une eau morte, où les roseaux ont remplacé les céréales et les grenouilles les moineaux. Elles font d’un bord à l’autre de l’horizon un extraordinaire vacarme; et nous nous demandons si les faucons qui planent au-dessus des bords du marais s’en nourrissent, car il ne semble pas qu’il y ait là pour eux rien d’autre à chasser. Parfois pourtant s'envole une poule d’eau ou une sarcelle. Sans doute dans le milieu du marais

INCIDENCES ss

hante un plus étrange gibier; des pélicans, dit-on; et mes regards obstinément fouillent l’épaisseur des joncs, des roseaux dont les hampes sèches et les aigrettes fanées de l’an passé suspendent une sorte de nuage roux au-dessus des fraîches lances vertes.

A Yeni Cheïr cependant nous retrouvons une route meilleure ; mais nous avons perdu tant de temps que nous n’arriverons à Nicée qu’à la nuit.

- Oh ! que la lumière était belle ! quand, ayant franchi le col, je découvris l’autre versant... J’avais laissé mes compagnons regagner les voitures et continué seul à pied la montée, biaisant, pressant le pas, désireux d’arriver avant eux au col et de m’y attarder un instant; mais il se reculait sans cesse, comme il advient dans les montagnes où la hauteur qui paraît la dernière en cache une autre plus lointaine, d’où se découvre encore une nouvelle élévation. C'était l’heure où les troupeaux qui rentrent animent les pentes du mont, et je marchais depuis longtemps dans l'ombre où chantaient avant de s’endormir les oiseaux. Sur l’autre flanc tout était d’or. Le soleil se couchait par delà le lac de Nicée vers lequel nous allions descendre, qu’éblouissait l’horizontal rayon. On distinguait, à demicaché par la verdure, le petit village d’Isnic, trop au large dans les murs de l’antique cité. Pressées par l’heure, nos voitures sans frein dévalèrent d’un train de chute, dédaignant les lacets, coupant court au gré de périlleux raccourcis. Je ne comprends plus bien ce qui fait verser les voitures, puisque les nôtres n’ont pas versé. Au pied du mont, les chevaux se sont arrêtés pour souffler; une source était là, et je crois qu’on les a fait boire. Nous étions repartis de l’avant. L'air était étrangement tiède; des nuées d’éphémères dansaient dans la dorure du couchant. A notre droite,

112 + INCIDENCES à 0 2.

bien que le ciel fût déjà sombre, on ne voyait pas une étoile; et nous nous étonnions que püût briller déjà si fort Vénus, unique, au dessus de l’embrasement du ciel. Comme

nous allions franchir la porte d'Hadrien, la lune a commencé

de paraître par dessus l’épaule du mont, la pleine lune, énorme, subite et surprenante comme un dieu. Et depuis ma première arrivée à Touggourt, je ne crois pas avoir goûté d'émotion plus étrange que cette entrée de nuit dans le petit village d’Isnic, honteux, moisi, décomposé

de misère et de fièvre, blotti dans ses décombres solennels

et dans son trop énorme passé.

Après un bref repas fait des provisions que nous avions emportées de Brousse, nous sommes ressortis dans la nuit. Le clair de lune était doux et splendide. Fondrières au sortir de l’auberge; le sol semble pourri. Devant la porte

un enfant immobile, appuyé contre le mur: son visage est

rongé d’un chancre. Nous nous aventurons au hasard.

À l'extrémité d’une rue défoncée l’espace s’ouvre; devant. nous de larges fleurs pâles, dont on n’aperçoit pas la tige,

de-ci de-là faiblement se balancent et semblent flotter : c’est un champ de pavots. Non loin une chouette pleure sur la ruine d’une mosquée; l’oiseau s’envole à notre approche. Nous retournons vers le mystérieux village assoupi. Pas un feu; pas un bruit; tout semble mort.

» 10 mai.

En voiture jusqu’à Mekedje: puis en wagon jusqu’à Eski Cheïr. Plaine immense et sans agréments, où règne en toute sûreté la lumière. Parfois un grand troupeau de ces buffles noirs que déjà nous admirions à Constantinople; des cigognes. Mon œil goûte inlassablement l’inépuisable attrait de l’espace.

12 mai,

À 5 h. du matin départ d’Eski Cheïr où nous avons passé la journée de la veille. Le train s’engage dans la passe mystérieuse que l’on distinguait au sud-ouest de la ville. Vallée étroite entre des monts de terre rouge effritée; monts point très hauts, et de hauteur partout égale, comme passés à la toise, qui s’achèvent en table; sans végétation aucune. Noblesse étrange de cette vallée sous ce ciel admirablement pur.

Bientôt les collines, aux deux côtés de la rivière, s’abaissent encore; le sommet des collines s’argente; quelques pins font une moucheture à leurs flancs. On entre enfin dans une sorte de plaine semée de singulières efflorescences rocheuses. De loin en loin quelque village, chacun doublé d’un cimetière planté de menhirs.

Puis de nouveau le pays change. Le sol perd sa rougeur. Une mince rivière, que bordent de petites berges abruptes, hésite en maint détour entre les larges plis du terrain. De grands labours s’étendent, jusqu’au pied de ces étranges sursauts rocheux, qui, de loin en loin, crèvent la terre par surprise, sortes de citadelles grises, baroques, que verdit un peu le lichen et que tapisse aux endroits plans un gazon ras. La terre est cultivée, mais où sont les cultivateurs ? Aussi loin qu’on peut voir, et depuis assez longtemps, plus un être, plus un village, plus même une : tente isolée.

Afioun Kara Hissar.

« Le château noir de l’Opium». Empire du morne et de la férocité. Alentour de la ville, de grand champs de céréales, mais pas trace des champs de pavots dont parle Joanne et qui sont, prétend-il, si beaux au mois de mai.

Notre train rapatrie grande quantité de soldats. Ceux que nous avons trouvés dans le train en montant à Eski Cheïr viennent de Constantinople; ils ont fait la guerre des Balkans, et sortent enfin à présent des hôpitaux ou des prisons. Ceux qui montent à Afioun Kara Hissar reviennent par Smyrne du Yemen, après avoir réduit une insurrection des Arabes. Terriblement réduits eux-mêmes. La plupart sont loqueteux, sordides ; quelques-uns semblent moribonds. Nicolas nous appelle pour nous en montrer un qui n’a plus qu’une guêtre et, à l’autre jambe, qu’un soulier, qui n’est plus vêtu que de hardes. Son pantalon de toile, déchiré, retombe sur la jambe sans guêtre. Sa maigreur est hideuse et sa faiblesse telle qu’on a dû le hisser dans le train. Sur le quai de la station d’Afioun, d’abord, il restait assis sur un sac; un camarade était penché vers lui, et sans doute lui proposait quelque nourriture; le moribond lui répondait en balançant la tête; son regard me rappelait celui d’un chameau abandonné le long de la piste entre M’reyer et Touggourt qui, un instant, souleva la tête pour regarder passer notre voiture, puis qui la laissa définitivement retomber; à la fin il accepte un peu d’eau, ou je ne sais quoi, que l’autre soldat lui fait boire, et pour remercier il essaie un sourire, grimace affreuse qui découvre toutes ses dents.

— Madame a vu comme il est vêtu, dit Nicolas. Sont tous comme ça dans l’armée turque. J’en ai jamais vu un pareil ! 5

A une petite station après Aki Cheïr, nous le vimes descendre. Il semblait n’être pas sûr de devoir descendre là. Était-ce bien là son pays ? On eût dit qu’il ne le reconnaissait pas. Il n’était reconnu par personne. Il fit le salut militaire en passant près d’un chef, qui ne lui rendit pas

INCIDENCES IIS son salut. Une grande quantité de gens était venue du village, distant de plusieurs kilomètres. Le train s’arrêta quelque temps et nous vimes tout ce monde repartir joyeusement dans des voitures, emmenant les nouveaux arrivés. Nous nous attendions à le voir monter dans l’une d'elles; mais non, et quand, aux abords de la station, ne resta plus personne, de notre train qui s’éloignait nous le vimes faire quelques pas en avant sur la route,puis demeurer là, tout droit, tout seul sous le soleil.

La voie s’élève assez rapidement jusqu'aux hauteurs d’où l’on domine la plaine immense qui s’étend vers le nord jusqu’à Angora. Le soleil se couche tandis que nous franchissons la passe qui mène dans l’autre plaine, celle de Koniah qui s’étendra jusqu’au Taurus. L’ombre l’emplit déja. Quand on arrive à Koniah il est nuit close.

Koniah.

Madame M. de S. est ici la seule femme, comme nous sommes les seuls touristes. Les gens qui prennent leur repas près de nous sont ici pour affaires; de toutes les

nationalités; mais rien qu’à les voir on comprend qu’ils ne viennent pas à Koniah pour des prunes.

L'hôtel est à côté de la gare et la gare est loin de la ville; un petit train y mène à travers la plus morne banlieue.… Mais avant de parler de Koniah, je dois dire à quel point je m'étais monté l'imagination sur cette ville. C’est aussi que je croyais encore (et j’ai du mal à ne pas croire) que plus on va loin plus le pays devient étrange. Il n’y a pas très longtemps que le chemin de fer permet d’aller presque aisément à Koniah. Avant de partir, javais vu la photographie d’admirables restes de monuments seldjoucides que je devais trouver ici. D’après eux Je construisais

116 INCIDENCES toute la ville, somptueuse et orientale à souhait. Je savais enfin que c ‘était la ville des derviches, JheNe Ce comme un Kairouan turc.

Et sitôt après le dîner, l’esprit affamé de merveilles et prêts à toutes les stupéfactions, Ghéon et moi nous étions sortis dans la nuit; nous ne savions pas que la ville était si distante et la solitude autour de l’hôtel nous surprit. Quelques lumières aux côtés d’une large avenue étaient celles de médiocres cafés et de quelques échoppes sans caractère; puis un espace béant plein de nuit. À quelques centaines de mètres pourtant une clarté beaucoup plus vive nous attira; quelque casino, pensions-nous; non; c’étaient les lanternes-phares d’une auto — celle d’Enver-Bey, appri- mes-nous le lendemain, qui va de ville en ville s’assurer des forces dont dispose encore la Turquie. Malgré toutes les promesses qu’il put faire de ne reprendre point la guerre avant cinq ans, ce voyage ne nous dit rien qui vaille et nous entendons circuler, depuis que nous sommes en Anatolie, les bruits les plus inquiétants. |

Nous rentrâmes ce premier soir fort décorite par notre “exploration nocturne. Le lendemain, levé dès avant cinq heures, je pris le premier tram pour la ville.

Il faut bien finir par avouer que Koniah est de beaucoup ce que j'ai vu de plus hybride, de plus vulgaire et de plus laid, depuis que je suis en Turquie, comme il faut avouer enfin que le pays, le peuple tout entier dépasse en infirmité, en informité, l’appréhension ou l'espérance. Fallait-1l venir ici pour savoir combien tout ce que je vis en Afrique était pur et particulier ? [ci tout est sali, gauchi, terni, adultéré, Certes Koniah se banalise un peu plus chaque année, surtout Repius que l’atteint le Baghdad Bahn; surtout depuis qu’un décret de police vient d’ordonner, pour des raisons de salubrité, la. démolition de toutes lès maisons à

INCIDENCES tt toit plat et leur reconstruction selon un modèle à toit de tuiles; mais il faudrait, je suppose, remonter, non pas de vingt ou de cinquante ans en arrière, mais bien de quelques siècles pour retrouver à Koniah quelque authentique et particulière saveur. Pour ajouter à sa disgrâce, (je devrais dire plutôt: à sa défaveur dans mon esprit) Koniah, par sa position par rapport à la montagne voisine et à la plaine, rappelle irrésistiblement Biskra. Mais combien ces montagnes sont moins belles, et de couleur et de formes, que les monts de l’Hamar Khadou; combien moins belle que le désert, cette plaine; moins beaux ces arbres que les palmiers, et que les Arabes ces Turcs.

Dans tout le vaste pays parcouru, à peine avons-nous rencontré de-ci, de-là, quelque costume ou quelque figure sur qui le regard eût plaisir à poser, de quelque Tzigane, ou Kurde, ou Albanais amené jusqu'ici on ne sait par quelle aventure. Pour les autres, tant Turcs que Juifs, tant Arméniens que Grecs ou que Bulgares, tous ces porteurs de fez me paraissaient également laids; et chacune de ces - races aux vocations si diverses que conglomèrent en une tourbe épaisse chaque province de la Turquie, si parfois l’une d’elles peut éveiller ma sympathie, c’est lorsque J'apprends qu’on l’opprime.

L'aspect général de la ville m’indispose même contre les quelques fragments de la Koniah du treizième siècle qui subsistent intacts. Non pour me les faire trouver moins admirables, peut-être, mais pour me persuader encore mieux que ce ne sont pas là des fleurs du pays. L'art exquis de ces faïences et de ces sculptures, comme tout ce que l’on trouve en Turquie de propre, de solide et de beau, vient d’ailleurs.

J'ai grand amusement à retrouver sur une place notre

118 INCIDENCES drogman qui prétend connaître si bien Koniah. Il n’est pas encore 6 heures. Je le soupçonne fort de venir ici pour

la première fois : vite 1l apprend son rôle avant que nous soyons levés.

Enver Bey quitte Koniah ce matin à onze heures. Un train spécial l’emmène. Nous assistons à son départ. On nous laisse pénétrer sans difficultés sur le quai de la gare, où déjà sont rassemblés maints représentants du pays, des affaires et de la Compagnie. L’un d’eux est en chapeau haut de forme; les autres portent le fez; tous ont l’air de croupiers. Enver Bey, dans une petite salle qui donne sur le quai, attend l’heure du départ; il est entouré de son état-major tudesco-turc; par la porte ouverte on les voit : assis devant une table; d’autres, officiers de moindre importance et reporters de journaux, se tiennent debout et respectueusement écartés; on distingue à la droite d’Enver Bey le général allemand Liman von Sanders.

Devant nous défilent successivement des boys scouts, ou je ne sais quoi d’analogue, en jerseys bleu-tendre, jaune-serein et vert-chou; les plus petits sont en tête; les derniers portent des instruments de musique occidentale; ils marchent au pas de parade, tous déjà laids comme des turcs; puis des sociétés de gymnastique ou de tir, future vigueur du pays, grotesques et hideux, mais qu’on sent déja prêts à se faire tuer pour «la cause». Enver Bey repartira content.

Il reçoit maintenant la députation des derviches. Ceux-ci que deux landaus ont amenés, sont reconnaissables à la bombe au café qui les coiffe; certains sont assez dignes, d'aspect noble, et ne arch ien point la cérémonie du Bourgeois ; avouons même que quelques-uns d’entre eux . ont un admirable visage. Ils viennent s’incliner devant ce

INCIDENCES I19 nouveau ministre et protester sans doute de leur dévouement et de leur fidélité; leur grand chef escortera Enver Bey jusqu’à Afioun, avec les généraux et les journalistes.

Les diverses députations se rangent tout le long du quai de la gare. L’heure a sonné. Enver monte en wagon; il est de taille bien prise et de démarche très assurée; on sent qu'il ne regarde jamais de côté. Liman suit, très grand, un peu trop rose, un peu trop gras, les cheveux grisonnants, mais bel homme; puis derrière eux la foule des notables se presse. Je crois assister à une scène de cinématographe. |

Le wagon s’est empli. Enver Bey reparaît à la fenétre et commence une série de petits saluts de la main tandis que le train s’ébranle lentement aux sons de la polka des roses exécutée par des instruments de cuivre avec une bouffonne profusion de couacs.

Cet après-midi nous allons à la Mosquée des Derviches. Un jardin clos l’entoure; faisant face à l’entrée de Ia Mosquée, une suite de petites salles, qui sont je crois les chambres des derviches célibataires, ouvrent sur le jardin, qu’elles enclosent. D’autres salles plus grandes et de plus bel aspect sont réservées aux dignitaires. Avec une courtoisie exquise l’un de ceux-ci, au nom du chef des derviches, nous invite à nous asseoir un instant. Nous entrons dans une sorte de kiosque, largement ouvert de deux côtés sur le jardin, à l’extrémité du bâtiment où sont les logements des derviches.

Aucun meuble; point d’autres sièges que ces bancs latéraux où nous nous asseyons. Ah ! combien volontiers, déchaussé, je m’accroupirais sur ces nattes, à la manière orientale, ainsi que je faisais dans la Mosquée Verte !... On nous offre le café. À travers le drogmäan j’exprime

nos regrets de n'être point à Koniah le jour qu’il eût fallu pour assister à une de leurs cérémonies bi-mensuelles, C’est, plus encore que leur danse au tournoiement monotone et que nous avions pu voir à Brousse, leur musique que je regrette. Je voudrais connaître l’âge de cette musique, et si dans tous les couvents de derviches elle est la même ? Quels sont leurs instruments? Pour répondre à mon insistance, l’un des derviches va chercher deux longues flûtes de bambou, à embouchure terminale, et un carnet assez volumineux qu’ils me tendent, où, récemment, ils ont transcrit selon la notation occidentale le répertoire complet de leurs airs. Je doute si le dessin de leurs subtiles arabesques mélodiques n’a pas beaucoup souffert de cette notation et s'ils n’ont pas dû, pour la clouer sur notre gamme, souvent détériorer la mélodie. Est-ce d’après cette transcription qu'ils vont jouer de leurs instruments ou chanter désormais ?.…

Sur ma prière, aimablement ils commencent à souffler dans leurs roseaux; mais l’une des flûtes est trop sèche et s’anime mal; l’autre, qu’elle suivait à l’unisson, s’essouffle; et bientôt prend fin ce concert de complaisance, au demeurant fort ordinaire.

Nous ressortons dans le jardin. Il est plein du parfum des fleurs et des rires discrets d’un jet d’eau. En regagnant la mosquée nous passons non \loin des autres salons des derviches; ils forment baie sur le jardin; ce n’est qu’un large alvéole, recueil d’ombre-et de méditation. Dans plusieurs de ces alcôves nous voyons assemblés des derviches, assis à la mode persane, comme dans une miniature. |

Ce sont sûrement de très saintes gens, ces derviches, mais au grand calme de ce lieu si peu d’austérité est mêlée, : ce jet d’eau conseille si peu la prière, qu’on ne s’étonnerait

INCIDENCES 121 pas beaucoup si le miniaturiste avait pris fantaisie çà et là d’ajouter quelques bayadères.

Dans la mosquée, une salle vaste et claire est consacrée aux tournoyantes pratiques de ces Messieurs. Tout à côté s'ouvre une salle non moins vaste, mais plus obscure, que . les tombeaux de marabouts illustres sanctifient. D’ignobles tapis modernes couvrent le sol. Du plafond pend un nombre incroyable de lanternes et lustres de toutes sortes; tous outrageusement neufs et du plus abominable goût. Si peut-être pourtant je m’approche d’une suspension de cuivre qui me paraît d’art byzantin, je m’aperçois presque aussitôt qu’elle est moderne, de vulgaire travail et d’indiscret éclat. Le derviche qui nous accompagne m'explique alors que la vraie lampe est partie en Amérique et que ceci n’est qu’une copie que le collège des derviches a accepté à la place. Il dit cela comme une chose toute naturelle, sans gêne aucune, et prêt je pense à accepter quelque nouveau troc de ce genre — si seulement restait encore dans ce lieu vénérable quoi que ce soit qui valût d’être convoîté.

De Koniah à Ouchak.

À la station de S...... on entasse dans les wagons de troisième de notre train quantité de recrues, insoumis ou déserteurs. Des mères sanglotent sur le quai. Eux affectent une grande insouciance, et le wagon s’emplit de rires et de chants joyeux. Ils ont gardé pour la plupart leur costume de la campagne, divers, mais de couleurs chaudes et vives et faisant à travers le bariolage, d’un bout à l’autre du wagon, une plaisante et riche harmonie.

A la station qui précède Ak-Cheïr montent deux moujiks russes, dont la mise, le visage, dont tout l’aspect surprend étrangement ici. Le bas de leur, visage est noyé dans une

barbe épaisse; un chapeau de feutre mou est rabattu sur leurs yeux; de grandes vareuses les couvrent, qui tombent sur leurs culottes brunes, presque jusqu’à leurs bottes couvertes de boue. Ils sont beaucoup plus grands et plus forts que tous ces Turcs mais l’expression de leur regard est timide, enfantine presque, et d’une douceur telle que lorsqu'il se pose sur vous on voudrait leur ouvrir son cœur. Ce sont, nous dit le drogman, des pêcheurs du poissonneux Akchéhr-Gheul, l’étang que nous venons de longer. La voiture qui les amenaït au train a été attaquée, et le cocher, qu’on hisse à présent dans le wagon, a reçu une charge de pistolet ou de fusil dans la figure. Il semble moribond. Nous nous approchons de lui, Ghéon et moi, traversant la pouilleuse foule qui encombre le couloir. II est tout affalé par terre, la tête appuyée à la hauteur de la banquette, penché en avant comme pour vomir; il rend le sang assez abondamment par la bouche ou le nez, on ne sait trop, car son mouchoir, attaché en bandeau, lui cache le bas du visage. À peine si les Turcs du wagon l'ont regardé, bien qu’il soit Turc lui-même.

À la station d’Ak-Cheïr, on le descend, inerte, sans connaissance, mort peut-être, couvrant de sang l’épaule du débardeur qui l'emporte.

À partir d’Afioun Kara Hissar nous quittons la ligne par où nous étions venus, et nous nous dirigeons vers la côte occidentale. Le pays bientôt semble s’humaniser; c’esta-dire que les plis du terrain sont moins vastes et les terres plus cultivées.

Je ne prends plus plaisir à ces notes et délaisse bientôt complètement mon carnet. Je ne l’ai repris ni à Ephèse, ni à Smyrne où nous nous attardâmes encore quelques

jours; après quoi je fus précipité vers la Grèce, de toute: la force même de mon aversion pour la Turquie. Si là-bas je recommence à écrire, ce sera sur un autre carnet.

C’est de Turquie qu’il est bon de venir, et nôn de France ou d'Italie pour admirer autant qu’il sied le miracle que fut la Grèce — avoir été «sur ces terres désespérées longtemps coutumier d’errer, le défait et le las voyageur » des Stances à Hélène qui se sent ramené comme chez lui «vers la gloire que fut la Grèce ».

L’instruction même que je tire de ce voyage est en proportion de mon dégoût pour ce pays.Je suis heureux de ne point l’aimer davantage. Lorsque j'aurai besoin d’air du désert, de parfums violents et sauvages, c’est'au Sahara de nouveau que je m'en irai les chercher. Dans cette malheureuse Anatolie l’humanité est non point fruste, mais abîmée.

Fallait-il aller plus loin? Jusqu’à l’Euphrate? Jusqu’à Bagdad? — Non; je n’en ai plus le désir. L’obsession de ces pays, qui me tourmentait depuis si longtemps, est vaincue; cette atroce curiosité, Quel repos d’avoir élargi sur la carte les espaces où l’on n’a plus souci d’aller voir ! Trop longtemps j'ai pensé, par amour de l’exotisme, par méfiance de l’infatuation chauvine et peut-être par modestie, trop longtemps j’ai cru qu’il y avait plus d’une civilisation, plus d’une culture qui pût prétendre à notre amour et méritât qu'on s’en éprit… À présent je sais que notre civilisation occidentale (j'allais dire : française) est non point seulement la plus belle; je crois, je sais qu’elle est la seule — oui, celle-même de la Grèce, dont nous sommes les seuls héritiers.

« M’ont ramené comme chez moi vers la gloire que fut la Grèce ». — Sur le bateau qui nous mène au Pirée, déjà

je me redis ces vers des Siances à Hélène. Mon cœur s’emplit de paix, de rire et de sérénité. Craïignant l’admiration bruyante de mon compagnon, je sors de ma valise un petit livre anglais et j’abrite mon émotion derrière une . demi-lecture. Pourquoi me mettre en frais? Ma joie n’a rien d’aigu. Je suis si peu surpris d’être ici. Tout m'y paraît si familier. Je m’y parais si naturel. J'habite éperdûment ce paysage non étrange; je reconnais tout; je suis « comme chez moi » : c’est la Grèce.

29 Mai.

En mer adriatique. | Calme voluptueux de la chair, tranquille autant que cette mer sans rides. Équilibre parfait de l'esprit. Souple, égal, hardi, voluptueux, tel le vol à travers l’azur brillant de ces mouettes, l’essor libre de mes pensées. À

30 Mai.

Entre Vérone et Milan. - A quel point peut influer sur le plaisir que nous y prenons la position géographique des pays — pour nous faire trouver, suivant la disposition de notre esprit, plus beau le plus lointain, ou au contraire le plus proche... Pour être de si facile accès vais-je aimer moins ces souriants abords du lac Majeur ? où l’eau surabondante semble céder à la terre à regret. Débordée, elle suintait et scintillait à travers l’herbe; le ciel était chargé d’humeur, et, comme nous traversions l’averse, au dessus de ce printemps éploré, au dessus de l’ivresse des feuilles, d’un bout à l’autre de

mon ciel, la belle écharpe d’Iris s’est posée.

N.R.F. août 1914.

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