‹ IncidencesChapitre 23 sur 37 · FEUILLETS · texte numérisé non relu

FEUILLETS

Évidemment ce qui me choque dans le cas de Romain Rolland, c’est qu’il n’a rien à perdre par le fait de la guerre : son livre (Ÿean Christophe) ne paraît jamais meilleur que traduit. Je vais plus loin : il ne peut que gagner au désastre de la France, que gagner à ce que la langue française n'existe plus, ni l’art français, ni le goût français, ni aucun

de ces dons qu’il nie et qui lui sont déniés.

Il est de si parfaite bonne foi que parfois presque il vous désarme. C’est un ingénu, mais un ingénu passionné, Il a tôt fait de prendre pour vertu sa franchise, et comme elle est quelque peu sommaire, il a pris pour hypocrisie ce que d’autres avaient de moins rudimentaire que lui. Je m'’assure que trop souvent ce qui permit son attitude, c’est le peu de sentiment et de goût, de compréhension même qu’apporte son esprit à l’art, au style, et à cette sorte d’atticisme qui n’a plus d’autre patrie que la France. Rien n’est plus informe que son livre; c’est un Kugelhof où parfois croque un bon raisin. Aucun apparat, aucun artifice; j'entends bien que c’est par là qu’il plaît à certains.

Le jour où La Rochefoucauld s’avisa de ramener et réduire aux incitations de l’amour-propre les mouvements de notre cœur, je doute s’il fit tant preuve d’une perspicacité singulière, ou plutôt s’il n’arrêta pas l’effort d’une plus indiscrète investigation. Une fois la formule trouvée,

lon s’y tint et, durant deux siècles et plus, on vécut avec

cette explication, Le psychologue parut le plus averti, qui.

se montrait le plus sceptique et qui, devant les gestes les plus nobles, les plus exténuants, savait le mieux dénoncer le ressort secret de l’égoïsme. Grâce à quoi tout ce qu’il y a de contradictoire dans l’âme humaine lui échappe. Et je ne lui reproche pas de dénoncer « l’amour-propre »; je lui reproche parfois de s’en tenir là; je lui reproche de croire qu'il a tout fait, quand il a dénoncé l’amour-propre. Je reproche surtout à ceux qui l’ont suivi, de s’en être tenus là.

On trouvera plus de profit à méditer ces phrases de Saint-Evremond (que je déplore de ne point renconter

dans le choix qu’en a donné le Mercure non plus qu’en

aucune anthologie) :

«Plutarque a jugé de l’homme trop en gros et ne l’a pas cru s£ différent qu'il est de lui-même ; méchant, vertueux, équitable, injuste, humain et cruel; ce qui lui semble se démentir, il l'attribue à des causes étrangères, etc ».

Elles sont d’un enseignement admirable.

Toute théorie n’est bonne que si elle permet non le repos mais le plus grand travail. Toute théorie n’est bonne qu’à condition de s’en servir pour passer outre. La théorie de Darwin, celle de Taine, celle de Quinton, celle de Barrès.… La grandeur de Dostoïewsky vient de ce qu’il

n’a jamais réduit le monde à une théorie, de ce qu’il ne

s’est jamais laissé réduire par une théorie. Balzac a toujours cherché une théorie des passions; c’est une grande chance pour lui qu’il ne l’ait jamais trouvée.

Les plus importantes découvertes ne sont dues le plus souvent qu’à la prise en considération de tout petits phéno-

mènes, dont on ne s’apercevait jusqu'alors que parce qu’ils faussaient légèrement les calculs, estropiaient insensiblement les prévisions, inclinaient imperceptiblement de-ci de-là le fléau de la balance.

Je songe à la découverte de ces nouveaux « corps simples » en chimie, d'isolation si difficile. Je songe surtout à la décomposition des corps simples, des «corps» que la chimie considérait comme «simples » jusqu’aujourd’hui. Je songe qu’en psychologie il n’y a pas de sentiments simples et que bien des découvertes dans le cœur de l’homme restent à faire.

Combien me plaît ce que Saint-Evremond dit de Plutarque : «Je pense qu’il pouvait aller plus avant et pénétrer davantage dans le fonds du naturel. Il y a des replis et des détours en notre âme qui lui sont échappés. S'il eût défini Catilina, il nous l’eût donné avare ou prodigue : cet ahemi appetens, sui profusus, était au-dessus de sa connaissance, et il n’eût jamais démêlé ces contrariétés que Salluste a si bien séparées, et que Montaigne lui-même a beaucoup mieux entendues. »

. % é + * (] DIALOGUE ENTRE RACINE ET LE P. BOUHOURS : i

Bouxours. — Il est assurément fâcheux que vous n’ayez pu remédier à cette répétition de sonorités que déjà je vous signalais lors de votre première lecture :

Vous mourûtes aux bords où vous fütes laissée.

1 « Corneille et Racine ont subi la règle: ce ne sont pas eux qui l’ont faite. Si, plus tard, par l’ascendant de leur génie, ils sont devenus des autorités de langue, de leur vivant, ils se corrigeaient humblement, l’un pour satisfaire Vaugelas, l'autre par respect pour le P. Bouhours, correcteur attitré du beau langage ». | BRUNOT. Préface à l'HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE (p. xv),.

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Se peut-il que vous n’en soyez point gêné, vous dont on

a loué parfois la. |

RACINE. — Mon ami, la grammaire avant l’harmonie, BouHours. — Est-ce à moi que vous l’enseignerez ?

Mais pourtant ne pensez-vous point que vous pourriez ici les mettre d’accord ?

. RACINE. — Vous savez que je m'y suis vainement efforcé. Je parle du vers qui précisément vous chagrine et qui, je vous l’avoue, m’a d’abord beaucoup tourmenté.

BouxHours. — Je vous ai proposé : « Vous trouvâtes la mort » au lieu de « vous mourûtes » — ou de modifier au contraire l’hémistiche suivant, Certainement vous y fussiez arrivé si seulement vous ne vous étiez pas Reno dit que cela n’était pas possible.

RACINE. — Je ne me suis point persuadé que la n’était | pas possible; mais, à mesure que je cherchais une modification du vers, qui épargnât aux oreilles délicates cette répétition de sonorités dont vous vous plaignez, j’en venais à me demander s’il était bien nécessaire de tant peiner pour chercher à éviter une répétition que proposait la façon de s’exprimer la plus prompte et la plus naturelle. Bien plus, je me persuadai bientôt que certains pourraient trouver dans cette répétition quelque charme; et je vous avoue que moi-même, à force de me redire ce vers, je finis par y en trouver.

: BouHours. — On se persuade de tout ce que l’on veut.

RACINE. — Ne me poussez point trop, ou je vous dirais bientôt, et je me persuaderais en effet, que ce vers je l’écrivis précisément pour cette répétition, au contraire, et que c’est cette répétition qui m’y plaît.

BouHours. — Si vous en êtes là, vous n’avez plus que faire de mes conseils.

Je pénse qu’il y a dans la formation d’un «grand homme » quelque chose de particulièrement well timed et } que son œuvre souvent doit à son opportunité une part/ dé sa grandeur. Molière, de notre temps, c’est peut-être de Verlaine qu’il se fût moqué, et cela eût été fâcheux; tandis qu’il était bon qu’il se moquât de Vadius. Ses qualités admirables étaient particulièrement appréciables en un temps où c'était d’elles surtout que l’on avait besoin (mais n’a-t-on pas toujours besoin de bon sens ?). Et cette sorte de joie pleine, de sagesse un peu triviale, d’art un peu fruste, d’esprit un peu épais (que j’aime tant, en lui) je ne dis pas qu’ils seraient moins de mise aujourd’hui, : mais je doute qu’ils pussent produire, aujourd’hui, des œuvres d’art aussi accomplies qu’ils le pouvaient faire de son temps, et susceptibles de rallier les esprits les meilleurs et les plus divers.

Je dis tout cela, mais, à mesure que je l’écris, j’en suis moins convaincu; car enfin si Mirbeau n’est pas Molière, il ne tenait qu’à lui de ne pas tant nous le montrer. — Tout ce que l’on peut dire, sans doute, c’est que le grand homme est celui dont les qualités sont le mieux favorisées par son époque, et qu'il existe entre elle et lui, comme une sorte de complicité. Ainsi Verlaine au xvii® siècle n’aurait peut-être rien valu.

* FE Dans ces vers de Baudelaire :

La, tout n’est qu’ordre et beauté Luxe, calme et volupté, Û

où le lecteur inattentif ne reconnaît qu’une cascade de mots, je vois la parfaite définition de l’œuvre d’art. Je

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saisis à part chacun de ces mots, j’admire ensuite la guirlande qu'ils forment et l’effet de leur conjuration; car aucun -d’eux n’est inutile et chacun d’eux est exactement à sa place. Volontiers je les prendrais pour titres des successifs chapitres d’un traité d’esthétique :

19 Ordre (Logique, disposition raisonnable des parties).

29 Beauté (Ligne, élan, profil de l’œuvre).

3° Luxe (Abondance disciplinée).

4° Calme (Tranquillisation du tumulte).

5° Volupté (Sensualité, charme adorable de la matière, attrait). ;

Le souhait du romancier n’est pas de voir le lion manger de l’herbe. Il reconnaît qu’un même Dieu a créé le loup et l’agneau, puis a souri, «voyant que son œuvre était bonne. »

Je n’ai pas lu le livre de M. V. de Pallarès contre Nietzsche, mais dans la « Coopération des Idées », à propos de ce livre, quelques pages de M. G. Deherme, qui l’approuve tout en se demandant d’abord si Nietzsche a suffisamment d'importance pour que cela vaïlle encore la peine d’en parler.

« Pour bien apprécier l’œuvre de Nietzsche, il faut savoir ce que fut l’homme. M. de Pallarès nous montre donc Nietzsche enfant prodigue (ou prodige?) disciple de Schopenhauer et de Wagner, critique se tournant avec fureur contre son maître, contre son ami d’hier, souffrant de tous ses nerfs, mégalomane, évangéliste, Zarathustra, puis sombrant dans la démence complète douze ans avant de mourir. Impulsif, instable, obsédé, neurasthénique,

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- pharmacomane, ce fut un faible et un aboulique. C’est pourquoi il ne parle que de ce qui lui manque surtout : … la force et la volonté. » | C’est l'accusation qu’on jetait au crucifié : «Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même {» Je la reconnais. Je ne rapproche point ici le Christ de Nietzsche, — encore que M. Binet-Sanglé nous ait démontré naguère que le Nazaréen n’était lui aussi qu’un malade et qu’un fou — je rapproche seulement cette absurde accusation qu’on leur lance et qui procède exactement de la même incompréhension. Il est d’usage à notre époque de chercher aux mouvements de la pensée une cause physiologique; et je ne dis pas qu’on ait tort; mais je dis qu’on a tort de chercher à invalider par là la valeur propre de la pensée.

Il est naturel que toute grande réforme morale, ce que Nietzsche appellerait toute transmutation de valeurs, soit due.à un déséquilibre physiologique. Dans le bien-être la pensée se repose, et, tant que l’état de choses la satisfait, la pensée ne peut se proposer de le changer. (J'entends : l’état 2ntérieur, car pour l'extérieur, ou social, le mobile du réformateur est tout autre; les premiers sont des chimistes, les seconds des mécaniciens.) A l’origine d’une réforme il y a toujours un malaise; le malaise dont souffre le réformateur est celui d’un déséquilibre intérieur. Les densités, les positions, les valeurs morales lui sont proposées

différentes, et le réformateur travaille à les réaccorder; il aspire à un nouvel équilibre; son œuvre n’est qu’un essai de réorganisation selon sa raison, sa logique, du désordre qu’il sent en lui; car l’état d’inordination lui est intolérable. Et je ne dis pas naturellement qu’il suffise d’être déséquilibré pour devenir réformateur — mais bien que tout réformateur est d’abord un déséquilibré.

Je ne sache pas qu’on puisse en trouver un seul, de

ceux qui proposèrent à l'humanité de nouvelles évaluations, en qui ces MM. Binet-Sanglès ne puissent découvrir, et. avec raison, ce qu'ils appelleront peut-être une tare — que je veux simplement appeler : une provocation. Socrate, Mahomet, Saint Paul, Rousseau, Dostoïewsky, Luther, — que M. Binet-Sanglès les énumère, qu’il m’en propose d’autres encore : il n’en est pas un que je ne reconnaîtrai pour anormal. | :

Et naturellement on peut penser ensuite comme ceux-ci sans être déséquilibré soi-même; mais c’est un état de déséquilibre qui d’abord appela ces pensées à la rescousse, dont le réformateur avait besoin pour rétablir en lui l'équilibre rompu. Il fallait précisément qu’un premier fût malade pour permettre la santé de beaucoup. Rousseau sans sa folie n’aurait été qu’un indigeste Cicéron; et c’est précisément dans la folie de Nietzsche que je vois le brevet de son authentique grandeur.

N.R. F, août 1910.

On a dit que je cours après ma jeunesse. Il est vrai. Et . pas seulement après la mienne. Plus encore que la beauté, la jeunesse m'attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. Je crois que loin de chercher à l’instruire, c’est d’elle que nous, les aînés, devons chercher instruction.

-. Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs; je

sais que notre rôle à nous est de les prévenir de notre mieux. Mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer; notre rôle est d’aider cette délivrance. Je crois

INCIDENCES "2702 que ce que l’on appelle «expérience », n’est souvent que de la fatigue inavouée, de la résignation, du déboire. Je crois vraie, tragiquement vraie, cette phrase d’Alfred de Vigny, souvent citée, qui paraît simple seulement lorsqu’on la cite sans la comprendre : « Une belle vie, c’est une pensée de la jeunesse réalisée dans ie mur, » Peu m’importe du reste que Vigny lui-même n'y ait peut-être point vu toute la signification que j’y mets; cette phrase, je la fais mienne. é

Il est bien peu de mes contemporains He soient restés fidèles à leur jeunesse. Ils ont presque tous transigé. C’est ce qu'ils appellent «se laisser instruire par la vie». La vérité qui était en eux, ils l’ont reniée. Les vérités d’emprunt sont celles à quoi l’on se cramponne le plus fortement, et d’autant plus qu’elles demeurent étrangères à notre être intime. Il faut beaucoup plus de précaution pour délivrer son propre message, beaucoup plus de hardiesse et de prudence — que pour donner son adhésion et ajouter sa voix à un parti déjà constitué.

J'ai tant aimé Flaubert !. Tout ce qu’on écrit contre lui me meurtrit; mais combien plus encore ce que je me retiens d’écrire moi-même. Sa Correspondance a durant plus de cinq ans, à mon chevet, remplacé la Bible. C'était mon réservoir d’énergie. Elle proposait à ma ferveur une forme de sainteté nouvelle. Je pense que les élèves de Gustave Moreau ont eu pour leur maître une semblable vénération. Mais Gustave Moreau n’est pas plus un grand peintre que Flaubert, hélas! n’est un grand écrivain. Celui-ci le sent bien : il n’écrit pas si bien qu’il s’efforce de bien écrire. Les vrais maîtres, Montaigne, Retz, Saint-Simon, Bossuet, ne se donnaient pas tant de mal.

Lorsque je relis Flaubert aujourd’hui, sans plus autant de révérence, ce n’est jamais sans peine, sans chagrin. Je vois partout contention, gaucherie. Chaque phrase ne sort d’embarras que par une extrême simplification de la syntaxe; elle morcelle et juxtapose. Elle n’obtient non plus la fusion que l’analyse; les éléments en restent à l’état brut. Mais avec plus de don réel et qui nécessiterait moins de peine, avec plus d’assurance, nous verrions sa dévotion faiblir, et, partant, notre admiration.

N.R.F. mars 1922.

À l’occasion de son centenaire on à beaucoup parlé de Théophile Gautier, et singulièrement démesuré son impor- : tance. | Je ne reproche point à Gautier cette doctrine de « l’Art pour l’art», en dehors de quoi je ne sais point trouver raison de vivre; mais d’avoir réduit l’art à n’exprimer rien que si peu.

Je ne lui reproche point d’avoir proclamé roi le poëte, mais au contraire d’avoir si misérablement rétréci son royaume; ni d’avoir farouchement aimé livre ou poème, mais au contraire de leur avoir préféré le tableau.

Je lui sais gré d’avoir honni l’art utilitaire, mais je ne puis lui pardonner de n’avoir reconnu qu’utilitaire la pensée; ou de ne l’avoir pas connue du tout. |

Je ne lui reproche point d’avoir uniquement voulu écrire de belles œuvres ; mais bien d’y avoir si mal réussi.

Je ne lui reproche point d’être immoral, mais au contraire d’avoir peint l’immoralité plus sotte encore et plus ennuyeuse que la vertu. Oui, je reproche à cette immoralité

INCIDENCES | A 0S d'être d’aussi piètre ressource. Son indulgence n’est qu’apathie. |

L’ennui, le dédain du réel, du présent, la méconnaissance de ce qui ne vient pas de très loin, de ce qui n’a pas été payé très cher, ou de ce qu’on n’a pas reçu de seconde main — voilà qui nous valut, peu après, l’embardée du naturalisme.

Et je ne reproche point aux héros de ses romans ou de ses contes l’irrégularité de leurs actes, mais bien que ce soit l’ennui seul qui les pousse à s’échapper de la continuité du banal, l’ennui toujours, qui prête à leurs excès cette allure saugrenue, où certains voudront voir je ne sais quelle impertinence aristocratique, où l’on ne sent jamais (comme du moins dans l’ennui de René, de Lara) l’excès turbulent de la vie.

Dans un de ses derniers et plus admirables romans, Dickens, préparant l’histoire d’un meurtre, peint le mortel effort du meurtrier pour y atteindre: aucun « laisser-aller »; c’est, dit-il au contraire, un nageur fatigué qui s’exténue vers une rive; la rive c’est le crime, qu’il lui importe, si péniblement que ce,soit, de gagner.

Dans la petite Dorrit, à travers l’excessive épaisseur de la pâte, on rencontre tout-à-coup le surprenant épisode de la petite Tattycoram, qui jette son bonnet par dessus les moulins aussitôt qu’elle apprend que sa mère, qu’elle vénérait, n’était pas une «honnête femme» (ainsi fera Régine dans les Revenants) …

Mais de telles indications restent aussi rares chez Dickens qu’elles sont fréquentes chez Dostoiewsky. Ce n’est point qu’il en soit incapable ; mais il préfère d’ordinaire s’en tenir à une psychologie de convention qui ne risque

INCIDENCES point de lui aliéner le lecteur. Bons ou mauvais, et du meilleur au pire, ses personnages s’échelonnent et, suivant qu’ils sont plus près de l’enfer ou du ciel, il regardent de bas en haut ou de haut en bas, mais c’est toujours la même hiérarchie.

Dès lors que de prise ils s’offrent les uns aux autres ! Ils se cognent, se chatouillent, s’embrassent ou se meurtrissent tout le long du livre et tout le large de leur surface, et ne connaissent point de plan fuyant par où échapper au contact.

Par :

L'œuvre de l'artiste ne m'intéresse pleinement que si, tout à la fois, je la sens en relation directe et sincère avec le monde extérieur, en relation intime et secrète avec son auteur. Flaubert a mis un point d’honneur à ne réaliser que la première de ces deux conditions; mais son œuvre, malgré qu’il en ait, ne nous touche profondément que par les points où elle lui échappe pour ainsi dire, et raconte plus qu’il ne veut.

On a beaucoup cité, et l’on a retourné contre moi, le mot que me disait Oscar Wilde : « N’écrivez plus J Jamais : Te » — Ce mot on l’a fort mal compris.

Il n’est pas un littérateur dont l’œuvre soit, à la bien entendre, plus constamment confidentielle que celle de Wilde; de Dorian Gray au Mari Idéal, des Poèmes en prose à la Femme de peu d'importance (en exceptant à peine : Intentions), j'oserai même dire que la qualité ou l'intérêt de ses contes et de ses comédies, que la valeur des boutades et des aphorismes de son dialogue, est presque toujours

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en raison directe de la quantité de secret qu’il y a pu faire tenir. |

Mais l’art, selon Wilde, ne commençait qu'avec la transposition, et disons même : l’hypocrisie (je n’attache ici aucune défaveur à ce mot). Ce n’est pas d’occuper de moi que reprochait Wilde à mes livres, mais bien de m’y montrer sans masque — tant il attachait de prix à la feinte, et tant la nature de son secret, tant la contrainte des mœurs lui rendait celle-ci nécessaire. N'est-ce point là ce qui fait de l’art de Wilde la plus curieuse et spécieuse, la plus intéressante mais aussi la plus factice parure qui soit.

Ce mot est à rapprocher de cét autre, que je rapportais dans le même écrit : « Je n’aime pas vos lèvres : elles sont droites comme celles de quelqu’un qui n’a jamais menti. Je veux vous apprendre à mentir, afin que vous ayez de belles lèvres tordues comme celle du masque antique ».

L'art de Wilde est né du besoin de cacher. Et si l’art, dans son œuvre, cesse de m'intéresser dès que Wilde cesse d’y transparaître, il cessait, lui, de s’intéresser à l’art dès que celui-ci prétendait exprimer directement la réalité — qu’elle fût extérieure ou intime.

Mais on n’est pas encore prêt à revenir de cette erreur : d’associer l’idée de romantisme à celle de la confidence — comme si jamais en art importait le choix du sujet; comme si Montaigne ou Stendhal n'étaient pas aussi antiromantiques en se peignant eux-mêmes dans Henri Brulard ou dans les Essais, qu’un Hugo éloigné du classicisme, fût-ce dans la plus «objective » de ses descriptions |

Que l’objet soit le monde extérieur ou soi-même, c’est l'attitude devant l’objet qui importe, la soumission du peintre au modèle.

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* * De :

En 1895 (Un Jour, de Francis Jammes) la littérature

étouffait encore dans les cafés et les salons. Depuis, les

poètes se sont jetés sur la campagne, et aujourd’hui

l’honnête homme n’est nulle part moins seul qu’en plein

Champ. |

Au demeurant, ces questions de priorité artistique méconnue et la considération de l’injustice, ici, ne sauraient chagriner que des esprits sans patience; non point qu'avec le temps le premier en date reprenne nécessairement l'avantage pour être le premier en date, mais parce que, comme le dit admirablement Signoret : « I] n’est de parfait que ce qui est senti et exprimé d’une certaine manière pour la première fois ». — Les seules bonnes raisons en art, ce sont des raisons d’excellence.

N.R.F. décembre 19II:

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