‹ IncidencesChapitre 28 sur 37 · THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THÉOPHILE GAUTIER

(Fragment de Conférence)

À Théophile Gautier surtout revient la gloire de représenter le Parnasse. Je sais que je fais une erreur de date, mais c’est pour simplifier. Oui, je sais que, à proprement parler, le Parnasse ne se constitua qu’un peu plus tard, mais déjà Gautier en avait donné l'exemple et spécifié la théorie. Il me paraît parfois que Banville représente le Parnasse aussi joliment, avec peut-être plus de naturel même, d’aisance, d’amusement que Gautier, mais aussi avec moins de délibération (ce dont je le félicite); pourtant c’est précisément cette délibération soutenue que Gautier apporta dans l'exercice de ses fonctions poétiques qui lui valut, avec la reconnaissance des lettres, cette place particulière, spéciale, royale presque, qu’on peut douter peutêtre qu’il mérite, mais dont nous ne le délogerons pas.

Oui, Théophile Gautier occupe une place considérable. Et plus grande sera notre admiration pour Baudelaire, plus notre étonnement sera grand de le voir s’incliner, que dis-je : se prosterner devant Gautier et dédier les Fleurs du Mal | |

AU POÈTE IMPECCABLE Au Parfait Magicien ès Lettres Françaises.

Avec les sentiments De la plus profonde humilité.

« Théophile Gautier, dit-il ailleurs dans cette longue

-1 V, page 94.

étude qu’il écrivait sur celui qu’il considérait comme son maître, Théophile Gautier est l'écrivain par excellence parce qu’il est l’esclave de son devoir, parce qu’il obéit sans cesse aux nécessités de sa fonction, parce que le goût du Beau est pour lui un fatum, parce qu'il a fait de son devoir une 1dée fixe.»

Pour l'écrivain par excellence Pinexprinable n'existe pas. C’est un mot de Gautier lui-même que Baudelaire cite à plusieurs reprises et sur lequel encore il insiste. L’inexprimable n’existe pas; le poète doit pouvoir tout exprimer et, comme Baudelaire ne supporte point de trouver Gautier nulle part en défaut, il prétend le laver d’abord de cette accusation d’insensibilité que l’on commençait de jeter à la tête du maître.

« J'ai voulu (je cite Baudelaire) tout d’abord prouver que Théophile Gautier possédait, tout aussi bien que s’il n’était pas un parfait artiste, cette fameuse qualité que les badauds de la critique (c’est nous) s’obstinent à lui refuser : le sentiment. Que de fois il a exprimé, et avec quelle magie de langage ! ce qu’il y a de plus délicat dans la tendresse et dans la mélancolie.» |

Je voudrais l’en croire sur parole, mais par malheur Baudelaire cite, et voici tout ce qu’il trouve à citer, car il sait bien, malgré ce qu'il affirme, qu’il pourrait feuilleter éperdument tous les volumes du poète sans y trouver la moindre fraîcheur :

Mes cils te feront de l'ombre !

Ensemble nous dormirons

Sous mes cheveux, tente sombre.

Fuyons ! Fuyons ! ;

Sous le bonheur, mon cœur ploie !

Si l’eau manque aux stations,

PTT SORA

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INCIDENCES 161 Bots les larmes de ma jote !

Fuyons ! Fuyons !

L'inexprimable n'existe pas, dit Gautier.

. Quant on considère la désolante pauvreté de son répertoire, l’aridité de son Parnasse, on se prend à douter si ce bel axiome ne revient pas tout simplement à nier l’existence, de tout ce qu’il ne peut pas exprimer. Et certes cette ignorance, cette résolution de ne voir que le monde extérieur, ou peut-être plutôt, cette cécité pour tout ce qui n’est pas le monde extérieur, est le secret de son assurance, de ce ton péremptoire que nous retrouverons également chez les Goncourt, comme aussi bien la conscience continue de l’inexprimable et l'impuissance à la fois et le désir de l’exprimer restent le secret de l’angoisse de Vigny, qu’il est facile de lui opposer.

Il serait injuste de ne pas accorder à Théophile Gautier une certaine convenance de la forme à l’absence de fond — de l'éclat, du luisant, des contours nets. Je voudrais pouvoir louer plus. Hélas ! dans les trois volumes de vers qu’il nous a laissés, il est bien peu de pièces où l’on ne soit accroché à chaque strophe, par des incorrections, des pauvretés, des impropriétés de vocabulaire ou de syntaxe, des platitudes, que tout de même nous ne rencontrerons jamais ou presque jamais dans Banville. C’est déjà presque du Mendès.

Encore un coup je ne vais pas cherchant le pire; au contraire, j'accepte le choix des admirateurs; mais essayez seulement de relire Ténèbres,« cette prodigieuse symphonie, disait Baudelaire, qui fait penser à Beethoven. »

Cependant nous lisons dans Baudelaire : «Nos voisins disent Shakespeare et Gæthe ! nous pouvons leur répondre

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” Victor Hugo et Théophile Gautier »; mais nous refusons de nous prêter à ce jeu de parallèles, de comparaisons calamiteuses, sur le modèle de cette populaire formule : le poireau, c’est l’asperge du pauvre — formule qu’on ne sait pour

qui elle est le plus injurieuse : pour l’asperge, pour le

pauvre ou pour le poireau.

Oui, Gautier occupe une place considérable; c’est oh ment fâcheux qu'il la remplisse si mal.

(Conférence prononcée au théâtre du Vieux- Colombier, avril, 1914).

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