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PRÉFACE AUX FLEURS DU MAL

L'on doute si l’un des plus ingénieux paradoxes de Baudelaire n’a pas été de dédier à Théophile Gautier ses FLeurs DU MAL? de tendre cette coupe toute ruisselante d'émotion, de musique et de pensée, à l’artisan le plus sec, le moins musicien, le moins méditatif que notre littérature ait produit. S’abusait-il ? critique au regard trop lucide pour laisser d’être sensible à la pauvreté de ces ÉMAUX ET CAMÉES, qui devaient leur réputation non point à ce qu'ils

sont, mais à ce qu'ils prétendaient être. Les FLEURS DU MAL sont dédiées à ce que prétendait être Gautier : magicien ès lettres françaises, artiste pur, écrivain impeccable, — et c'était en manière de dire : Ne vous y trompez pas : ce que je vénère, c’est l’art et ce n’est pas la pensée; mes poèmes ne vaudront n1 par le mouvement, ni par la passion, ni paf l'esprit, mais par la forme.

La forme, cette raison de l’œuvre d’art, est ce dont le public ne s’aperçoit jamais que plus tard. La forme est le secret de l’œuvre. Cette harmonie des contours et des sons, où l’art du poète se joue, Baudelaire ne l’accepte jamais tout acquise ; 1l l’obtient par sincérité, il la conquiert et il l’impose. Comme tout accord insolite, elle a tout d’abord rebuté. Durant de longues années, et je serais tenté de dire : jusqu’à nos jours, certains dehors fallacieux de ce livre cachèrent en les abritant ses trésors les plus radieux. Certains gestes, certains tons crus, certains sujets de

1 Edition Pelletan.

poème, et même je pense quelque affectation, une com- . plaisance amusée à prêter au malentendu, abusèrent les contemporains et nombre de ceux qui suivirent. Baudelaire est sans doute l'artiste au sujet de qui l’on a écrit le plus de sottises ou que l’on a passé sous silence le plus injustement. Je sais certains tableaux de la littérature française au xIx® siècle où il n’est même pas mentionné.

Que la figure de Gautier ait paru longtemps, qu’elle paraisse encore aux yeux de certains, plus importante que | celle de Baudelaire, l’attitude très simple l'explique, simpliste ou simplifiée, dont Gautier ne se départit pas un instant, grâce à laquelle il se maintint à ce poste en vedette où d’abord il s’était porté; l’explique aussi la cordiale banalité de sa figure qui, d’un coup, se découvre à nous tout entière et ne signifie jamais rien de plus que ce qu’elle a d’abord annoncé. Tandis qu’en Baudelaire on entrevoyait une complexité déconcertante, une cabale de contradictions bizarres, d’antagonismes presque absurdes et qui pouvaient passer pour feints d’autant plus facilement qu’il connaissait aussi la feinte. :

* Je ne jurerais pas que Baudelaire, par ailleurs si perspicace, ne se méprît pas un peu sur sa propre valeur, sur ce qui faisait sa valeur. Il travaillait, et pas toujours consciemment, au malentendu qui l’isolait dans son époque; il y travaillait d’autant mieux que ce malentendu prenait déjà naissance en lui-même. Les notes intimes qu’on publia posthumément sont à cet égard douloureusement révélatrices : Baudelaire certes sentait sa nouveauté essentielle, mais il ne parvenait pas à se la définir parfaitement. Dès qu'il parle de lui-même, cet artiste incomparablement habile, c’est avec une gaucherie qui étonne. Il manque irrémédiablement d’orgueil; au point qu’il compte avec les sots, sans cesse, soit pour les étonner, soit pour les

INCIDENCES 167 scandaliser, soit enfin pour leur dire qu il ne compte absolument pas avec eux.

«Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs, que ce livre a été écrit », dit-il en parlant des FLEURS DU MaL. Quel besoin de nous en avertir ? Pourquoi cette phrase? Oh! simplement pour le plaisir d'affronter la morale bourgeoise avec ce mot «mes femmes », glissé là comme négligemment, auquel il tient pourtant, puisque dans son journal intime nous retrouvons : « Cela ne pourra pas scandaliser mes femmes, mes filles, ni mes sœurs. »

Ces feintes de parade au delà desquelles Baudelaire savait mettre à l’abri sa ferveur, indisposérent certains lecteurs, et d’autant plus violemment que certains admirateurs de la première heure s’extasiaient davantage à propos de ces feintes mêmes. De ses admirateurs surtout il éprouvait le besoin de se garer.

Enterrant ces façons avec les procédés romantiques, on croyait se débarrasser de lui tout entier Il reparaît, dépouillé de fards, rajeuni. Il s’y est pris de telle sorte qu'on l’entend aujourd’hui bien mieux qu’on ne faisait à son époque. À voix basse, à présent il converse avec chacun de nous. Certainement, et c’est là que s’avère sa puissance, il quête et obtient du lecteur une sorte de connivence et presque de collaboration.

« Le premier, dit Laforgue, il se raconta sur un mode modéré de confessionnal et ne prit pas l’air inspiré.» C’est par là qu’il rappelle Racine; le choix des mots, chez Baudelaire, peut être plus inquiet et de prétention plus subtile : je dis que le son de la voix est le même; au lieu de donner à leur souffle, à la manière de Corneille ou de Hugo, le plus de sonorité possible, l’un et l’autre parlent à mi-voix; de sorte que nous les écoutons longuement.

Quelles inquiétantes sincérités, attentive à ce chant

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discret, découvre bientôt l’âme amie ! Issue d’intimes

contradictions, l’antithèse chez Baudelaire n’est plus seulement extérieure et verbale, procédé d’art à la manière de Hugo; mais loyale. Elle éclôt spontanément dans ce cœur

catholique, qui ne connaît pas une émotion dont les con-

tours aussitôt ne s’évadent, que ne double aussitôt son contraire, comme une ombre, ou mieux : comme un reflet dans la dualité de ce cœur. C’est ainsi que partout en ses vers la douleur reste mêlée de joie, la confiance de doute, la gaîté de mélancolie, et qu’il cherche inquiètement dans l’horrible un tempérament de l’amour.

Mais l'angoisse de Baudelaire est de nature plus secrète

encore. [ci je vais, en apparence, perdre de vue sa poésie; mais où trouver, sinon dans l’âme du poète, l’excuse et la dictée d’une mélodie si fidèle ?

On vient nous répéter souvent qu’il n’y a rien de nouveau dans l’homme.Peut-être ; mais tout ce qu’il y a dans l’homme on ne l’a sans doute pas découvert. Oui, je me persuade avec tremblement que bien des trouvailles restent à faire, et que les cadres de l’ancienne psychologie, d’après lesquels nous jugeons, pensons, agissons même, avons agi jusqu’à ce jour, paraîtront bientôt plus artificiels et périmés que les cadres de l’ancienne chimie depuis la découverte du

radium. Si maintenant les chimistes en viennent à nous

parler de la décomposition des corps simples, comment ne serions-nous pas tentés, «nous autres psychologues », d’envisager la décomposition des sentiments simples ? Ce qui permet de croire aux sentiments simples, c’est une façon simple de considérer les sentiments.

Qu'il existe — en regard de cette force de cohésion qui maintient l’individu conséquent avec soi-même, et par quoi, comme disait Spinoza, «l'individu tend à persévérer dans son être » — une autre force, centrifuge et désagrégeante,

INCIDENCES | 169 par quoi l'individu tende à se diviser, à se dissocier, à se risquer, à se jouer, à se perdre..., je n’irai pas jusqu’à dire que Baudelaire l’ait aussi nettement pressenti que Dostoïiewsky, par exemple; mais je ne lis pas sans un frisson de reconnaissance et d’effroi ces quelques phrases de son journal intime : Le goût de la concentration productive doit remplacer, chez un homme mûr, le goût de la déperdition, — ou encore : de la vaporisation et de la centralisation du mot. Tout est là, — ou encore : Il y a dans iout homme, à toute heure, deux postulations SIMULTANÉES (tout l'intérêt de la phrase est dans ce mot): l’une vers Dieu, l'autre vers Satan. — Ne sont-ce pas là des traces de ce radium infiniment précieux, au contact de quoi les anciennes théories, lois, conventions et prétentions de l’âme, toutes, se volatilisent ?

Je n’affirmerai pas que les trois parcelles que je viens d’isoler soient les seules de son œuvre en prose; du moins peut-on dire que son œuvre poétique entière en reste perceptiblement impressionnée,

Et rien de tout cela ne suffit à faire de Baudelaire l'artiste incomparable que nous louons. Tout au contraire l’admirable, c’est qu’il soit resté, malgré tout cela, cet artiste. Comme dit magnifiquement Barbey d’Aurevilly, dans le bel article qui nous console du silence de Sainte-Beuve : « L'artiste n’a pas été trop vaincu. »

(Fleurs du Mal, Pelletan, 1917).

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