PRÉFACE A LA DAME DE PIQUE
Les lettrés français connaissent déjà la Dame de Pique
de Pouchkine par la traduction que nous en donna Mérimée, Il pourrait paraître impertinent d’en offrir aujourd’hui une version nouvelle; et je ne doute pas que la première ne paraisse plus élégante que celle-ci, qui n’a d’autre mérite que sa très scrupuleuse exactitude. C’est là sa raison d’être. Le souci d’expliquer et de parfaire invita Mérimée à émousser quelque peu les crêtes cristallines de ce récit. Nous nous sommes défendu d’ajouter rien au style net et
dépouillé de Pouchkine, dont la grâce est sveltesse et qui
vibre comme une corde tendue. Quand il dit : « Hermann frémissait comme un tigre », Mérimée ajoute : «à l'affût». Quand 1il penche Lisaveta sur un livre, Mérimée dit : «gracieusement ». Cet écrivain charmant marque ainsi sa manière, et si certains lui reprochent sa sècheresse, l’on voit ici que ce reproche est mal fondé, ou du moins ce n’est qu’en regard du style fardé des écrivains de cette époque que le style de Mérimée peut nous paraître si dépouillé. La netteté de Pouchkine, tout au contraire, le gêne, et rien mieux que l’étude de cette traduction ne nous
instruit. « Les poètes, écrivait Pouchkine, pèchent souvent
par défaut de simplicité et de vérité, ils poursuivent toutes sortes d'effets extérieurs. Cette recherche de la forme les entraîne vers l’exagération et l’emphase ». Il reprochait à Hugo, que pourtant il admirait, son absence de simplicité. « La vie lui manque, écrivait-il, autrement dit : la vérité.»
1 Editions de la Pléiade. J. Schiffrin. 1923.
L’étrangeté de la plupart des écrivains russes, et des
plus grands, étonne souvent le lecteur français et même,
parfois, le rebute; la non-étrangeté de Pouchkine, je l’avoue, me déconcerte bien davantage. Ou du moins ce qui me déconcerte,c’est d’entendre Dostoïewsky, ce génie si prodigieusement distant de nous — malgré toutes les affinités secrètes que certains d’entre nous peuvent découvrir dans son œuvre profondément humaine — considérer Pouchkine comme le plus national de tous les écrivains russes qui l’ont précédé. En vain chercherions-nous ici ce que nous avons coutume de considérer comme spécifiquement russe : désordre, pénombre, surabondance, désarroi. Dans la plupart des œuvres de Pouchkine, tout est clarté, équilibre,
harmonie. Nulle amertume, nul pessimisme résigné; maïs
un amour profond, peut-être même un peu sauvage, pour toutes les joies, toutes les voluptés de la vie — que tempère sans cesse l'exigence de son culte pour Îa beauté.
Russe ? Oui, sans doute; mais c’est qu’alors nous nous faisions des Russes une idée fausse. Épris dès sa jeunesse de l’art antique, Pouchkine traduit Anacréon, Athénée, Xénophon, Catulle, Horace. Il écrit en 1834: «Tout Européen cultivé doit avoir une idée suffisante et claire des œuvres immortelles de l’antiquité ». Il admire également les grandes œuvres de la littérature française et anglaise. A trente-deux ans, il écrit à T'chaadaïev, en français : « Je vous parlerai la langue de l’Europe, elle m'est plus familière que la nôtre ». Il imite Chénier, Byron. Il imite sans cesse, et semble n’avoir pas de plus grande joie que celle de se
perdre et de se dépersonnaliser. « Voyez ces scènes de
Faust, du Chevalier Avare, etc. Relisez le Don Juan et s’il n’y avait pas de signature, dit Dostoïewsky, vous ne devineriez jamais que cela n’est pas écrit par un Espagnol.
INCIDENCES ni vr0
Dans le Festin pendant la peste, vous entendez le génie
même de l’Angleterre. »
Ce qui paraît à Dostoïewsky si profondément russe dans le limpide génie de Pouchkine, c’est précisément cette universalité même, cette singulière faculté de se perdre pour ne se retrouver qu’en autrui. « La littérature européenne, dit-il, nous offre des génies comme Shakespeare, Cervantes, Schiller. Mais montrez-moi, ne fût-ce qu’un seul parmi tous qui possède au même degré que Pouchkine la capacité de cette compréhension universelle ». Et encore : « Pouchkine fut le seul parmi les poètes, qui ait réussi à s’incarner dans l’âme des autres poètes». Or, affirme Dostoïewsky, c’est à son caractère profondément russe que Pouchkine doit son universalité, car «la mission de chaque Russe est sans doute une mission universelle ». — « Devenir un vrai Russe, ajoute-t-il, devenir complètement russe — cela veut dire se sentir frère de tous les hommes »,
Ce bref chef-d'œuvre qu’est la Dame de Pique nous offre un excellent exemple des admirables qualités poétiques
de Pouchkine et de son don d’effacement.