‹ IncidencesChapitre 30 sur 37 · PRÉFACE A ARMANCE · texte numérisé non relu

PRÉFACE A ARMANCE

Pour bien parler de Stendhal, il faudrait un peu sa manière. À l’en croire, c’est presque toujours par ennui qu’il écrit; mais, si vif est le plaisir qu’il y prend, nous ne connaissons jamais avec lui cet ennui qui précède, mais uniquement le plaisir. Nulle contention; il ne dit jamais rien qu’à l'instant qu’il lui plaît, c’est-à-dire avec le moins d’effort. Comme d’autres à la paresse, il s’abandonne à la pensée. S’il est logique, c’est naturellement et par santé d'esprit; il ne prétend pas l'être, ne prétendant à rien; et s’il cesse d’être logique, c’est alors qu’il nous amuse le plus, car alors sa passion l’emporte et cette sensibilité qu’il a plus exquise que la raison, et car la logique appartient à tous, tandis que cette sensibilité n’appartient qu’à lui et que c’est lui surtout, qu’à travers tout ce qu’il dit, nous aimons. C’est au point que nous ne lui en voulons point s’il se Home et si nous ne pouvons épouser ses goûts. Mais il tient à ceux-ci, et je ne sais ce qui l’étonnerait le plus, s’il revenait sur terre aujourd’hui : du discrédit où sont tombées presque toutes les œuvres d’art qu’il prônait, opéras, tableaux, statues, poèmes — ou de l’insigne faveur où l’on tient ses propres écrits. Je sais bien qu’il espérait être lu plus tard; mais pouvait-il entrevoir — et ce ton naturel, ne l’eût-il pas perdu s’il avait pressenti — que l’on rechercherait ses moindres traits de plume avec une sorte de dévotion méticuleuse que seul Baudelaire devait

1 Cette préface a été écrite pour l’édition de œuvres complètes de Stendhal (Champion).

connaître avec lui de nos jours, comme aussi, seul avec lui, Baudelaire avait connu de la part de ses contemporains un aussi injuste déni; pouvait-il entrevoir enfin que, parmi tant de décombres, son œuvre sans artifice et sans fard nous sourirait aujourd’hui avec une grâce si jeune?

Qu’après avoir extrait de son œuvre tout ce qu’elle enfermait

de consciente théorie, T'aine nous en ait si peu dégoûtés, et que nous sachions y trouver un enseignement tout autre, plus secret et comme expurgé….

Il me plaît d’avoir été invité à parler précisément d’Armance. On a laissé ce livre, jusqu’à présent, un peu à l'écart; injustement, me paraît-il. Les admirations se portent vers Le Rouge et le Noir, vers La Chartreuse, vers Lucien Leuven même, ou vers cet incomparable Henri Brulard pour lequel il me semble, chaque fois que je le

relis, que je sacrifierais tout le reste. Et pourtant je sais

certains littérateurs, non des moindres, qui gardèrent pour Armance une sorte de prédilection. Mais pour le commun des lecteurs, et même des Stendhaliens, Armance ne s’est pas encore bien relevé du jugement de Sainte-Beuve : «ce roman, énigmatique par le fond et sans vérité dans le détail, n’annonçait nulle invention et nul génie.»

Il faut avouer que le livre est déconcertant. L’intrigue

ne se joue pas seulement entre les personnages, mais

surtout entre l’auteur et le lecteur; pour un peu je dirais qu’elle se joue du lecteur. À lire Armance distraitement, on n'y voit d’abord qu’une idylle; que l’on s’y tienne, et l’on est dupe; on le sent vaguement; cela gêne. Il y faut une explication, que je me trouverais bien hardi de proposer, si précisément je n'étais aidé par Stendhal luimême : certaine lettre de lui à Mérimée nous donnera la clef d’Armance, le mot de cette énigme que le livre propose au lecteur. T'ant que ce mot nous manque, le caractère

d’Octave, le héros du roman, reste incompréhensible ; grâce à ce mot, tout s’éclaire : cet amoureux héros est un impuissant.

Impuissant ; ses gestes, ses actions le laissaient entendre; mais on pouvait douter, car le roman entretient savamment le mystère. Par deux fois Octave est près de livrer son secret à celle qu’il faut bien pourtant appeler sa maîtresse; mais d’abord le cœur lui manque et plutôt que d’avouer cela, il sert, en aliment à la curiosité qu’il éveille, un autre secret, honteux, mais moins infamant à ses yeux, une faute ancienne, imaginaire ou réelle et «dit à son amie que, dans sa jeunesse, il avait eu la passion de voler »; mais l’on sent bien que ce n’est là qu’une feinte, qui pourtant suffit à bouleverser Armance et à désorienter le lecteur.

Et plus tard : — «Eh bien ! dit Octave en s’arrêtant, se tournant vers elle et la regardant fixement, non plus comme un amant, mais de façon à voir ce qu’elle allait penser, vous saurez tout; la mort me serait moins pénible que le récit que je dois vous faire, mais aussi je vous aime bien plus que la vie. Ai-je besoin de vous jurer non plus comme votre amant (et dans ce moment ses regards n'étaient plus en effet ceux d’un amant) mais en honnête homme et comme je le jurerais à monsieur votre père si {a bonté du ciel nous l’eût conservé, ai-je besoin de vous jurer que je vous aime uniquement au monde, comme jamais je n’ai aimé, comme Jamais je n’aimerai? Etre séparé de vous serait la mort pour moi et cent fois pis que la mort; mais j'ai un secret affreux que jamais je n’ai confié à personne, ce secret va vous expliquer mes fatales bizarreries. »

Ce secret, pourtant, il ne le dit pas encore; il trouve plus expédient de l’écrire. Mais la lettre ne parvient pas

à Armance; elle ne connaîtra jamais ce secret — non plus que le lecteur, s’il n’a pas su le deviner.

En plus de la lettre explicative à Mérimée, nous avons, pour nous éclairer, un exemplaire d’Armance, interfolié par Stendhal lui-même, où nous pouvons lire, en regard de cette phrase du livre : « Je l’aimerais! moi, malheureux», : cette indication manuscrite : « Essayer de faire deviner l'impuissance, mettre ici : et comment en serais-je aimé. » (p. 51.) |

Et plus loin (p. 87) après : « Il avait ce sentiment (l’amour) en horreur » : «Il s’était juré mille fois depuis quatre ans que jamais il n’aimerait. Cette obligation de ne pas aimer était la base de toute sa conduite et la grande affaire de sa vie.»

Ainsi l’impuissance d’Octave n’est jamais précisément dénoncée; sous-entendue sans cesse, elle provoque chez le héros telle attitude et tels gestes qui ne sont explicables qu’en la présupposant. Faire deviner cette impuissance est, pourrait-on dire, la proposition même du livre et je n’en connais pas qui demande du lecteur une collaboration plus subtile; à vrai dire, ce n’est qu’une fois renseigné et qu'en le relisant que l’on comprend la pleine signification de certaines indications, où d’abord l’on n’entendait pas malice; de cette épigraphe de Marlowe, par exemple, placée en tête du deuxième chapitre :

« Melancholy mark’d him for her own, whose ambitious heart overates (sic) the happiness he cannot enjoy ».

que traduit presque textuellement, au chapitre suivant, cette remarque : « Une imagination passionnée le portait à s’exagérer le bonheur dont il ne pouvait jouir » — phrase

exquise, mais qui pourrait convenir aussi bien à tout

être de disposition un peu romantique; et si, s’appliquant à Octave, elle prend un sens plus concret, plus précis, nous n’en sommes pas d’abord avertis ‘. De même, lorsque Stendhal écrit (p. 30) en parlant d’Octave : «Il ne lui manquait qu'une âme commune», ce n’est que par la suite que nous comprenons qu’il veut dire : avec une âme vulgaire, ce secret l’aurait moins tourmenté.

Cette explication que, tout le long du livre nous attendons, Stendhal sait parfaitement bien qu’elle nous manque et qu'il devrait nous la donner; mais, avoue-t-il en note (le 26 mai 1828) : « Je ne puis trouver la manière de dire cela honnêtement dans l’ouvrage; plutôt dans la préface ». De tous les livres de Stendhal aucun n’avait donc tant besoin d’être préfacé, que celui-ci; si l’on va trouver que peut-être j'insiste un peu trop, les mots que je viens de citer sont mon excuse.

Ainsi, dans son premier roman, (et d’abord il importe de remarquer que Stendhal, en 1827, a déjà quarante-quatre ans lorsqu'il l'écrit, et que ce premier roman est déjà son septième ouvrage) Stendhal nous propose un «cas»: celui d’un impuissant; et ce qui peut sembler paradoxal : d’un impuissant amoureux. Serait-ce donc qu’il trouvait paradoxale au contraire la théorie de son maître Cabanis : « C’est lPhumeur séminale elle seule, qui.» plus tard reprise par M. de Gourmont, qui lui aussi se refuse à voir dans le sentiment de l’amour rien qui ne soit dicté par

1 « Dominé par une mélancolie profonde et surtout sans confident (Stendhal avait d’abord écrit, puis biffé : dont personne n'avait fe secret) — Octave semblait misanthrope avant l’âge. Comme il ne pouvait songer à certain bonheur qu’il se figurait extrême, son imagination ne voyait plus dans la vie aucun plaisir, ni rien qui lui semblât valoir la peine de vivre », — lisons-nous

sur une interfeuille.

cette humeur, et qui ne trouve dans l’acte de procréation son appel et sa fin dernière. À cette thèse vraiment primaire, le personnage d’Octave oppose un démenti formel. Et comme il sied que le sentiment de l’amour trouve en l’obstacle et la contrainte l’occasion de sa connaissance et de son exagération, il semble que Stendhal ait voulu nous montrer que l’amour le plus vif sera celui qu’insurgera la traverse la plus profonde : de tous les amoureux de Stendhal, voici le plus fervent peut-être.

L’obstacle n’est pas extérieur ou moral; il est dans la constitution même.Octave aime, et d’autant plus passionnément qu’il sait qu'il ne devrait pas aimer, qu’il aime désespérément, en dépit de lui, du serment qu'il s’est fait de n’aimer jamais, sachant bien qu’il ne peut brûler que d’une flamme toute mystique et que, 6 honte ! sa chair doit rester sourde et ne répondre point à l’appel; sachant qu’il doit décevoir l’être aimé.

Il fallait, pour donner à ce drame son éloquence la plus pleine, douer Octave des scrupules les plus exquis; car,

avec «une âme commune», Octave eût pu tricher —

Stendhal le note; et, comme tout, dans le caractère de

son héros, s’éclaire, après que nous connaissons son secret, -

nous comprenons pourquoi Stendhal insiste à ce point sur

ce «sentiment du devoir » qui domine toutes ses pensées :

Octave ne consent à envisager lé mariage et l’amour qu’avec toutes les obligations qu’ils entraînent — obligations qu'il sait bien qu’il ne peut tenir. Nous comprenons alors pourquoi, d’abord, Octave songeait à se faire prêtre, non poussé par aucune vocation religieuse, mais lâchement et comme pour dissimuler sous la règle la cause d’un célibat forcé. Nous comprenons enfin ces pages, parmi les plus mystérieuses et les plus intéressantes du livre, où il nous est parlé des mauvaises fréquentations d’Octave, alors qu’il est le

: INCIDENCES”: 170 plus amoureux de Mademoiselle de Zohiloff; nous comprenons qu'il cherche auprès des femmes de mœurs faciles, de ces femmes « dont la vue est une tache », la possibilité d’expériences qui enfin le rassurent, ou qui confirment la raison de son désespoir.

Ainsi donc limpuissant peut être amoureux. Stendhal admet ici une distinction possible entre deux éléments que l’amour d'ordinaire réunit. La division, si manque l’un des deux éléments, est fatale; mais combien n'est-elle pas plus remarquable encore, lorsqu'elle n’est pas obtenue par défaut. Je ne sache pas qu’elle puisse être plus nettement et mieux établie que dans l’admirable roman où

Fielding fait Tom Jones, son héros, culbuter sur sa route les filles d’ auberge et montre celui-ci d’autant plus paillard que d’autre part il est plus amoureux. « La délicatesse de votre sexe, dit-il à Sophie, son intacte maîtresse, ne peut comprendre la grossièreté du nôtre, ni combien les désirs du corps ont peu de rapports avec les sentiments du cœur ». Il n’y a plus seulement ici distinction, mais dissociation, divergence. Tout le roman de Fielding semble - [a mise en action de ce naïf divorce; il s'achève au moment de la réconciliation, dans le mariage, de l’amour pur et du désir charnel. |

Victor Hugo lui-même, pourtant si médiocre psychologue, ne dit-il pas également que Marius (dans les /isérables) irait plus volontiers chez les filles qu’il ne soulèverait seulement du regard le bas de la jupe de Cosette? Car, écrit exquisement Louise Labé, dans son débat de Fokhe et d'Amour (Discours HI) «la lubricité et ardeur de reins n’a rien de commun, ou que bien peu, avec Amour ». C’est donc là ce qui fait que l’impuissant est capable de l’amour le plus fervent et le plus tendre; plus fervent

1 Tom Jones, livre XVIII®, chap. x11.

180 PT ENCIDENCES

même que celui des amants ordinaires, précisément parce que cet amour est contrarié dans son essence même, et plus constant aussi parce qu'aucun échappement ne lui est accordé par quoi le retombement soit à craindre — car, si la satisfaction du désir peut parfois aiguiser l’amour, plus souvent elle l’exténue — et parce qu’aussi bien son amour est de ceux sur qui le temps n’a pas de prise. Cette dissociation, Stendhal l’a connue par lui-même. Sa carrière amoureuse déjà longue (car il a quarante-quatre ans lorsqu'il écrit Armance) ne nous présente que de rares exemples de fusion des sens et de l’âme. Le plus souvent, il se montre, ou sentimental, ou cynique. Lorsque, dans Henri Brulard, se remémorant ses maîtresses, nous le voyons inscrire sur le sable les initiales de treize noms, (et, par une amoureuse inadvertance, il trace par deux fois celles d’Angela Pietragrua) c’est pour l'entendre ensuite avouer : «La plupart de ces êtres charmants ne m'ont point honoré de leurs bontés; mais elles ont à la lettre occupé toute ma vie. À elles ont succédé mes ouvrages ‘ Et il ajoute : « Dans le fait, je n’ai eu que six femmes que j'ai aimées » ; et si l’on ne veut compter que les «succès », on est forcé de ramener ce chiffre à quatre. Pour quelqu'un qui faisait du plaisir la grande affaire de sa vie, il faut avouer que c’est peu. Ceci s'explique : car sans doute Stendhal n’était guère séduisant; physiquement du moins. Il ne s’y méprend pas. « Heureux, écrit-il, j’aurais été charmant. Non pas par la figure assurément et par les manières, mais par le cœur, j’eusse pu être charmant pour une femme sensible. » Mais, à cet âge qu plein de flamme, il semble

1 Armance, comme ses va précédents, fut écrit pour se consoler et se distraire d’une sorte de désespoir amoureux, sitôt après l’abandon de Madame Curial (cette Clémentine, qu’il appelle souvent « Mento ») — « désespoir où je passai les POENRE mois de cette année fatale » (1826), nous dit-il.

INCIDENCES “4 181 qu’il aurait pu le mieux séduire, il ne connaît que rebuffades, il avoue : « J’ai donc passé sans femmes les deux ou trois ans où mon tempérament a été le plus vif».

Non seulement Stendhal a connu par lui-même cette dissociation de l’amour et du plaisir !, mais il sait fort bien que l’excès de l’amour peut aller jusqu’à l’inhibition, sinon proprement du désir, du moins des réflexes physiologiques qui nous mettent à même de le satisfaire. Dans un dernier chapitre de l'Amour, après avoir noté cette phrase de Montaigne : « Ce malheur (le «fiasco ») n’est à craindre qu'aux entreprises où notre âme se trouve outre mesure tendue de désirs et de respect » … il ajoute : «S’il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco possible ».

Or l’amour-propre d’Octave ne supporte pas l’idée du fiasco ; que son impuissance soit incurable ou passagère, il pressent bien que, s’il est une femme au monde incapable d’éveiller sa chair, c’est bien celle précisément qu'il idolâtre; . tandis qu’il peut encore espérer de réussir auprès des filles.

Une autre considération sans doute le retient dans leur société : il préfère la réputation d’un débauché, à celle de ne pouvoir point l'être. « Le scandale incroyable de votre prétendue conduite vous aurait valu une célébrité malheureuse parmi ce que Paris renferme de jeunes gens du plus. mauvais ton», dit Armance à Octave, et le conditionnel qu’elle emploie n’est là que pour indiquer qu’elle doute encore; elle attend d’Octave une protestation, mais Octave ne peut nier et, tout en «remarquant avec délices que la voix d’Armance tremblait» lorsqu'elle lui rapporte ces

1 Le 25 février 1828, il écrit, en note du chap. xvi1 d’Armance : « Je relis ce chapitre, qui me semble vrai; et pour l’écrire, il faut l'avoir senti.»

182 7 INCIDENCES 0 propos qu’elle entendit tenir sur lui : « Tout ce qu’on vous a dit est vrai, lui dit-il enfin, mais ne le sera plus à l’avenir. Je ne reparaîtrai pas dans ces lieux où jamais on n’aurait dû voir votre ami» — soit que son amour pour Armance l’emporte, et la crainte de la chagriner; soit qu'il n’ait en effet plus rien à y faire, ayant à la fois acquis la confirmation de son impuissance et la réputation mensongère qu'il souhaitait pour la masquer.

Ainsi, Stendhal, sans insister sur la nature de cette impuissance, nous laisse cependant comprendre que rien n’en apparaît au dehors, qu’elle n’est, à proprement parler, pas organique et qu’elle comporte les attributs extérieurs de la virilité. Car l’on croit trop souvent que, nécessairement, un efféminement général l’accompagne, qu’elle se lit sur les traits d’un visage demeuré glabre, qu’elle s'entend dans le soprano de la voix. Mais, dans la mécanique de l’amour, assez nombreux sont les rouages; et ceux du corps peuvent être en parfait état, la belle avance ! si leur fonctionnement reste insoumis à ceux de l’âme, si l'embrayage ne se fait pass

Des quelques « babylans » (pour reprendre le mot de Stendhal) dont j'ai reçu les confidences, le cas le plus douloureux — qui pourrait bien être celui d’Octave, et c’est pourquoi je le rapporte ici — me paraît être celui

d’un jeune homme parfaitement normal d'apparence et

physiologiquement complet; mais incapable de volupté. Le seul échappement qui lui restât permis, c'était durant le sommeil, insensible, et dont il ne devenait conscient qu’au réveil. Le plaisir demeurait pour lui la terra ignota à laquelle 1] rêvait sans cesse, qu’il s’efforçait en vain d’atteindre, et vérs quoi l’attiraient les récits complaisants des voyageurs.

Comme il me suppliait de l’aider à trouver quelque remède à ses angoisses, je le confai aux soins d’une petite actrice

Rs 0 ts AOC RAD TE AA 4 ce 4

“INCIDENCES à 8

fort experte; mais qui je crois n’en Eut rien tirer. fl aurait fallu s’y prendre plus tôt.

— Mais, direz-vous avec Cabanis, si vous consentez qu'Octave puisse être physiologiquement complet, de sorte que la cause de son babylanisme ne doive point être cherchée dans une insuffisance organique, mais bien dans l’inobéissance de l’organe aux incitations du désir, c’est donc que vous reconnaissez, malgré ce que vous avanciez d’abord, qu’à l'humeur séminale encore est due la mystérieuse ébriété de l’âme? — Je réponds à ceci que la cause de l’impuissance peut aussi bien résider dans le défaut même du désir; que du reste il n’a jamais été dans ma pensée de prétendre nier l’action de ladite humeur sur notre âme; que ce qu’il m’importait de constater, c’est seulement que l’exigence de cette humeur peut s'exercer indépendamment de l’amour, alors même que d’abord elle léveille; que lamour peut parfois s’émanciper d’elle, et même s’exalter d’autant plus qu’il ne tend plus à la possession charnelle. Il ÿ aurait encore beaucoup à dire à ce sujet.

La constante préoccupation de l’impuissant étant de cacher son secret aux yeux de tous, — à quoi le plus souvent il est habile, et d’autant plus aisément il y parvient, que les hommes, sur ce point, sont prompts à s’en laisser accroire, et qu'ils se plaisent à imaginer, dans toute fréquentation d’homme à femme, des intrigues et des dessous par quoi leur propre salacité se trouve encouragée et flattée, au point qu'il est toujours plus facile de faire croire qu’une femme est votre maîtresse, que, si elle l’est vraiment, de le cacher — de tout ce que dessus il ressort que les Babylans sont fort malaisés à reconnaître, et, partant, beaucoup plus nombreux qu’on ne croit.

Si nombreux, pourtant, que soient les Babylans, et quand ils le seraient plus encore, le cas d’Octave n’en reste pas

84 eV INCIDENCES.

moins spécial. Et ce mot, dès qu’on l’applique aux choses dé l’amour, son sens étroit se rétrécit encore; au point que d’ordinaire le public et les critiques n’accordent pas volontiers au romancier le droit d’occuper ce réduit. La moindre anomalie que manifeste le héros dans ses rapports avec la femme l’exclut, semble-t-il, du commun de l’humanité qui seul ait droit de nous intéresser. Au point de vue littéraire, il est forclos. Et j’admire donc que Stendhal, pour son premier roman, fasse choix d’un sujet semblable. Toutefois il ne me paraît point que ce qui l’attire ici ce soit l’anormal ; non, mais bien le particulier.

Et c’est par là qu’il se sépare, s’oppose même à Marivaux, à qui, tout en relisant Armance, je songeais irrésistiblement. Nous retrouvons ici le thème favori de son théâtre : la surprise par l’amour et la lente conquête d’un cœur qui se défend d’aimer; et même cette naïveté de l’amant, qui ne prend conscience de ses sentiments que lorsqu’un tiers les lui révèle : « Ce mot imprévu (de la Comtesse d’Aumale) en découvrant à Octave le véritable sentiment de son cœur...»; nous retrouvons sa délicatesse, sa subtilité, la même «sorte de noblesse tendre » ‘, presque parfois son tour d’esprit… Mais ce rapprochement ne me plaît que pour m'aider mieux à sentir une différence essentielle : tandis que Marivaux (et c’est par là qu’il m’exaspère) promène ses héros, dépersonnalisés jusqu’à l’abstrait, dans un pays du Tendre dont la carte puisse servir indifféremment à n’importe qui, l'itinéraire d’Octave ne saurait être suivi que par lui seul; l’un procède du général et déduit, l’autre induit et, s’il cherche la régle, c'est en partant d’un cas unique, particulier jusqu’à l’anomalie ?.

1 Armance, chap. vint, p. 65.

? Que chacun soit plus précieux que tous, je ne prétends nullement que Stendhal ait été le premier à le penser. Cette grande vérité psychologique, que déjà nous enseignaïit l’Evangile, nous

INCIDENCES do + ds

Si clair que nous paraisse à présent ce roman — et j'aurais dû dire encore que, de tous les livres de Stendhal, je tiens celui-ci pour le plus délicat et le plus joliment écrit — il nous laisse pourtant insatisfait. Du moment que Stendhal abordait ce sujet scabreux, on eût souhaité le lui voir traiter jusqu’au bout; or 1l semble qu’au dernier moment le cœur lui manque, qu’il recule devant la dernière question, la plus importante sans doute; en fin de compte, il l’escamote; il nous laisse nous demander : Comment Armance eût-elle accueilli la confession d’Octave? C’est bien là que nous l’attendions. Devant l’insuffisance de son amant, que peut devenir l’amour d’une maîtresse ?

La lettre à Mérimée nous renseigne encore sur ce point, et l’on y voit que cette question, pour être éludée dans le livre, n’en a pas moins préoccupé Stendhal. Cette lettre laisse entrevoir, par delà le mariage, deux solutions. — A supposer qu’Octave ne se tue point, ce qui tout de même est l’échappatoire la plus simple, et celle que Stendhal met en avant d’abord; car, dit-il «le vrai Babylan

la retrouvons plus ou moins formulée dans Montaigne, dans Retz, dans Saint-Simon, dans Montesquieu, dans Rousseau. (Je ne considère ici que Îa littérature française). Mais jusqu’à Stendhal, et l’on pourrait dire : jusqu’au romantisme, l’étude de l’homme occupe plus que l’étude des hommes.Molière trace des types bien plutôt que des caractères, ainsi que La Bruyère, le plus souvent, malgré le titre de son ouvrage. Si Racine a tendance à individualiser ses héros, Corneille, par contre, et Voltaire plus tard, généralisent. La Rochefoucauld, en dépit de sa subtilité, cherche à nous proposer une sorte de canon intime — et tout le grand siècle avec lui — une image de l’homme exemplaire, dont toutes les réactions affectives, toutes les passions, puissent en quelque sorte se codifier. Et je sais bien qu’il ne serait pas malaisé de trouver dans le petit livre des Maximes quelques remarques particulières, tout de même que, dans l’œuvre de Stendhal, maintes constatations d’ordre général, mais il n’est peut-être pas imprudent d’avancer que le besoin de généralisation chez le premier, de discrimination chez le second, l'emporte — et de différencier, sinon toujours les individus, du moins, comme déjà nous y invitait Montesquieu, les peuples, les races, les pays.

doit se tuer pour ne pas avoir l’embarras de faire un aveu ». La première solution, celle du substitut, du «beau paysan » qui, le moment venu, «moyennant un sequin », prendrait la place du mari, semble trouver quelque appui dans une singulière phrase de Fielding : « Ce degré raffiné de l’amour platonique, de la passion complètement dépouillée de tout caractère charnel, devenue purement et entièrement spirituelle, est le privilège des femmes. Combien d’entre elles n’ai-je pas entendues déclarer (et certainement avec la plus grande sincérité) qu’elles seraient toutes prêtes à concéder à un rival la place de l’amant, si l’intérêt de celui-ci exigeait un tel sacrifice. D'où je dois conclure que cette forme de l’amour est dans la Nature — encore, ajoute Fielding, que je ne puisse affirmer d’en avoir jamais rencontré d’exemple » (Tom ones, livre XVI, chap. 5). Au reste je me persuade mal qu’Armance, telle que nous Va peinte Stendhal, se fût accommodée de cette suhstitution ; non plus que de la seconde solution qu’il propose : celle des tricheries, des pis-aller. Ajouterai-je que je me méfie beaucoup de cette lettre à Mérimée : il me paraît, je m’entends avec plus d’un Stendhalien sur ce point, que Stendhal y affecte un cynisme excessif, qu’il estime, de nature à plaire à son correspondant et à remporter cette sorte de considération que ses écrits, jusqu'alors, ne semblaient point suffire à lui valoir.

Reste la solution de saint Alexis : la fuite. Que l’on m’entende : je ne prétends nullement assimiler au cas d’Octave celui d’Alexis: je dis simplement qu’un babylan : mystique n’eût pas agi différemment.

Mais pourquoi chercher une solution : la vie nous propose quantité de situations qui proprement sont ‘+ insolubles et que seule la mort peut dénouer, après un

— long temps d'inquiétude et de tourment. J'imagine Octave à

INCIDENCES ##e14/ épousant Armance; j'imagine celle-ci perplexe d’abord, puis douloureusement résignée (et je ne parle ici que de la résignation amoureuse; mais pour nombre de femmes le renoncement à la maternité qui s’ensuit est plus cruel encore, sans doute, et plus durablement). J'imagine Octave moins aisément résigné qu’Armance, ou plutôt : moins profondément, se représentant sans cesse ce dont il la prive, et, qui pis est, le lui représentant. J'imagine les vains essais, les protestations dont l’amour est prodigue, les doutes, puis, l’âge venant, et à supposer que leur amour perdure, la lente épuration de cet amour, dernier terme et très incertainement atteint, que parodie l’accoutumance.

A moins qu'ils n’arrivent l’un et l’autre sans trop de

peine à cette sagesse de ne s’exagérer point trop l’impor-

tance de ce qui leur est refusé et de se persuader que l'amour le plus profond n’est point nécessairement lié à la chair. Peut-être même en viendront-ils alors à se féliciter de ce que leur amour, pur de tout alliage charnel, ignorant . cet excès d’ardeur que la vapeur des sens attise, ignore à la fois sa brûlure, et de ce que la nature, en leur interdisant certaines félicités, leur permette d’éluder cette géhenne qui les suit «10 shun the heaven that leads men to this hell»

s’il faut en croire Shakespeare.

Car je songe à la terrible phrase de Tolstoï, que Gorki nous rapporte : « L’homme survit à des tremblements de terre, aux épidémies, aux horreurs de la maladie, et à toutes les agonies de l’âme; mais de tous temps la tragédie qui l’a tourmenté, qui le tourmente et qui le tourmentera le plus, c’est — et ce sera — la tragédie de l’alcôve ‘ ».

1 Souvenirs sur Tolstoï, par Maxime Gorki (Nouvelle Revue française du 1° déc. 1920).

Page 1