‹ IncidencesChapitre 33 sur 37 · livre, frais boutons de ces larges fleurs — tout ce que nous · texte numérisé non relu

livre, frais boutons de ces larges fleurs — tout ce que nous

admirerons plus tard; à moins que, ce que nous admirons, ce ne soit précisément ce détail et cette abondance, l’extra-

ordinaire foisonnement, l’exagération et la multiplication :

apparente de tout ce qui n’est encore ici qu'à l’état de

promesse et qu’en germe. Et non seulement tous les

motifs, ou presque, que plus tard dans la Recherche du Temps perdu glanera cette recherche même, — mais encore l'annonce et la prédiction presque de ce futur foisonnement;

de sorte qu’il nous semble l’entendre parler de son œuvre

à venir, quand nous lisons : «Il y avait dans tout cela des petites choses précises de sensualité ou de tendresse sur

presque rien des circonstances de sa vie, et c'était comme

une fresque très vaste qui dépeignait sa vie sans la raconter,

1 Les Plaisirs et les ours, p. 184.

? Les Plaisirs et les Jours, p. 228.

.INCIDENCES 1100 dans sa couleur passionnée seulement, d’une manière très vague et très particulière en même temps, avec une grande

puissance touchante » *.

Et naturellement je n'irai point jusqu’à dire que nous trouvions dans ces premiers écrits la subtile perfection des pages de sa maturité — encore que parmi les vingt pages de sa Confession d’une Jeune Fille, certaines vaillent à mon avis ce qu’il écrivit de meilleur — mais je m'étonne de trouver, dans ces pages-ci, un ordre de préoccupations que Proust, hélas, abandonnera complètement par la suite — et qu'indique suffisamment cette phrase de l’Imitation de Jésus-Christ qu’il y épingle en épigraphe : « Les désirs des sens nous entraînent çà et là, mais, l’heure passée, que

rapportez-vous ? des remords de conscience et de la dissi-

pation d'esprit.» — Mais sans doute son œuvre inédite nous réservera-t-elle bien des surprises. Tout ce que je puis dire, c’est que, de tous les thèmes proposés dans son premier livre, il n’en est aucun qui me paraisse mériter mieux d’occuper l’attention de Proust et dont je souhaite davantage retrouver l’écho détaillé.

Mais voici plus étrange et plus révélateur encore : dans la préface des Plaisirs et des fours, ou plus exactement : dans sa lettre dédicace datée de 1894, nous lisons: « Quand j'étais tout enfant, le sort d’aucun personnage de l’histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours je sus rester aussi dans l” « arche ». Ye compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de Parche, malgré qu’elle fût close et qu’il fit nuit sur la terre ».

1Les Plaisirs et les fours, p. 186. :

2 Les Plaisirs et les Fours, p. VII. Quel puriste osera reprocher

- à Proust son « malgré que»?

Le vie de Proust a chargé cette prophétique petite phrase d’une émotion singulière. Depuis longtemps la maladie retenait Proust enfermé dans l” « arche » et l’invitait ou le contraignaïit à cette existence toute nocturne à laquelle il avait fini par se faire, sur le fond obscur. de laquelle apparaissent si lumineusement les préparations microscopiques fournies par son prèstigieux souvenir, et dont ne le distrayaient plus que par instants les rumeurs de l'heure présente, durant son interminable loisir. Je ne parlerai pas ici des angoisses, des souffrances de sa maladie, non plus que des élans exquis d’un cœur qu’occupait sans cesse l’amour — élans, qui, dans cette atmosphère si mystiquement raréfiée où il avait pris coutume de vivre, s’amplifiaient distinctement de sorte que chaque sentiment, si menu fût-il, et que chez tout autre la vie journalière eût balayé, devenait création ingénieuse, réfléchie, susceptible, et douloureuse, — et qui faisait de lui un ami si merveilleux, si fastueux, que près de lui l’on se sentait souvent un peu pris de court, et comme honteux d’une certaine indigence sentimentale... « Les malades, dit-il encore dans cette préface, se sentent plus près de leur âme». Et encore : « La vie est une chose dure qui serre de trop près, perpétuellement nous fait mal à l’âme. À sentir ses liens un moment se relâcher, on peut éprouver de clairvoyantes douceurs » ?. Le clair génie de Proust déjà respire dans cette phrase juvénile et c’est bien de ces «clairvoyantes douceurs » que son œuvre future sera toute imprégnée : Je veux rapprocher cette phrase d’une autre, que je lis un peu plus loin dans ce même livre : « Et de nos noces avec la mort

qui sait si pourra naître notre consciente immortalité » Ÿ. N.R. F. Janvier 1923.

1 Les Plaisirs et les Fours, p. VII.

8 Les Plaisirs et les fours, p. VII.

3 Les Plaisirs et les fours, p. 185..

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