‹ IncidencesChapitre 34 sur 37 · PAUL VALÉRY · texte numérisé non relu

PAUL VALÉRY

Tous les grands poètes deviennent naturellement, finalement, critiques. fe plains les poètes que guide le seul instinct; je les crois incomplets. Dans la vie spirituelle des premiers, une crise se fait infailliblement, où ils veulent raisonner leur art, découvrir les lois obscures en vertu desquelles ils ont produit, et tirer de cette étude une série de préceptes dont le but divin est l’infaillibilité dans la production poétique. BAUDELAIRE.

Je parlerais de lui plus facilement si je n’étais pas son ami. L’amitié comporte une pudeur et l'expression de mon admiration s’en trouve un peu gênée. L'expression seule; car rien n’a besoin d’être lointain pour me paraître admirable, ni d’être moins connu de moi. Je connais Paul Valéry depuis trente ans déjà, et ce n’est point son œuvre seulement que j’admire, c’est l’homme tout entier; or, puisque l’œuvre est accessible à tous, c’est de l’homme que je vais parler, que peu connaissent, et que l’œuvre prit grand souci de cacher.

Il n’est pas de vie plus fidèle: tel il était quand nous avions vingt ans, tel il demeure, sans cesse progressant, mais sans rompre jamais sa ligne, sans se dédire, sans s’incliner; c’est en avant toujours qu’il s’entraîne.

En ce temps (1891), il vivait à Montpellier; c’est là que je le connus tout d’abord. Il avait pour devise « Ars non stagnat» mais répugnait à tout changement qui ne serait pas un progrès. Son intelligence lucide ne se découvrait

204 ras INCIDENCES pas de te grand ennemi que le vague. Non plus qu'il n’admettait que l’âme pût exister sans le corps, le sentiment n’avait accès dans son Cosmos qu’il n’y revêtit Ion rien n’y entrait qui ne se laissât mesurer.

Il ne pardonnait pas à l'artiste de procéder au hasard. « Je n’admets rien que je ne comprenne, et je traduis le mot travail par trouvaille», m’écrivait-il, et encore «Je remarque pour la dixième fois que le talent peut co-exister avec les plus grossières superstitions pour former le littératé. Maint poète étant aussi hasardeux que Populo ». Il prétendait que chaque artiste partit de ce qu'il veut obtenir, de l’émotion du lecteur ou du spectateur, et que l'effet dictât sa cause. À , «Lascia la poesia e studia la mathematica», eût pu lui dire la Muse des Nuits de Musset, mais il tenait en grand mépris la lyre éolienne du poète des Nuits et se refusait à la Muse. Certes, il trouvait dans la rigueur des mathématiques un parfait contentement d’esprit et c’est vers la science des nombres que le poussait de préférence son étûde; mais cette rigueur précisément il prétendait l’appliquer à la poésie. Conscience et lucidité lui paraissaient les vertus cardinales de l'artiste. « La métrique est une algèbre, m'écrivait-il en 9x, c’est-à-dire la science des variations d’un rythme fixe selon certaines valeurs données aux signes qui le composent. Le vers est l’équation qui est disposée lorsque sa solution est une égalité, c’est-à-dire une symétrie.» Naturellement, si la poésie qu’il souhaitait comportait la sensibilité la plus exquise, en était exclue la sentimentalité conseillère des plus mauvais vers. « La sentimentalité et la pornographie sont sœurs jumelles, m’écrivait-il à la même époque. Je les déteste ». Et grandissant d’autant l’importance du seul métier : « Quant à l’e muet, lisais-je un peu plus loin dans la même lettre, la seule règle de la poésie,

ms 0e INCIDENCES IN 200 la seule pierre de touche, c’est la place dela muette ». En ses maîtres d’alors, Léonard de Vinci, Wagner et «surtout et toujours, et sans pouvoir m’arracher à cet opium vertigineux et mathématique : Poë, Poë ‘ » ce qu’il admirait, n’était-ce pas précisément la méthode et leur façon de considérer l’œuvre d’art, poésie, peinture, ou musique, comme un moyen en vue d’un effet déterminé ? » «Ce qui m'intéresse, ce n’est pas l’œuvre, c’est la recette », disait-il alors ; et encore « Je n’estime que les œuvres qu’on peut refaire ». Par contre, il tenait en grand mépris l’effort flottant de la littérature, « la molle intumescence du vague » (s’il m'est permis de travestir une phrase célèbre de Chateaubriand), tout ce qui charme, trompe, berce, endort, tout ce qui peut s’allonger sans surprise, j'allais dire sans effort si je ne me souvenais de la haine qu’il vouait à Flaubert, non tant sans doute à cause de sa Salammbo qué pour avoir dit « J’appelle Beau ce qui m’exalte vaguement ». Il prisait la lucidité de Stendhal, son trait net, son ‘ennui pour tout ce.dont il ne faisait pas son plaisir, et ce souci constant de n'être point dupe, de ne pas s’en laisser accroire. : \

Si exquis que fussent les quelques vers qu’il s’amusait de composer alors, il protestait contre l’appellation de poète. « Je te prie de ne plus m’appeler Poète, grand ou petit. Je ne suis pas un poëte, mais le Monsieur qui s'ennuie. Toute beauté morale, cubique, affirmative, me - détourne d’elle. Je me moque des phrases et de leur rythme et de toute cette mécanique peu imprévue qui ne m'amuse pas. L'expression seule me conquiert ». Et bientôt il cessa complètement d'écrire des vers.

En 94, il vint vivre à Paris, rue Gay-Lussac, dans une

1 Lettre de 1891. « Poë est le seul écrivain sans péché. Jamais il ne s’est trompé. »

200, à INCIDENCES

petite chambre d’hôtel, dont il semblait que l’unique meuble fût un grand tableau noir devant lequel”il passait

des heures, y cherchant, y trouvant la solution d’ardus problèmes qu’il m’exposait vertigineusement, lorsque je l’allais voir. Il couvrait de dessins, de formules et d’équations, à la manière du Vinci, d’épais cahiers, où l’on voyait autant de chiffres et de signes algébriques que de mots,

Ses premiers collaborateurs de la Conque et du Centaure

se désolaient de le voir abandonner la poésie et s’engager

dans une voie qui leur semblait ne mener qu’à des spéculations impuissantes. Mais c'était pourtant la puissance

que recherchait précisément Valéry. Rien ne lui paraissait moins tentant que le succès qu’il eût facilement obtenu par une production abondante. Son apparent renoncement cachait une ambition plus hauté.

«L'erreur, je parie, de bien des gens à mon égard, m'écrivait-il en 93, est de me supposer, malgré tout, ‘une arrière-pensée littéraire; de croire que je tends en somme,

à travers les restrictions que je professe et le renoncement, à quelque genre nouveau ». Et, en 94 : « J’ai agi toujours pour me rendre un individu potentiel. C’est-à-dire que J'ai préféré une vie stratégique à une tactique. Avoir à ma disposition, sans disposer. Ce qui m’a frappé le plus au monde, c’est que personne n'allait jamais jusqu’au bout. » Il n’était donc que de persévérer. Et durant vingtcinq ans Valéry se tut, travaillant sans cesse.

Il avait vu sans jalousie parvenir à la notoriété ses premiers camarades, qui sans doute le considéraient comme un de ces « littératés » dont il se gaussait tout d’abord. Il acceptait d’être jugé stérile, et de ne plus montrer la ressource de son esprit que dans une conversation éblouissante. Je ne connais pas d’exemple plus déconcertant de patience, de dédain et de foi.

rERC

INCIDENCES 207 Quiconque, au sortir de la guerre, eût voulu faire le recensement des ressources intellectuelles de la France,

n’eût certes pas songé à nommer seulement Valéry. A

peine avait-on gardé souvenir des poèmes de sa jeunesse. Quelques-uns connaissaient ce rêveur, ce songe-creux, mais n’attendant de lui plus aucune œuvre, déploraient le si vain emploi de si beaux dons.

Puis, soudain, ce fut l’extraordinaire épanouissement

que l’on sait. En deux ans, parurent coup sur coup la

Jeune Parque, les Odes, le Cimetière marin, le Serpent — poèmes assurément les plus splendides dont puisse se glorifier notre époque — et maintes pages de la prose la plus riche, la plus vertueuse et la plus sonore que nous ayons pu lire depuis longtemps. fie

Une grave erreur serait de croire que Valéry a mis plus de vingt ans à les écrire. Tout ce temps, il l’a mis à s’armer. À présent il se sentait prêt, en pleine possession de luimême et de sa méthode. Cette méthode, au demeurant, il prétendait qu’elle ne fût pas applicable seulement à la poésie. Les poèmes qu’il nous livrait, il ne les considérait nullement comme un aboutissement, mais comme un jeu, une sorte de démonstration qu’il se donnait à lui-même, d'expérience ou mieux : d’expérimentation. Même :il songeait à les réunir sous ce titre commun : Exercices, entendant par ce mot, non un moyen d’entraînement, mais la mise en vigueur d’un système; et je ne pense pas que le Vinci considérât très différemment ses tableaux.

De ce système, il ne m’appartient pas de parler. Je veux croire avec Valéry que son œuvre la plus importante gît éparse encore dans ces mystérieux cahiers où lentement 1l l’élabore, et qui sans doute rappellent aussi ceux du Vinci. Mais méthode ou système, si excellent qu’il soit, que vaudrait-il pour réussir une œuvre d’art, sans les parti-

ne So temps de notre amitié, il: me citait avec ad

ration un mot de Cervantes (je crois) : "€ Comment cache

un homme? », mot dont alors je ne saisissais pas bien de sens. J'attendais l’œuvre de Valéry pOur le a .

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