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CONQUÊTE DU BENGALE PAR LES ANGLAIS

Pendant que nous récompensions ainsi les hommes qui avaient trop bien fait nos affaires dans l'Inde. l'Angleterre y renvoyait Clive, avec le grade de lieutenant-colonel au service du roi et le titre de gouverneur du fort Saint- David. Le nom de Clive était bien plus significatif dans le sens de la guerre que celui de Dupleix , et les qualités toutes militaires qu'on venait d'y attacher n'étaient pas faites pour aûénuer celte signification. Tel était le premier fruit du traite de paix que nous avions si libéralement conclu; telle était la réponse de l'Angleterre au rappel de Dupleix. Clive ne manqua ni aux promesses de son nom ni à l'esprit oui avait dicté son renvoi dans l'Inde. 11 trouva la péninsule calme et dans l'état satisfaisant où le traité Pavait mise. Sa valeur ne s'y put exercer que contre des pirates des environs de Bombay, que d'autres avaient tenté vainement de détruire et qu'il réduisit du premier coup. Mais le Bengale a son tour allait attirer tout l'effort des armes anglaises.

Aliverdi-Khan, le dernier subahdar des provinces de Bengale , Bahar et Orissa, n'ayant point d'enfants mâles, avait marie ses trois ûlles à trois de ses neveux. Parmi ceux-ci, il en avait adopté un, Zaindi-Hamet , qu'il avait fait nabab de Bahar, et qu'il désignait comme son successeur. Zaindi-Hamet ayant été tué dans une révolte , Aliverdi reporta sur l'aîné des deux Ois laissés par ce prince, la prédilection

qu'il avait accordée au père, et Mirza- Mahmoud, encore enfant, devint lé successeur désigné du subahdar. Les deux frères de Zaindi-Hamet avaient supporté sans ressentiment marqué la préférence dont il était l'objet; mais sa mort leur ayant frayé les marches du trône, ils surent moins dissimuler le chagrin qu'ils ressentirent en se voyant frustrés des espérances nue cette mort leur permettait de concevoir. Ils se préparèrent en conséquence à faire prévaloir leurs prétentions sur les volontés d'Alivcrdi-Khan. Celuici , qui les ût observer, crut devoir se débarrasser d'un certain Hussein- Kouli Khan, dont l'influence auprès de l'un d eux dirigeait toutes ces intrigues. Ce Hussein était gouverneur de D.icca, dont son neveu était sousgouverneur. Tous les deux furent successivement assassinés, et bientôt après, les deux neveux d'Aliverdi moururent aussi d'une maladie epidémique. L'un d'eux, Nowagis, avait adopté le frère cadet de Mirza-Mahmoud . La veuve de Nowagis crut devoir faire de cet enfant l'héritier des prétentions de son oncle. Un certain Rajah-Bullub , ex-ministre de Nowagis , soufflait ces projets à sa veuve , sur l'esprit de laquelle il exerçait de l'ascendant, soit comme conseiller, soit même, dit-on , a un titre plus particulier encore. Dans la prévision des bouleversements qui se préparaient, il commença par vouloir mettre à l'abri les grandes richesses qu'il avait acquises, et en chargea plusieurs bateaux sur lesquels Kissendass , son lils, s'embarqua, sous prétexte d un pèlerinage à la pagode de Jaggeruaut.

La veuve de Nowagis se trouvait avec dix mille hommes auprès de Calcutta, lorsque Kissendass lit demander à la présidence la permission de séjourner quelques jours dans cette ville. La permission lui fut accordée, bien qu'il n'eût pas pris la peine de l'attendre , et il reçut même à Calcutta un accueil que la présidence n'eût urobablenient pas autorise, si, mieux informée, elle en eût prévu les conséquences.

De la présence de la veuve de No-

INDK.

Vagis dans le voisinage, et de l'accueil fait au (ils du conseiller de cette femme quasi rebelle, Aliverdi conclut en effet que les Anglais étaient d'accord avec ••lie pour machiner quelque entreprise contre son autorité. D'un autre côté, le bruit courait chez les Anglais que Calcutta allait être attaqué et rasé par les troupes du subahdar. Des deux parts, tout devenait donc brandon de guerre. Sur ces entrefaites, Aliverdi mourut. Aussitôt M irza- Mahmoud, ou plutôt Surajah-Doulah (car il avait pris ce nom dès le moment où il avait été associé au pouvoir par son grandoncle) se met eu campagne contre la veuve de IVowagis. Il somme les Anglais de lui livrer Kissendass et ses richesses. Ceux-ci, comptant que le nouveau subahdar ne peut rien entreprendre contre eux au milieu des embarras d'une succession comme celle qu'il avait à recueillir, refusent de reconnaître son envoyé , et le chassent de la ville comme un imposteur. Surajah-Doulah, alors occupé à poursuivre le compétiteur qu'on lui avait suscité, dissimule son ressentiment; mais bientôt après , comme ils travaillaient aux fortifications de Calcutta, sous prétexte de la guerre qui venait de se rallumer en Europe entre leur pays et le nôtre, il leur enjoignit d'avoir à interrompre leurs travaux et à détruire ceux qui étaient déjà exécutés.

La réponse de la présidence, bien que juste dans le fond et humble quant à la forme , bien loin de calmer le nabab , ne lit que l'exaspérer davantage.

I<a crainte de voir la guerre entre les Français et les Anglais attirée dans le Bengale s'ajoutait aux autres griefs (ju'il avait déjà. Aussi, toute autre affaire cessante, il fait faire volte-face à *on armée, marche sur le fort de Coh- •rnbazar, qu'il enlève sans coup ferir, et envoie la garnison prisonnière à Mourshadabad. Les Anglais , consternés à ce coup , s'engagent à démolir leurs fortiûcations ; mais le vainqueur leur fait répondre qu'il ne veut plus les souffrir dans le Bengale, si ce n'est sur le pied où ils étaient trente ans auparavant. Dans cette extrémité, ils

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implorent le secours des Hollandais de Chinsurah et des Français de Chandernagor. Les premiers leur répondent par un refus positif, les autres en les invitant à venir se réfugier à Chandernagor, où ils sauront bien, disent-ils, les protéger. Cette ironie était pire qu'un refus. Il ne restait donc plus aux Anglais qu'à compter sur leur courage, et ils poussèrent avec ardeur leurs préparatifs de défense. Mais Surajah-Doulah , malgré les chaleurs épouvantables de la saison (on était au mois de juin) qui tuaient ses hommes ou les rendaient fous, arrivait à marches forcées sur Calcutta.

Chemin faisant, il fit auprès des Français et des Hollandais, pour les engager à se joindre à lui , la même tentative que les Anglais avaient déjà faite, mais sans plus de résultat. A tort ou à raison , les Français paraissaient moins redouter la puissance de leurs rivaux que celle du subahdar, et dans tous les cas, peut-être croyaientils d'une bonne politique de laisser ces deux ennemis s'entre-détruire , sans s'affaiblir eux-mêmes au profit de l'un ou de l'autre. Enfin, le 16 juin 1750, Surajah-Doulah arriva en vue de Calcutta , et commença aussitôt ses opérations autour du fort William. Quoi-

3ue son attaque eût été d'abord mal irigée, il pressa si vivement les assiégés, que, dès le 18, le conseil de guerre crut devoir mettre en sûreté sur les vaisseaux qui étaient en rade, non-seulement les habitants et les trésors, mais encore la garnison. Les habitants et les objets les plus précieux devaient être embarques dans la journée; les troupes attendraient la nuit. Le désordre qui se mit dans cette opération fit que plusieurs embarcations, trop chargées de monde, coulèrent bas, et que les autres, exposées au feu que l'ennemi faisait pleuvoir sur elles de quelques maisons dont il avait eu le temps de s'emparer, et d'où il lançait des mèches enflammées jusque sur les vaisseaux mêmes , rejoignirent la flotte. Celle-ci , pour éviter l'incendie , alla chercher un abri à quelques nulles plus bas. Elle

L'UNIVERS

emmenait le gouverneur, qui avait eu la lâcheté de déserter son poste. Un homme qui avait donné des preuves de fermeté , Holwell , fut nommé par acclamation pour le remplacer ; mais, malgré des efforts désespères , dès le lendemain, il était réduit à parlemen- % ter, lorsque tout à coup un détache- ' ment, qui s'apprêtait à donner l'assaut, trouva à pénétrer dans le fort par surprise. La garnison tout entière dut mettre bas les armes. De cinq cent quatorze hommes, elle se trouvait réduite à cent quarante-six. Ici se place un trait de cruauté qui mit en exécration le nom de Surajah-Doulah, déjà odieux , même parmi les siens, à cause de ses violences.

Il y avait dans le fort une paierie couverte où les soldats s'abritaient djord inaire contre la pluie ou contre le soleil. Sous cette galerie s'ouvraient quelques fenêtres qui éclairaient des chambres, dont la plus étroite et la plus basse , appelée le Trou noir, servait de prison. Cette chambre pouvait avoir vingt pieds carrés. Un corps nombreux de troupes indoues avait été occupé, pendant la journée, à la ^arde de la garnison prisonnière. On n avait trouvé aucun lieu où enfermer ces cent quarante-six hommes , lorsque , vers les huit heures du soir, on avisa le Trou noir. Bon gré, mal gré, il fallut que tous ces malheureux, entassés les uns sur les autres, y entrassent. A peine y étaient- ils enfermés, qu'ils comprirent l'impossibilité de vivre seulement quelques heures dans cette horrible situation. Ils s'essavèrent d'abord à briser la porte, quf résista à leurs efforts. Holwell, voyant à travers les barreaux de la fenêtre passer un officier indou , lui offre mille roupies s'il obtient que les prisonniers soient répartis en deux chambres. L'officier s'éloigne, et revient sans avoir rien obtenu. Holwell insiste, et double la somme proposée. L'officier s'éloigne encore, et revient avec une réponse accablante: le nabab dort, personne n'oserait réveiller. Il n'y avait plus d'espoir. Privés d'air par une chaleur dévorante, et qui tuait peu de jours

auparavant en pleine campagne les soldats indigènes de Surajah-Doutoh, pressés, comprimés les uns par les autres comme les pierres d'un mur, ces infortunés essayent d';«bord de se procurer de l'air en agitant leurs chapeaux. Puis ils conviennent de s'asseoir brusquement et de se relever tous ensemble; mais à chacun de ces mouvements, quelques-uns restent étendus pour ne plus se relever. Des mains furieuses s'acharnent alors de nouveau après la porte , qui résiste toujours. Des cris furieux demandent de l'eau. Des soldats compatissants en font passer quelques outres par la fenêtre. On se les dispute, et ce vain secours tourne à la perle de plusieurs qui périssent dans les combats dort chaque outre est l'objet. A deux heures du matin, quatre-vingt-quatorze cadavres annonçaient déjà qu'autant de malheureux avaient succombé à la fièvre ou à Pasphvxie. Le reste était plongé dans une féthargie stupide ou dans un délire furieux qui se terminaient également par la mort. Quelques heures après , quand on vint leur ouvrir, cent vingt-trois avaient succombé; les vingt -trois survivants étaient incapables de se mouvoir.

Holwell était de ce nombre. Li cruauté de Surajah-Doulah n'était point satisfaite par l'état où son prisonnier paraissait devant lui, car sa cupidité était frustrée. N'ayant trouve que cinquante mille roupies dans le trésor, il soupçonnait les Anglais d'avoir caché le reste, et Holwell d'être dépositaire de leur secret : il voulait le contraindre à le lui révéler. Peja, la veille, il l'avait injurié et menace à ce sujet. Il s'emporta cette fois en menaces plus terribles encore, et.

assant immédiatement des paroles à action , il commença par le faire charger de fers , ainsi que deux autres membres du conseil qu'on avait aussi arrêtés. Bientôt après, il les fit transporter à Mourshadabad , où il se proposait de venir plus facilement à bout de leur constance par les tortures. On les mit sur un bateau, chargés de lourdes chaînes , exposés à l'ardeur du so-

leil , et n'ayant qu'un peu de riz et d'eau pour toute nourriture. A défaut des profits qu'il s'était promis, le nabab voulut au moins retirer de son expédition une jouissance de vanité , et il imposa à la ville vaincue, en remplacement de son nom de Calcutta , cflui d'Alinagor (Port de Dieu), qu'elle ne garda pas longtemps.

Cependant il n'y avait guère plus d'un mois que Clive était arrivé à Madras , lorsqu'on y apprit ce qui venait de se passer dans le Bengale. Le conseil s'assembln, et fut unanime sur uu point, qui était qu'il fallait immédiatement s'occuper de recouvrer Calcutta. Hais, sur tous les autres points de cette discussion , les dissentiments furent tels, que la délibération dura plusieurs mois. Il fut enfin décidé que le commandement de ^'expédition serait confie à Clive, qui mit à la voile, le 18 octobre seulement, avec cinq vaisseaux du roi commandés par l'amiral Watson, cinq vaisseaux de la Compagnie, neuf cents hommes de troupes européennes et quinze cents cipayes. 11 trouva en arrivant à Fulta, d'où ils n'avaient pas bougé, les vais- JttiUK qui étaient devant Calcutta , et ui en avaient sauvé les richesses peu- ;>nt le dernier jour du siège. Avec ces forces, il n'eut besoin en quelque i>orte que de paraître devant la ville pour s'en rendre maître. Surajah-Dou- I jù n'y était plus ; il avait recommencé les opérations de la guerre qu'il avait interrompue, quelques mois auparavant, pour venir chasser les Anglais.

Lorsqu'il apprit la prise de Calcutta , et de plus celle de Hougley, dont les Anglais s'étaient en outre emparés en *ue d'un butin de 150,000 livres sterling qu'ils y firent, il revint encore une fois sur ses pas. Si les Français , usant du bénéfice de la guerre déclarée en Europe, avaient voulu se joindre à lui , les Anglais auraient pu être complètement expulsés du Bengale.

Mais trop imbu de l'esprit que Godeheu était venu apporter dans l'Inde , <e conseil de Chandernagor fit au contraire a la présidence de Calcutta des propositions que celle-ci s'empressa ,

comme on peut le crote, d'accepter.

Les deux nations devaient se regarder dans le Bengale comme vivant en état de paix , et s'abstenir de toute hostilité.

Le nabab entra sur le territoire dp Calcutta, et y débuta avec vigueur ; mais une sortie que Clive tenta avec audace, quoique sans aucun résultat important, l'intimida si bien, qu'il ne songea plus qu'à entrer en accommodement. Pour gage de sa sincérité, il commença par s'éloigner à quelque distance de la ville, et souscrivit à des conditions tellement avantageuses pour ses ennemis, qu'une défaite n'eût pu lui en arracher de pires pour luimême : il restituait aux Anglais tous les comptoirs dont il s'était emparé; il accordait des indemnités pour tous les objets pillés; il autorisait toutes les fortifications qu'il leur plairait d'élever autour de Calcutta; il leur concédait le droit de battre monnaie, et la possession de vingt-sept villages qui leur avaient été accordés dès 1717; il exemptait leurs marchandises de toute taxe , etc. ; enfin , il concluait avec eux une alliauce offensive et défensive.

Clive s'empressa autant d'accepter cette proposition d'alliance, qu'il s'était empressé, peu de temps auparavant, n'accepter la neutralité qui lui était proposée par les Français. Le dernier de ces traités devait lui servir à violer l'autre. Le subahdar, qui n'avait conclu cet arrangement que pour s'assurer un auxiliaire puissant contre ses ennemis intérieurs et contre les Mahrattes, dont les invasions s'étaient multipliées sous son prédécesseur, ne fut pas peu surpris lorsqu'il vit que le premier usage qu'on en voulait faire était de l'entraîner dans une expédition contre Chandernagor. Il s'y refusa, et défendit même aux Anglais de rien entreprendre contre une puissance établie dans ses États sous sa protection. Cette défense arrêta d'abord les préparatifs des Anglais, et leur fit même conclure un second traité avec les Français. Mais pendant que ceux-ci attendaient de Pondicbéry

LUMVÉRS.

les ratifications nécessaires , des renforts étant arrivés aux Anglais, et les Afghans s'étant emparés de Dehli, bien loin de donner des ordres, le subahdar, à qui Ton inspira des craintes pour ses propres États, ne songea plus qu'à implorer le secours des Anglais. Ceuxci, profitant de la circonstance, s'empressèrent de lui promettre l'assistance qu'il demandait, etde lui déclarer en même temps que des raisons majeures les obligeaient avant tout à s'emparer de Chandernagor. Attaquée par des forces trop supérieures, cette ville , malgré des prodiges de valeur, ne put tenir même un jour entier. Le subahdar voulait d'abord punir les Anglais de cette audacieuse infraction à ses volontés ; mais Clive eut l'art de faire répandre le bruit que les Afghans s'avançaient sur le Bahar, tandis que les Mahrattes se préparaient à entrer dans le Bengale, et le subahdar effrayé, au lieu de punir, ne songea

f>lus qu'à féliciter les vainqueurs sur eur victoire. Il crut devoir cependant prodiguer aux vaincus les marques de sa bienveillance ; il les recueillit, leur donna des vivres , de l'argent et des armes avec lesquelles ils se réfugièrent à Cohimbazar. Clive parlant de les y attaquer, Surajah-Doulah entra cette fois en fureur ; toutefois, faute d'oser entreprendre davantage en faveur des Français , il les envoya dans la province de Bahar, et lassé des insolences des Anglais , il songea à les chasser de ses États. Mais Clive , qui n'était pas homme à se laisser prévenir, songeait en ce moment à le chasser lui-même de son trône. Ici nous allons voir les exemples de Dupleix suivis par ses rivaux , et sa politique si bien répudiée dans la Péninsule par la France, adoptée dans le Bengale par l'Angleterre.

Tout était prêt dans le Bengale pour mettre en jeu les rouages de cette politique dont les Anglais, à leur tour, allaient enfin se servir, sinon avec plus d'audace et d'habileté, du moins avec plus de suite et de persévérance que nous. Encore est-il vrai qu'il fallut d'abord toute l'énergie de Clive pour donner l'impulsion pre-

mière , et pour surmonter les obstacles que lui suscitaient les hésitations de ses propres compatriotes. Le trône de Surajah-Doulah était convoité par deux de ses officiers; l'un, Mir-Jaffier, était son grand -oncle par alliance, ayant épousé la sœur d'Aliverdi-Khan:

l'autre, Yar-Khan-Latty, était lèche; d'un corps de cavalerie. Tous les deux s'appuyaient sur les Chetz ou Siets, riche tribu de banquiers établis de temps immémorial a Mourshadabod.

Leur opulence avait mis entre les mains de ces Siets la banque de la cour, la ferme générale du su bah de Bengale, et la direction des monnaies

3if ils faisaient chaque année frapper 'un nouveau coin pour renouveler les bénéfices de cette opération. Les immenses richesses accumulées dans leurs mains leur faisaient redouter la rapacité du subahdar; l'immense pouvoir dont ces richesses étaient la source leur donnait les moyens de se rendre redoutables à une autorité qui les eût inquiétés. Surajah-Doulah avait eu ce malheur. Entre les successeurs futurs du subahdar. Clive n'avait donc qu'à choisir celui dont il voudrait faire sa créature. Le premier qui réclama son appui fut Yar-Khan- Latty. Il se mettait à la disposition des Anglais , et souscrivait d'avance à toutes les conditions dont il leur plairait de lui faire payer leur concours.

Clive n'eut pas de peine à accepter des propositions faites en ces termes ; mais, deux jours après, il reçut les ouvertures de Mir-Jaffier. delui-ri priait aussi les Anglais de vouloir bien fixer eux-mêmes les conditions de leur alliance. Entre ces deux prétendants, il n'y avait pas à hésiter. Le dernier tenait, au moins par alliance, au sans; d'Aliverdi ; il avait été payeur général de l'armée, ce qui est une des charges les plus considérables dans un gouvernement indou ; il exerçait une trèsgrande influence sur les" troupes, influence telle qu'elle avait excité la jalousie de Surajah-Doulah à son avènement, et qu'elle avait valu à Mir- Jaffier une disgrâce momentanée.

Clive, lorsqu'il reçut ces propositions,

IN

les jugea assez importantes pour se rendre aussitôt à Calcutta , afin d'en conférer avec la régence. Celle-ci les reçut d'abord assez mal. Comme la Compagnie française, elle sentait son ambition dépassée par la hardiesse de ces projets; elle eut peur de la puissance que les résultats devaient mettre entre ses mains. L'amiral Watson, avec sa loyauté de marin, ne comprenait pas qu'on machinât de telles entreprises contre un prince avec leauel on venait de se lier par des traités si récents. Clive parvint cependant à leur faire comprendre qu'après avoir pris Chan* dernagor , malgré la défense expresse du subahdar, on avait déjà trop entrepris contre son autorité pour ne pas être obligé d'aller plus avant, si I on ne voulait s'exposer à un châtiment dont sa politique pouvait dissimuler le projet , mais qui ne manquerait pas de fondre sur eux lorsque serait venu le moment favorable. En leur montrant la guerre latente encore , mais luévitabie entre la Compagnie et le subahdar, il parvint à rallier à lui tous les avis, même celui de l'amiral Watson, oui suivit la majorité. Il n'y avait plus qu'à rédiger le traité. Les Anglais s'engagèrent à renverser Surajab-Doulah pour mettre Mir-Jaffier <j sa place. En revanche , celui-ci s'en- PÇtait à payer 10 millions de roupies à la Compagnie, comme indemnité des P«rtes qu'elle avait faites lors de la prise de Calcutta. Il accordait en outre 5 millions de roupies aux habitants anglais de cette ville, 2 millions aux Indous, 700,000 aux Arméniens, 5 "ullions à répartir par portions égales aux armées de terre et de mer, en tout près de 60 millions de francs. Le papier dévorait ainsi les millions, lors qu'on s'avisa que le gouvernement seul se trouvait omis dans la répartition de ces dépouilles opimes qu'on prélevait d'avance sur l'avènement du futur nabab. Il fut donc ajouté 280,000 roupies pour chacun des deux membres supérieurs du conseil, le gouverneur Drake et le colonel Clive; 240,000 roupies pour chacun des trois membres inférieurs. On stipula ensuite la

suppression de tous les comptoirs français dans le Bengale , et le bannissement de tous les Français , ainsi que d'autres avantages pour la Compagnie. Restait la seule difficulté de savoir où prendre ces millions quand l'heure serait venue; mais, pour le moment, Mir-Jaffier n'enjétait pas plus embarrassé que les rédacteurs du traité ; et pourtant ce n'était pas encore tout. Omischund, très-richo marchand de Calcutta , agent de toutes sortes d'intrigues , et au service de toutes les causes , s'était déjà entremis, avant la prise de Calcutta, dans les affaires de Kissendass. Il servit encore d'intermédiaire pour ce dernier traité, et ne demanda pour prix de ce service que : 1° 5 pour cent sur tout l'argent du trésor de Surajah- Doulah ; 2° le quart des pierreries , bijoux, etc. Les Anglais eussent bien voulu trouver cette demande exagérée; mais, pour le moment , les promesses ne coûtaient pas plus aux uns que les prétentions aux autres , et tout s'arrangeait à la satisfaction de chacun.

Surajah-Doulah , bien qu'âgé de vingt ans à peine , n'était pas homme à rester en arrière, ni a se laisser prendre au dépourvu dans cette politique de trahisons et d'embûches. Si les Anglais avaient compris que le moyen de mettre le Bengale à la merci de leur ambition était de susciter des rivaux au subahdar, celui-ci avait fort bien compris, de son côté, que le moyen de maintenir son pouvoir était d'attiser les rivalités subsistantes entre les Français et les Anglais. Pen- * dant qu'il comblait ces derniers de marques de distinction, et qu'il signait avec eux un traité d'alliance offensive et défensive , il ne cessait d'entretenir avec Bussy un commerce de promesses et de demandes. Bussy était alors aux portes du Bengale , dans les circars du nord. Les Anglais , oui recevaient de ce côté des nouvelles alarmantes, crurent devoir presser leurs opérations. En conséquence, le 13 mai 1757, leur armée se mit en marche sur Cutwah , où elle devait faire sa jonction avec les troupes de Mir-

L'UNIVERS

Jaffier. Surajah-ï)ou1ah , lorsqu'il ne put plus douter de cette connivence , voulut entrer en accommodement.

Pendant qu'il envoyait à Clive ses propositions, il ne dédaignait pas d'aller lui-même trouver Mir-Jaffler dans son palais pour lui offrir une réconciliation et le détacher de l'alliance anglaise. Soit que ce dernier n'eût pas toute l'audace de ses desseins, soit qu'il crût les mieux servir par une perfidie de plus, la réconciliation se îit et fut scellée des serments les pms solennels sur le Coran. Aussitôt le subnhdar, reprenant courage , rendit aux Anglais menace pour menace , donna de Tardent à ses troupes qui se mutinaient , et se mit en campagne.

Les Anglais reçurent, en même temps que les menaces du subahdar, une lettre de Mir-Jaffler, qui protestait de sa fidélité aux engagements

Îiu'il avait pris avec eux, nonobstant a comédie de réconciliation dont son souverain avait été dupe ; sa lettre toutefois n'était pas conçue en termes qui pussent inspirer une pleine confiance, et ne contenait d'ailleurs aucune indication sur la marche qu'ils avaient à suivre pour l'accomplissement des projets communs. L'armée anglaise manquait de cavalerie, ce qui rendait pour elle toute victoire indécise et tout échec irréparable. Dans l'embarras où le plongeaient les allures incertaines de Mir-Jaffier, Clive assembla un conseil de guerre , où il fut délibéré si l'on se retrancherait • efaus le camp pendant la saison pluvieuse , qu'on emploierait à négocier une alliance avec les Mahrattes , ou si l'on se mettrait immédiatement en retraite sur Calcutta. Clive opina pour le premier avis , et son opinion avait entraîné plusieurs voix, lorsque le capitaine Coote montra le danper qu'il y avait à décourager les soldats, qui ne doutaient pas en ce moment du succès de l'expédition , et à attendre que l'armée du subahdar eût reçu les secours et les conseils des Français, ce qui le mettrait à même de couper entièrement les communications de l'armée anglaise avec Calcutta, chose

bien plus désastreuse <jue la perte d'une Datailie. Le conseil vota à un?

grande majorité dans le sens de Clive:

mais ce vote à peine obtenu , celui-c:

s'enfonça dans un bois, où il pas<a une heure dans la méditation , et il en revint rangé à l'avis de Coote. En conséquence , dès le lendemain , l'armée passait le fleuve au point du jour. Elle arriva, le soir, à Plassey, où le subahdar, qu'on croyait plus loin, était déjà posté dans une position avantageuse. Après une nuit passés dans de grandes anxiétés , il offnt néanmoins la bataille, et l'enca^s avec quelque succès. Les A nglais s >taient mis en retraite dans un boi«, où ils ne voulaient que se maintenu sur la défensive jusqu'au soir, pour fondre à minuit sur le camp ennemi, lorsque survint une pluie qui mouilb les armes et les munitions des Jrrdot!? au point d'éteindre complètement leur feu. Les Anglais, mieux abrités, profitèrent de cet avantage , et par un rapide retour offensif s'emparèrent des redoutes qui protégeaient le camp de Surajah-Doulah , puis enfin ds retranchements du camp même, qui!* prirent d'assaut. Mir-Jaffier, pendait cette dernière attaque, avait peu à p™ quitté son rang de bataille, et s'était enfin trouvé tout à fait séparé de l'armée vaincue. Il fit alors demander a Clive ses instructions, et la défection se trouva ainsi consommée. Yen le milieu de la journée, au moment ou le succès , d abord espéré , commençait à devenir douteux, le subahdar avait fait appeler Mir-Jafïler dans ^ tente, et, jetant son turban à terre, lui avait dit : Jaffier, jurez de défendre ce turban. M ir- Jaffier, croisant \ s mains sur sa poitrine, et se prosternant devant le turban , avait encore prêté les serments les plus solennels.

Deux heures après, le subahdar, monte sur un chameau, fuvatt à toute vitesse, et quand Mir-Jaffier entra dans le camp des Anglais, où il venait recevoir hommage, la garde ayant pris les armes, cet honneur étranger fit glisser un frisson dans son âme, troublée par le spectre des trahison» ; il eut peur.

Ad même moment , Clive, l'embrassant , le saluait nabab des provinces de Bengale, Babar etOrissa. Plus tard lui-même devait être salué pair d'Irlande avec le titre de baron de Plas- «evO.

Arrivé à Mourshadabad , Suraiah- Doulah voulut d'abord se défendre , rt fit distribuer trois mois de solde à troupes. Mais bientôt^e ravisant, il lit charger cinquante éléphants de ses femmes et de ses trésors. Il n'osa le livrer lui-même à personne, et le soir, suivi d'un seul eunuque et de sa femme favorite, déguisé en homme du peuple, il s'échappa de son palais par une fenêtre. Mir-Jafïier arrivait presque dans le même moment à Mourshadabad; il se hâta de dépêcher dans tous les sens de nombreux émissaires à la poursuite du fugitif. Peutêtre celui-ci leur eut-il échappé, grâce an déguisement qu'il portait et au soin qu'il avait pris d'éviter les routes en remontant la rivière dans un petit canot. Mais étant descendu à terre pendant que ses rameurs fatigués se reposaient, et s'étant caché dans un jardin abandonné, il y fut reconnu au point du jour par un homme à qui il avait fait couper le nez et les oreilles. Sur la dénonciation de cet homme, il fut aussitôt arrêté , chargé de fers , et reconduit a «Mourshadabad, où Mir-Jaffier s'était déjà fait proclamer nabab. Ou dit qu'en voyant paraître en cet état l'héritier d'AÏiverdi-Khan, Mir-Jaffier, qui devait toute sa fortune à ce dernier prince , ne put retenir quelques larmes. Il usa même de son autorité pour lui sauver la vie. Mais le fils du nouveau nabab n'entrait point dans les scrupules de son père, et, après avoir combattu sa résolution dans le conseil, il prit sur lui de trancher la difticulté en en finissant avecSurajah-Doulah avant que le sort

0 On ajoutait il est vrai : En Irlande. Mais cf Plajscy d'Irlande n'avait été choisi kMemmfnt que pour rappeler le Plassey

l'Inde, où l'on ne pouvait sans doute pas *«eoir une baronnie ni une pairie, parce que * n'était un pay» ni chrétien ni wiglai*,

de ce prince eût été décidé. Des soldats furent introduits dans la prison, et le poignardèrent. Mir-Jaffier ne fut probablement pas fâché que sa sécurité s'accrût de cet attentat contre son autorité. Le lendemain , le corps du malheureux Surajah-Doulah fut promené sur un éléphant dans les rues de Mourshadabad, et peu de jours après , Clive , ayant intronisé dans la capitale du Bengale la politique conquérante de l'Angleterre , s'en retourna à Calcutta, où l'appelaient toutes les nécessités que faisait naître ce coup hardi , dont lui seul avait osé prendre l'initiative et accepter la responsabilité.

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