CHAPITRE XII
ARRIVÉE DE LALLY-TOLENDÀL DAÎÏS L'INDE. — AFFAIBLISSEMENT DES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS.
Nous avons dit que la guerre avait recommencé en Europe entre la France et l'Angleterre , et que la régence de Pondichéry attendait de grands renforts. Le 4 mai 1757, la Hotte attendue quitta la rade de Brest. Klle était composée d'un vaisseau de 74, de 10 autres de 36 à 60 canons, et d'une fré-
gâté. Elle portait 1,1 30 hommes de troupes et un grand nombre de volontaires. Le chef de cette expédition était le comte de Lally-Tolendal; le comte d'Aché commandait la flotte.
Le comte de Lally appartenait à une famille irlandaise, que ses opinions politiques attachaient aux Stuarts , et que les révolutions de l'Angleterre avaient forcée à s'expatrier. Dès son enfance, il avait fait dans l'armée française l'apprentissage de la vie militaire. Son père lui faisait faire, à l'âge de douze ans, le service de la tranchée au siège de Barcelone , pour lui procurer une petite récréation de vacances. La suite de sa vie répondit à ces débuts. De remarquables faits d'armes mirent en relief tout à la fois et son courage et ses talents. Sa haine contre la révolution anglaise allait recruter dans toute l'Europe des ennemis à cette révolution. Quand la guerre éclata en 1756, le ministre l'ayant appelé pour avoir son avis sur les mesures à prendre : Il y en a trois , dit Lally : descendre en Angleterre avec le prince Édouard; abattre la puissance anglaise dons l'Inde: conquérir les colonies anglaises de l'Amérique. Quand on eut opté pour la guerre de l'Inde , il s'occupa de rédiger un plan d'opérations. La Compagnie, qui en eut connaissance , ne donna point de relâche au ministère que Lally n'eût été nommé chef de l'expédition projetée.
Malgré ia vigueur de son caractère , malgré ses talents éprouvés dans l'art de la guerre , inaigre Pappui qu'il devait trouver dans les dispositions de la Compagnie à son égard , Lally était l'homme ïe moins propre h la tâche qu'il allait accepter. Sur le nouveau terrain où il aurait à agir, ses qualités même lui devenaient des défauts. Son expérience acquise en Europe dédaignait un apprentissage à taire dans Pétude des usages, des mœurs qu'il allait rencontrer ; sa fermeté les heurtait sans scrupule et sans ménagements.
Suivant les instructions qu'il avait reçues du ministère, Lally débuta par l'attaque du fort Saint-David , devant
lequel la flotte mouilla le 28 avril 1758. Le général se rendit aussitôt avec deux vaisseaux à Pondichéry pour y presser les préparatifs du siège. Un incident de mauvais augure y signala son arrivée. Par une singulière inadvertance , les canons qui lui rendirent le salut étaient chargés à boulets. Trois de ces boulets donnèrent en plein bois dans son vaisseau, qu'ils traversèrent de part en part; deux autres endommagèrent ses agrès. Le lendemain, la flotte anglaise avait rencontré la flotte française, uui s'était aussitôt dirigée sur 'Pondii'héry. Là, elle lit front à l'ennemi, et le combat s'engagea, flous avions 9 vaisseaux en ligne, les Anglais 7, mais qui portaient plus de canons. Notre perte en hommes fut beaucoup plus considérable que la leur (500 contre 1 18) ; mais leurs vaisseaux se retirèrent beaucoup plus maltraités.
Le combat n'eut d'ailleurs pas d'autre résultat, et la flotte française alla débarquer au fort Saint-David les troupes de terre qu'elle portait.
Dans un pays de castes et de traditions immémoriales comme l'Inde, rien n'est plus à redouter que de violer des institutions, des prétentions, des préjugés qui ont traversé les siècles et reçu la consécration du temps.
Lally, dont l'activité ne connaissait aucun obstacle, commença par vouloir substituer sa volonté et les besoins de son service à ces grands mobiles des sociétés humaines. Pour presser le siège de Saint-David , il avait à improviser toutes ses ressources. Il voulut suppléer à force d'hommes au temps et aux instruments qui lui manquaient. Les habitants de Pondichéry turent mis en réquisition et condamnés indistinctement à toutes sortes de travaux , même à ceux que leurs préjugés de caste leur interdisaient le plus. C'était presque, un sacrilège. Des prêtres, des guerriers , faisaient office de bétes de somme, portaient des fardeaux, traînaient des charrois, et se voyaient attelés au même brancard avec des parias ou des soudras. Les membres du conseil eux-mêmes, effrayés de cette profanation , essayè-
L'UNIVERS
rent de faire comprendre à Lnlly combien c'était un attentat inouï et abominable aux yeux des Indous. Ils ne
fuirent rien obtenir. Lallv alla jusqu'à es accuser d'avoir reçu de l'argent pour parler ainsi. La ville devint quasi déserte, et les préparatifs du siège n'en allaient pas plus vite. Lnlly, irrité, n'y trouva d'autre remède que de redoubler de rigueurs dans l'emploi des moyens de contrainte.
Le siège cependant, commencé le 15 mai, fut poussé avec vigueur et succès, et le 1er juin, la flotte française ayant apparu , la garnison demanda à capituler; elle fut faite prisonnière de guerre, et les fortifications furent démolies. Caddalore était tombé en même temps en notre possession , ainsi que Devicottah. Le ministère avait espéré que ce dernier armement qu'il envoyait dans l'Inde y ruinerait définitivement la puissance anglaise. Encouragé par ses premiers succès, Lally voulut trapper un coup décisif en s'emparant de Madras. Les Anglais étaient décourages par ces échecs essuyés coup sur coup. Les fortifications de la ville, détruites lors du dernier siège, n'avaient été qu'en partie réparées. Tout présageait un nouveau et facile succès. Mais la grande difficulté était le manque d'argent. M. de Leyrit, gouverneur de Pondichéry pour la Compagnie , avait déclaré que, passé quinze jours , il ne se chargeait plus de nourrir, ni de payer l'armée. Où prendre de l'argent? telle était la question urgente. Divers avis étaient proposés, lorsqu'on s'avisa que le rajah de Tandjore était redevable à la Compagnie d'une somme de 3,000,000 roupies. C'était beaucoup plus qu'il ne fallait. Une expédition fut aussitôt résolue j)our contraindre le rajah de Tandjore à payer les 3,600,000 roupies.
Ce fut en ce moment que Lally, trop peu éclairé sur l'utilité d'une alliance intime avec le subalular, et jaloux peut-être de l'importance que Bussy avait acquise par sa position à la cour de ce prince , lui envoya cet ordre de rappel , qu'il reçut au moment dont nous avons parle.
L'armée , dès son entrée en campagne , eut à se ressentir de l'effet des premières mesures prises par Lallv.
L'effroi qu'elles avaient inspiré aux indigènes les avait tous mis en fuite.
Les transports se faisaient péniblement; les vivres manquèrent. Pour comble d'embarras , il y avait seize cours d'eau à traverser avant d'arriver à Karical. Quand elles entrèrent à Devicottah , les troupes n'avaient rien mangé depuis vingt-quatre heures. Rien n'était préparé pour les y recevoir. De fureur, elles mirent le feu à la ville. Quand on fut enfin devant Tandjore, tout manquait, argent, vivres et poudre. Les Hollandais de >égapatam en voulurent bien fournir deux cents quintaux. Quant à l'argent, Lallv, réduit aux derniers expédients, s'avisa de mettre en ferme le pillage de la ville assiégée, qui fut accepte par un soumissionnaire pour la somme de 200,000 roupies. Ce ne fut pas tout : une pagode , qui passait pour contenir de grandes richesses, fut violée et bouleversée , les idoles brisées.
On les trouva de matière commune, dorées seulement à leur surface. La pagode, il est vrai, contenait une grande quantité de riz; mais, comme celui qu'on avait trouvé dans la malheureuse Devicottah , il était encore dans ses gousses , ce qui le rend tout à fait hors d'usage lorsqu'on n'a pas, pour l'en tirer, du temps et les instruments nécessaires. Ainsi, des marchés honteux, des violences inutiles, suivies d'échecs inévitables , voilà à quoi Lally s'était réduit par son mépris aveugle pour ce qui est plus fort que la présomption et l'entêtement d'un seul, plus fort que les armées, plus fort que la force et que le temps.
Tandjore ne fut pas pris. Pendant un siège entremêlé de négociations, le général français, irrité des délais que le rajah suscitait sans cesse, s'oublia jusqu'à le menacer de l'en vo ver connue esclave, avec toute sa famine, à Bourbon. Le rajah résolut à ce coup de s'ensevelir sous les ruines de sa capitale. Mais les choses n'allèrent pas jusque-là. L'épuisement des munitions
et le bruit d'une défaite essuyée par la flotte française firent prendre le parti de la retraite. La haine, excitée dans le cœur des assiégés, poursuivit nonseulement l'armée dans sa marche, mais elle vint s'attaquer jusqu'au milieu du camp à la personne de Lally.
11 n'échappa que par miracle à l'explosion d un caisson qu'un Tandioréen fit sauter d'un coup de pistolet a côté de lui, tandis qu'un autre lui déchargeait sur la téte un coup de sabre , qu'il para heureusement avec sa canne.
Les conjurés, au nombre de cinquante, fie voyant alors sans espoir, fondent en furieux sur l'entourage du généra), et se font tous massacrer, à l'exception de dix, que leurs blessures avaient rois hors de combat. Pendant ce temps, Monsckaî , ce même chef qui avait autrefois fait tuer Chanda-Sahib, se précipite, au bruit de l'explosion du caisson, avec 10,000 hommes sur le camp français, où il iette le désordre. Au bout d'une demi-heure cependant, les efforts des officiers parvinrent à rallier les troupes, et l'ennemi fut repoussé. Il n'en harcela pas moins l'armée pendant toute la journée, et h retraite se poursuivit au milieu de privations, d'humiliations et d'embarras de toute sorte , embarras dont on n'avait pu se racheter par le sacrifice ^jà assez humiliant de la grosse artillerie de siège qu'on avait dû endouer, et des bagages qu'on avait , abandonnés.
Une sorte de fatalité semblait présider à toutes les résolutions de Lally. pendant qu'il avait recours à tant d'expédients désastreux, afin de se procurer l'argent nécessaire pour le *ié$e de Madras , la Providence semait amener dans les mains de notre Hotte, qui se disposait à croiser vers ^eylan, 3 vaisseaux de la Compagnie glaise, chargés de tout ce qui nous "tiquait, argent et munitions. Un wotre-ordre de Lally la retint dans la u<je de Pondichéry, où il voulait Qu elle fût prête à lui prêter son ap* N contre Madras. Elle manqua ainsi trois vaisseaux , qui passèrent im« ' cément sur le point où elle eût
établi sa croisière. En revanche, le 2 août, huit iours avant la levée du siège de Tandjore, elle rencontra la flotte anglaise, à qui elle présenta le combat. Il s'engagea avec vigueur des deux côtés, mais sans résultat plus marqué que le précédent. Le gouvernail du vaisseau amiral brisé, le feu prenant au Comte de Provence près de la sainte-barbe, deux autres vaisseaux s'abordant , et forcés d'essuyer le feu de l'ennemi avant d'avoir pu se dégager, ces divers accidents obligèrent la flotte française à se retirer. Heureusement les Anglais étaient si maltraités, qu'ils ne purent la suivre.
Ils vinrent comme ils purent mouiller devant Karical. Leur perte en hommes, de même que dans Je combat précédent, était bien moindre que la nôtre (166 contre 600). Cette différence tenait à la différence de la direction dans les feux , les Français visant au bois des vaisseaux, et les Anglais aux agrès. La flotte française vint se réparer sous le canon de Pondichéry. Lally y arriva bientôt après, escorté seulement de quelques cavaliers. Au passage du Col iroun, aDevicottah, il avait été obligé d'abandonner son artillerie et ce qui lui restait de bagages; et, ne pouvant tenir aux lenteurs d'une marche si pénible , il avait pris enfin le parti de laisser son armée en arrière. Dans ce désarroi, il voulut faire retomber sur la flotte le fardeau de la guerre, et essaya de contraindre d'Aché à reprendre la mer. Mais celui-ci, alléguant l'état de ses vaisseaux, fit appuyer ses refus par un conseil de marins , qu'il convoqua. Rien ne put le détourner de la résolution qu'il avait pri&edene plus livrer de bataille. Tout ce que Lally put obtenir de lui fut qu'il lui laissât 500 hommes , tant matelots que soldats de marine, pour servir comme troupes de terre. Au commencement de septembre , il appareilla pour l'île de France. C'est vers ce temps-là que Bussy arriv^ à la téte d'un petit corps d'Européens. Sur les bords de la Kistna , il avait remis le commandement de ses troupes au marquis de Con-
flans, envoyé par Lally pour le rem-
filacer. Celui-ci , toujours pressé par e besoin d'argent, prit quelques petits forts , se lit livrer Arcot , où il comptait trouver ce nerf de la guerre qui lui échappait sans cesse. Mais pour le plaisir d'entrer dans Arcot, il négligea l'occasion favorable de prendre Chinglaput, place importante, qui commandait tout le pays d'où Madras tire ses vivres. Les Anglais, effrayés de son approche, s'étaient déjà mis en retraite, et avaient abandonné la place à elle-même. Quelques jours après, une Hotte leur amenait 1,850 hommes de renfort. L'occasion était perdue. Lally, dépité, revenait enfouir dans Pondichery son mécontentement , ses projets avortés et sa détresse toujours croissante.