‹ IndeChapitre 9 sur 42 · DES INDOUS DANS LES TEMPS MO- DERNES · texte numérisé non relu

DES INDOUS DANS LES TEMPS MO- DERNES

g i. Changements survenue* dans le» castes. Quoique les Indous aient conservé

!f urslois et leurs coutumes plus entières qu'aucun autre peuple delà terre, il ne faut pas croire cependant qu'il n'y est survenu aucun changement pendant un laps de vingt-cinq siècles.

C'est peut-être àla division et à la position des castes que le temps a apporté le plus de modifications : celles des Kchatryas et des Veysias , celle même des Soudras sont éteintes aujourd'hui m dire des Brahmanes ; mais c'est une assertion que n'acceptent pas ceux qu'el le eoaeerue le plus particulièrement. Les Radjpoutes affirment qu'ils tirent leur origine des Kchatryas par une descendance non interrompue. Quelques-unes des classes industrieuses prétendent aussi descendre des Veysias.

Opendant les Brahmanes ont presque partout réussi à détruire dans les autres castes l'étude des Védas, et à réserver pour leur corps le monopole de la science divine et humaine.

Les Brahmanes eux-mêmes, quoique la pureté de leur descendance ne soit ' »n testée pa r personne, sont loinaujour- <fbui des lois et des pratiques de leurs ancêtres. Sous certains rapports , ils semblent en avoir augmenté l'austérité.

Ainsi, ils ont complètement renoncé à lt nourriture animale, et ne se marient plus jamais avec des femmes des classes raférieures ; maison peut dire que, dans la plupart des cas , la sévérité de leurdiseipline s est grandement relâchée. Ainsi, pjr exemple, la division de la vie en quatre parties , les actes d'humilité imposés aux disciples , les austérités exigées des anachorètes, ne sont plus que des souvenirs des temps passés. Ceux qui parfois obéissent encore à la loi , ne sont que des exceptions.

Aujourd'hui les Brahmanes ne se font pas scrupule d'entrer au service militaire, d'exercertous les métiers et toutes les professions. Dans le sud de l'Inde cependant, ils n'acceptent d'emplois séculiers que comme écrivains ou fonctionnaires publics. Depuis le ministre d'État jusqu'au comptable de village , la plupart des places sont occupées par eux, tlles surtout de l'ordrejudiciaire. De pta , ils sont les ministres delà religion et les hommes nécessaires dans toutes

les positions où il faut savoir écrire. Dans les parties de l'Iudoustan où les M croisse sont établis avec leursystème d'administration, l'usage du persan a livré tous les emplois publics aux Musulmans et aux Soudras. Dans le Deccan , la même cause diminue pour les Brahmanes les occasions d'être employés; mais à tout prendre cependant , ils ont aujourd'hui une plus grande part au gouvernement que du temps de Manou , alors qu'un conseiller brahmane auprès du roi et les fonctions judiciaires représentaient toute leur intervention dans le pouvoir exécutif.

Descendre ainsi des hauteurs de la contemplation pour entrer dans les voies delà vie ordiuaire a dd faire tort à l'influence morale des Brahmanes. Cependant, même dans le Bengal, où ils semblent avoir le plus perdu, ils sont encore l'objet de la vénération du peuple , et il y a des parties de l'tnde, comme le pays des Mahrattesetles provinces de l'ouest, où ils sont encore tout-puissants.

L'influence temporelle qu'ils doivent à leur nombre , à leurs richesses, à leur position sociale, est partout sensible; mais là cependant où ils ont encore le plus conservé de leur autorité religieuse, ils ont beaucoup perdu de leur popularité. C'est le cas chez les Radjpoutes , et plus encore chez les Mahrnttes, qui ne peuvent s'accoutumer à l'idée d'avoir été supplantés dans le gouvernement par une classe d'hommes qu'ils regardent comme leurs inférieurs en qualités guerrières, les seules, dans leurs idées, qui rendent les hommes dignes du pouvoir.

Les deux castes inférieures qui exis^ taient au temps de Manou sont aujourd'hui remplacées par une multitude de castes mêlées, de descendance fort incertaine pour la plupart, et qui cependant se trouvent séparées des autres avec plus de rigueur encore que jadis, ne mangeant jamais ensemble , ne se mêlant jamais par des mariages, ayant même chacune son rituel propre.

Dans le voisinage de Pouna , où ces castes ne sont sans doute pas plus nombreuses qu'ailleurs, on n'en compte pas moins de cent cinquante. Ces castes

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représentent ordinairement de véritables corporations de métiers; les orfèvres forment une caste ; les charpentiers une autre, etc. C'est d'ailleurs conforme à la loi deManou, qui assigne à chacune des castes mêlées un métier héréditaire.

C'est trop peu encore de dire que pour un homme la perle de ses droits de caste équivaut en principe à la mort civile. Le malheureux, qui est dans ce cas ne peut ni hériter, ni contracter, ni déposer en justice ; ce qui est bien plus cruel encore , il est rejeté de la société commune, aussi bien que privé de ses droits de citoyen. Il ne peut plus se présenter à la maison de son père; ses parents doivent éviter tout rapport avec lui ; il est privé des consolations de la religion dans cette vie et de toute espérance de bonheur dans l'autre. A moins cependant qu'un homme ne soit dégrade de sa caste pourdes crimes épouvantables, il peut toujours la reconquérir par l'expiation; et les moyens de réhabilitation doivent être assez faciles , car aujourd'hui on voit les gens assez peu tourmentés par la crainte ou le regret de s'être exposés à perdre leurs droits de caste.

Le plus grand changement qui soit survenu depuis le temps de Manou , c'est qu'aujourd'hui il n'y a plus de caste seryiie , quoiqu'il y ait encore des esclaves domestiques dans le sud de l'Inde. Peut-être sont-ce les débris des 'anciens Soud ras; mais dans le reste du bnys toutes les classes sont libres. Si des généalogistes scrupuleux nient qu'il existe encore aujourd'hui des populations de pure descendance soudra, les Brahmanes accordent cependant en général qu'on peut encore en retrouver.

Ainsi toute la population mahratte est i dans ce cas.

On peut dire qu'une nouvelle caste a été fondée avec les ordres monastiques qui n'existaient pas au temps de Manou. La date la plus reculée à laquelle on puisse , d'après les livres indous, faire remonter la fondation du plus ancien de ces ordres, est le huitième siècle de l'ère chrétienne ; et parmi ceux qui existent aujourd'hui U en

est très-peu qui remontent plus haut que le quatorzième siècle. II y a quelques or d recomposés excIusivemeotdeBrahnianes; mais le trait caractéristique de presque tous les ordres, c'est qu'entre les adeptes toutes les distinctions de caste disparaissent, tous deviennent les membres égaux entre eux d'une nouvelle communauté. Cette innovation hardie n'a été réalisée , selon l'opinion du savant M. Wilson , que vers la fin du quatorzième , ou au commencement du quinzième siècle.

Les ordres indous ne sont pas soumis à une discipline aussi parfaitement régulière que les ordres monastiques de l'Europe ; ils ne se distinguent pas non plus ni entre eus , ni du reste du genre humain , d'une façon aussi tranchée. Ils n'ont même pas de nom générique pour les désigner, quoique souvent on les désigne par le nom deGoseyens, qui ne s'applique rigoureusement qu'a une de leurs subd i v isions. On peut les connaître tous à leur costume : tous portent quelque détail de leur habit ( ordinairement le turban et la ceinture) d'une couleur orange. sale, sauf cependant ceux que vont tout nus. Tous sont liés par des vœux, et tous acceptent, quoique tous ne sollicitent pas la charité.

La plupart des ordres possèdent des couvents auxquels 6ont attachées des propriétés territoriales. Ils augmentent leurs ressources des contributions des personnes pieuses, du produit de la mendicité et encore d'un métier qui s'exerce quelquefois ouvertement, mais le plus ordinairement en secret.

Ces couvents obéissent tous à un moka ut , espèce de prieur élu par la communauté, ou par les autres mohauts de l'ordre, qui est quelquefois aussi héréditaire ou plus souvent encore nommé par son prédécesseur. On ne fait profession dans l'ordre qu'après un noviciat d'un an ou deux. Le novice est sous la charge d'un maître particulier ou gourou, qui a sous lui plusieurs disciples, et est soumis luimême au chef du couvent Un ordre du Bengal permet aux hommes et aux femmes de vivre sous le même toit

mais exige d'eux des vœux de chasteté.

Néanmoins ia plupart des Goseyens qui appartiennent cependantà des cou* ïents passent une partie de leur temps à errer dans le pays , vivant seulement d'aumônes. D autres Goseyens mèoentune vie exclusivement errante, quelquefois soumis à des motiauts , et quelquefois encore complètement indépendants de toute règle autre que celle qu'ils s'imposent eux-mêmes.

C'est parmi ceux-là qu'on trouve les ascétiques les plus rigoureux, ceux qui se retirent dans les - forêts , complètement séparés de tout le genre humain, exposés à la famine si quelque luritible personne ne songe pas alors a les nourrir, exposés surtout à être dévorés par les animaux féroces.

Très peu de ces ordres ont des vœux précis. La plupart s'engagent au célibat, mais il en est aussi dont les membres peuvent se marier et vivent avec leurs familles comme les autres laïques. Un ordre placé particulièrement sous le patronage de Crishna a pour principe de ne se vêtir que des [ lus beaux habits, de ne se nourrir que des mets les plus fins et de se livrer à tous les plaisirs innocents. Cette discipline facile est loin de nuire à son influence; car le public fournit généreusement les moyens d'être fidèle à ces singuliers principes. Par contre il y a d'autres ordres qui se livrent aux pratiques les plus extravagantes de l'ascétisme : les uns font vœu de ne jamais parler, de tenir toujours un bras ou même tous les deux en l'air , les poings fermés et jusqu'à ce que les ongles leur traversent la paume des mains, etc. D'autres affectent de vivre dans l'ordure et la saleté, d'extorquer des aumônes par le dégoût qu'ils excitent, de se déchirer les chairs arec des lames de rasoirs. D'autres encore vont, comme nous Pavons dit, tout nus. Parmi ceux-ci on compte les Nagas, qui servent comme soldats mercenaires, et souvent au nombre de plusieurs milliers, sous leurs propres chefs. Ils ne font pas profession de prendre les armes pour la cause de leur religion, mais seulement de se louer

à qui veut les payer, ce sont en général des hommes violents, débauchés , mais qui ont une grande réputation de courage. Leurs membres nus et couverts de cendres, leurs barbes en désordre, leurs cheveux nattés autour de la tête donnent un aspect effrayant à ces guerriers dévots. Quand ils ne sont pas au service de quelque prince, on les voit souvent se réunir en bandes nombreuses pour piller le pays. Dans les commencements de la puissance de l'Angleterre en Asie , ses possessions furent plus d'une fois envahies par des maraudeurs de cette espèce.

Souvent encore ces moines armés se rassemblent en grand nombre sans être au service de personne; et lorsuue dans l'assemblée il s'en trouve de sectes opposées, il en résulte de sanglants combats. En 1760, à la grande foire de Hardouar, un combat ou plutôt une bataille en règle se livra entre les Nagas de Vishaou et ceux de Siva : on dit qu'il resta 18,000 morts au moins sur la place. Le cniffre est sans doute exagère, mais il peutdonner une idée du nombre des combattants.

Une espèce de Goseyens de la secte de Siva, les Yogis ont la prétention d'arriver par leurs pratiques superstitieuses à être absorbés dans le sein de la Divinité. Les membres infimes de cet ordre ontaussi des prétentions aux miracles ; la plupart de ceux-ci ne sont en réalité que des charlatans qui vont par le pays avec des singes et des instruments de musique, et amusent la populace par des tours de jongleur dont quelques-uns exigent une dextérité merveilleuse.

Parmi les Goseyens il y a ou il y a eu quelques personnages savants; quelques-uns sont des religionnaires parfaitement inoffensifs , d'autres sont de respectables marchands; mais bon nombre aussi ne sont que d'importuns et impudents mendiants, des vagabonds couverts de tous les vices et qui n'ont pris l'habit religieux que pour se livrer sans contrainte à la vie aventureuse qu'il autorise. En générai les religieux de Vishnou sont les plus respectables, et ceuxdeSivales plus démoralisés. 11 faut

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dire à Phonneur du boa sens des Indous que tous ces personnages tombent dans leur estime en raison même de l'extravagance et de l'excentricité de leurs observances.

C'est au manque d'un chef reconnu de la religion qu'il faut en partie attribuer le relâchement de la plupart des ordres , l'absence complète de toute règle chez les Beïragis et les Yogis , l'existence de sociétés telles que celles des Nagas.

S N. Changement* survenus dans le gouvernement.

En traitant des changements survenus dans le gouvernement, il est bien entendu que nous aurons surtout en vue les États iudous qui ont conservé jusqu'ici leur autonomie intérieure, quoique les observations que nous aurons à faire doivent s'appliquer aussi, pour la plus grande partie, aux provinces conquises par les Musulmans ou par les Anglais. Les uns et les autres ont en réalité très-peu modifié, quant au fond les formes d'administration qu'ils ont trouvées en vigueur dans les pays où ils se sont établis.

Le prince indou d'aujourd'hui n'a plus un nombre fixe de ministres, ni de conseil régulier. Il est vrai que dans chague État il y a naturellement un cher à la tête de chaque département du gouvernement; mais en réalité le pouvoir se trouve presque toujours concentré dans les mains d'un premier ministre.

On trouve encore des traces des anciens arrondissements financiers de dix , de cent et de mille villes, surtout dans le Deccan; mais il en est un qui subsiste encore entier presque partout , c'est le Pergannah ou arrondissement de cent villes. On trouve encore daus les Pergannahs les descend.™! s de leurs anciens chefs, mais ils ne sont plus les agents actifs du gouvernement; leur emploi actuel c'est de conserver les archives de la propriété territoriale. Eux seuls étaient capables d'en rendre compte aux conquérants' musulmans ; et ceux-ci ont été obligés de les conserver poux connaître la matière impo* sable*

Aujourd'hui les États indous sont généralement partages en plusieurs grandes provinces, qui se subdivisent elles-mêmes. Le prince nomme les gouverneurs de ces provinces, et ceuxci choisissent eux-mêmes leurs lieutenants. Les gouverneurs réunissent dans leurs mains tous les pouvoirs, administratif, militaire et judiciaire. Il n'y a plus de tribunaux que dans les capitales, et encore n'y en a-t-il pas toujours.

Mais au milieu de ces changements survenus dans les sommités de l'administration, les communes (car il n'y a pas de nom. plus convenable pour les désigner), les communes sont restées entières, et sont encore aujourd'hui les atomes dont l'agglomération forme les plus grands États de l'Inde.

Par commune nous entendons une certaine étendue de territoire d'un seul tenant et habitée par une société qui a une existence à part dans l'État. Les délimitations de ces communes remontent aux époques les plus reculées et sont conservées avec le plus grand soin. Les terres qu'elles renferment

{>euvent être de toutes les conditions : es unes cultivées et les autres incultes ; celles-ci qui n'ont jamais été défrichées, celles-là qui lie peuvent pas l'être. Ces terres sont partagées en lots dont les délimitations sont aussi bien surveillées que celles de la commune même, dout les noms, les qualités, l'étendue sont consignés dans les archives de la commune. Les habitants de cette petite société vivent réunis dans un village, qui dans beaucoup de pays est fortifié ou au moins prèsnue toujours protégé par une petite forteresse.

Chaque commune administre souverainement ses affaires. Elle lève sur ses membres l'impôt dû à l'État, et elle est collectivement responsable de son acquittement intégral. Elle a la charge de la police sur son territoire, et est responsable des vols qui peuvent s'y commettre. Elle rend la justice a ses membres , punit les petits délits et juge les procès eu première instance.

Elle s'impose elle-même pour couvrir

ses dépenses ultérieures, pour entretenir les murs et le temple, pour subvenir aux frais des sacrifices publics et des aumônes qui se font en son* nom , etc.

Elle a des officiers chargés de remplir toutes ces fonctions ; et , quoique sujette en principe du gouvernement général , elle tonne cependant en réalité une société complète. Cette indépendance et les privilèges qui en résultent, peuvent être violés par le gouvernement , mais ils ne sont jamais niés par lui. Ils protègent souvent les habitants contre la tyrannie des autorités et ont fait vivre en plus d'une occasion la soc été entière, même après la dissolution du gouvernement général.

« Les villages, dit sir Charles Metealfe, sont de véritables républiques, qui vivent par elles-mêmes, indépendamment de toute autorité extérieure, fclles semblent douces d'une éternelle durée dans une région où aucun empire ne peut durer. Les dynasties s'écroulent successivement, les révolulion succèdent aux révolutions, les Indous, les Afghans, les Mogols, les ilahrattes, les Sikhs sont maîtres tour à tour, mais le village reste toujours le même. En temps de troubles, il s'arme et se fortifie. Une armée ennemie vient-elle à traverser le pays , les villageois mettent leurs troupeaux à couvert dans l'enceinte de leurs murailles et laissent passer l'ennemi sans le provoquer S'ils ne sont pas en force pour résister ^ ils se sauvent dans les villages voisins, et quand l'orage est passé, ils viennent reprendre leurs travaux. Si une province reste pendant plusieurs années livrée au pillage, de telle sorte que les villages soient inhabitables, les villageois dispersés retourneront dans leurs foyers aussitôt qu'ils croiront pouvoir le faire avec quelque sécurité. L'exil peut durer pendant une génération , la génération suivante reviendra immanquablement.

Les fils prendront la place de leurs pères; le village sera reconstruit au ">ème lieu; les maisons dans les mêmes positions; les mêmes terres enfin se-

ront occupées par les descendants de ceux qui ont été contraints de fuir.

Cette union indestructible de la communauté villageoise a contribué, je crois , plus que toute autre cause, à conserver la société indoue au milieu de toutes les révolutions politiques dont ce pays a été le théâtre ; et elle donne lien de croire que, grâces à elle, les habitants vivent heureux et jouissent d'une liberté réelle. »

Le gouvernement de la cqjpmune appartient, dans sa forme la plus simple, à un chef, dont le code de Manou ne parle que comme d'un agent du roi , révocable à sa volonté. Cette position est devenue héréditaire; et, quoiqu'il soit encore considéré souvent comme un officier du prince, le chef du village est plutôt en réalité le représentant du peuple. Souvent le choix de ce personnage dans la famille revêtue de la dignité héréditaire appartient au peuple, mais plus souvent au prince. C'est lui-même un propriétaire, et de plus il reçoit une rétribution du gouvernement; mais la plus forte part de son revenu vient des amendes payées par ses administrés.

Il est si bien identifié avec la commune,

3u'il est personnellement responsable es engagements pris par celle-ci , qu'il est mis en prison lorsqu'elle désobéit au gouvernement ou tarde à acquitter ses impôts.

C'est le chef de la commune qui règle avec les officiers du gouvernement la somme à payer chaque année , et répartit les cotes contributives parmi ses administrés, suivant leur fortune présumée. Il afferme les terrains vagues, règle le partage des eaux pour les irrigations, juge les différends, fait arrêter les criminels. Cest lui , en un mot , qui est chargé de tous les soins du gouvernement municipal.

Il administre en public, dans un lieu désigné à cet effet , et sur tous les points qui concernent l'intérêt général il doit consulter ses administrés.

Dans les causes civiles, il est assisté par des arbitres au choix des parties , ou par des assesseurs qu'il nomme lui-même. Cette diguité peut se ven-

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dre; mais il est rare que le titulaire en vende toutes les prérogatives, il se réserve ordinairement le droit de présider à certaines cérémonies et de conserver quelques privilèges purement honorifiques.

Le chef de la commune est assisté de plusieurs officiers , dont les principaux sont le comptable et celui que . nous pourrions presque appeler le garde champêtre.

Le comptable tient des archives, dans lesquelles les propriétés qui composent la commune sont décrites tout au lonç, avec les noms des propiétaires passes et présents, les baux et les conditions auxquelles elles peuvent être affermées. Il tient les comptes de la commune et ceux de chaque habitant, dans leurs rapports publicsavec le gouvernement ou particuliers les uns avec les autres. C'est le notaire de la commune ; il dresse les actes authentiques, et écrit les lettres pour ceux qui viennent réclamer de lui ce service. Il est payé contributivement par les habitants, et uelquefois on lui assigne une pièce e terre en rémunération de ses services.

Le garde veille à l'intégrité des délimitations publiques et privées. Il a la garde des moissons, est chargé de guider les étrangers sur le territoire communal , de porter les dépêches ; après le chef du village, il est le principal officier de la police. En cette qualité, il doit faire des rondes pendant la nuit, surveiller les arrivées et les départs, découvrir les auteurs des vols commis dans la commune, etc. Un homme ne pourrait suffire à toutes ces fonctions, aussi faut-il dire qu'en réalité elles appartiennent à toute une famille , qui en est revêtue héréditairement et «ont tous les membres font le service.

Ce sont toujours des gens des castes inférieures.

Le changeur peut être également considéré comme Kun des assistants du chef de la commune; il est officiellement chargé de vérifier le titre de toute la monnaie en circulation : le plus souvent c'est l'orfèvre du village. Il y a encore ordinairement le prêtre et l'astrologue

du village (l'un dos deux est presque

toujours maître d'école), le forgeron, le charpentier, le barbier, le potier , l'ouvrier-en peausseries. Le tailleur, le blanchisseur, le médecin, le musicien, le ménestrel qui tient registre des généalogies, et quelques autres encore, ne se trouvent pas dans toutes les communes. Il n'y a que le sud où chaque village ait sa danseuse. Chacun de ces fonctionnaires et artisans a droit a une rétribution , qui lui est payée par la commune, quelquefois en argent, plus souvent en nature.

Tel est le système sur lequel repose iegouverneméntde chaque village toutes les fois qu'il n'y a pas d'intermédiaire entre le souverain et l'habitant.

Mais dans la moitié de l'Inde, surtout dans le nord et l'extrême sud, on trouve dans chaque village un certain nombre de familles qui représentent à elles seules la commune; les autres habitants ne sont que leurs tenanciers. Ces familles sont considérées comme les propriétaires absolus du sol , et alors le village est gouverné par un chef comme celui dont nous venons de parler; plus ordinairement chaque branche de la famille, ou chacune des familles qui représentent la commune, a son chef chargé de l'administration de ses affaires intérieures et de s'entendre avec les chefs des autres familles pour gérer les affaires de la commune. Le conseil ainsi composé remplit exactement les fonctions dont est revêtu ailleurs un chef unique, et ses membres partagent entre eux la rétribution payée à cet officier par ses administrés et par le gouvernement.

Dans un village, où il y a des familles qui représentent ainsi par privilège toute la commune, ces familles composent naturellement la première classe des habitants, et les autres se divisent en quatre classes hiérarchisées entre elles. La première est celle des fermiers à titre perpétuel ; la seconde, celle des fermiers qui n'ont que des baux à temps; la troisième, celle des laboureurs; la quatrième enfin, celle des commerçants et gens de métier.

La tradition populaire constate que

{«familles qui possèdent pour ainsi dire ndusivement les droits de bourgeoiwsoat les descendants de ceux qui ont fondé le village ou qui ont acheté ces droits aux premiers propriétaires. Ces droits appartiennent collectivement m familles , et sont presque indivis.

Ainsi oo membre de ces familles peut rns^gerou vendre ses droits; mais il lui faut auparavant obtenir le consentement des autres personnes de la commune : racheteur est alors substitué exactement au lieu et place du vendeur, et devient responsable de ses cabotions. Quand une famille s'éteint, ses droits retournent à la commune.

Dans tous les villages, il y a deux espèces de fermiers , ceux qui prennent 1 bail les terres des familles à qui ap- ^rtiennent les droits communaux, et ceux qui afferment les terres du gouvernement. Ces fermiers sont ordinairement désignés sous le nom de /teio<i,etsc partagent en deux classes : ciu qui ont des titres perpétuels et eau qui ont des baux à temps.

La première classe est celle oui cultive les terres du village qu'elle habite , W occupe pendant toute sa vie et les transmet a ses enfants. On les a souvent considérés comme de véritables propriétaires; mais ce qui doit prouver qu'il n'en peut pas être ainsi, c'est nu'ils n'ont pas le droit de vendre leurs tores.

La classe des fermiers à bail n'a rien qui la distingue de celle des autres pays.

On en peut dire autant des laboureurs à gages.

Les commerçants, presque toujours Orangers au village, pavent un loyer su propriétaire dont ils habitent la maison , et souvent un impôt à la commune ; c'est d'ailleurs presque le seul rapport qu'ils aient avec elle.

Aujourd'hui la part que prend le souverain sur les revenus bruts des sujets est estimée à la rooitiéde ces revenus; le wovernement qui ne prend que le tiers passe pour généreux, i On est arrivé à ce résultat moins en augmentant sans cesse l'impôt levé ror les produits de la terre qu'en établissant diverses espèces de taxes qui

finissent toutes par retomber d'une manière directe ou indirecte sur le cultivateur. Dans la première catégorie il faut placer l'impôtque pavent les charrues , le bétail , etc. ; dans la seconde , les taxes établies sur tes mariages avec les veuves , sur l'emploi delà musique dans de certaines fêtes, etc. , etc. En outre, il existe encore de certaines taxes qui ne devaient être d'abord que temporaires et qui ont Uni par devenir définitives, telles, par exemple, qu'un droit frappé sur la rétribution allouée aux chefs et fonctionnaires des villages.

Comme il n'y a souvent d'autre limite à ces exigences des gouvernants que les ressources mêmes des contribuables, ceux-ci n'ont d'autre moven de se défendre que de chercher à dissimuler leurs revenus. Ils n'avouent pas l'importance de la récolte; ils cherchent à en soustraire une partie à la connaissance des percepteurs ; plus souvent ils accusent une moindre quantité de terres cultivées qu'il n'y en a en effet dans la réalité; ils falsifient leurs registres publics ; ils obtiennent à prix d'argent I indulgence des percepteurs :

c'est une partie des dépenses de l'administration intérieure des villages, etc. Grâce à ces moyens, on parvient à déjouer l'avidité du gouvernement, et c'est ce qui explique comment les propriétaires peuvent encore affermer ou vendre leurs terres et en retirer le prix.

Au milieu de la confusion produite par ces irrégularités, il n'y a souvent pas d'autre moyen de s'entendre sur ta quotité de l'impôt à payer par le village que de lui demander ce qu'ira déjà payé dans les années antérieures.

Lorsque les parties ne peuvent pas s'entendre, on a recours a une sorte d'enquête sur les moyens du village.

Après avoir estimé lesïrais de production , laissé de côté une part pour la subsistance des cultivateurs et les dépenses municipales , etc. , le gouvernement prend le reste. Comme dernière ressource, et lorsque les moyens amiables ne peuvent réussir, on partage la moisson; mais c'est un expédient si dangereux , que les parties font généralement tout ce qu'elles peuvent pour

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n'en pas arriver là. Il n'y a d'exception que dans les localités où l'officier du ouvernement a su gagner la confiance es habitants : alors, au contraire, le partage des moissons est le procédé le plus populaire.

Si la discussion avec les officiers du gouvernement a pour résultat d'imposer aux cultivateurs des charges qu'ils ne peuvent supporter, alors toute la commune abandonne ses terres et son village en refusant tout accommodement. Les ofliciers publics sont alors contraints de transiger; la force ne produirait rien, et n'aurait d'autre résultat que de chasser à jamais les habitants de leurs foyers.

On pense bien qu'un pareil mode de fixation de l'impôt ne peut être mis en pratique sans que la constitution communale s'en ressente. En général , l'officier du gouvernement a besoin

{>our ses exactions de l'aide du chef de a commune , et alors il le soutient contre les résistances individuelles;

?|uelquefois aussi il le suspend de ses onctions, et il les exerce lui-même pendant un temps. Aussi il arrive soutint qu'avec un mauvais gouvernement les privilèges delà commune sont réduits à rien , ou peu s'en faut.

Le gouvernement en affermant l'impôt aggrave souvent lui-même toutes ces causes de souffrances. Dans ce système, le gouvernement confère l'administration des provinces à ceux qui s'engagent par cautionnement à verser annuellement les plus fortes sommes au trésor. Le fermier à son tour divise sa province en plusieurs circonscriptions fin mrièresjessous-loue aux plus forts enchérisseurs et ceux-ci à d'autres, qui s'entendent enfin avec les chefs des villages, en leur permettant de rapiner autant qu'il leur sera possible , pourvu qu'ils pavent. Dans ce cas, le défenseur naturel du cultivateur devient son plus cruel oppresseur.

Nous avons dit que le chef du village peut vendre son office; que les familles associées aux privilèges de la commune peuvent vendre leurs droits; le prince lui-même, à qui la loi reconnaît des droits sur une partie des pro-

duits de la terre, peut aussi vendre ces droits. Les acquéreurs se trouvent alors purement et simplement substitués à leurs vendeurs.

Ceci nous mène naturellement à la question si controversée de la propriété dans l'Inde : les uns l'attribuent a l'État , les autres aux grands Zémindars , ceux-ci aux familles qui jouissent des droits communaux, ceux-là enfin aux cultivateurs.

Nous verrons que les grands Zémindars ne sont que des personnes substitués à l'une des trois autres classes, qui seules par conséquent nous occuperont.

La propriété territoriale, dans la théorie la plus rigoureuse, donne au propriétaire l'usage perpétuel , exclusif et absolu du sol; il peut user et abuser de sa chose. Or l'État est-il dans cette position selon la loi indoue ?

Il possède un droit exclusif à une partie des produits du sol , mais pas plus. Ce droit est perpétuel, et l'État peut en disposera son gré, mais il n'a aucune action directe sur le fonds luimême. S'il s'empare quelquefois du sol pour construire des édifices, des routes, etc., c'est comme magistrat, et alors il doit une indemnité aux expropriés.

Après le prélèvement de la part de l'État, cequi revient aux familles investies des droits des communaux constitue leur propriété ; elles y ont des droits perpétuels, et elles peuvent en disposer a leur gré, mais non pas du tonds.

De même , le fermier à titre perpétuel a ce qui reste d>*s produits de la terre, lorsqu'ils ont acquitté la part de l'État et celle des familles investies des droits communaux; c'est la sa propriété, et elle lui appar ient à perpétuité ; mais là s'arrête son droit, et il ne peut pas disposer du fonds.

Ainsi ni l'État, ni l'individu investi des droits communaux, ni le fermier à titre perpétuel , n'ont un droit absolu sur le sol. Ce qui est donc vrai dans l'Inde , sauf quelques exceptions, c'est

Sue la question a résoudre n'est pas e savoir à qui appartient la propriété dans le sens où nous entendons ce mot

en Europe, mais desavoir quelle est îa part du produit due à chacune des parties.

La part de l'État dans les produits de toutes les terres et la rente de celles

3 ai appartiennent au domaine forment e beaucoup la somme la plus considérable do revenu public. Le reste se tire de diverses sources, d'impôts frappés sur les cultivateurs , sur les propriétés urbaines, sur les boutiques, sur le commerce , sur les objets de consommation, sur le transit , etc. La plupart de ces tates, le droit de transit, par exemple, sont la cause de beaucoup de vexations, et ne rapportent que très-peu de chose pour beaucoup de mal. Ces impôts sont ordinairement levés sur les contribuables par les autorités communales; il en est d'autres, comme les douanes par exemple , qui sont affer-

Nous avons dit que l'État peut aliéner sa part dans le produit des terres d'un village; de même il aliène souvent et en bloc des espaces considérables de territoire occupés par des communes et des terrains vagues. Mais dans ces deux cas , il ne peut toujours pas aliéner plus que ses droits. Ceux des communes, des fermiers à titre perpétuel, des officiers de village, subsistent après comme avant le transfert. Ces aliénations se font pour payer les troupes et les employés civils, etc., etc. Il en est question dans les lois de Manou , et Ton conçoit que l'État aime mieux entretenir ses troupes par une délégalion de ses droits sur une certaine étendue de territoire, plutôt que d'avoir à les payer en argent , surtout dans un pays où l'impôt se paye en nature.

L'art de la guerre a subi des modi- Gcations considérables. Au temps de l'invasion de Mahmoud le Ghaznevide, ieslndous semblent avoir été capables de concevoir des plans de campagne suivis systématiquement pendant plusieurs saisons. Ce n'étaient déjà plus, comme au temps de Manou, des incursions qui n'avaient que le pillage pour objet et ne duraient que quelques semaines. L'usage de l'artillerie a aussi considérablement changé les conditions

de la guerre. Enfin l'introduction des bataillons disciplinés a complètement renouvelé la tactique. Mais laissant de côté ce dernier progrès introduit par les Européens, on doitdirequeladiscipline actuelle des armées indoues en marche et en bataille n'est pas beaucoup plus avancée qu'au temps de Manou. A ujourd'hui toutefois ils savent choisir leur campement, employer les troupes irrégulières, assurer leurs approvisionnements et couper ceux de l'ennemi avec un talent et une habilité que ne font pas soupçonner les longues prescriptions de leur antique législateur.

L'esprit de générosité et d'humanité qui respire dans les anciennes lois de la guerre a disparu. Cependant, il est juste de dire que dans l'Inde la guerre se fait moins cruellement que dans le reste de l'Asie, et que les Indous s'y montrent plus humains que les Musulmans.

Des campagnes plus longues occupent aux travaux militaires une plus longue période de la vie des hommes.

Il y a des chefs mahrattes qui ont passé toute leur vie sur les champs de bataille et qui n'ont pas eu d'autre' capitale que leur camp. De ce fait il résuite aussi que la multitude rassemblée autour des camps est hors de toute proportion avec le nombre des combattants. Lorsqu'une armée se met en mouvement, ce n est en réalité qu'une masse d'hommes confuse, étendue sur un espace de plusieurs lieues en long comme en large, sans compter les partis qui se répandent à droite et à gauche pour fourrager et piller. La masse principale est ici très-epaisse, et là au contraire très-clair-sem«e. C'est une foule dont les replis entraînent avec eux des chameaux, des éléphants, des cavaliers , des fantassins, des charrettes, des palanquins, des fourgons traînés par des buffles, des bœufs chargés, des portefaix, des femmes, desenfants, des troupeaux d'ânes, de bœufs, de chèvres, de moutons, le tout confondu dans le plus inimaginable désordre, enveloppé d'un épais nuage de poussière qui s elèvejusqu'au ciel et s'aperçoit à plusieurs milles de distance.

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, Lorsqu'il y a dans une armée de Tinfauterie régulière, celle-ci marche en corps ou au moins par régiment.

Ensuite vient l'artillerie qui forme une longue ligne incessamment rompue par le mauvais état des roules, par les accidents qui arrivent à chaque instant aux attelages. Quant au reste des troupes, il marche avec les bagages. Deux grands étendards accompagnés de tambours et de cvmbales (souvent le tout ensemble est juché sur des éléphants) représentent un corps gui devrait régulièrement se composer de cing cents chevaux au moins et de cinq mille aunlus ; maison ne voit autour d'eux qu une poignée d'hommes, quelquefois pas plus de cinq ou six. Le reste de cette cavalerie marche à sa fantaisie par groupes isolés, la lance sur l'épaule, causant, riant, chantant.

De temps à autre Pavant-çarde s'arrête. C'est le général qui compose avec un village, et essaye d'en obtenir le plus d'argent qu'il est possible, a la condition de ne pas camper sur son territoire. A l'arrière-garde, chacun s'arrête à son gré: celui-ci pour fumer, celui-là pour faire la cuisine, un autre pour dormir.

L'armée dans sa marche fait-elle lever un cerf, un sanglier, une béte féroce, les cris et le bruit redoublent, on met les lances en arrêt ; des coups de feu partent de tous les côtés , au grand péril des assistants; les cavaliers mettent l'éperon au ventre de leurs montures et se lancent au milieu de la foule, sans souci de ceux qu'ils renversent sur leur passage et de ce qui peut leur arriver à eux-mêmes.

Et cependant , malgré ce minque d'ordre, une armée indoue est si bien servie par ses troupes légères qu'il est à peu près impossible de la surpendre.

Dans l'histoire des guerres que les Anglais ont faite dans l'Inde, il serait peut-être difficile de citer un seul cas où les bagages d'une armée indoue ont été enlevés. Au contraire, ces masses en apparence si imprévoyantes ont souvent obtenu des avantages importants par la célérité et le mystère de leurs mouvements. Hayder,' Tippou-

Sahib , les Mahrattes ont souvent surpris des corps d'année qui se croyaient encore séparés d'eux par de grandes distances. Souvent encore ils ont su passer avec leurs troupes par des chemins qu'on croyait impraticables et sont venus raviver les derrières de généraux qui croyaient les chasser devant eux.

Lorsqu'on arrive au lieu désigné pour le campement, les choses s'arrangent beaucoup mieux et beaucoup plus vite qu'on ne l'aurait attendu de cette foule désordonnée^ Des drapeaux plantés en bon lieu pour être aperçus de tout le monde marquent la place de chaque corps, et il ne faut pas beaucoup de temps pour que chacun ait ensuite trouvé la sienne.

Le camp, lorsqu'il est établi, présente on spectacle d'ordre et de confusion à la fois. Les bazars s'allongent en rues régulières, bordées de boutiques de toute espèce, comme dans une ville.

L'artillerie et l'infanterie disciplinée sont en bataille. Le reste des gens s'arrange à son gré. Les tentes sont ordinairement blanches; mais il y en a aussi de rouges , de bleues , de vertes ou de ces couleurs mêlées.

Celles des pauvres sont petites et basses, faites de laine noire ; quelquefois ce n'est qu'une simple couverture plintéc sur trois piquets.

Celles des grands personnages sont splendides , entourées d'une enceinte de toile; les unes sont grandes et élevées; elles servent aux réceptions

Subliques; les autres, plus petites, ont e doubles murailles d'étoffes, pour mieux les protéger contre la poussière et le vent; celles-là servent d'habitation.

Ces diverses tentes sont réunies entre elles par des passages couverts, et l'on y jouit de toutes les commodités qu on pourrait trouver dans un palais. Une cour mahratte paraît beaucoup mieux à son avantage dans son camp que dans sa capitale; cependant, maigre cette magnificence, il arrive souvent des accidents assez peu agréables : le vent renverse les tentes, et les emporte ; la pluie les pénètre, et inonde tout ce qui s'y trouve.

Chaque jour on annonce dans le eamp les opérations du lendemain. Ce sont des Fakirs ou des Goseyens qui iont chargés de ce soin ; dans'les marchés ils font faire les haltes ; et quand, après avoir fait arrêter la colonne, ils commencent à mendier, la vue des drapeaux nui surgissent pour désigner le lieu du campement dispose tout le monde à la générosité.

Les armées sont approvisionnées par des Bendjarras, tribu vouée spécialementau commerce des grains. Les marchands qui suivent toutes les armées Tont (aire leurs achats dans les villages voisins de la roote suivie par l'armée, et vienneut revendre leurs pacotilles au camp. En somme, le gouvernement s'embarrasse fort peu de la subsistance des armées, et cependant elles sont presque toujours bien approvisionnés.

I*s villages voisins du camp ne peuvent manquer d'être pillés, s'ils ne composent avec les chefs , qui , dans ce cas, leur donnent des gardes. S'il n'y a pas moyen de s'enetndre, les habitants s'enfuient avec tout ce qu'ils peuvent emporter; le reste est pillé; les portes sont brisées et les palissades arrachées pour en faire du bois a brûler. Les pillards creuseut la terre pour en retirer les trésors qu'on peut lui avoir confiés ; on écoute le son qu'elle rend sous les pas, pour découvrir les silos où les grains sont enfouis : on In sonde avec des tiees de fer, et on devine à l'odeur si celles-ci ont traversé du grain. £n pareil système a bientôt fait un désert de la plus riche province. Dans les pays souvent traversés par les armées, les villages sont en mine et inhabités les roseaux, les bambous et les jongles ont bientôt tout envahi. Les ;Tandes villes se remplissent de fugitifs; ordinairement elles échappent au pillage en se rachetant.

Aujourd'hui l'épisode le plus important d'une bataille entre Indous , c'est la canonnade. Ce sont de fort adroits tireurs; et, dans les batailles queles Européens leur ont livrées, il a fallu souvent acheter la victoire par des pertes considérables. Le trait le plus carac-

téristique de leur tactique , après la guerred'escarmouche, c'est une charge générale exécutée d'ensemble par toute la cavalerie. Rien n'est plus pittoresque que ce spectacle. Déjà , quand elle part au petit trot , cette mer de cavalerie a quelque chose d'imposant; mais quand elle se lance au galop, faisant résonner la terre sous les pas des chevaux, faisant briller ses armes, brandissant ses lances, agitant ses bannières au vent, remplissant l'air de clameurs épouvantables, c'est un tableau dont la grandeur surpasse tout ce que l'imagination peut inventer.

La cavalerie charge l'ennemi en tête et sur les flancs à la fois; l'habileté avec laqueHe les cavaliers indous savent exécuter cette manœuvre leur a souvent mérité l'admiration des ofliciers européens. Ils semblent se précipiter à toute bride sur le front de leurs adversaires; mais tout à coup une partie d'entre eux se détourne et se lance sur lesflancsde l'ennemi, avant même qu'on aitcu le tempsdesoupçonnerson projet. Ces charges , quoique imposantes, sont sanseffet surdes troupes régulières, à moinsqu'elles ne se laissentsur-

E rendre, ou que leurs rangs n'aient d'aord été éclaircis par le canon.

La cavalerie est souvent entretenue par des assignations sur les rentes des terres appartenant au gouvernement, ou sur une partie des impôts des provinces. Le plus souvent elle est payée di rectement par le trésor public , soit que les chefs reçoivent une certaine somme pour entretenir un nombre d'hommes déterminé, soit que chaque cavalier reçoive sa paye, et dans ce cas les troupes de cavalerie se composent généralement de beaux hommes, bien montés et capables d'un bon service. Quelques corps sont montés sur des chevaux qui appartiennentau gouvernement , et ces corps, bien que composés en général d'hommes des castes inférieures, sont ordinairement les plus disciplinés et les meilleurs de l'armée.

Aujourd'hui les meilleurs soldats d'infanterie sont les mercenaires des vallées du Gange et de la Djamma, les Sindis, et surtout les Arabes, qui sont

L'UNIVERS

incomparablement supérieurs à tous les autres Asiatiques parleur courage, leur discipline et leur fidélité.

L'art d'attaquer les places a probablement fait trcs-peu de progrèsdepnis le temps de Manou; un blocus, une surprise, une sortie malheureuse terminent plus souvent les sièges que les assauts réguliers.

g III. Changements survenusdans lajurisprudence.

Le code de Manou est toujours la base de la jurisprudence indienne, et on peut dire qu'en somme il subsiste sans altération dans ses parties principales jusqu'aujourd'hui. Cependant les divers ouvrages d'écrivains qui se sont fait accepter comme inspirés par la Divinité, et les nombreux commentaires de personnes jouissant d'une moindre autorité, comme aussi les additions rendues nécessaires par le cours du temps, ont introduit des modifications assez considérables dans la loi écrite, et ont produit diverses écoles qui se partagent le monde indien.

Dans toutes ces écoles c'est le texte de Manou qui sert de point de départ; mais il y est interprété suivant les leçons des divers commentateurs, et la jurisprudence ainsi formée a été rédigée en codes nouveaux dont l'autoritc guide les diverses écoles. Le Bengal a ainsi son école particulière de jurisconsultes, et quoique les autres parties de l'Inde soient d'accord entre elles et avec lui sur le fond général de la doctrine, il faut cependant y reconnaître au moins quatre écoles différentes : celles du Mithila (nord du pays de Bèhar),de Bénarès, du Maliarashtra (pays des Mahrattes ), et enfin celle du Drâvida ou du midi de la péninsule.

Toutes ces écoles sont unanimes pour prohiber les mariages mixtes entre gens de castes différentes, et ne reconnaissent pas toutes les espèces de fils acceptés dans la loi de Manou ; elles ne reconnaissent que les fils du sang ou adoptifs. Quelques-unes cependant admettent une espèce d'adoption dont

Manou ne parle pas. Lavouve, en verta d'instructions réelles ou supposées de son mari, a le droit d'adopter pour lui après sa mort. Quelques écoles reconnaissent même ce droit à la veuve, indépendamment de toute autorisation du défunt.

Toutes les écoles vont également plus loin que Manou pour assurer aux fils le partage égal des biens de la famille. Pour la plupart elles refusent au père ledroit d'aliéner la propriété qu'il tient de ses ancêtres, à moins d'v être d'abord autorisé par ses fils , et devoir ensuite pourvu à leurs moyens de subsistance. Toutes prohibent le partage arbitraire des biens qui sont venus au père par héritage; et même le partage arbitraire des biens qui ont été acquis par le travail du père lui-même. L'école du DrAvida reconnaît exactement aux fils les mêmes droits qu'au père sur les biens de la famille ; le père n'est qu'usufruitier.

Toutes, excepté au Bengal et dans certains cas seulement, n'admettent aucune espèce de testament.

Aujourd'hui la loi entre sur tous les sujets dans beaucoup plus de détails qu'au temps de Manou. La propriété immobilière y occupe une large place; les rapports entre le propriétaire et le fermier sont partout définis et réglés avec soin.

Il est permis de se faire représenter devant les tribunaux par des hommes de loi; la procédure est déterminée avec une sagesse dont sir William Jones fait le plus grand éloge.

La loi reconnaît diverses formes d'arbitrage, et quoique les principaux éléments de l'ancien système subsistent toujours, on voit cependant que la loi a été considérablement modifiée dans les temps modernes ; la procédure est plus rationnelle, elle prévoit un plus grand nombre de cas que ne faisait le premier code.

Cependant, à tout prendre, les améliorations introduites ne prouvent pas une sagesse comparative digne du premier législateur; la jurisprudence actuelle des Indous n'a pas sur celle des autres peuples asiatiques la supériorité

gui la distinguait au temps de Manou It toutes les législations contemporsmes.

Il s'est pratiqué aussi dans le silence et sans altérer aucunement le texte de la loi primitive, des changements importauts. Ainsi, par exemple, la loi permet toujours les huit modes de mariage de Mauou; mais de fait celui qui est le plus conforme à la raison, celui que suivent toutes les nations, est le seul pratiqué.

La loi criminelle, qui subsiste encore dans sa barbarie primitive, est, et probablement à cause de cela même, t::n*>ée en désuétude. Elle a été remplacée par une sorte de droit coutumier ai plus souvent encore par l'arbitraire il» magistrats.

L'administration régulière de la justice dispensée par des tribunaux pert^rmits, ainsi que l'ordonne positivement la loi de Manou, n'est plus une obligation aujourd'hui pour la presque totalité des gouvernements indous. A ces tribunaux primitifs il a été presque partout substitué des commissions nommées au gré du prince, composées le plus souvent de personnes à la dévotion des courtisans. Les tribunaux sont en partie remplacés par des commissions d'arbitres, nommées Peutchayett, qui tiennent quelquefois tairs pouvoirs du gouvernement, et terminent ordinairement les discussions par un accord amiable entre les parties. En général, il n'y a pas à douter ^aujourd'hui la justice est beaucoup plus mal administrée dans les États indous qu'elle ne l'était probablement au temps de Manou , et certainement dans les siècles historiques.

Indépendamment des modifications qui ont été introduites dans la loi de Manou, on peut aussi observer aujourd'hui dans l'Inde un granJ nombre de coutumes locales dont il n'est pas question dans le livre sacré.

La plupart mériteraient à peine d'être mentionnées, mais il en est aussi de très-importantes et dont il serait curieux d'étudier l'histoire, car ce sont uns doute des traditions des âges antérieur! qui ont persisté après l'intro-

duction des lois deManou et la conquête des Brahmanes. La plus singulière de ces coutumes locales est peut-être celle des Naïrs du Malabar, chez lesquels une femme mariée peut légalement se livrer à tous les hommes d'une caste égale ou supérieure à la sienne. Aussi l'incertitude de la paternité est-elle si grande chez eux que l'héritier légitima d'un homme n'est pas son lils, mais celui de sa sœur.

g. IV État actuel de la religion.

Les changementsjes plus importants

âu'a subis la religion depuis le temps e Manou sont :

L'oubli du principe du monothéisme;

L'abandon de quelques dieux , et l'introduction de certains autres dans le panthéon indou ;

L'adoration d'hommes déiOés;

L'apparition ou du moins le grand développement des sectes, et la tendance à exalter quelques dieux en négligeant les autres;

La doctrine qui enseigne que la foi dans un certain dieu est plus efficace que la contemplation , l'observance de la loi et les bonnes œuvres;

L'usage d'un nouveau rituel substitué aux Védas, et la suprématie religieuse acquise par les ordres monastiques.

Il n'y a pas de pays sur la terre où la religion joue un aussi grand rôle apparent que dans l'Inde. Chaque ville, chaque village a ses temple* de toutes les espèces, depuis la niche qui abrite à peine son idole jusqu'à la pagode aux tours élevées , aux cours spacieuses, aux longues colonnades. Dans tous ces lieux on voit toujours des foules d'adorateurs, qui viennent couvrir l'image sainte de guirlandes, qui lui offrent des fleurs et des fruits. Les bords de la rivière ou du grand réservoir, creusé de mains d'homme, près desquels le temple s'élève, sout couverts de nobles escaliers aux marches gigantesques qui descendent jusque dans l'eau. Dès le point du jour ces gradins sont couverts aune foule empressée qui vient y faire

Di

L'UMVKRS.

ses ablutions. Dans la journée, le temple retentit des chants des (idèles; l'œil du curieux s'y promène avec plaisir sur de gracieux groupes de femmes, aux longs habits, qui viennent apporter leurs offrandes à la divinité du lieu. Dans les rues on voit circuler des troupes de Brahmanes au maintien grave et sévère. Souvent de nombreuses processions les traversent au bruit des tambours et de la musique. Elles t rainent après elles des images portées sous des dais, des chariots grands comme des montagnes, représentant des temples fameux; et, quoique la matière première de toutes ces décorations ne soit nue des plus simples, elles sont cependant exécutées avec goût; elles donnent à la scène une apparence grandiose, imposante.

Loin aes villes, dans les lieux déserts, on trouve toujours des temples, sur les bords d'une rivière, dans une vallée profonde et retirée, sur le sommet d'une colline. Dans les forêts les plus sauvages, une pierre peinte en vermillon , une guirlande qui pend aux branches d'un arbre, un petit drapeau qui se détache sur son feuillage, avertissent le voyageur de la sainteté du lieu.

Sur les routes on rencontre des troupes de religieux mendiants etde pèlerins, les mendiants distingués par le costume de leur ordre, les pèlerins portant quelque symbole du dieu dont ils vont visiter le sanctuaire et chantant son nom ou des hymnes en son honneur, toutes les fois "qu'ils rencontrent des voyageurs. Les innombrables fêtes qui se succèdent daus l'année sont toujours célébrées par les princes avec beaucoup de pompe et de dépenses; c'est une occasion pour les riches de montrer leur opulence; et, jusqu'aux

()lus pauvres, tout le monde se met en ïabits de fête et fait éclater sa joie.

Les fréquentes réunions oui sont indiquées pour les jours de tête consacres à de certaines divinités sont surtout suivies par les gens des classes inférieures; ils y arrivent en foule : on en voit quelquefois qui viennent de très-grandes distances.

Quoique la religion, présentée sous des formes si frappantes, n'entre pas en réalité dans toutes les scènes dont elle est le prétexte, elle exerce cependant encore une influence prodigieuse sur le peuple; et, sous ce rapport, elle n'a rien perdu de sa puissance.

Mais les objets de l'adoration des (idèles no sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient dans le principe.

Le monothéisme, enseigné par les Védas comme la vraie foi dans laquelle toutes les autres formes sont comprises, a été supplanté par un système de polythéisme et d'idolâtrie grossière : s'il n'est pas complètement oublié , il n'y a cependant plus personne qui y songe sérieusement, excepté les philosophes et les théologiens.

Les sectateurs des Védas, quoiqu'ils se soient élevés jusqu'à une certaine connaissance du caractère réel de la Divinité, quoiqu'ils fussent désireux de répandre leurs doctrines, n'osèrent pas contrarier les croyances populaires.

Animés parleur respect caractéristique pour les traditions immémoriales, ou peut-être n'osant pas entrer en conflit avec les intérêts des prêtres, que les Brahmanes les plus éclairés ont toujours ménagés, ils laissèrent le peuple s'égarer dans l'adoration d'une foule de dieux, que, par une transaction de leur conscience, ils voulaient bien regarder chacun comme autant de formes ou de symboles du vrai Dieu. Les conséquences furent celles qu'on devait attendre de l'infirmité de la nature humaine : toute la partie matérielle de la religion prévalut sur la partie spiritualiste ; l'ancien polythéisme conserva ou plutôt gagna du terrain : il se pervertit encore par l'introduction dans le panthéon indien de héros déifiés qui ont fini par prendre la place des dieux , dont ils tiraient eux-mêmes leur caractère divin.

Le livre saint de cette nouvelle religion, ce sont les Pourànas. On en compte dix-huit, attribués tous à Vyâsa, le compilateur des Védas, mais en réalité écrits par plusieurs auteurs qui ont vécu du huitième au seizième sieclede notre ère. Ils contiennent des tbéo-

gonîes, des histoires de la création, des spéculations philosophiques , des instructionspour les cérémonies religieuses, des généalogies, des fragments d'histoire , et d'innombrables légendes relatives aux dieux, aux héros, aux sages. La plupartdes Pourànas sont écrits dans l'intérêt de sectes différentes, de sorte qu'ils ne forment pas un corps de doetrine unitaire. Néanmoius, ils sont tous acceptés comme autorité irrécusable; et, comme ils sont la véritable source d'où est sortie la religion actuelle des Indous , nous ne devrons pas nous étonner de les voir pleins de contradictions et d'anomalies.

Les Indous, avons-nous dit, ont eoçore l'idée de l'existence d'un être suprême, d'où toutes les créatures tirent kur origine, ou plutôt de la substance duquel elles sont composées; car, suivant la croyance des temps modernes , l'univers et la divinité ne sont qu'une seule et même chose. Cependant la dévotion des Indiens se répand sur une multitude de dieux et de déesses dont il est impossible de savoir le nombre.

Quelques écrivains , avec l'exagération ordinaire aux Indous, en fixent le chifjreà trois cent trente millions. Toutefois la plupart de ces divinités ne calque des anges attachés au service de chacun des cieux de leur mythologie, ou des esprits qui n'ont pas de noms particuliers et que l'on compte par millions.

Cependant les dix-sept dieux dont oous allons donner les noms sont les principaux, et peut-être les seuls qui soient universellement reconnus cornue eierçant des fonctions distinctes et divines, et par conséquent ayaut droit lux adorations des mortels.

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