PARIS
E. PLON iT es IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- Ces souvenirs datent de l'hiver que Théritier de la couronne britannique passa dans son futur empire de THindoustan. On aurait tort de croire que le moment ne fût pas propice pour voir Tlnde sous son véritable aspect. Si partout , sur les pas de Fillustre voyageur, la vie normale était en quelque sorte suspendue par Taffluence des visiteurs , non moins que par Téclat des cérémonies et des fêtes , cette concentration inusitée de luxe et d'enthousiasme permettait d'embrasser du même coup d'œil toutes les faces brillantes d'une civilisation qui aime la pompe extérieure, mais qui la réserve aux grandes occasions. D autre part, dès qu'on voulait se soustraire aux illusions de cette mise en scène qui se renouvelait d'étape en étape, on n'avait qu'à s'écarter quelque peu de l'itinéraire officiel, et l'on était sûr de tomber
dans des districts où Técho des réceptions voisines n'affectait en rien Téconomie des usages et des habitudes journalières.
C'est ainsi que je dois au voyage du prince de Galles les impressions les plus éblouissantes de mon séjour ; jamais, en effet, je n'aurais pu voir autrement, dans l'espace de quelques mois, des spectacles aussi extraordinaires que l'assemblée des rajahs, à Bombay; la procession de la Dent sacrée, à Ceylan; l'illumination du Gange, à Bénarès; les fêtes de Jummou, chez le maharajah de Cachemire! Afais de pareils intermèdes , qu'on dirait autant de pages détachées des Mille et une Nuits j ne peuvent qu'ajouter aux attractions multiples d'un pays conibinant) avec l'originalité des types et des mœurs , Téclat des costumes, la splendeur des monuments, et même les beautés de la nature , — soit qu'on y visite les sombres pagode des royaumes hindous, ou les bazars populeux des villes mogoles, soit qu'on y reçoive une hospitalité fastueuse à la cour des princes indigènes, ou qu'on y erre solitairement à travers les profondes vallées et les pics vertigineux de la chaîne la plus élevée du globe.
Je n'ai pas la prétention de faire ici une nouvelle description de l'Inde, après les nombreux voyageurs qui ont entrepris cette tache avec bien d'autres titres à la confiance du public. Ainsi, il y a quelques années à peine, M. Louis Rousselet
rapportait de ses consciencieuses pérégrinations dans aTInde des Rajahs )?, les matériaux d'un ouvrage vraiment magistral que même les Anglais déclarent un monument d'impartialité et d'exactitude. Pour mon compte, n'ayant aucune connaissance des langues indigènes, et ne m'étant guère arrêté sur mon parcours, je ne puis que m'appliquer à rendre, avec le plus de fidélité possible , le côté extérieur des objets les plus saillants, et des scènes les plus caractéristiques, — (|uitte, lorsqu'il me faut généraliser ou conclure, à m*appuyer sur la conversation des Anglo-Indiens* avec ^qui je me suis sans cesse trouvé en rapport, ou sur les nombreux documents officiels qu'on avait précisément réunis et condensés pour la visite du prince. Mon but, d'ailleurs', est simplement de montrer, d'une part, combien l'Inde mérite, sous tous les rapports , l'attention du touriste, aussi bien que dé l'artiste et du savant; d'autre part, comment, en quelques mois, grâce aux derniers développements des moyens de communication, on peut non-seulement traverser la péninsule en tous sens^ mais encore embrasser dans un même itinéraire les objets les plus intéressants de Cette terre féconde en mer* veilles^ et même (Compléter Texcursion par une rapide visite aux géants de FHimalaya.
Si maintenant, après avoir réussi dans ce double objet, je contribuais, par surcroît, à détruire
quelques-uns des préjuges répandus dans le public, par de prétendus récits de voyage qui, sous des titres à sensation , nous décrivent une Inde de pure fantaisie , j'aurai la satisfaction de penser que je n'ai gaspillé ni mon temps ni celui de mes lecteurs. Il y a toutefois une partie de mon voyage sur laquelle je me permets d'insister un peu plus. C'est la visite aux bouddhistes du Sikhim , qui a terminé mon séjour dans l'Inde. Je ne connais, en effet, aucune relation écrite* en français sur cette partie de l'Himalaya, que même fort peu d'Anglais avaient visitée jusqu'à c& derniers temps. Je ne fais qu'acquitter une dette de reconnaissance en reportant le succès de cette excursion sur le député-commissaire du Darjiling, M. Ware Edgar, chargé des relalions politiques avec l'Étatfrontière du Sikhim; je lui dois non-seulement les lettres de recommandation qui m'ont ouvert les monastères bouddhistes , mais encore un concours actif et presque indispensable dans l'organisation même de mon expédition, sans parler des renseignements ihqdits que sa position lui a permis de me donner sur les mœurs, les coutumes, et principalement la religion de ce curieux coin de terre, jeté comme une transition politique entre l'Inde de S. M. Vicloria, et le Thibet de l'Empire céleste.