‹ Inde et HimalayaChapitre 2 sur 13 · BOMBAY · texte numérisé non relu

BOMBAY

De Venise à Bombay. — A bord du Sumatra, — Premier aspect de Bombay. — La ville noire. — Fête des ]antcrne.s. — La vie anglaise dans l'Inde. — Castes et sectes des hindous. — Une noce cbez sir Munguldass Nathouboy. — Les Parsis. — Soirée^ cbez le gouverneur. — Réception du prince de Galles à Bombay. — Une fête des écoles. — L'instruction publique dans l'Inde.

Le 8 octobre 1875 , je m'embarquai dans la rade de Venise, sur le paquebot que la Compagnie péninsulaire et orientale, ou plus simplement la P. et 0., envoie chaque semaine à Bombay avec la classique ce malle des Indes w , et le 16 , je voyais s'ouvrir devant moi ce canal de Suez, qu'on peut considérer

comme le vestibule de tout Textrême Orient. Je ne m'étendrai pas sur les incidents de notre passage , après Tabus des récits de la vie à bord qu'on a fait dans presque toutes les relations de voyage quelque peu lointains. D'ailleurs, la traversée de rinde n'est plus qu'un jeu , depuis qu'on a abandonné Tancienne route par le cap de Bonne-Espérance. De Brindisi à Bombay la durée réglementaire du trajet est de dix-sept jours, à bord d'excellents vapeurs qui, une fois hors de la Méditerranée, sont certains de voguer pendant sept ou huit mois sur des mers placides comme des lacs. Le principal désagrément réside dans les effroyables chaleurs de la mer Rouge qui coûtent souvent la vie à plus d'un passager. Cette fois, le navire y perdit son médecin, un jeune homme de grande espérance, qu'avait malheureusement affaibli une fièvre pernicieuse contractée en Italie, et ce triste événement ne contribua pas peu à attrister un passage où Ton aurait vainement cherché cette cordialité et cet entrain si fréquents sur les paquebots transatlantiques.

Quatre compagnies font actuellement le service entre l'Europe et l'Inde : le Lloyd autrichien, qui a son siège à Trieste; la compagnie Rubattino, qui a pris Gênes pour tête de ligne; Ips Messageries nationales, qui rayonnent de Marseille vers tout l'Orient, et enfin la Peninsular and Oriental Com-

panyj qui part à la fois de Southampton et de Venise. Les services de cette dernière compagnie ont longtemps passé pour les plus surs, les plus confortables et les plus rapides. Mais , depuis quelque temps, ils laissent assez à désirer, et ils sont serrés de près par l'organisation des lignes rivales. Cependant les autres compagnies transportent leurs passagers à des prix inférieurs , et elles sont loin encore d'avoir atteint la vogue qui fait affluer les voyageurs sur les paquebots anglais. Il faut reconnaître aussi qu'elles reçoivent des subsides considérables de leurs gouvernements respectifs, tandis que la P. et 0. obtient à peine une légère somme pour le transport de la malle. 11 est temps pour TAngleterre, si elle veut conserver entre les mains des moyens de transports surs et expéditifs vers ses possessions d'Orient , qu'elle s'engage à son tour dans des voies moins strictement économiques. Mais reste à savoir si elle ne préférera pas garder ses subsides pour ce chemin de fer projeté dans la vallée de TEuphrate, qui réduirait des deux tiers la dislance de Londres aux frontières de Tlnde, tout en rendant à la civilisation nombre de provinces autrefois les plus fertiles du globe , aujourd'hui stérilisées par l'incurie et le fanatisme des musulmans.

Je passais une partie de mes journées à étudier quelques ouvrages sur l'Inde, que j'avais emportés

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d'Europe, et à m'entretenir avec mes compagnons du merveilleux pays où j'allais aborder pour la première fois. La plupart des passagers étaient des fonctionnaires anglo- indiens, qui revenaient de passer un congé en Angleterre. Ce qui me frappa le plus dans ces entretienis, ce fut la divergence de leurs jugements et même de leurs informations, chaque fois que je les interrogeais sur Tétat social ou politique de Tlnde, et surtout dès qu'il s'agissait de la société indigène. Mais si ces contradictions me jetaient dans l'esprit un peu de perplexité, elles eurent du moins le mérite de me révéler, dès le début, la difficulté de^ toute appréciation impartiale , ainsi que le péril de toute généralisation hâtive dans un pays aussi divers de races, de langues, de religions et de mœurs.

Le 23, nous relâchions à Aden , avec un retard de deux jours, causé parles délais de notre passage à travers le canal de Suez , et enfin le 31 , à l'aube , nous entrions dans la rade de Bombay. C'est une large baie intérieure qu*on a comparée, non sans exagération , au golfe de Naples. Le parallèle n'est possible qu'en faisant abstraction du Vésuve dans le tableau sans rival de la côte campanicnne. Il est vrai que les environs de Bombay ont en plus l'éclatante végétation des tropiques qui tapisse les collines du fond. La ville elle-même occupe , sur la gauche du nouvel arrivant, une étroite langue de

terre qui sert de digue à TOcéan, tandis qu*à droite, par-dessus des groupes d'ilôts boisés ou rocailleux se détachent en lignes bleuâtres les premiers gradins nettement découpés d'un haut massif lointain.

Je m'installai tant bien que mal au quatrième étage d'un immense hôtel situé dans la partie de la ville appelée le Fort^ qui est le quartier le plus voisin de la mer. Bombay est formée par trois villes proprement dites : le Fort, qui renferme les bureaux du gouvernement, les édifices publics et les maisons de commerce européennes ; — à Tautre extrémité de l'agglomération. Malabar hillj qui sert de résidence à presque toute la population officielle disséminée dans des villas au milieu de luxuriants jardins; — enfin, au centre, la cité indigène, la ville Cl noire ^^ , qui est bien faite pour impressionner le nouveau débarqué par son éclat comme par son originalité.

Je m'attendais à trouver ici une ville anglaise ou tout au plus une ville arabe plus ou moins modifiée par Finfluence européenne, une contrefaçon de Londres ou de Liverpool adaptée aux exigences du climat avec l'appendice d'un petit Mogador ou d'un petit Alexandrie, aux rues sombres, uniformes, sans saillies et sans fenêtres, où toute l'activité se résume dans les boutiques du rez-de-chaussée. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque, quittant les larges rues

et les vastes squares du Fort, je me trouvai pour la première fois devant ces splendeurs des Mille et une Nuits, qui, après avoir bercé mon enfance dans un Orient de fantaisie, m'avaient plus tard gâté rOrient de la réalité ! Les bazars les plus achalandés du monde turc ou arabe peuvent à peine imiter de loin la variété de lignes, la richesse de tons, l'exubérance de vie extérieure, qui éclataient ici dans les moindres recoins.. Des rues irrégulières, mais de moyenne largeur, de hautes maisons qui toutes diffèrent de style et de teinte, des rez-dechaussée évidés en boutiques, où s'étalent toutes les professions et toutes les marchandises de Tlnde, un fouillis d'étages en saillie, de colonnes, de balcons, de belvédères, de vérandahs, de galeries à balustrades en bois fouillé, surmontées de terrasses à Titalienne ou de pignons à la flamande, aux façades surchargées d'ornements, de sculptures, de statuettes, de symboles compliqués et bizarres, — avec des échappées sur la coupole d'une blanche mosquée ou la pyramide légèrement aplatie d'une pagode, — tous les motifs d'architecture, toutes les nuances de la palette se trouvent juxtaposés dans un ensemble des plus extravagants et des plus criards, mais qui, par l'excès même de sa crudité, égare l'imagination, confond le jugement et répond d'ailleurs à l'aspect bigarré de la foule jetée dans ce cadre fantastique.

Même variété dans les costumes, qui empruntent toutes tes couleurs de Tarc-en-ciel, et dans les nuances de la peau qui, à travers les ouvertures d'un vêtement drapé à la façon orientale, étale une gamme complète de la coloration humaine, depuis les Aryens du Nord, qui sont presque des blancs, jusqu'aux Dravidiens du Sud, qui sont presque des noirs.

Jaïnes tout de blanc vêtus, mahométans aux énormes turbans rouges ou verts, brahmines à la b^rbe blanche et au cordon symbolique, Parsis adorateurs du feu, au pantalon rose, à la redingote noire et à la mitre de toile cirée, élégants Chinois aux pantoufles brodées, au pantalon bleu de ciel, à la veste de soie noire sur une tunique de soie blanche, protégeant sous un immense parasol leur tête rasée et leur queue traditionnelle : toute cette foule marche, cause, rit, trafique, comme s'il n'y avait là ni différences de races, ni différences de religion. Les distinctions de castes sont restreintes aux habitudes de la vie domestique, et d'autre part la multiplicité même des sectes a toujours été, dans Tlnde comme en Angleterre, une grande école de tolérance. Çà et là cependant, accroupi au coin d'une rue, un fakir demi-nu marmotte des prières ou des malédictions près d'un panier transformé en sébile, ou bien un pieux hindou , arrêté devant une petite chapelle en forme de boutique oii une lampe

brûle devant une idole grossièrement enluminée, joint les mains, murmure quelques paroles d'adoration, trempe le doigt dans un pot de vermillon pour tracer le signe distinctif de sa secte sur la même partie du front où les catholiques se font dessiner une croix de cendres au premier mercredi du carême, puis enfin s'éloigne après une profonde salutation, non sans avoir fait vibrer de la main le battant d'une cloche suspendue au plafond.

Ailleurs, près d'un tank ou réservoir sacré qui baigne les escaliers d'un temple, une demi-douzaine de joghis , accroupis sous un gigantesque figuier banyan {Jicus religiosus), sont en train de faire leur toilette en se blanchissant le torse avec des cendres, ce qui est leur seule façon de se laver.

Mais voici qu'un encombrement se produit , malgré les efibrts d'un native policeman en tunique bleue et en béret jaune, qui manie son bâton symbolique avec une dextérité digne de ses confrères de Londres. C'est un rajah qui regagne son campement, vêtu de soie et d'or, monté sur un arabe pur sang, et suivi de son premier ministre ainsi que de trois ou quatre cipayes en grand uniforme, la lance au poing. Ou bien c'est un enterrement qui passe avec sa civière et ses pleureurs. Le cadavre est-il renfermé dans une bière couverte de fleurs ? Alors le cortège se dirige vers le cimetière liiulsulman. Est-il simplement recouvert d'un suaire qui dissi-

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mule mal ses formes rigides ? Alors c'est quelque hindou qu'on va brûler sur le bûcher fourni par sa famille. Autrefois sa femme Fy aurait suivi . de gré ou de force; mais le gouvernement anglais y a mis bon ordre, non sans peine, et aujourd'hui les veuves inconsolables sont rares

même au Malabar. Si enfin ce sont des Parsis qui forment Tescorte du défunt, il s'en va droit aux tours du Silence, où il sera déposé en plein air pour devenir la proie des corbeaux et des vautours. Chaque religion a ainsi sa façon de gagner le ciel. Dieu seul et notre raison, son interprèle, peuvent nous dire quelle est la bonne.

Le seul trait de couleur locale qui manque au tableau, c'est Téléphant ; mais on lui interdit sagement l'entrée des grandes villes, où il mettrait sens dessus dessous chevaux et piétons. En revanche on se heurte à chaque pas contre d'antiques chariots traînés par des bœufs que distinguent la forme évasée de leurs cornes et la présence d'une grosse bosse sur le dos. Les riches habous se servent encore de palanquins portés par des coulies en livrée. Mais les rajahs commencent à apprécier le mérite des calèches à ressorts, où ils se prélassent en com^ pagnie de leurs principaux officiers. Çà et là se montrent bien aussi quelques Européens ou tout au moins quelques Eurasiens (sang mêlé) qui, ayant à choisir entre deux races, ont naturellement adopté

les mœurs et les coutumes de la plus puissante. Mais ces quelques échantillons des modes européennes disparaissent noyés daus cette cohue d'Orient qui ondule sous le soleil de l'Inde comme les verres colorés de quelque gigantesque kaléidoscope. On sent qu^on est dans un pays où pour quelques milliers d'Anglais il y a deux cents millions d'Indiens.

Voici le soir qui arrive. C'était précisément la Dewali on fête des lanternes, qui marque le renou-, vellement de l'année hindoue.

Le long de chaque balcon et de chaque corniche courent des rangées de lampions en noix de coco qui dessinent en traits de feu la silhouette des moindres édiBces. A chaque devanture s'allument des guirlandes de lanternes chinoises en papier vert ou rose qui se multiplient dans les cristaux et les girandoles des vérandahs, tandis que de temps à autre quelque feu de Bengale, flambant au sommet d'un toit, projette d'étranges reflets parmi les objets entassés au fond des échoppes. La foule grossit encore et s'anime, les degrés des temples, brillamment illuminés, disparaissent sous la foule des fidèles, pendant qu'à l'intérieur les cloches et les gongs font assaut de sons discordants.

On peut juger par cette impuissante description quelle fut ma première impression de Bombay.

Aussi n'étonnerai -je personne en disant que je rentrai les yeux et l'esprit plus fatigués qu'après

une journée de lecture en chemin de fer. J'en étais presque à me demander si je n'avais pas tout simplement fumé de Topium à bord du Sumatra, et si les effets de cette drogue, en réagissant sur mes sens, ne m'avaient pas plongé en imagination dans une orgie de lignes et une débauche de couleurs !

Le lendemain, après avoir engagé, pour toute la durée de mon séjour, les services d'un domestique indigène capable de me servir d'interprète , j'allai porter à Malabar hill quelques lettres de recommandation dont j'étais muni pour des fonctionnaires de la Présidence. Inutile d'ajouter que tous me reçurent avec cette cordialité proverbiale des Anglais dans rinde, et, grâce à leur obligeance, je fus bientôt au courant des usages en vigueur dans la société anglo-indienne.

Si les Français sont passés maîtres dans les affaires de goût, les Anglais restent sans rivaux dans cette science du comfort, qui est du reste un mot intraduisible de leur langue. Il faut pénétrer ici dans leurs intérieurs pour se douter de la façon dont ils ont organisé la résistance aux ardeurs du climat. Autour de la maison, un jardin luxuriant, où les bruyères gigantesques desGhauts se mêlent aux palmiers, aux figuiers, aux bananiers, en un mot à toutes les va* riétés de la végétation tropicale. Un étage au plus, souvent un simple rez-de-chaussée exhaussé de quelques pieds et surmonté d'un immense toit aux

bords en saillie, qui forment abat-jour. Partout de grandes salles voûtées, où règne le clair-obscur; sur le sol, des nattes en jonc; dans les coins, des fauteuils ou plutôt des chaises longues en bambou qui, par leur seul aspect, invitent à la nonchalance et au repos. Des murs épais pour tenir Tennemi à distance; de nombreuses ouvertures, munies de jalousies, pour appeler la brise à la rescousse. Les courants d'air sont aussi indispensables ici qu'ils sont redoutés chez nous, et, dans les édifices publics, comme dans les maisons particulières, dans la chambre à coucher, comme dans la salle à manger, dans les tribunaux, dans les bureaux et jusque dans les temples, partout en un mot où un Européen est appelé à se nourrir, à dormir, à écrire, à prier ou à penser, on est sûr de trouver, suspendues au plafond, de longues pièces de toile (punkas) auxquelles un mécanisme assez simple, résumé par une corde dans la main d'un indigène, imprime par-dessus la tète des assistants un mouvement de va-et-vient suffisant pour donner aux malheureux baignés de sueur Tillusion d'un petit vent coulis. Il y a des gens pour soutenir qu'un Européen peut vivre ici sans chemise, — s'il veut s'habiller à l'indfgène, — mais qu'il ne saurait y rester sans punkà et sans moustiquaire.

Pourquoi donc faut-il que les Anglais, si entendus lorsqu'il s'agit d'adapter aux exigences du climat les

conditions matérielles de leurs demeures, s'obstinent à conserver, dans leurs habitudes personnelles, des usages et des mœurs complètement incompatibles avec le ciel de Tlnde? Le seul moment de la journée où TEuropéen puisse se donner le salutaire exercice d'une promenade à pied, c'est, surtout en été, de cinq à huit heures du matin. Or, comment se lever avec Taube lorsque, après avoir dîné à huit heures, on est resté au club ou au bal jusqu'au milieu de la nuit? D'autre part, tous les médecins conviennent que ce climat exige peu. de nourriture et surtout de nourriture animale. Voyez rindien : malgré sa maigreur typique , il assume ici tous les travaux qui seraient trop pénibles pour les Européens. Les coulies exécutent d'une traite, et avec une charge complète, des marches qui feraient reculer en Europe les plus robustes de nos portefaix. Chaque indigène de haut rang possède des coureurs qui accompagnent sa voiture en plein soleil, un plumeau à la main, pendant plusieurs heures consécutives. Un jour, j'ai vu moimême un coulie, ma malle sur la tête, suivre à pied mon cheval au trot pendant près d'une demi-heure. Notons encore que l'équipage du Sumatra se composait exclusivement de« mahométans indiens : le capitaine ne tarissait pas en éloges non-seulement sur leur discipline, mais encore sur leur vigueur et sur leur adresse. Et pour-

tant ces gens vivent d'eau claire, de farine et de riz. L'Anglais, au contraire, prétend continuer ici son régime d'outre-Manche. Voici la distribution des repas à une table anglo-indienne, et je puis affirmer de visu que la quantité n'est pas au-dessous de la fréquence : à six ou sept heures , du matin, on commence par le chota hazari (café au lait ou thé) avec pain et beurre; quelques-uns ajoutent des œufs. A neuf heures, déjeuner à la fourchette. A deux heures, tij^n (soupe, viandes froides, curry, fruits, etc.). A sept ou à huit heures , dîner complet. Enfin, à dix ou onze heures, thé avec biscuits, sans compter les soupers au bal. On conçoit qu'à pareille provocation le foie, les intestins et le système nerveux entrent bientôt en état de rébellion ouverte, sans compter les efiets duB. and S., la boisson favorite des Anglo- Indiens , qui commence par être un peu de brandy avec beaucoup de soda et qui finit par être peu xle soda avec beaucoup de brandy. Que dire de notre costume (je dis notre, car à cet égard j'ai bien dû accepter la règle commune) ? Le matin on a le bon esprit de porter des vêtements clairs et légers, avec une sorte de casque en feutre gris [helniet] entouré d'un turban en gaze. Mais pourquoi faut-il qu'au moment le plus chaud de la journée, entre onze et deux heures, on ne puisse faire une visite sans la sombre rqdingote fermée et Thorrible tuyau de poêle.

qui doivent singulièrement faire rire les élégants du inonde indigène, confortablement drapés dans leurs étoffes flottantes de soie et de mousseline?

Il y a toutefois une institution sociale, essentiellement anglaisé, qui, transportée dans Tlnde, n'y mérite que des éloges, tout au moins parmi les célibataires. Je veux parler des clubs. Les Romains avaient Tadage juridique que très faciunt coller gium. On peut dire que partout où se rencontrent trois Anglais, ils sont sûrs de fonder un club. Les hôteliers et les logeurs de Bombay se plaignent beaucoup de la concurrence que leur fait le Byculla clubj et, à leur point de vue, ils n'ont pas tort, car, moyennant une redevance relativement minime, les membres et même les personnes présentées peuvent y trouver la table et le logis dans les meilleures conditions possibles de comfort et même de luxe. Le Byculla club est un vrai palais admirablement aménagé pour le climat, avec ses vastes portiques et ses hautes salles de marbre. Lorsque toutes les chambres y sont occupées, on loge les nouveaux arrivants sous des tentes, dans un jardin ombragé qui reçoit de première main la brise de mer et malheureusement aussi les émanations moins agréables des marécages voisins.

Bombay est actuellement une ville de 644,000 habitants, et je doute qu'on puisse trouver ailleurs sur le globe un pareil mélange de races et de reli-

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gions \ M. Grant Duff fait observer avec raison que Bombay, en vet'tu même de ce mélange extraordinaire, et peut-être aussi de son activité à la fois commerciale et intellectuelle, semble appelé à remplir dans Tlnde, entre les civilisations orientales et chrétiennes, le rôle de Tantique Alexandrie parmi les sociétés en contact dans le bassin de la Méditerranée aux premiers siècles de notre ère.

Les hindous, qui représentent la plus ancienne religion de Tlnde, se subdivisent en d'innombrables sectes qui toutes ont leurs rites, leurs dieux et leurs temples. Mais j'en aurais trop à dire si je devais m'étendre ici sur un pareil sujet. On sait que les trois personnes de la trinité hindoue : Brahma, le créateur, Vishnou, le conservateur, et Siva, le destructeur , triple émanation de l'être primordial , sont Tobjet d'un culte, tant dans leur personne que dans leurs nombreuses incarnations. Brahma, le Père, n a plus qu'un seul temple dans toute rinde. Mais partout on rencontre des sectateurs de Siva, reconnaissablesàlalignerougequ'ils se tracent horizontalement sur le front, et des sectateurs de Vishnou, qui se des-

' Le recensement de la population de Bombay en 1872 a donné : 377,33<> hindous de diverses castes, dont 25,757 brahmanes, 137,644 mahométans, 44«091 parsis, 25,119 chrétiens indigènes, 7,253 Européens et 2,351 eurasiens (sang mêlé), 31,347 parias, 2,669 juifs, 1,171 nègres et 305 Chinois; en tout 644,405 habitants.

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sinent verticalement cette sorte de barre. Chaque secte reconnaît les autres divinités du Panthéon indigène, mais donne naturellement la prééminence au dieu dont elle relève.

Au point de vue social, les divisions sont plus marquées. Les personnes de différentes castes ne peuvent frayer ni surtout manger ensemble , sous peine de déchéance pour l'individu de caste supérieure, qui se trouve par là littéralement frnppé de mort civile. Il y a quatre grandes castes : les brahmanes ou prêtres qui occupent le sommet de la hiérarchie; ensuite les chatryas ou guerriers; troisièmement les vaisyas, marchands et agriculteurs; enfin les soudras, ouvriers et artisans, qui ont pour rôle de servir les autres classes. Au-dessous, se trouvent encore les parias , les gens qui ont perdu leur caste et ceux qui n'en ont jamais eu. Cette organisation sociale remonte aux premiers établissements des Aryens dans la vallée du Gange. Mais elle s'est subdivisée à la longue en d'innombrables castes secondaires qui sont tantôt des tribus d'origine commune, tantôt de véritables corporations héréditaires. Ainsi , il y a la caste des maîtres d'école, des forgerons, des messagers, des blanchisseurs, des faiseurs de tours et des mendiants. La caste des thugs, ou étrangleurs, a presque partout disparu , grâce aux mesures énergiques du gouvernement anglais. Mais la classe des voleurs occupe

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toujours une place distinguée dans les recensements officiels; elle compte même une famille souveraine, dont le chef gouverne actuellement un petit Etat de rinde méridionale. Toutefois, comme, en vertu de la coutume hindoue, ce rajah est propriétaire de tout ce qui se trouve sur son territoire, on peut se demander comment il s'y prend pour remplir les devoirs de sa profession, aujourd'hui surtout que le paramount power j c'est-à-dire le gouvernement anglo-indien , Tempêche sans aucun doute d'exercer chez ses voisins.

Les hindous, par suite de leur croyance à la métempsycose, respectent la vie animale jusque dans la vermine qui les ronge, le serpent qui les menace ou le tigre qui les guette. A plus forte raison s'abstiennent-ils de toucher à la viande d'ànimaux. Mais c'est surtout le bœuf qui est chez eux l'objet d'une véritable vénération. Le plus grand crime à leurs yeux, après le meurtre d'un brahmane, c'est le meurtre d'un bœuf, alors que tuer un soudra ne pèse pas plus sur leur conscience que mettre fin aux jours d'un chat, d'un chien, d'un lézard ou d\tne grenouille. Dans les vastes halles qui se'i'vent de marché central à Bombay, Tadmiilistratiotl a fait placer des cloisons devant les étalages où se débite la viande de bœuf, afin de né jlas ofietiser les préjugés des passants hindoùd. Une autre preuve de la sympathie que les habitants ie

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Bombay porlent aux animaux se rencontre dans une institution qui ferait chez nous le bonheur des âmes sensibles, et qui est ici le produit direct du sentiment religieux. C'est un hôpital exclusivement à Tusage des bêtes : le Pinjrapole , sorte de temple qui tient le milieu entre une ménagerie et un jardin zoologique. Le bâtiment, qui occupe 2,000 mètres carrés, se compose de plusieurs cours, bordées de niches et d'élables où se rencontrent tous les pensionnaires de Tarche de Noé : chiens aveugles, chèvres paralytiques , chats édentés , singes retombés en enfance , chevaux hors d'usage , sans compter les oiseaux et les insectes, perroquets, pigeons, chenilles et même serpents. C'est Tespèce bovine qui prévaut, car les pieux hindous y envoient nonseulement leurs bœufs infirmes, mais encore le bétail qu'ils rachètent aux bouchers de la ville ; on y comptait lors de mon passage environ 2,000 bœufs et vaches, 125 chevaux et 500 moutons dans une promiscuité qui ne laisse guère au visiteur que le désir de se soustraire par une prompte fuite aux émanations de cette étrange cour des miracles.

L'établissement, qui possède tout utt pcrsotinel tndigèiie de gardieils et de vétéritlaires , — = oii pour- 4*ait presque dire d'itlfirmiers et de médeciiis , — =■ compte plusieurs succursales à la campagne, sans doute pour les malades auxquels la Faculté recommande Taii* pur des champs. Toutes les ressourcés

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de Tœuvre proviennent de la bienfaisance privée et atteignent annuellement près de 250,000 francs.

II est difficile, sinon impossible, à Tétranger de pénétrer dans la vie intérieure des hindous, et cet exclusivisme est d'autant plus insurmontable qu'il repose peut-être moins sur la croyance religieuse que sur le préjugé social. On trouve pourtant certaines cérémonies de la vie domestique qui sont accessibles à TEuropéen et qui ne manquent ni d'attrait ni d'originalité. Un membre indigène du Conseil législatif de la Présidence, sir Munguldass IVathouboy, dont j'avais fait la connaissance peu après mon arrivée , m'offrit gracieusement d'assister à la noce de ses deux fils, lorsqu'arriverait la date fixée par les astrologues de la famille. Pendant trois jours sa maison devait rester ouverte à ses invités. Quand je m'y rendis, à l'heure indiquée, je trouvai mon hôte fort affairé. Mais il ne m'en accueillit pas moins de la façon la plus aimable , et m'offrit incontinent de me faire voir u ce que probablement je n'avais jamais vu » . En effet, conduit par un de ses neveux dans une galerie qui dominait une sorte de cour intérieure , j'y pus contempler à l'aise mille à douze cents femmes qui , drapées dans leurs belles étoffes de gaze blanche^, bleue , jaune , rouge , verte , aux franges d'argent et d'or, étaient assises ou plutôt accroupies côte à côte sur cinq longues files. Devant elles des plats et des soucoupes formées par des

feuilles de figuier renfermaient tous les échantillons de la cuisine indigène, soupes, curry, sucreries, etc. Nous avons dit que les hindous ne peuvent ni tuer ni manger aucun animal. Les couverts étaient naturellement aussi absents que les sièges et les serviettes; mais ces dames les remplaçaient avantageusement par les ustensiles que la nature leur a donnés, et même elles s'en tiraient, grâce à une longue expérience, avec beaucoup plus de propreté que nous n'aurions pu le faire à leur place. Entre les files circulaient des servants, nus jusqu'à la ceinture et portant de la soupe ou du curry dans des chaudrons où ils puisaient avec de larges cuillers pour remplir les plats à mesure qu'ils se vidaient. Le repas devait durer deux à trois heures, et dans la soirée devait venir le tour des hommes. Si maintenant on considère que ces mêmes festins se reproduisent tous les jours pendant une semaine avant le mariage, on aura l'idée, même en n'évaluant les frais de nourriture qu'à une demi-roupie (1 fr. 25) par tête, des dépenses colossales qu'entraîne un mariage hindou. C'est même là le seul luxe du peuple, toutes proportions gardées, mais un luxe qui ruine en une fois les familles peu aisées, sans qu'elles aient le courage de se soustraire à la tyrannie de la coutume. On soutient que l'infanticide des filles, cette coutume barbare que l'Angleterre a tant de peine à déraciner dans l'Inde , a pour prin-

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cipal fondement la prévision des frnis à faire pour leurs noces. Aussi le gouvernement fait-il de son mieux pour réduire ces dépenses, soit en les limitant par des règlements somptuaires, comme dans la loi passée en 1870 relativement à certaines castes d'Ahmeddabad , soit en favorisant des combinaisons destinées à simplifier les frais par une sorte de contrat mutuel entre tous les habitants d*une même localité.

Sir Munguldass m'avait invité à revenir le soir pour assister à une nautch ou danse de bayadèrcs , qui est ici le condiment naturel de toutes les fêtes privées. Vers dix heures, je traversais donc ses jardins brillamment illuminés pour gagner le corps de logis d'où s'échappait déjà le son des instruments indigènes. Je fus introduit dans un immense salon, meublé à Teuropéenne, où mon habit noir faisait pauvre figure au milieu de cinq à six cents Banyans dans leurs plus beaux atours. Il est vrai que si je n'avais ni turban ni toge de soie, je portais des bas et des souliers, tandis que la plupart de ces messieurs avaient les jambes ilues^ et quelques-uns les pieds nus. Un magnifique tapis couvrait le sol, et de nombreux candélabres versaient des flots de lumière sur les gravures pendues aux itiurailles. Toute l'assistance se tenait sur des fauteuils, des canapés et des chaises de fabrication fi*ançaise rangés en carré autour de l'espace vide destiné à la repré-

sentation. A chaque nouvel invité qui prenait place, un domestique offrait un bouquet de fleurs qu'un second servant aspergeait A'attar (eau de rose). Les danseuses étaient les seules femmes de rassemblée. Dois-je l'avouer? Cette nautch, dont je me promettais merveille dans ma naïveté d'Occidental, n'a pas, de beaucoup, répondu à mon attente. Les exécutants se composaient de trois hommes, l'un portant un tambourin , les deux autres une sorte de guitare, ainsi que de deux nautch girls ou danseuses, qui, sans être particulièrement jolies, ont une grande réputation à Bombay; on m'a même assuré que Tune d'elles reçoit jusqu'à 400 ou 500 roupies par soirée \ Contrairement à ce qui se voit sur nos scènes, ces danseuses étaient beaucoup plus habillées dans leur costume du soir que dans leur costume de ville : corsages montants, jupes empesées et pantalons noués autour des chevilles. Quant à la nautch proprement dite , elle m'a paru consister en chant plus qu'en danse; c'est tout au plus si de temps en temps une des jeunes filles s'avançait jusqu'au milieu du salon en joignant les mains par-dessus la tète avec un léger balancement des hanches et en glissant lentement sur le tapis , dç façon à faire sonner les bracelets qui ornaient ses chevilles , — le tout accompagné de paroles

< La roupie vaut 2 fr. 50; elle se subdivise en 16 annas.

rhythmées et un peu nasillardes qui élaient , paraît-il, un chant d'amour, mais qu'on aurait pu prendre aussi bien pour la récitation d'un hymne. Les mouvements sans doute n'étaient pas dépourvus d'une certaine grâce qui s^imposait à la longue ; mais Tensemble manquait décidément , surtout pour quiconque ne comprenait pas les paroles, de cet entraînement et de cette animation que nous avons l'habitude d'associer — dans l'Orient des livres — à ridée d'une représentation de bayadères.

^ Les deux mariés étaient présents à la fête; l'un avait dix-huit ans et l'autre dix-sept. Les hindous attendent rarement pour marier leurs enfants qu'ils aient atteint cet âge, et sir Munguldass m'a dit qu'en se rapprochant sur ce point de la coutifme européenne, il avait provoqué chez ses compatriotes beaucoup de surprise et même une certaine irritation. Ce gentleman hindou représente bien le type de ce que sont, à Bombay du moins, les classes éclairées de la société indigène. Membre du conseil législatif depuis dix-huit ans et créé chevalier par la reine, il n'en passe pas moins pour un a radical « , parce qu'au lieu de toujours opiner du bonnet suivant l'ancienne habitude des conseillers indigènes, il a, le premier, donné à ses collègues, dans cerlain.es circonstances, l'exemple de la résistance aux vues et aux projets du gouvernement. Cependant il ne s'agit ici que d'une opposition a loyale ?) dans le sens

anglais du mot, car sir Ai unguldass m'a déclaré luimême, dans un de nos entretiens, qu'il considérerait comme le plus grand malheur qui pût frapper ses compatriotes la perte de la domination anglaise, seule capable d'assurer Tordre et de répandre rinstruction dans le pays. Mais, à Ten croire, le gouvernement anglais aurait deux grands défauts : le preriiier serait de ne pas admettre la pauvreté des populations et de tendre à les surcharger de taxes ; le second serait de trop se guider d'après des principes abstraits et exotiques, en méconnaissant les différences de milieux et de races. Ainsi il blâmait vivement le manque d'égards qu'en maintes circonstances l'administration de la Présidence avait témoigné pour les usages, les prérogatives et même les préjugés des chefs indigènes.

Sous ce rapport, on peut dire que sir Munguldass prêchait d'exemple, car, tout en raillant la superstition de ses compatriotes et en regrettant l'absurdité de leurs croyances, il n'en obsei*vait pas moins, de son propre aveu, toutes les pratiques de son culte originaire, entretenait les idoles des temples, acceptait, pour marier ses fils, la date imposée par des astrologues, et enfin portait, tracé en rouge à la naissance du nez, le signe distinctif de sa secte. C'est que dans l'Inde, plus encore que chez nous, le culte est une affaire de convenances, et qu'ici perdre sa caste n'est pas une mince afiaire, comme me le di-

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sait sir Munguldass lui-même, en s'excusant avec beaucoup de bonne grâce des restrictions qu'il devait observer dans ses relations avec les Européens.

Ce n'est pas qu'il ne reste, parmi les classes éclairées, des croyants parfaitements convaincus. Ce même sirMunguldass,m'accompagnant un jour parmi les sanctuaires qu'il entretient dans le Dbaramsala de Bombay, me fit remarquer un homme jeune encore, à la figure intelligente, versé -dans le sanscrit et savant en médecine, qui, marié et père de famille dans le Punjab, avait abandonné son pays, sa femme et ses enfants, pour mener ici la vie contemplative d'un fakir. Le rajah de Serohi, qui est mort Tété dernier, n'avait cédé aux Anglais Mont- Abou, le fameux sanitorium du Sindh, que sous la stipulation expresse de n'y tuer ni bœufs, ni pigeons. De même le maharajah du Cachemire, un État grand comme l'Angleterre, a interdit la pêche à ses sujets, parce que ses devins lui ont révélé que l'âme de son père était passée dans le corps d'un poisson.

En résumé, la religion hindoue semble compter, parmi les classes supérieures, deux sortes d'adhérents, comme au reste toutes les religions qui commencent à se trouver en désaccord avec le développement intellectuel de leur époque : ceux qui croient en pratiquant, et ceux qui pratiquent sans ciboire. Il est probable que le nombre de ces derniers croîtra de plus en plus, et quand, un jour, de l'antique orga-

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nisation hindoue le système social restera seul debout, celui-ci, à son tour, ne tardera pas à partager le sort du système religieux sur lequel il s'étayait. En dépit des apparences contraires que peut présenter un moment de transition, de fortes croyances religieuses sont seules capables de maintenir indéfiniment, en présence d'une civilisation supérieure, un régime social contraire aux lois de la nature et de la raison. La division des castes hindoues, qui a trouvé en Europe d'éloquents défenseurs, notamment M. Burnouf, a pu avoir son utilité, en tant qu'elle a préservé dans Tlnde la civilisation aryenne menacée d'absorption par les races inférieures. Mais aujourd'hui que la question est entre la décadence de cette civilisation et la régénération de Tlnde par les lumières de TOccident, ce système n'est plus qu'une entrave à l'émancipation morale et matérielle de toute la population hindoustanique.

Un autre indigène de distinction que j'eus occasion de visiter pendant moii séjour, c'est sir Jamsetji Jijibhoy, qui peut être considéré comme le principal membre de la communauté parsie. Les Parsis, ainsi que leur nom l'indique , sont les descendants des anciens Perses qui préférèrent l'exil à l'abjuration, lors des invasions mahométanes du septième siècle. Dès leur arrivée dans l'Inde ils se firent remarquer par leur activité commerciale et industrielle, s'adonnant surtout à l'art des constructions navales qu'un

préjugé invincible contre la mer fait dédaigner des hindous. Aussi ne tardèrent-ils pas à se partager avec les Banyans tout le commerce de cette côte. Aujourd'hui qu'ils se sont beaucoup multipliés, on les rencontre dispersés dans tous les comptoirs de rOrient, de Ceylanà Arkhangel, et, comme ils n'ont ni préjugés de caste, ni nationalité propre, ils se considèrent partout comme attachés à la fortune de TAngleterre. Ils semblent avoir compris de bonne heure que la domination anglaise pouvait seule assurer la sécurité des échanges dans l'Inde , en même temps que protéger leurs personnes contre le fanatisme persistant de la communauté mahométane. Ils sont, du reste, peu aimés à Bombay, même des hindous, qui les accusent de rapacité, sinon de déloyauté. Le fait est qu'ils n'ont pas d'indigents parmi eux, et que quelques-unes de leurs familles ont réalisé des fortunes colossales ; on peut même ajouter qu'elles font souvent de ces fortunes Tusage le plus noble et le plus généreux, non-seulement en faveur de leurs compatriotes, mais encore dans l'intérêt général de la population. Ainsi sir Cowasji Jehanghier et sir Jamsetji Jijibhoy ont été créés l'un chevalier, Tautre baronnet, après des largesses qui se chiffrent par millions de francs^ dépensés en constructions d'écoles, de musées, de routes, de ponts, d'asiles, d'hôpitaux, etc. On peut dire que sir Jijibhoy, avec son fils, a contribué pour la grande

part dans les six millions de francs que, durant ces quinze dernières années, les souscriptions privées ont apportés à la construction des édifices publics dans la ville de Bombay. Quand j'ai rendu visite au baronnet actuel , j'ai été tout surpris de voir que rien dans sa tenue ni dans son costume ne le distinguait du plus pauvre de ses compatriotes, sauf peutêtre la finesse des tissus qui composaient son pantalon rose, sa robe blanche et sa mitre cirée. Mais sa femme, qui me reçut avec lui sur le seuil de leur demeure, patriarcalement assise sur un siège de bois à Tombre d'un figuier, portait aux oreilles des diamants qui pouvaient valoir le prix d'une province. Il va sans dire que la plupart des Parsis, tout en conservant leurs mœurs originaires, s'évertuent à apprendre la langue des dominateurs; autrefois ils étaient à peu près les seuls interprètes que les Anglais pussent obtenir pour leurs relations avec l'intérieur. J'ai même eu l'occasion de causer avec un Parsi qui avait fait trois fois le voyage d'Europe et qui parlait le français comme s'il était né sur les rivages de la Cannebière.

Les Parsis adorent le feu dans des temples où ils alimentent un foyer sacré avec des essences précieuses, mais où. ils laissent difficilement pénétrer des profanes. Ils révèrent également les éléments et notamment le soleil. Plus d'une fois, passant à l'aube sur le rivage du fort, je me suis arrêté à les re-

garder, debout, immobiles, le regard tourna vers rOrient pour épier l'apparition de Tastre divin et murmurant des prières écrites dans une langue dont le sens leur échappe : la langue morte du Zend-Avesta. Il va sans dire que beaucoup d'entre eux se laissent aller à nombre de superstitions supplémentaires; les esprits éclairés, au contraire, spiritualisent leur culte et adorent un être suprême derrière les manifestations inconscientes de la nature. Une dernière particularité, c'est qu'ils n^ brûlent ni n'enterrent leurs morts , mais les transportent dans des charniers en plein air, où ils les déposent sur lin grillage, en laissant aux vers et aux vautours le soin d'en faire disparaître les restes. Ces sinistres endroits se nomment les Tours du si" lénce; ce sont de hautes tours solitaires, environnées d'arbres. Au sommet perchent d'innombrables vautours. Les étrangers, ni même les Parsis, ne peuvent pénétrer dans Tenclbs , seulement accessible aux prêtres du feu; aussi toutes les descriptions qu'en ont données certains voyageurs sont-elles absolument fantaisistes.

Je passerai sous silence les monuments européens de Bombay, qui n'offrent rien de fort remarquable. Quelques jours après mon débarq.uement, je reçus une invitation à une ^ réception dans le jardin ^ (garden party) du goui^erneur, S. Exe. sir Philip Wodehouse. Le gouverneur de la Présidence loge

à Pareil, le faubourg le plus éloigné du port, dans un large palais ou plutôt dans une villa entourée d'un petit parc. A rextrémité du jardin s'élève une large terrasse, d'où la vue plane, au delà d'un étang limpide, jusqu'aux premiers gradins des montagnes lointaines. C'est sur cette terrasse que se donnait la fête. Le gouverneur, un beau vieillard, au type bien anglais, se tenait au sommet d'un escalier où s'alignaient deux rangées immobiles de cipayes à la peau bronzée et aux vêtements écarlates. Au delà, une nombreuse foule circulait par groupes sur la terrtisse que bordaient, d'un côté, un orchestre caché dans le feuillage, et de Tautre un buffet chargé de rafraîchissements. Il y avait là des personnages appartenant à toutes les races et à toutes les sectes de Bombay — depuis Tévêque catholique jusqu'au grand prêtre du feu et à Tlman de la mosquéecathédrale, sans parler des brahmes ni des pasteufs d'innombrables confessions protestantes, enfin un certain nombre de rajahs parés comme des châsses, et l'élite de la population européenne, tant civile que militaire. Mais l'élément féminin n'était représenté que par les dames anglaises, ainsi que ()ar quelques femmes de Parsis.

La réception, qui avait commencé un peu avant le crépuscule, se termina à la nuit tombée, et j'ai vd peu de tableaux plus pittoresques que le départ dé cette cohue bigarrée, ondulant sur les marchés dé là

terrasse à la lueur des torches placées dans la main des cipayes.

J'étais à Bombay depuis une semaine, quand le prince de Galles y arriva sur le Sérapis, Je n'ai pas l'intention de décrire ici toutes les festivilés officielles qui signalèrent ses débuts sur le sol de l'Inde. Mais je ne puis omettre l'éclat de l'assemblage qui l'accueillit à son débarquement. Qu'on se figure tous les rajahs de l'Inde occidentale réunis avec les fonctionnaires de la Présidence et les dames de la colonie anglo-indienne dans un vaste hangar, élevé sur le débarcadère. Les Européens étaient en uniforme, leurs femmes en toilette de bal, mais ni les parures de celles-ci, ni les dorures de ceux-là ne pouvaient rivaliser un instant avec les ruissellements de velours, de soie, de gaze, d'étoffes de cachemire, de broderies d'or, de diamants, d'émeraudes , de rubis et de perles qui dessinaient dans l'enceinte réservée aux chefs indigènes une véritable guirlande d'une splendeur inouïe et indescriptible. C'était un de<;es spectacles où l'artiste doit imposer silence au philosophe... Il y avait là, sur quelques mètres carrés, un entassement de richesses capables d'acheter la moitié de l'Inde ! Ma première impression fut un complet éblouissement. Je ne distinguai que la bigarrure des étoffes et le chatoiement des pierreries; peu à peu, cependant, des points brillants se

détachèrent et se dessinèrent dans la masse comme des cristaux se forment dans les dissolutions de certains sels colorés. Mon voisin me désigna à quelques pas de moi un enfant qui se retournait sur son siège. Sa figure bronzée, mais fine et décidée, disparaissait à moitié sous les diamants de son turban et de son aigrette que terminait une pierre de la plus belle eau, grosse comme un œuf de pigeon ; sur le velours noir de sa tunique brillait un collier formé par cinq rangées de diamants. Ce personnage n'était encore^ quelques mois auparavant, qu'un pauvre enfant sans fortune et sans avenir, destiné, selon toute appa-* rence, à vivre et à mourir dans Thumble médiocrité d'un village hindou. Actuellement, c'était Sa Hautesse le gaikwar de Baroda, que la récente déposi-^ tion de son cousin, Mulhar Rao, avait appelé à régner sur un des trônes les plus considérables de l'Inde occidentale.

En face de lui , dans une sorte de robe de soie à ramages , avec un pantalon rouge à bande d'or, portant autour du cou un magnifique collier de perles , se tenait une autre Hautesse de quatorze ans, le jeune maharajah du Mysore ; à côté du guicowar , un homme entré deux âges, babillé tout en blanc, avec un cimeterre dans une gaine de velours, et un bouclier sous le bras, figurait le maharana d'Oudey-^ pore, un représentant de la plus ancienne dynastie du globe. Sa famille a régné sans interruption de^

puis plus de dix-sept siècles; elle prétend même se rattacher aux rois d'Aoudhya qui florissaient trois ou quatre siècles avant notre ère. La place suivante était 'occupée par un personnage tout couvert d'or des pieds à la tète : c'était le rao du Culch, un ancien nid de pirates, qui s'est civilisé au point, d'entretenir, selon le dernier recensement, trente-deux écoles élémentaires , avec trois ou quatre mille élèves. Mais le personnage qui attirait le plus Tat*' tention, c'était, en face du rao, un homme au vi*^ sage pensif et à Tœil profond , habillé d'une houp« pelande en velours noir, à la ceinture d'or, à la calotte blanche , sans autre ornement que le cordon bleu de grand commandeur de l'Étoile de l'Inde. Il s'agissait cette fois d'un simple ministre, sir Salar Yung, mais il représentait son maître le liizam, le plus puissant des princes indigènes, et lui-même, du reste, est réputé l'homme d'État le plus accompli de Flnde actuelle.

Le prince de Galles passa avec sa suite au milieu dé cette foule bigarrée en adressant à chacun quelques phrases de circonstance qui parurent faire une vive impression sur ses futurs vassaux ; puis^ ayant répondu à une harangue de la municipalité , il îtionta en voiture avec le vice^-roi et legouverneurj pour gagner le palais de Pareil, à travers les acclamations de six cent mille BombAyens, débrordant des rues, des fenêtres, des toits , des balcons, éri

un mot de chaque saillie capable de supporter une grappe humaine.

Une solennité d'un genre assez différent, mais qui mérite également d'être signalée, ce fut u la fête des écoles » à laquelle j'assistai quelques jours plus tard. La municipalité avait fait construire un immense hangar où Ton avait dressé de longues tables chargées de fruits et de gâteaux, pour près de dixînille enfants, appartenant à toutes les races et à toutes les religions. Dès trois heures de Taprèsmidi, les différentes écoles, quittant leurs locaux respectifs, commencèrent à se diriger vers Tesplanade, bannières et musique en tète. Tantôt, c'était une troupe de jeunes filles parsies, aux jupons de satin clair et aux mantilles de soie brodées d'or , tantôt un pensionnat de charmantes Anglaises^ uniformément vêtues de blanc, ou encore une école de petits hiddous , exhibant dans leurs Costumés val'iés toute la i*echei*ché que les indigènes mettent à parer leurs bambins — ^ eii petits rajahs, — sans doute avec beaucoup de clinquant, mais non sans beaucoup d'effet et d'éclat. Il eât été difficile d'inlaginer un cortège plus original ; c'était bien tine imagé en miniature de la société indienne^ cette Babel de races et de religions.

L'organisation de Tinstructibn publique est mié préoccupation toute récente du gouverneriient aiiglo-indien: La compagnie dés Indes resta long-

temps indifférente à Téducation de ses nombreux sujets, soit qu'elle craignit de favoriser ainsi leur émancipation politique, soit simplement qu'elle n'y vit aucun profit immédiat pour ses actionnaires. D'ailleurs son système gouvernemental, qui consistait à perpétuer simplement, sous un autre titre, les traditions de l'empire mogol, ne se prêtait guère à l'introduction des idées et des méthodes européennes. En 1823, ellene subsidiait en-* core que deux établissements d'instruction : le collège sanscrit de Bénarès et le collège mahométan de Calcutta. 11 fallut l'intervention du Parlement pour la décider à instituer une commission de l'instruction publique avec un budget de quelques mille livres sterling. L'enseignement ainsi organisé conservait pour base le sanscrit, l'arabe et le persan, c'est-àdire une langue morte , une langue étrangère et une langue purement officielle; ce fut seulement en 1835 que, sans renoncer à l'enseignement spécial de ces langues essentiellement littéraires, on leur substitua, comme véhicule de Tinstruction, l'anglais dans les établissements du degré supérieur, et les dialectes locaux [vernaculnrs] dans les au.reà. Mais il fallut at endre le dernier renouvellement de la charte en 1853, pour obtenir, sous l'administration réformatrice de lord Dalhousie, une organisation complète et rationnelle de l'instruction publique à tous les degrés. Depuis lors, celte branche impor-*

tante forme dans chaque province un département distinct, administré par un directeur général, avec tout un personnel d'inspecteurs qui ont pour mission de visiter les écoles publiques ou subventionnées, de présider les examens et d'aider les instituteurs par leurs conseils.

L'instruction primaire est presque exclusivement donnée au moyen des dialectes locaux dans les écoles de village, où des maîtres indigènes enseignent la lecture, Técriture, Tarithmétique, la tenue des livres, voire les éléments de l'histoire et de la géographie ; il existe aussi des écoles primaires de district {district schools)^ où Ton fait usage de l'anglais dans les classes supérieures. L'instruction moyenne se donne, partie en anglais, partie eu dialecte local, dans des collèges qui développent les matières enseignées dans les écoles inférieures, et préparent l'élève aux études universitaires. Enfin, l'instruction supérieure possède trois universités à Calcutta, à Bombay et à Madras, qui confèrent des degrés en droit, médecine, arts et génie civil. Elles sont organisées sur le même plan que TUniversité de Londres, c'est-à-dire qu'elles comprennent simplement des locaux pour les examens avec un corps d'examinateurs officiels; mais les études qu'elles comportent se font exclusivement dans des collèges affiliés, qui sont distribués entre les principales villes du pays. Les examens se passent en

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anglais ; toutefois , on exige la connaissance d'une vjangue orientale classique , le persan ou le sanscrit. CÎ^s diplômes que confèrent ces corps académiques sont fort prisés des indigènes, qui, chaque année, s'in8cl*ivent au nombre de plusieurs milliers sur les rôles universitaires, et, d'après une autorité des plus compétentes, M. le professeur Monier Williams, d'Oxford, les examens y accuseraient môme un niveau d'études supérieur aux universités d'Angleterre.

En résumé, Tlnde comptait, d'après le relevé officiel de 1874, plus de quarante mille écoles avec une population scolaire d'environ treize cent mille enfants, et le budget annuel de Tinstruction publique, qui, en 1856, s'élevait seulement à deux millions et demi, en dépasse vingt aujourd'hui. C'est peu, si l'on envisage le chiffre de la population indigène, qui s'élève au delà de deux cents millions. C'est beaucoup , si l'on réfléchit à l'état arriéré de la société indigène, et au peu d'années qu'on a mis à accomplir ces progrès relatifs.

Les trois degrés de l'instruction publique sont reliés par un système d'examens ou plutôt de concours, où les prix consistent en un certain nombre de bourses qui permettent aux élèves les plus méritants de continuer leurs études dans des établissements du degré supérieur. Ainsi, un simple fils de

j)aysan qui se ferait remarquer par son intelligence et son applicaMon dans Técole de son village peut obtenir sucessivement une série de bourses qui lui ouvriront d'abord Técole du district, puis le col-» lége, et enfin l'université , à la seule condition de maintenir sa supériorité intellectuelle dans tout le cours de sa carrière scolaire. L'année dernière, la province du Bengale, — la plus importante, il est vrai , et la plus avancée des dix provinces qui con-» stituent l'empire anglais de Tlnde, donnait à elle seule onze cent vingt-quatre bourses de divers degrés. Je ne connais pas de nation civilisée où le talent ait autant de chances pour se faire jour dans l'organisation de l'éducation populaire , et Ton peut affirmer que, parmi nos États européens, aucun gouvernement ne pourrait, sans être taxé de socialisme, intervenir d'une façon aussi libérale pour faciliter l'éclosîon du génie pauvre,

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