CONCLUSION
I,' AVENIR DE hà DOMINATION ANGLAISE DANS L'INDE
Des Anglais m'ont souvent demandé, durant mon voyage, ce qui me frappait le plus dans Tlnde. J'aurais pu leur répondre, en modifiant le fameux mot du doge à la cour de Louis XIV, que c'était de les y voir, et surtout de les y voir rester. Je ne leur aurais fait là, d'ailleurs, qu'un compliment déguisé, car la persistance et surtout Tafiermissement de leur domination sur deux cent cinquante millions d'Hindous, tenus en respect par une armée de soixante mille Européens à peine, ne prouvent pas seulement l'extrême docilité de la population, mais supposent encore à première vue une administration tout à la fois savante et énergique.
Il est certain qu'on ne saurait désirer une meilleure école pour quiconque s'occupe de questions administratives. Ce seul fait, que plus de deux cents millions d'hommes sont autocratiquement gouvernés par une poignée de fonctionnaires appartenant à une
ace cl à une civilisation rtrangèros, a une portée vilement considérable, qiril doit forcément aboutir aux conséquences les plus propices ou les plus désastreuses : une administration modèle (étant donné, bien entendu, Tétat de Flnde), ou une bureaucratie démoralisante et démoralisée; il est aisé do prévoir qu'il n*y a pas de milieu. Par bonbour, l'Anglais a précisémeift les qualités et même les défauts les plus favorables pour réussir dans de pareilles conditions. Un sens pratique qui le détourne de sacriOer les faits aux principes, en môme temps qu'un respect de la légalité qui empoche son despotisme de dégénérer en tyrannie, un sentiment d'intégrité administrative qui va jusqu*au puritanisme, une longue habitude de la tolérance religieuse , une permanence de traditions qui supplée par la continuité à la lenteur des référâmes, assez^de conscience pour travailler sérieusement à Témancipation morale de ses sujets et assez d*orgueil pour se mettre facilement au-dessus de leurs perpétuelles flatteries comme de leurs sourdes rancunes, — ces dispositions naturelles prédisposaient en quelque sorte l'Anglais à asseoir son empire de rinde sur les fondements les plus solides que puisse espérer une domination étrangère. L'inipossibilité même de perpétuer la famille européenne sous ce climat énervant, et, par suite, la nécessité, pour la classe gouvernante, de se recruter sans cesse au sein de la mère patrie, si elles contri-
buent à maintenir la séparation des vaincus et des conquérants, concourent dlautre part à préserver ces derniers delà dégénérescence commune à toutes les races qui les ont précédés dans Tassujettissement de la péninsule hindoustanique , en même temps qu'elles entretiennent le feu sacré de leur patrio-* tisme et de leurs traditions nationales.
Ce qui frappe le plus, quand'on aborde Tétude de l'administration anglo* indienne, c'est la ressemblance qu'on lui découvre avec Torganisalion de Tempire romain. Des deux côtés, apparaît une conquête graduellement étendue, tantôt par le développement d'une politique traditionnelle, tantôt par de simples nécessités de conservation et de défense, à une vaste aggrégation de peuples relevant de races et de religions diverses. De part et d'autre la domination s'exerce par une hiérarchie savante et compliquée de fonctionnaires investis d'un pouvoir absolu sur les populations conquises, mais ne devant leur autorité, comme leur prestige, qu'à la délégation du gouvernement central, et les perdant avec elle, — cumulant, en un mot, les devoirs d'un citoyen avec l'autorité d'un despote. Des deux côtés, perce la même tendance à respecter l'organisation civile des indigènes, mais en la garantissant par les méthodes juridiques de la société conquérante, — la même tolérance ou plutôt la même neutralité hautaine vis-à-vis des dissensions religieuses, en
tant qu'elles ne menacent pas ce que les Romains appelaient la pax Romana et que les Anglais ont appelé, par analogie, la pax Britannica, — mais aussi la même énergie dans la répression, dès qu'elles en viennent à compromettre les bienfaits de Tordre matériel garanti aux vaincus en échange de leur indépendance. Comme Rome avait ses provinces du Sénat, ses provinces du prince et ses Etats tributaires qui conservaient une ombre d'autonomie sur la surveillance d'un fonctionnaire impérial , ainsi l'Angleterre compte dans l'Inde des régulation provinces, exclusivement régies par les lois qui ont été régulièrement promulguées dans le conseil suprême ; — des non-reguïation provinces, où une partie notable de cette législation fait place aux instructions secrètes et variables du gouverneur général; -^ enfin des native States, oii des chefs indigènes restent en possession de la souveraineté sous le contrôle plus ou moins déguisé du résident accrédité à leur cour. L'ancienne distinction de respublica et d'imperium se retrouve textuellement dans les termes de ce royaume » et d' tt empire )) , depuis longtemps usités par le gouvernement anglais pour désigner respectivement sa sphère d'action dans les Iles-Britanniques et dans ses nombreuses possessions d'outre-mer. Enfin , il n'est psis jusqu'au Royal titles hill, récemment voté par le Parlement, qui ne rappelle, — d'une façon assez
malheureuse d'ailleurs, — la nuance établie aux premiers temps de Tempire entre les qualifications de princepSj A'imperator et de dominus, suivant qu'on s'adressait à César comme président du Sénat, chef des citoyens ou souverain absolu des sujets. Nous n'en finirions pas, si nous voulions pousser ce parallèle jusque dans les détails secondaires de cette administration anglo-indienne qui, à dix-huit siècles dedistance, reproduit aujourd'hui, non par dessein prémédité, mais par la force des choses, les conditions et les procédés de la plus solide domination connue dans l'histoire du monde. Toutefois, cette analogie n'existe qu'à la surface. Les deux organismes ont beau offrir des rouages identiques, tout difierent est l'esprit qui les pénètre • et les anime. Tandis qu'à Rome, — et l'on peut ajouter dans tous les Etats fondés' jusqu'ici par la conquête, aussi longtemps que la fusion ne s'est pas opérée entre les races en présence, — le but du gouvernement reste l'exploitation des sujets au profit d'une ville, d'une classe ou d'un homme, l'Angleterre nous donne, pour la première fois, l'exemple d'une domination organisée par le conquérant pour le bien exclusif de la population conquise. — Qu'on ne s'y méprenne pas, nous sommes loin de prétendre que les Anglais conservent l'Inde dans un mobile entièrement désintéressé. L'extension des débouchés qu'y trouve
leur commerce ; le nombre et Timportance des em* plois qu'y occupent leurs fils de famille, voiro Tentretien de soixante mille soldats européens par le trésor local, bien que, dans ce dernier cas, nous ne voyions guère comment la mère patrie, même dans une heure de crise, pourrait, sans imprudence, dégarnir la péninsule de ses troupes européennes, ce sont là des avantages qui se chifirent annuellement par plusieurs millions de livres sterling, payés par Tlnde à TAngleterre. De même, à un point de vue plus élevé, il est incontestable que la possession de Tlnde ajoute considérablement au prestige de la couronne britannique. La liste des hommes politiques qui, avant de se distinguer dans le gouvernement de la métropole, ont fait leurs premières armes dans les différentes branches des services anglo-indiens , prouve que , comme école d'administration, Tlnde réagit d'une façon heureuse jusque sur les affaires intérieures de la Grande-Bretagne. Enfin, c'est Tlnde, — et peut-être elle seule, — qui, en faisant de l'Angleterre une puissance asiatique, la contraint de rester une puissance européenne, malgré les tentations de sa position insulaire et les sollicitations de ses intérêts économiques, (c Sans rinde, nous ne serions plus qu'une nation de boutiquiers « , me disait, il n'y a pas longtemps, un haut fonctionnaire du pays, que j'interrogeais sur le principal résultat de la domination an-
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glaise, et cette réponse donne la clef de bien des événements contemporains qui, à première vue, semblent avoir fort peu de rapports avec les rives du Gange.
Mais ces avantages matériels et moraux, si considérables qu'ils paraissent, ne sont qu'une conséquence indirecte du régime établi par le vainqueur. On ne se rend pas suffisamment compte , sur le continent, de ce double fait que le budget de Tlnde est complètement séparé du budget britannique, et que, depuis 1833, FAngleterre n'exerce plus aucun monopole commercial dans ses possessions de THindoustan. Si à ces faits on ajoute que la colonisation européenne est à peu près nulle au sud de FHimalaya, et, d'autre part, que, depuis VIndian civil service Act de 1861, les indigènes, comme lord Lytton le rappelait encore dans une proclamation récente, sont également éligibles à tous les emplois civils, pourvu qu'ils aient les garanties requises de moralité et de capacité, il faudra bien croire à la sincérité de TAngleterre quand elle affirme son intention de gouverner Tlnde pour Tlnde.
On conçoit, toutefois, que les Anglais eux-mêmes ne soient pas toujours d'accord sur le meilleur moyen d'atteindre ce but. Les uns regrettent les beaux jours du gouvernement paternel, lorsque dans chaque district un seul représentant de l'autorité concentrait tous les pouvoirs dans sa personne
et exerçait sur ses administrés une autorité aussi absolue qu'arbitraire. D'autres préconisent ce que les Anglais ont appelé a scientific govermnent, c*est-à-dire un gouvernement entièrement conforme *aux ddnnées de la science pure, — la multiplication des règlements pour limiter l'initiative des fonctionnaires locaux , — l'organisation de chaque service public en un département distinct, dont les ramifications s'étendraient sur tous les points du territoire, -— enfin la centralisation de Tautorité politique dans les bureaux de Calcutta ou même de Londres. A Tappui de ces dernières vues, on fait valoir qu'avec les steamers, les chemins de fer et surtout le télégraphe, il n'y a plus de raison pour abandonner les intérêts des populations aux expériences et aux fantaisies de leurs administrateurs locaux ; — que la centralisation peut seule imprimer aux agissements du pouvoir l'esprit de suite et l'unité d'action si nécessaires dans un pays comme l'Inde ; — qu'il vaut mieux être gouverné pap des principes que par des hommes; — que la division du travail est d'une application aussi féconde dans le gouvernement des peuples que dans les autres branches de l'activité humaine. De l'autre côté, on soutient que le système des départements spéciaux a produit un développement exagéré de la bureaucratie ; — ;qu'il tend à tuer chez les fonctionnaires toute originalité et toute initiative ; — qu'il est le principal coupable dans cette éleva-
tion des dépenses publiques, déjà déplorée par lord Mayo dans une dépêche célèbre et aujourd'hui encore si menaçante pour l'avenir de Tlnde ; — enfin que la centralisation exagérée est contraire à la nature des faits dans un pays aussi étendu et aussi* varié.
Après avoir oscillé quelque temps entre ces deux systèmes, le gouvernement a adopté un moyen terme, qui semble une solution fort judicieuse, c'est-à-dire qu'il a remis à des départements spéciaux la solution des questions techniques, la promulgation des règlements et Texécution matérielle des travaux, tout en confiant dans chaque district à un fonctionnaire unique Tinitiative et le contrôle des mesures à prendre. Néanmoins l'opposition de ces deux partis, où Ton sent percer Télemel antagonisme de la théorie et de la pratique, de la réforme et de la conservation, reparait dans presque toutes les questions qui se rattachent à l'organisation politique et sociale du pays. Les uns voudraient inculquer aux indigènes non-seulement les connaissances, mais encore les principes et les méthodes de r£urope ; les autres soutiennent que les institutions de rOccident ne sont pas faites pour les races de Flnde, et qu'au lieu de poursuivre une acclimatation artificielle de nos procédés juridiques de nos magistratures électives, de notre régime foncier et industriel, voire de notre égalité
civile et politique, on ferait mieux de développer, en les améliorant, les rouages historiques de l'organisation indigène, tels que les communautés de villages, le pouvoir héréditaire des chefs locaux, la hiérarchie des castes ou plutôt des corporations professionnelles, enfin les prescriptions du droit hindou et mahomélan. En matière de finances, les premiers réclament un système d'impôts variés, atteignant au même titre toutes les sources de revenu ; les seconds préféreraient la taxe unique de l'empire mogol, basée sur l'absorption complète de la rente foncière par l'Etat. En matière d'enseignement, certains esprits préconisent Temploi général de la langue anglaise comme véhicule de l'éducation à tous les degrés, les autres entendent propager les connaissances de l'Europe à l'aide des dialectes locaux, conformément à ce précepte pédagogique que, pour faire son chemin dans l'esprit des enfants, l'instruction doit y pénétrer par l'intermédiaire de leur langue maternelle , et ici encore la solution qui est intervenue, comme on l'a vu plus haut, est une transaction assez heureuse entre les partis extrêmes. Mais quoi qu'il en soit de ces opinions divergentes, toutes les autorités, c'est là l'essentiel, sont d'accord sur le principe que l'Inde doit être gouvernée pour l'Inde, en attendant qu'elle puisse l'être par l'Inde.
L'initiative privée, qui en Angleterre est toujours à . l'affût des idées généreuses et des entreprises
phrlanthropiques, a depuis longtemps apporté son concours à cette œuvre d'émancipation. Nous ne nous étendrons point sur les missions protestantes, qui ont à peine conquis dans Tlnde anglaise deux cent vingt-quatre mille indigènes, c'est-à-dire pas même le millième de la population totale; mais, si elles ne réussissent guère à répandre les dogmes du christianisme, elles servent, par leurs livres et surtout par leurs écoles, à propager Tesprit des sociétés chrétiennes qui mine sourdement Tantique édifice de Tidolâtrie. Quant aux missions catholiques, elles comptent un chiffre d^adeptes au moins deux fois plus considérable, mais elles ne se recrutent guère que parmi les castes inférieures de TInde méridionale. De nombreuses sociétés laïques travaillent, de leur côté, à éclairer et à moraliser le pays; au premier rang se place VEnst Indian Association, fondée à Londres, en 1774, par sir William Jones, pour devenir le centre des études et des recherches sur TInde ; elle possède actuellement dans les principales villes de la péninsule des branches fort actives qui réunissent autour des mêmes tribunes les esprits les plus distingués parmi les indigènes et parmi les Européens. Viennent ensuite Tinstitut Dalhousie, a pour le progrès social et littéraire de toutes les classes dans TInde )) ; la Société Bethune, pour Tencouragement des rapports sociaux enlre a gentlemen » des
deux races; rassociation formée à Londres pour fournir aide et protection aux jeunes indigènes qui désirent visiter l'Angleterre ; le Mechanics' Institute, fondé à Bombay, par la riche famille des Sassoon, pour servir de bibliothèque publique; l'Association des sciences sociales du Bengale, la Société des sciences physiques et médicales, la Société géographique de Bombay, et d'autres encore, dont le nom indique suffisamment Tobjet, et dont la création est également due à l'initiative européenne.
A la même époque où la visite de S. A. R. le prince de Galles attestait l'importance chaque jour grandissante de Tlnde dans les calculs de la politique britannique, deux autres missionnaires de la civilisation, miss Mary Carpenter et le professeur Monier Williams, parcouraient isolément les principaux centres du pays afin de recueillir des adhésions, celui-ci en faveur d'un Institut qu'il se propose de fonder à l'Université d'Oxford pour les indigènes et les Européens désireux d'approfondir les connaissances relatives à l'Inde, celle-là au profit de l'éducation féminine dont elle s'est faite l'ardente et infatigable propagatrice. C'est également une dame étrangère qui a institué à Calcutta, en 1873, ces visiteuses de l'instruction chargées de porter à domicile l'enseignement des filles enrayé dans les écoles publiques par le préjugé populaire.
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Ces efforts et ces mesures commencent à porter leurs fruits. En apparence, la vieille société indigène est encore debout, mais de toute part s'y montrent des germes de dissolution chaque jour plus développés. Une véritable soif d'instruction , surtout dans les sciences, envahit peu à peu cette portion des classes supérieures qui se trouve en contact direct avec les Européens. Des associations indigènes 9e fondent sur tous les points du pays pour ranimer le goût des hautes études orientales et pour vulgariser par des traductions en dialecte local les principaux ouvrages de la science anglaise. M. Garcin de Tassy, dans son excellente Revue de la langue et de la littérature hindoustanies , donne sur ces sociétés et sur leurs travaux un aperçu qui révèle un mouvement intellectuel d'une intensité vraiment surprenante. A Bombay et à Calcutta surtout, on trouve des sociétés de conférences et de discours {dehating societies) où Ton voit des indigènes traiter, indifféremment en hindoustani eten'anglais, des sujets tels que les doctrines de Bouddha, le positivisme de Comte, les théories de Darwin, etc. A Calcutta, certaines de ces associations ont même pris une tournure politique, comme a l'Association du peuple » et la « Ligue radicale » , — titres sonores qui ne sont guère de nature à effaroucher personne , quand on voit cette dernière société prendre pour prés(ident d'honneur le lieutenant-
gouverneur du Bengale. N'oublions pas non plus VIndian reform association, dont le plus beau titre est la fondation d'une école normale pour filles à Calcutta.
Un fait h signaler, c'est que parmi les classes lettrées, surtout au Bengale', Tancienne religion hindoue est en voie de disparaître, même dans ses pratiques purement extérieures. Les uns s'en tiennent à un panthéisme plus ou moins conforme aux Védas; d autres vont droit au positivisme; un grand nombre adoptent le culte rationaliste du Brahma somaj , qui , professant pour tous dogmes Timmortalité de Tâme et Texistence d'un Dieu per- gonnel et conscient, est bien prêt à s'entendre, sur le terrain du protestantisme libéral, avec le mouvement réformateur des Églises occidentales. Le Brahma somaj se subdivise lui^-même en plusieurs fractions, dont la plus avancée, ou Progressive somaj, possède déjà dans la péninsule Xii'imandirs ou congrégations distinctes.
Il faut aussi mentionner Tessor pris dans ces dernières années par la littérature indigène, surtout dans le nord de Tlnde, où la prédominance des Aryens a toujours maintenu une certaine activité intellectuelle. Cependant, si Ton excepte les traduc- , tions littéraires et scientifiques, la plupart des productions originales y appartiennent à la poésie et à la fiction. Parmi les sujets sérieux , ce sont la
religion et la pédagogie qui viennent en première ligne. Les divers dialectes de Tlnde comptent plus de deux mille ouvrages publiés dans Tannée 1872-1873, et ce mouvement ne s'est pas ralenti depuis lors; le dernier rapport sur la situation générale de Tlnde constate, en outre, une élévation continue dans le ton moral de la littérature native. Quant à la presse indigène, née d'hier, elle compte déjà ses organes par centaines et ses lecteurs par dizaines de mille. Elle est aussi libre qu'en Angleterre, sauf que dans rinde l'autorité s'abonne largement aux journaux agréables et que les employés du gouvernement ont défense expresse d'envoyer des articles ou même des renseignements quelconques. Les opi« nions diffèrent beaucoup sur sa valeur réelle. Je lui ai souvent entendu reprocher, avec des exemples à Tappui, d'être aussi ignorante que crédule, et d'ignorer tout juste milieu entre une servilité absolue à l'égard du gouvernement et une opposition ridicule à force d'être outrée. Cependant sir Richard Temple, dans le dernier rapport administratif sur le Bengale, tout en constatant les défauts et les lacunes des journaux indigènes , soutient u que la conclusion générale doit être plutôt favorable à la loyauté et au bon vouloir de la presse bengalaise envers la couronne, la nation et même la domination britannique )) , opinion confirmée, pour le reste de l'empire, par le rapport général
sur la situation du pays. Il est certain que la presse indigène n'est pas encore capable de diriger ni même d'indiquer les tendances réelles de Topinion; mais on ne doit pas oublier que cette institution est encore en enfance; que, malgré ses écarts, elle habitue ses lecteurs à penser par eux-mêmes, et qu'elle fera inévitablement sa propre éducation en faisant celle du public.
Tout ce mouvement de fermentation est encore restreint à un cercle qui parait assez étroit, si Ton n'envisage que le nombre des individus. Mais, plus qu'aucun autre pays, l'Inde est habituée à subir aveuglément l'impulsion de certaines classes relativement peu nombreuses, qui lui ont imposé depuis longtemps leur direction spirituelle, et,4du jour oii ces couches supérieures seront suffisamment pénétrées de notre civilisation, on sera surpris de la progression en quelque sorte géométrique que suivra l'effondrement de la société indigène ou plutôt sa reconstruction sur des bases nouvelles. Que fera l'Angleterre, quand cette évolution sera complète ? Fidèle aux principes qu'elle se fait honneur de professer aujourd'hui, remeltra-t-elle spontanément à ses sujets la direction dé leurs propres affaires, ou, pareille à ces mères-tutrices qui, de bonne foi , se refusent indéfiniment à admettre l'émancipation de leurs enfants , voudra - 1 - elle s'obstiner dans une gestion qu'elle n'aura plus ni
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raison ni droit de garder? La solution la moins préjudiciable à ses intérêts serait que Tlnde, sans sortir de Fempire britannique, se contentât d'une autonomie intérieure, comme le Canada et TAus* tralie. Mais dans ces colonies les populations sont encore trop anglaises d'origine et de sentiment pour aspirer à la rupture des faibles attaches qui les maintiennent encore dans la dépendance nominale de la couronne britannique. L'Inde, au contraire, est déjà trop avancée dans les voies de la civilisation pour qu'on puisse la refondre dans le moule d'une société étrangère, et, si modifiée qu'on la suppose au contact des idées et des institutions européennes, elle restera toujours elle-même par le caractère de ses mœurs *comme par la tournure de son esprit. Aussi le seul rôle que puisse désormais ambitionner Finfluence anglaise consiste-t-il à féconder les germes, de développement déjà visibles aujourd'hui dans la société indigène. Et l'Angleterre ne peut même pas spéculer sur la gratitude populaire que devrait lui acquérir l'accomplissement consciencieux de oettë tnission, — d'abord parce que c'est toujours folie de compter sur la reconnaissance des nations , ensuite parce que , à moins de se payei" d'apparences, il faut admettre l'impopularité dé là domination britannique dans l'Inde.
Un maître est raremeiit populaire^ même chez
ceux qui ne sauraient pas s'en passer, surtout quand il prétend faire le bonheur des gens malgré eux. D'ailleurs, même en laissant de côté les froissements ' que devait produire Tintroduction d'un gouvernement régulier et scientifique parmi des peuples habitués à la simplicité et à Tincurie administratives du despotisme oriental, les Anglais n ont rien de ce qui peut gagner à un conquérant les sympathies des vaincus. Tout en s'eflforçant de régénérer Tlnde par Tinfluence de leur civilisation supérieure, ils lui font trop sentir qu'ils ont conscience de celte supériorité, (i Les Anglais sont justes, mais pas bons (not kind) « : cette réflexion m'a été adressée, en termes presque identiques, à Calcutta, à Bombay, à Ceylan, partout, en un mot, où j'ai rencontré des indigènes qu'une éducation exceptionnelle, Tindépéndance de leur position et peut-être ma qualité d*étranger mettaient à l'aise pour me répondre avec autorité et franchise. Plus d'une fois j'ai vu des Anglais se comporter avec des natifs de haut rang comme ne le supporteraient pas chez nous un valet de ferme ou un cocher de fiacre. Sans doute, les fonctionnaires, que leur position met en rapport officiel avec l'élément indigène, s'évertueront à le traiter avec tous les égards de la politesse orientale ; mais ils se garderont bien de lui faire des avances sur le terrain des relations privées, ils le tiendront soigneusement à l'écart de leur propre intérieur, et
ils en éviteront instinctivement le contact jusque dans leurs trajets en chemin de fer, où, par un détail assez caractéristique, on ne verra jamais des Européens et des indigènes choisir le même ' compartiment. 11 semble que, tout en sapant la hiérarchie de la société native, les Anglais y aient constitué eux-mêmes une caste nouvelle, fondée non plus sur la tradition religieuse, mais sur la couleur de la peau et l'orgueil de la race. Je ne connais pas , dans toute l'histoire , une domination analogue où les alliances matrimoniales soient restées aussi rares entre Tancienne aristocratie nationale et les parvenus de la conquête. Même la classe des eurasiens, ou sang mêlé , qui doit son origine aux relations irrégulières des Européens avec les natives, loin de constituer un trait d'union, se voit également repoussée, au point de vue social , par les deux races dont elle est issue.
De quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons donc actuellement aucune affinité, aucune sympathie, aucun lien moral ou politique qui puisse retenir les populations de Tlnde sous la suprématie de TAngleterre, le jour où ces deux cent cinquante millions d'Asiatiques gardés par moins de cent mille Européens s'éveilleront à la conscience de leurs droits et de leur force. Tout ce que nous pouvons souhaiter, c'est
qae cette révolution, peut-être fort lointaine eucore, ne soit pas précipitée par les complications de rextérieur; car, pour que Tlnde puisse un jour reprendre son rôle dans le développement général de Thumanité, il faut laisser aux Anglais le temps d'achever Tœuvre d'éducation sociale et politique que seuls ils sont capables de mener à bonne fin.