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LA RÉGION DES GRANDS MONASTÈRES

Entrée solennelle au monastère de Tassiding. — Ses trois temples. — Le cycle des existences d'après une fresque bouddhiste. — Organisation intérieure des lamasseries. — Séjour au monastère de Pemionchi. — Cérémonies du fuite.

— La région sacrée. — Visite à la goutnba de Ghangachellîng.

— Rinchinpong. — Mintougong. — Retour à Darjiling. — Descente de THimalaya et embarquement pour TËurope à Bombay.

II y avait longtemps que le rajah et sa suite avaient disparu dans la jungle, quand de nouveaux accords vinrent attirer mon attention, cette fois dans la direction de la cime. C'était une députation de trois lamas en robe brune et de plusieurs novices en robe grise que les moines de Tassiding envoyaient à ma rencontre, probablement d'après les instructions du rajah. Deux des lamas frappaient à coups redoublés des tambourins que les novices portaient sur le dos, tandis que le troisième faisait tourner un moulin à prières. Un des novices me présenta un pot de murwa où je feignis d'aspirer quelques gorgées ; un autre saisit la bride de mon cheval qu'il entraîna

dans la direction du monaslère, distant d'environ deux kilomètres encore.

Comme nous approchions du plateau terminal, j'aperçus un groupe de chaits ou pyramides sacrées, qui, disséminées sous les cyprès, me firent songer aux cimetières de la vieille Europe; en même temps perçait à travers le feuillage le toit saillant du temple qui domine la monlagne. Tout le chapitre m'attendait au-dessous du monastère avec ses cymbales, ses trompettes, ses conques, ses bannières et ses psautiers. Après les compliments d'usage, les lamas, coifTés de leur mitre écarlale, prirent la tête du cortège avec les chantres et les musiciens. Je venais ensuite, entouré des porte-bannière, avec deux novices à la tète de mon cheval que précédait toujours le lama ati moulin; enfin, toute ma propre suite, bêtes et gens, se déroulait sur les lacets du sentier d'un pas fatigué et solennel, pêle-mêle «vec la foule des novices et des curieux. On me fit ainsi accomplir trois fois le tour des chaits^ de droite à gauche, suivant le rituel bouddhiste, avec accompagnement de la cacophonie la plus étourdissante qui ait jamais frappé des oreilles civilisées; puis on me mena sur le seuil du grand temple, où le prieur me jeta autour du cou une écharpe ornée de caractères hiéroglyphiques, tandis que les porteurs de cymbales exécutaient avec force gambades une danse religieuse en parfaite harmonie avec le son bizarre

de leurs instruments. Enfin, le cortège se reforma pour me conduire sur le seuil de la case qu'on réserve aux visiteurs de distinction dans la plupart des monastères.

C'était un bungalow à deux étages. Le premier, bâti en pierre, me parut assez malpropre ; le second, dont les murs étaient en lattes de bambou, aux interstices bouchés avec de la terre glaise-, se partageait en deux appartements. Je choisis le plus spacieux pour y dresser ma table et mon lit; l'autre fut abandonné à mon cuisinier, et j'eus bientôt la satisfaction de voir la fumée de ses fourneaux • — quatre pierres sur une dalle d'argile durcie — s'échapper par un trou du plafond»

Mon installation terminée, je demandai l'autorisation de visiter les temples qui sont ici au nombre de trois. Ce sont des édifices en pierre bâtis sur le plan^ uniforme des goumhas que j'ai déjà décrits. La chapelle principale du grand temple me plut surtout par la bizarre harmonie de son ornementation. La nef y était séparée des deux ailes par des rangées de colonnes trapues qui s'amincissaient vers le haut et qui supportaient la voûte par des consoles transversales en bois sculpté . Au-dessus de l'autel se trouvait un énorme Bouddha accroupi, la main droite reposant sur la cuisse, la main gauche tenant une sorte de coupe, avec cette expression suprême de repos et de béatitude que les bouddhistes donnent partout

aux traits du maître. Aux deux côtés de Timage principale, des statues de grandeur naturelle figuraient ses disciples, ainsi que plusieurs femmes de sa famille. Près de Fautel, la statuette isolée d'un lama en prière représentait, me dit-on, un ancien abbé du monastère. Le long des ailes latérales, des rangées de grands moulins à prières faisaient penser à des barils de spiritueux alignés dans une cave. Des engins analogues, mais plus considérables encore, se trouvaient placés aux deux côtés de la porte, sous la véranda qui formait le portique.

Comme cette chapelle n'est éclairée que par la porte, il règne sous ses arcades un mystérieux demijour qui ajoute encore à Tefiet sinistre de ses idoles, vaguement entrevues dans le fond obscur du sanctuaire. Chram-Chring, qui m'avait suivi, marcha droit vers Tautel et, se précipitant à plat ventre devant le Bouddha, toucha le sol du front; puis, tout en murmurant une prière, il se dirigea vers les moulins qu'il fit consciencieusement évoluer sur leur axe les uns après les autres.

Je montai ensuite à la chapelle supérieure par un escalier collé sur le mur extérieur. Cette chapelle reçoit le jour par de petits balcons de bois qui rompent l'uniformité de la façade. On y célébrait précisément une cérémonie quelconque, une initiation ou peut-être simplement une leçon de catéchisme, car les officiants se composaient de deux lamas en-

tourés de jeunes novices, assis sur des bancs aux deux côtés de la nef. Quand j'entrai, les assistants étaient occupés à réciter des litanies; tout à coup, un des novices s'approcha de Taulel, prit au milieu des ex-voto une tassé de cuivre remplie d'eau et rapporta à un des lamas. Celui-ci souffla légèrement sur le liquide en prononçant quelques paroles, puis il passa la tasse à son voisin, qui répéta l'opération, et ainsi de suite, tant que la coupe, ayant fait le tour de lassistance, fut solennellement replacée sur Taulel. ^

Les murs de cette chapelle sont couverts de fresques, dont le sujet, tantôt lugubre et tantôt lubrique, dénonce fréquemment l'influence pertubatrice exercée par le contact du sivaïsme sur la pure doctrine de Bouddha. J'y remarquai toutefois un grand cercle, qui, divisé par des rayons en plusieurs compartiments, résume assez bien la théorie fondamentale du bouddhisme sur l'univers. Au sommet un dieu, qu'on a identifié avec Indra, trône au milieu de Bouddhas célestes, accroupis sur des feuilles de lotus. Tous ces dieux, il est bon de le rappeler, restent soumis à la soufiiance, ainsi qu'à la mort, et, à Tinstar des humbles mortels, ils sont destinés à monter et à descendre sur Téchelle des existences suivant la prédominance de leurs vertus ou de leurs vices. — En bas, au contraire, c'est Tenfer ou plutôt le purgatoire, car les bouddhistes n'admettent pas

réternitc des peines. Dans celte sphère préside le Dieu de la mort, un grand diable qui d'une main lient ui\ miroir, et de l'autre brandit un glaive; à côté se voit la balance où sont pesées les bonnes et les mauvaises actions des défunts; ceux dont les péchés remportent sont aussitôt saisis par des démons à têtes d'ours, de tigres, d'éléphants, qui leur infligent des supplices variés, suivant la nature de leurs fautes. Ainsi, aux uns, on scie le sommet du crâne. A d'autres, on arrache des lambeaux de chair ou bien on enfonce des crocs dans la gorge. Quelques-uns sont précipités dans un puits ou écrasés entre des quartiers de roc. Enfin, une grande chaudière sert de réceptacle à des patients que des diablotins remuent dans les flammes avec de longues fourches. On sent à tous ces raffinements le voisinage des bourreaux chinois si fertiles en tortures et en supplices.

D'autres compartimenls représentent tour à tour le monde des hommes, avec ses biens et ses maux ; — le monde des animaux, — le monde des Lhaœ, sortes de Titans bouddhistes qui s'efi'orcent d'escalader l'arbre du ciel défendu par d'autres esprits armés de lances; — enfin le monde des Yedaghs, pauvres êtres efflanqués qui, affligés d'une bouche trop petite pour la capacité de leur estomac, passent leur vie à mourir de faim.

Au centre du cercle, un médaillon renferme un

serpent qui est posé sur un cochon et qui supporte un vautour. Cette triple allégorie symbolise la colère, Fignorance et le désir, qui sont non-sQiilement les trois grands péchés capitaux des bouddhistes, mais encore les trois grandes raisons de Texistence, et, par conséquent, les trois grands ennemis de tout ce qui existe. L'enchaînement des causes et des effets qui produit la vie se trouve au reste figuré en détail sur le pourtour du cercle par douze symboles, disposés comme les signes de notre zodiaque. Ce sont les douze Nidanas que Bouddha conçut dans sa fameuse contemplation sous le figuier sacré. Georgius, qui les a vues également au Thibet, en donne une reproduction analogue dans son Alpkàbetum Thibetanum. A vrai dire> il commet plusieurs erreurs dans la disposition, comme dans Tinterprétation des figures; mais il faut tenir compte des travaux ultérieurs sur le bouddhisme qui seuls nous permettent de bien saisir aujourd'hui le sens et la liaison de ces vrais rébus métaphysiques.

A Tassiding les douze figures représentent respectivement : 1** un aveugle qui tâtonne pour trouver son chemin ; 2" un potier qui fabrique des vases ; 3* un singe'qui cueille un fruit sur un arbre ; 4** un pilote sur un navire; 5** une. maison vide; 6** deux personnages qui se serrent la main ; 7** un homme qui s'enfonce une flèche dans Toeil ; 8** un moine qui reçoit Taumône d'une femme ; 9'' une femme qui cueille des

fruits dans un panier; 10" un homme et une femme, conjugeSj comme disait Georgius; IP une accouchée; 12° le corps d'un vieillard qu'on porte au bûcher. — Or , si Ton met en parallèle de ces images la série des douze causes qui produisent Texistence par leur enchaînement, on trouve, du moins en suivant Ténumératiôn de Burnouf, que ces douze figures doivent respectivement symboliser : 1* l'ignorance; 2' les concepts de Tintelligence, — peut-être le premier effort de Têtre qui cherche à s'affirmer; — 3*" la connaissance et le sentiment, ou la conscience qui s'éveille ; 4* le nom et la forme ; 5° les six sens (nos cinq sens, plus le sens interne) ; 6" le contact ; 7° la sensation ou sensibilité; 8° le désir; 9° la conception; 10" Texistence au point de vue abstrait; ilMa naissance; et enfin 12" la décrépitude et la mort.

Pour compléter renseignement qui se dégage de cette allégorie, — c'est-à-dire la nécessité de nous soustraire au cycle de l'existence, — une image de Bouddha, peinte à côté du cycle, désigne à l'observateur un second cercle, plus petit, qui figure le Nirvana. Dans la description de Georgius, qui a étudié au Thibet les sanctuaires de la secte athée, ce cercle est complètement vide; il signifie alors le néant. Mais chez les moines de Tassiding, qui appartiennent à la secte panthéiste , on y voit représentée la première lettre de Talphabet, pour indi-

quer, sans doule, que le Nirvana est le commencement et la (in de toute chose, Tabsorption des êtres créés dans Télre absdlu.

Il va sans dire que cette fresque, complètement dépourvue de perspective et d'une composition fort élémentaire, n'offre aucune espèce de valeur artistique. J'ai cru, toutefois, intéressant de la décrire en détail, d'abord parce que celte description est encore inédite, en second lieu parce qu'elle démontre à quel point la métaphysique originaire du bouddhisme se retrouve au Sikhim sous les couches de superstitions locales et de rites étrangers qui ont si profondément altéré la pureté primitive du culte.

Le temple du sud a Tautel au centre ; sa nef est flanquée de deux chapelles latérales qui lui donnent la forme d'une croix grecque. Au fond du chœur se trouve la bibliothèque du monastère, formée par des rayons qui supportent de nombreux manuscrits en feuilles de palmier enveloppés dans des gaines de soie. — Le temple central est le plui petit des trois; il se divise en deux chapelles juxtaposées; Tune était à peu près vide; la seconde, qui recevait son jour par la première, était tellement obscure que je n'y pus rien distinguer, à part quelques bannières suspendues le long des murs.

La fondation de Tassiding est attribuée à un des trois lamas qui introduisirent le bouddhisme dans le

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Sikliihi. Comme il se maria, on affirme qu'il na point passé à Tétat d'avatar. Aussi s'est-on toujours contenté de choisir son successeur parmi ses descendants, sans prétendre le conserver lui-même, par personne interposée, dans la direction du monastère. Toutefois, il y a quelques années, le bruit se répandit que son avatar avait reparu dans le royaume de Bhoutan, et il s'y trouve actuellement un prétendant à cette succession, qui, soutenu par le rajah du pays, a failli brouiller les gouvernements du Bhoutan et du Sikhim.

On peut considérer les lamasseries comme de petites républiques. Leur direction, lorsqu'elle ne revient pas de droit à certains avatars, est généralement confiée à des lamas élus par la communauté. Dans quelques cas, cependant, le choix appartient au souverain du pays. A côté de Tabbé ou chef spirituel se place le dignitaire que notre ancien droit ecclésiastique nommait Y avoué j chargé de pourvoir aux intérêts temporels de la communauté, et parfois investi de l'autorité publique sur le district environnant. Il faut mentionner aussi le régulateur, qui a pour mission de veiller à la conduite des moines et à l'observation des rites. Viennent ensuite les simples moines, les novices et enfin les frères lais. Toute cette population monastique habite dans des cases de bambou groupées sous les temples, qui, au Sihhim, occupent généralement le sommet d'une

crête, soit pour échapper plus sûrement aux, fièvres des bas-fonds, soit pour découvrir de plus loin les incursions des pillards attirés par leurs richesses.

De Tassiding, qui s'élève au centre de la région sanctifiée par les premières prédications du bouddhisme dans les vallées du Sikhim, Tœil ne découvre pas moins de dix monastères perchés à des altitudes qui varient entre 3,000 et 7,000 pieds, jusque sur les premières assises de Kinchinchinga. Tassiding lui-même occupe une position des plus pittoresques. De sa base rayonnent cinq vallées, séparées par autant de massifs abrupts. Vers le sud, la vue plane, par-dessus les méandres de la grande Rungit, jusqu'à Darjiling, malheureusement invisible de cette distance. A Test, une verte clairière, taillée dans le flanc du mont Tingby, marque remplacement de Tcheysing , tandis que , vers Touest, le temple de Pemionchi couronne isolément une lourde montagne de 7,000 pieds. Enfin, dans la direction du nord, deux énormes pics tout couverts de neige se haussent, pareils à des fantômes, comme pour défier Tobservaleur, par-dessus Tavant* plan d'une arête sombre qui leur sert de repoussoir.

Je quittai Tassiding, le 20, à six heures du matin. La distance entre ce monastère et Pemionchi n'est guère que de 4 milles à vol d'oiseau ; mais, comme on doit d'abord descendre de 4,900 à 2,450 pieds dans la vallée du Ratong, pour ensuite remonter à plus

de 7,000, c'est un trajet qui réclame, surtout quand il y a des coulies en jeu, la plus grande partie de la journée. Heureusement, la route est assez bien entretenue, en raison des rapports fréquents entre les deux monastères; c'est même une sorte de voie sacrée oii l'on rencontre à chaque instant des chaits et des mendongs.

Nous fûmes bientôt sur les bords du Ratong, large torrent qui, par sa transparence verdâtre, indique suffisamment Torigine glaciaire de ses eaux. Il court en écumant à travers la forêt tropicale la plus splendide que j'aie contemplée dans Tlnde. Mes coulies, qui m'avaient précédé sur Tautre rive, me faisaient Teffet de pygmées sous l'ombrage des figuiers et des palmiers qui y atteignent aux plus gigantesques proportions. Je franchis la rivière, à la suite de mes hommes, sur un pont de bambou fort branlant, tandis que les chevaux étaient attirés vers l'autre bord au moyen d'une longue corde jetée en travers du torrent. L'un d'eux tomba dans un trou au milieu de la rivière, et nous perdîmes plus d'une demi-heure à le dégager. Il fallut, pour en finir, qu'on le soulevât avec des cordes passées autour des reins et quelques bâtons glissés sous le poitrail en guise de leviers; la bêle heureusement se laissajaire avec un air de parfaite indifi'érence.

Vers les deux tiers de la montée, nOus débouchâmes sur une clairière, où, près de quelques

cases entourées de cultures, ou pouvait distinguer les ruines assez considérables d'un édifice en pierre, peut-être un fort ou un temple abandonné^ Nous nous mimes ensuite à gravir le piton terminal, à travers une forêt non moins remarquable que les fourrés de la vallée, mais celte fois formée principalement par des essences septentrionales, telles que noyers et hêtres d'Europe, lauriers aux feuilles luisantes, chênes enveloppés par les lianes dans de véritables gaines de verdure. Cette luxuriance de la végétation est due sans doute à la nature du sol, qui semble constitué par une décomposition sur place de roches schisteuses, grasses et micacées.

Aux approches du monastère, je trouvai, comme la veille, une députation du chapitre qui me fit repasser par le même cérémonial pour me conduire processionnellement à un bungalow' d'apparence fort convenable, bâti au pied même du temple. Ce tenîple, le plus grand que j'aie rencontré dans mon voyage, se dresse sur une sorte de plate-forme qui conslilue le sommet de la montagne. Derrière Tautel, encombré . d'oflrandes , de vases remplis d'huile, d'hosties en pyramides, de fleurs desséchées, d'amulettes en cire et d'éventails chinois, on découvre sous une sorte de dais une grande statue dorée de Bouddha. A droite se trouve une autre statue noire, tenant le dorge en main, avec un ser*

pent autour du corps. Je remarquai aussi sur le mur une pendule anglaise qu'on me dit plus tard avoir élé offerte par un pasteur protestant du Bengale, — non, bien entendu, comme offrande aux idoles, mais comme témoignage de sympathie à un lama qui lui avait rendu quelques services et qui s'était empressé d'en faire hommage à la communauté.

Je me trouvais précisément dans le temple quand vint à sonner l'heure des vêpres. La porte livra passage au chapitre, qui, revèlu de ses ornements sacerdotaux, prit place dans les stalles alignées aux deux côtés de la nef. Chram-Chring, qui avait déjà fait sa salutation à Bouddha, tomba alors à plat ventre devant l'abbé et resta dans cette posture, en touchant le sol du front, jusqu'à ce que le digne ecclésiastique, ayant saisi le dorgcj eût tracé pardessus la tète de mon fidèle cornac le signe cabalistique de la bénédiction. Sans accorder la moindre attention à ma présence, l'abbé se fit ensuite remettre par un novice un carton rempli de feuillets détachés qui, par leur forme et leurs hiéroglyphes, ne ressemblaient pas mal à des cahiers de musique. Les ayant distribués aux lamas, il tira lui-même d'une petite boîte placée sur sa table une paire de formidables besicles, se Tatlacha gravement sur le nez et se mit enfin à lire d'une voix chevrotante des versets que l'assistance répéta en chœur.

Quand j'eus sufGsamment contemplé cette cérémonie, je montai à l'étage supérieur. C'était un vrai garde- meuble, où, entre autres objets, pendaient aux colonnes deux horribles masques enguirlandés de petites têtes de mort. On m'a dit que ces déguisements servaient à représenter dans les danses religieuses Tesprit du mont Kinchinchinga et de sa femme, Catsuperry (un lac du voisinage). On célèbre même ici, une fois l'an, une grande fête en Thonneur de ces deux génies, — détail qui révèle à quel point le bouddhisme a adopté ou subi l'influence des vieilles croyances autochthones. — Dans le centre de la chapelle, je remarquai une fort belle maquette en bois sculpté d'un temple qui offrait tous les caractères architecturaux des pagodes birmanes. Chram-Chring m'affirma cependant que ce véritable objet d'art avait été fabriqué, à Pemionchi même, par un sculpteur venu du Thibet.

De nombreux manuscrits, soigneusement empaquetés dans des gaines de soie, étaient rangés sur des rayons le long des murs. Un savant qui obtiendrait l'accès de toutes ces bibliothèques y ferait peut-être d'importantes découvertes. Il y a quelques années, un Hongrois, nommé Csomo dô Kôrôs, qui a publié des travaux de gi'and mérite sur la grammaire thibétaine, se confina volontairement dans un monastère de la frontière aiiglaisé ^

pour compléter son apprentissage des langues et des mœurs bouddhistes avant de s'engager dans le Thibet, où il prétendait rechercher les congénères de la race magyare. Malheureusement, lorsque, après plusieurs années de cette vie retirée , il voulut mettre son projet à exécution , il mourut subitement en traversant Darjiling, et Ton a soupçonné les gens de Lassa, qui ont des intelligences partout, de n'avoir pas été étrangers à cette triste fin.

Le monastère de Pemionchi passe pour un des plus riches en manuscrits de toutes les communautés bouddhistes qui se rencontrent au sud de la frontière thibétaine, bien qu'il ait été pillé pendant la dernière invasion népaulaise , à Tinstar de tous les établissements situés sur la rive droite de la Rungit. C'est alors que fut détruite l'histoire du Sikhim, compilée par les lamas de Pemionchi, outre quatre mille volumes de textes sacrés que les Gourkhas donnèrent pour litière à leurs chevaux.

Je ne remarquai pas de moulins à prières sous le portique du temple. Comme je m'étonnais de cette lacune , on me conduisit dans une petite case voisine où je trouvai plusieurs de ces pieux engins méthodiquement rangés le long des murs. L'un d'eux surtout me frappa par Ténormité de ses dimensions. On lui donnait l'impulsion au moyen d'un anneau fixé au cylindre, qui, à chaque révolution, touchait une clochette avant de revenir dans la main du

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dévot OU plutôt de l'opérateur. Il parait qu'il existe des moulins plus considérables encore qui sont mis en branle par une chute d'eau. — A quand la vapeur?

Le bungalow où l'on m'avait installé avait autrefois servi de résidence à l'abbé , et certains détails de son ameublement attestaient encore la piété de son ancien occupant. En face de mon lit se dressait un autel chargé de statuettes et de figurines , tandis que par- dessus ma tête pendaient des bannières brodées représentant des sujets à la fois sacrés et égrillards.

Je restai deux jours à Pemionchi pour me reposer, ainsi que mes gens et mes bêtes. Ce n'est pas impunément qu'à chaque étape on se voit contraint de franchir en double sens des hauteurs de cinq à six mille pieds, tout en traversait le climat tropical des vallées précisément aux heures les plus chaudes du jour. Pemionchi se trouve d'ailleurs dans une position ravissante, car on y embrasse du même regard la végétation des tropiques et des pôles : jusqu'à trois mille pieds d'altitude , les figuiers, les palmiers et les bananiers qui tapissent les flancs des vallées basses ; — plus haut , sur les premiers versants des montagnes , des forêts de lauriers, de chênes et de châtaigniers qui rappellent le midi de l'Europe ; — plus haut encore , dans la direction de la grande chaîne, des pins, des

rhododendrons et de nombreuses graminées qui s'avancent jusqu'au seuil des neiges éternelles. C'est d*ici que, pour la première fois, j'arrivai à saisir les stupéfiantes dimensions de Kinchinchinga , qui , au lieu de resler à mon niveau , comme dans le panorama de Darjiling, semblait prêt à m'écrascr de toute sa vertigineuse hauteur. C'est également d'ici que je commençai à distinguer la structure des glacier« qui forment une collerette de cristal autour des principaux pics et qui lancenrt leurs champs éblouissants de névé par-dessus Tarête sombre de Donkia.

Je passai la plus grande partie de mon temps à flâner parmi les habitations des moines et à observer les curieuses particularités de leur existence journalière. L'après-midi du second jour, je fis une excursion à la goumba de Changachelling, qui est bâtie sur la même arête , trois milles plus à Touest. La route traverse, presque de plain-pied, une épaisse forêt dont les éclaircies laissent continuellement entrevoir les neiges de l'Himalaya, hardiment découpées, sur leur support de roc, entre le fond éclatant de l'azur et les teintes rafraîchissantes d'un feuillage toujours vert. Le temple de Changachelling, qui passe pour fort ancien, est un des édifices les plus considérables que j'aie rencontrés dans le Sikhim; mais la moitié seulement est consacrée au culte proprement dit ; le reste sert d'habitation aux lamas. Ceux-ci étaient

absents lors de ma visite. L'aspect général du temple trahit, dji reste , un certain abandon. L'herbe envahit le parvis, et les fresques de Tintérieur commencent à déteindre sur les murs sous Tinfluence de Fhumidité. Mais peut-êlre ce caractère de vétusté ne fait-il qu'ajouter au pittoresque du tableau.

En face du portique , cinq grands chaits alignent leurs pyramides sur une plate-forme qui domine à pic les flancs de la montagne. Le portail s'étend à peu près sur toute la largeur de la façade; il est surmonté d'un balcon qui donne le jour à la chapelle supérieure. Celle-ci, où l'on pénètre par un escalier extérieur à marches d'ardoise , renferme , au fond du chœur, une statue du dieu bleu avec sa déesse blanche; c'est la première chapelle où j'aie trouvé cette double image à la place d'honneur. Sur un des murs, j'observai la même fresque qu'au grand temple de Tassiding, dépeignant le cycle des existences. Dans la lamasserie, on me montra un oratoire où des niches disposées par étages renfermaient une curieuse collection de figurines représentant des personnages de toute couleur et de toute attitude. L'un d'eux, qui tenait un trident avec une guirlande de'têtes de mort , rappelait fort le Siva de la mythologie hindoue; c'était, paraît-il, l'image de ce Gour Rimbochay, qui passe pour avoir introduit les influences sivaïtes dan^ le bouddhisme thibétain.

Je partis de Pemionchi , dans la matinée du 22 , par un épais brouillard qui me permit à peine d'entrevoir en passant le temple de Ramdenchi ; près de cet édifice se trouvent les ruines d'une construction en pierre qu'on dit avoir servi de palais aux rajahs du Sikhim , quand ils avaient ici leur capitale. A la moitié de la descente, nous aperçûmes un long mendong, monument funèbre consacré aux lamas de Pemionchi, ainsi qu'aux bienfaiteurs du monastère. Les bouddhistes attachent moins d'importance que les hindous aux rites de la crémation. Une fois le cadavre brûlé, les cendres, surtout s'il s'agit d'un lama ou d'un haut personnage, sont enterrées sous un chait ou un mendong. Mais il s'en faut qu'on se débarrasse de l'âme aussi aisément que du corps; aussi les cérémonies qui doivent faciliter à Fesprit du défunt sa sortie de ce monde constituent-elles la partie la plus importante — et la plus coûteuse — des funérailles. A cet efiet, on habille un mannequin avec les vêtements du défunt, et on l'assied devant un autel qu'on recouvre de met» et de boissons, aux frais, bien entendu, des parents et amis. Pendant plusieurs jours , les moines viennent s'asseoir devant le mannequin , pour partager son prétendu repas, en chantant les litanies qui doivent lui ouvrir le chemin d'un monde meilleur. Enfin, le principal lama adresse un beau discours à l'âme du défunt, qu'il inv'te à se retirer

en paix ^; puis, ses assistants, ayant déshabillé le mannequin, feignent de conduire processionnellement Tàme à la porte du temple, avec Tacçompagnement d'une musique infernale, destinée, sans doule, à écarter les mauvais esprits.

Après avoir franchi à gué un petit affluent de la Rungit, nommé la Kolhait, nous gravimes une montagne boisée où j'observai à mi-côte un nouveau mendong, d'une longueur plus considérable encore, mais assez délabré. Il était trois heures^de l'après-midi quand nous débouchâmes sur le hameau de Rinchinpong, à environ 6,000 pieds d'altitude. Je logeai dans le temple à l'extrémité du village ; c'était une petite goumba assez pauvre, abritée soùs un splendide cyprès. A côté de l'entrée se trouvait une sorte de foyer en terre glaise, où l'on brûla de Tencens en mon honneur; j'aurais préféré m'en

^ Voici la traduction d*une de ces oraisons funèbres, transcrite par AI. W. Edgar, qui, durant son voyage à la cour de Toumlong vers la fin de 1873, eut la chance d'assister aux obsèques d'une princesse royale, abbesse du couvent bouddhiste de Ghoumbi : « Vous allez quitter votre robe, votre mitre et votre « voile, pour vous refléter, telle que vous êtes, dans le miroir c du roi juste, sans autre vêtement que le noir apparat de vos « péchés ou l'éclatante parure de vos vertus. Votre or et votre a argent, votre rang, vos suivantes, votre réputation dans ce « monde ne vous sont plus d'aucun secours, maintenant que vos t bonnes actions vont être pesées dans la balance du roi, en « regard de vos péchés. Si vous avez fait le mal , vous serez « punie; mais si vos péchés se montrent plus légers que vos « bonnes.actions, votre récompense sera certes considérable. «

servir pour cuire mon dîner, qui, ce jour-là, grâce au vent d'est, sentit furieusement la fumée de bois vert. Ici encore, la figure principale du temple représentait le dieu bleu avec la déesse blanche; mais l'indécence de leur attitude était peut-être moins flagrante que dans les cas précédents, et Chram- Chring put m'expliquer, sans trop se mettre en contradiction avec le témoignage de mes yeux , que c'était l'image de Bouddha... embrassant son enfant. Le lendemain, V' mars, fut une journée des plus fatigantes. Nous n'eûmes pas à franchir successivement moins de trois vallées et de deux arêtes, variant en altitude de 1,000 à 5,000 pieds. Depuis Tcheysing, j'avais pu apercevoir, chaque matin, ma destination du soir , sinon du lendemain ; cette fois, même mon grand point de repère, Kinchinchinga, avait disparu derrière Tarête de Pemionchi. Heureusement, les montagnes prennent ici unç variété de forme et de coloration qui fait généralement défaut dans les villages himalayens. Après avoir franchi la Jula, près de sa source, sur un simple tronc d'arbre jeté en travers du torrent, nous escaladâmes une singulière crête, évidée en croissant avec des mamelons qui coifiaient comme des bourrelets les deux cornes de la dépression et une sorte de cône qui se dressait isolément au centre de la courbe. Si le sol eût été volcanique, on aurait pu se croire devant un cratère éventré. Notre route

contournait la droite de ce cône, «n s'élevant, à travers une épaisse forêt , vers le sommet de la passe marqué par un mendong où la mousse avait presque eflacé les inscriptions.

Le versant méridional de cette arête me parut aussi nu et brûlé que le revers opposé était frais et verdoyant. Toutefois , sur Tautre rive de la Rottock qui coulait à nos pieds, un plateau naturel, taillé dans le flanc des montagnes, supportait des fermes et des cultures en plus grand nombre que je n'en avais vu jusque-là dans tout le Sikhîm. A con* templer ces carrés verts et jaunes, parsemés de cases en bambou, qui, avec un peu d'imagination, ressemblaient à des chalets, je croyais presque me retrouver devant un site de nos Alpes.

La Rottock franchie sans trop de difficultés , nous montâmes par un bon sentier au village de Mintougong, où le khazi fit mettre à ma disposition une cabane neuve dans sa propre métairie. Cet établissement agricole , qui occupe le tranchant d'une étroite arête entre les vallées de la Rottock et de la Rumman , comprenait quatre à cinq cases dans un enclos tout fourmillant de chiens, de chats, de poules, de cochons de lait et même d'enfants. Je fus reçu par un personnage vêtu d'une rt)be écarlate et d'une toque chinoise. Je croyais que c'était le khazi, mais Chram-Chring , qui était un peu le parent de la maison , m'apprit que j'avais simplement devant moi

la femme de mon hôte , trop indisposé pour venir à ma rencontre. La principale culture semble ici le riz et le maïs; je vis toutefois, aux abords de la ferme, une plantation de cannes à sucre; mais c'était un simple essai. Dans la jungle avoisinante paissaient plusieurs vaches et une quarantaine de moutons. — Tout ce district, qui est fort riche, compte environ cent cinquante familles, qui, outre Fimpôt foncier, payent entre les mains du khazi une redevance en nature.

De Mintougong à Darjiling, on mesure deul étapes; mais à condition de laisser mes coulies en arrière , je pouvais facilement atteindre le territoire anglais en un jour, si M. Edgar avait tenu sa pro-* messe d'échelonner sur la route des chevaux de rechange. Je partis donc dès le crépuscule, en compagnie de Chram-Chring , par une petite vallée qui descend de Mintougong dans le bassin de la Rumman» C'est à pareille heure que cette zone de THimalaya ra*a toujours paru avoir le plus de charmes. La rosée perle encore dans Therbe; les lointains sont estompés par une brume assez épaisse pour tamiser les premiers rayons du soleil , assez légère pour ne pas voiler les contours adoucis des hautes montagnes « Les oiseaux gazouillent dans les buissons; des pa-= pillons blancs butinent parmi les fleurs naissantes j et Tabsinthe exhale ses pénétrantes senteurs, qui m ont plus d une fois rappelé les maquis de là

Corse. On dirait vraiment que cette région connaît le printemps.

Bientôt, nous vîmes s'épancher devant nous k Rumman, que nous traversâmes, à Tissuc d'une gorge étroite, sur un pont formé de trois bambous juxtaposés avec un quatrième faisant simulacre de garde-fou. J'eus la satisfaction de trouver un premier relais sur la rive opposée et d'apprendre , en outre, que d'autres chevaux nous attendaient au second tiers du trajet, sur les bords de la petite Rungit. C'est la Rumman qui forme ici la frontière entre le Sikhim et Tlnde anglaise. Cependant, on n'aurait guère deviné ce changement de domination à l'état du sentier qui se prolongeait sur le territoire britannique, et, si j'étais rajah de Sikhim, je sais bien ce que je répondrais à l'administration angloindienne lorsqu'elle me reprocherait de négliger mes routes. J'aurais notamment à signaler une certaine descente où il nous fallut passer, ainsi que nos chevaux j sur un tronc d'arbre collé le long du roc abrupt; il n'y a vraiment que des poneys himalayens pour exécuter de pareils tours de force.

Au sommet de l'arête qui sépare les vallées de la Rumman et de la petite Rungit se trouve un bazar hindou avec une chapelle dédiée à Christna, l'Apollon de l'Inde. C'est une particularité assez curieuse que les envahissements britanniques dans THimalaya ont eu pour conséquence religieuse l'im-

portation, parmi les populations bouddhistes, non du christianisme, reslé le monopole de la race conquérante, mais du brahmanisme, arrivé dans les fourgons des Anglais avec leurs domestiques et leurs fournisseurs indigènes. On ne peut affirmer que ce soit un progrès, car le bouddhisme, malgré ses exagérations ascétiques et ses déviations supersti* tieuses, semble encore aujourd'hui une doctrine morale bien supérieure au polythéisme dégénéré des Védas.

Nous passâmes à gué la petite Rungit, qui est, dans cette saison , un torrent sans importance , bien qu'elle coule dans un véritable sillon à une altitude de 800 pieds seulement au-dessus du niveau de la mer; mais il nous restait encore à gravir la montée de Darjiling, qui nous surplombait de 7,000 pieds« Heureusement que désormais la route ne laissait plus rien à désirer. De même qu'à la descente, nous franchîmes tour à tour, par une succession d'excellents lacets, les taillis de la jungle qui occupe le fond de la vallée , les plantations de thé qui ont pris sur ce versant une grande extension, enfin la magnifique forêt de magnoliers et de fougères ar-* borescentes qui forme la ceinture même du sanU tarium. Le soleil était encore haut sur Thorizon quand je descendis à la porte du député-commissaire*

Je pris à Darjiling deux jours de repos que j'avais bien gagnés , et Ton comprendra sans peine la façoa

SI

dont j'y appréciai la confortable hospitalité de M. Edgar. Enfin, le i, ayant fait mes adieux à mon hôte, je partis avec mon domestique et mes bagages pour le dak bungalow de Punkabarri que j'espérais bien atteindre avant le crépuscule. Malheureusement, j'avais compté sans mes coulies, qui, à cinq heures de l'après-midi, n'avaient pas encore dépassé le bourg de Kursiong. Résolu à prendre les devants, je laissai alors mon cheval à mon domestique qui était à bout de forces; et après lui avoir l*ecommandé de ne pas quitter les porteurs, je partis pour Punkabarri, non sans m'être informé si des bifurcations traîtresses ne pouvaient m'envoyer dans Une fausse direction.

La nuit arrive vite aux environs des tropiques, et je il'avais pas fait la moitié du chemin que les té* tlèbi^es envahirent la jungle* La route, qui descendait graduellement les flancs de la montagne, restait à peine visible, à quelques pas de distance, sous la foi^me d'une bande gi*isâti*e. Des milliers de lucioles voltigeaient à travers les arbi*es, rendant l'obscurité plus profonde encore par le contraste de leur pliosphoresceilce sans reflet, pareille au feu d^un cigare. Des parfums analogues aux senteurs dit seringat imprégnaient l'atmosphère qui , de fraîche et vivifiante > devenait de plus en plus tiède et lourde* Le chant des cigales et le coassement des grenouilles se succédaient avec dés intervalles de silence qu^n-

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terrompaient parfois des frôlements étranges dans les profondeurs de la forêt.

Tout à coup, je me rappelai qu'un man eater, un tigre » mangeur d'hommes n , fréquentait ces parages, et que, la veille encore, on lui avait imputé d'ai/oir enlevé une femme dans ces environs... J'étais seul, sans armes, à pied, la nuit. Toutes ces idées jaillirent à la fois dans mon cerveau. Un instant, je me demandai si je ne ferais pas mieux d'attendre sur place l'arrivée de mes hommes; mais l'immobilité me parut plus effrayante encore que la fuite, et, tout en prêtant Toreille aux moindres bruits de la jungle, je pris un pas accéléré qui allait probablement dégénérer en une course aussi folle qu'inutile et périlleuse, quand une pierre me fit trébucher et rouler de tout mon long, à quelques pas du précipice.

Je me relevai assez piteux, pestant contre ma panique autant que contre mon imprudence , et , à partir de ce moment, je songeai plus à surveiller mes pas qu*à prendre la fuite devant un ennemi imaginaire. Mais on conçoit que je n'en r^rientis pas moins une vive impression de soulagement lorsque, peu après, à un détour de la route, je .vis briller à mes pieds les feux de Punkabarri, etl même temps que résonnaient à mes oreilles le soil des tambourins et les chants des bayadëres.

Traversant le bazar j oii il y avait fête ce soir-là ^

en je lie sais quel honneur, je me fis indiquer le dak bungalow^ que je trouvai envahi par un pensionnat de jeunes Européennes. C'était un établissement catholique de Calcutta qui émigrait déjà pour la saison chaude, dans sa succursale himalayenne de Dàr^ling. Nonnes et pensionnaires étaient arrivées de Siligori vers le soir, les unes en palanquins, les autres à dos de bœuf, et elles allaient repartir dès Taube pour terminer leur prochaine étape à Kursiong. En dépit de cette affluence inusitée, on trouva le moyen de me caser pour la nuit dans le bungalow j et, une heure plus tard, j'eus la satisfaction de voir arriver mes hommes à la lueur des torches qu'ils avaient prudemment emportées de Kursiong.

Le lendemain, de grand matin, je continuai ma descente à cheval vers les bas-fonds insalubres du Teraï, et, après les avoir traversés sans encombre jusqu'au village de Siligori, j'eus encore à subir vingt-quatre heures ininterrompues de carriole avant de retrouver le Gange à Caragola. Le petit steamer de Sahibgunge venait précisément de lever l'ancre ; j'engageai donc un bateau indigène où je passai la nuit du 6. Enfin, le 7, je débarquai sur la rive droite, près de Sahibgunge, où je pris un train de TEst indien, qui me transporta à Bombay en trois nuits et deux jours. Quand je franchis le seuil de l'hôtel BycuUa, il y avait cinq fois vingt-quatre

heures que je ne m'étais mis au lit; mais c'est là un détail as3ez commun dans les excursions rapides à travers la péninsule hindoustanique. Deux jours plus tard , je me rembarquai pour l'Europe , heureux d'avoir terminé ma visite de l'Inde par une excursion qui, à l'attrait grandiose de nos sites alpestres, joignait le prestige original des hommes et des choses de Fextréme Asie.

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