CHAPITRE VII
DÉCOUVERTES ET ÉTABLISSEMENTS DES PORTUGAIS DANS L’iNDE.
Après avoir écrit l'histoire de l’empire mogol depuis sa fondation jusqu’à sa fin , nous devons maintenant retourner en arrière pour rechercher les traces des premiers aventuriers européens qui, bientôt suivis par d’autres, amenèrent les plus grandes puissances du monde sur les rivages de l'Inde, et ouvrirent la voie qui conduisit enfin l’Angleterre à établir sa suprématie incontestée sur un territoire presque égal en étendue à celui de l'Europe entière, sur des États dont la popula-
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tion totale s’élève à plus de 150 millions d'habitants.
La puissance européenne dont les vaisseaux découvrirent la route de l’Inde par le cap de Bonne-Espérance, ce fut le Portugal.
Les Portugais, comme leurs voisins les Espagnols , avaient eu à combattre pendant des siècles avant de pouvoir chasser de leur territoire les guerriers et fanatiques mahométans qui en avaient fait la conquête. Le royaume, dit de Barros, fut fondé dans le sang des martyrs , et sa gloire se répandit sur le monde par les exploits d’autres martyrs; car c’est ainsi que l'historien portugais croit pouvoir appeler tous ses glorieux compatriotes qui succombèrent dans les combats contre les nations inüdèles. Après avoir expulsé les Maures de l’Europe, ils les poursuivirent en Afrique, et cette lutte acharnée, en créant pour le Portugal le besoin d’hommes de mer, attira l’attention de ses princes sur l’Océan , comme sur le théâtre où ils pouvaient conquérir à la fois des richesses, de la grandeur et de la gloire. Ces passions, favorisées par la position géographique du pays, avec une grande étendue de côtes sur l’Atlantique, que personne n’avait encore traversé, conduisirent les Portugais à la gloire que leurs exploits maritimes des quinzième et seizième siècles leur ont méritée.
La première tentative de découvertes fut faite par le roi Jean Ier sur la côte de Barbarie. Il chargea une petite escadre de relever la côte du Maroc , et , s’il était possible , de tout le continent africain. L’expédition réussit à passer le cap Non, où s’arrêtaient alors les connaissances géographiques des Européens, et à explorer une grande étendue des côtes occidentales de l’Afrique. Toutefois, accoutumés à ne jamais perdre la terre de vue, les navigateurs du roi Jean se laissèrent effrayer par les redoutables écueils du cap Bojador et par les vagues menaçantes qui viennent incessamment se briser sur eux. Tel qu’il était, ce voyage était alors une entreprise hardie , et il excita vivement l’esprit de découverte
qui allait alors recevoir les plus grands encouragements d’un prince passionné pour les entreprises maritimes. Le prince Henri , le plus jeune fils du roi Jean, après s’être distingué de la façon la plus brillante dans les courses militaires des Portugais contre les Barbaresques, consacra toutes les ressources de son crédit et de sa fortune à encourager l’esprit de découvertes. Il avait fixé sa résidence à Sagrès , près du cap Saint-Vincent ; et là , les yeux toujours fixés sur l’Océan , d recueillait avidement tous les renseignements que la géographie et l’art de la navigation, alors dans l’enfance, pouvaient lui fournir.
La première expédition à laquelle il s’intéressa, en 1-118, ne se composait que d’un bâtiment commande par deux officiers de sa maison , Juan Gonzalès et Tristan Vaz , qui , poussés en pleine mer par une tempête, découvrirent d’abord Porto- Santo et ensuite Madère. Ce ne fut cependant que quinze ans après, en 1433, que Gilianez, plus hardi ou plus heureux que ses prédécesseurs, franchit le cap Bojador , et montra que les craintes inspirées jusque-là par ce terrible promontoire étaient au moins chimériques. Dès lors , les progrès que firent les Portugais dans la reconnaissance du continent africain furent très-rapides, quoique pendant longtemps ils ne les menèrent à découvrir que des déserts de sables arides. Grâce à leur persévérance, cependant, ils finirent par atteindre les côtes verdoyantes du Sénégal et de la Gambie , où le commerce de l’intérieur apportait de l’or, de l’ivoire , et autres marchandises précieuses.
Chaque année avait déjà produit une découverte nouvelle, lorsqu’en 1486, Jean II résolut de faire un grand effort pour arriver à compléter la reconnaissance du continent africain. Il donna à Barthélemy Diaz trois vaisseaux , en lui recommandant de chercher surtout à franchir la limite sud de ce continent. Partant de la côte d’Or , déjà reconnue par ses devanciers , Barthélemy Diaz , prolongeant indéfiniment
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la côte de Guinée, finit par arriver au delà de la ligne, dans des régions où les vents violents des mers antarctiques se faisaient vivement sentir. Les Portugais se crurent perdus lorsque, après treize jours , la tempête s’étant abattue, ils cherchèrent, en gouvernant à l’est , à regagner la terre : ils avaient dépassé la pointe la plus méridionale de l’Afrique, et ne voyaient plus rien devant eux qu’un horizon de mer sans limite. Surpris et effrayés , ils tournèrent la proue de leurs navires vers le nord, et à la fin atteignirent une pointe située à l’est du cap de Itonne- Espérance. Diaz voulait continuer sa course vers le nord , sur la côte orientale de l'Afrique ; mais les murmures de ses équipages le forcèrent à retourner sur ses pas. Ce fut alors qu’il découvrit réellement le cap qu’on cherchait depuis tant d'années , et qui marque la limite entre deux inondes.
Encore sous le souvenir des mauvais temps qu’il avait éprouvés en le doublant, il le nomma cap des Tempêtes ; mais au retour de l’expédition , le roi Jean , augurant surtout pour l’avenir de cette découverte , lui donna le nom qu’il a gardé depuis , celui de cap de Bonne-Espérance.
La route était désormais fravée à l'Europe pour pénétrer dans l'Inde; cependant le roi Jean ne poursuivit pas immédiatement les découvertes de B. Diaz. Il était alors fort occupé de l’arrivée d’un prince nègre du Sénégal et des préparatifs d’une expédition destinée à le rétablir dans ses Etats.
Il était aussi très-mortifié de s’être laissé pousser, par des conseillers malavisés, à refuser les offres de Christophe Colomb. Ce navigateur , après avoir mené à bonne fin sa grande expédition ( octobre 1492) , avait été obligé par le temps, lors de son retour en Europe, de relâcher dans le Tage, sous les murs de Lisbonne , et il apportait avec lui de nombreux trophées, témoignage de sa glorieuse découverte, qui excitait de vifs regrets dans l'esprit du roi.
Jean mourut en 1495, sans avoir fait aucune autre tentative de décou-
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verte; mais son cousin Emmanuel, ui lui succéda, montra pour cesgranes entreprises une ardeur encore plus vive qu’aucun de ses prédécesseurs.
Acceptant comme un glorieux héritage la nécessité de pénétrer sur les rivages de l’Inde, il s’occupa, dès qu’il fut sur le trône , des préparatifs d’une nouvelle expédition. B. Diaz fut chargé de surveiller la construction des navires, afin qu’ils fussent en état de lutter contre les mers orageuses qu’il avait rencontrées. Toutefois, le commandement de l'expédition ne lui fut pas confié, mais à Vasco de Gama, officier de la maison royale, et qui avait déjà, comme marin, une réputation que les événements devaient si glorieusement confirmer. Quand les préparatifs furent achevés, Gama, appelé devant le roi, reçut de sa main, en présence des plus grands seigneurs de la cour, une bannière de soie, où était attachée la croix de l’ordre du Christ, dont le roi était le grand maître perpétuel. Sur cet emblème révéré , il prêta serment de faire tout ce qui dépendrait de lui pour atteindre le but indiqué à ses efforts. La bannière lui fut alors remise avec des instructions et une lettre adressée à ce mystérieux prince, nommé le prêtre Jean , avec qui l’on ne doutait pas qu’il ne dût se mettre en rapport à son arrivée dans l’Inde.
Au jour de rembarquement, les capitaines et matelots des navires allèrent en corps au couvent de Notre-Dame de Bélem, où tous reçurent le saint sacrement, et d’où ils furent ensuite reconduits à leurs navires par les moines du couvent, en grande procession, et au milieu d’un concours de peuple immense.
Vasco de Gama mit à la voile le 8 juillet 1497, avec trois bons navires : Le Saint-Gabriel et le Saint- Raphaël, commandés , l'un par son frère Paul, et l’autre par lui-même, et la caravelle le Berio , que commandait Nicolas Coelho. Castanleda raconte que , pendant la première partie de leur voyage, les Portugais eurent à lutter contre de terribles tempêtes , et le fait semble probable, quoique de Barros n’en dise
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pas un mot , car, quatre mois après son départ, l’expédition n'était pas encore arrivée au' Cap. De profondes et solennelles émotions durent agiter les esprits des voyageurs , lorsque, le 18 novembre, ils aperçurent la pointe méridionale du continent africain. Cependant , c’était l’époque de la belle saison dans ces parages; une douce brise du sud-ouest remplissait les voiles, et ils purent doubler sans effort, comme sans péril, cette barrière qu’on leur avait représentée comme si dangereuse. Le son des trompettes, de longues acclamations célébrèrent ce mémorable événement , qui allait en effet produire une immense révolution dans la politique commerciale de l’Europe. La terre elle-même n’avait rien de cet aspect effrayant qu’on lui avait prêté; si elle se terminait par des montagnes qui descendaient à pic dans la mer , du moins ces montagnes étaient vertes et boisées , et l’on y voyait paître de nombreux troupeaux.
Devant eux se déployait l’horizon sans bornes de l’océan Indien. Gama ne toucha pas au Cap, ce fut à la baie de San-Blas, nommée depuis Monel-Bay par les Hollandais, qu’il alla chercher de l’eau et des vivres. Après une courte relâche , il prolongea la côte Natal, ainsi nommée du jour où il l'a découvrit ( Noël ) , et l’accueil qu’il y reçut à l’embouchure d’un fleuve ou il débarqua, valut à ce cours d’eau le nom de Rivière de la paix.
En naviguant le long de la côte, l’amiral portugais y trouva la mer vivement agitée par des courants portant du nord au sud dans le canal de Mozambique , et qui retardèrent les progrès de sa navigation. Ayant doublé un grand cap à causé de cette circonstance, il le nomma cap Corrientes ou des Courants, et, voyant ensuite la terre se développer du côté de l’ouest, il craignit d’être entré dans un grand golfe , et reprit alors le large. C’est ainsi qu’il manqua Sofala, qui, à cette époque, était, sur cette, côte de l’Afrique, le principal entrepôt de l’or et de 1 ivoire. Il arriva cependant à un grand fleuve, sur les rives duquel il trouva
des gens habillés de soie et d’étoffes de coton bleu , dont quelques - uns comprenaient Martins, l’interprète de l’expédition pour la langue arabe. Là, il apprit que, du côté de l’orient, vivait une nation blanche qui naviguait sur des navires semblables à ceux des Portugais , et qu’on voyait souvent passer et repasser dans les parages où ils se trouvaient alors. Ces symptômes , qui annonçaient à Vasc’o de Gama le voisinage des peuples civilisés de l’est, relevèrent toutes ses espérances; mais il eut en même temps à subir une cruelle épreuve. Ses équipages furent attaqués d’une maladie inconnue et terrible : c’était le scorbut, qui paraît pour la première fois dans l’histoire de la navigation , et qui devait depuis se faire si cruellement connaître des marins. Toutefois , les vivres frais que la côte fournissait en abondance arrêtèrent les progrès de ce fléau.
Le 24 février 1498 , les Portugais remirent à la voile, et cinq jours après, ils arrivèrent à un port formé par deux petites îles situées à une lieue du continent. Ce port, nommé Mozambique, était une place de commerce considérable , sujette alors du Quiloa , mais ui , depuis , est devenue le chef-lieu es établissements portugais sur la côte orientale de l’Afrique. Vasco de Gama n’eut pas à se louer de l’accueil qu’il y reçut; cependant, après un combat où l’artillerie européenne lui donna l’avantage, il força les autorités à lui permettre de compléter ses vivres et son eau , et à lui fournir un pilote qui devait le conduire à Mombaza, où on l’assurait qu’il en trouverait un plus habile et capable de le conduire sur la côte de l’Inde. Un courant violent l’emporta d’abord au delà de Quiloa, circonstance qui lui inspira des regrets aussi vifs que mal fondés; son pilote l’avait trompé, en lui disant que c’était une ville chrétienne. Quelques jours après, cependant, il atteignit Mombaza , qui , toujours d’après la même autorité , comptait une nombreuse fraction de chrétiens parmi ses habitants. Cette ville , située sur une
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pointe de terre élevée , et qui , vue de ia mer, ressemblait à une lie , parut d’abord délicieuse aux Portugais. Les maisons y étaient bâtiesde belle pierre, avec des terrasses et des fenêtres comme celles du Portugal. Il s’en fallut de peu cependant que la trahison ne réussît à y faire périr l’expédition, qui, désespérant d’y trouver un pilote, dut aller encore tenter la fortune à Melinda.
Meliuda était une grande et belle ville, bien bAtie, entourée de nombreux jardins et de bois de palmiers , couronnés d’une verdure éternelle. Le roi, quoique mabométan, et imbu du même fanatisme que tous ses coreligionnaires, semble avoir été , sous d’autres rapports, un prince libéral et éclairé, qui aperçut tout d’abord les avantages que ses sujets pourraient retirer du commerce d’un peuple riche et puissant. Il invita Vasco de Gama à lui faire visite; mais celui-ci, instruit par l’expérience, proposa une entrevue en mer. La proposition fut acceptée , et l’on vit bientôt Sa Majesté s'approcher, dans son canot , sous un pavillon de soie, et porté dans unfauteuiLsoutenu sur les épaules de quatre hommes.
Gama fit alors armer ses embarcations; ses officiers et ses matelots étaient en grande tenue; les trompettes sonnaient, et, pour donner un plus grand air de solennités la fête, pour inspirer peut-être aussi aux Africains une haute idée des Européens, on salua le prince d’une décharge générale de l’artillerie.
Ce salut produisit un effet beaucoup plus grand qu’on ne l’avait désiré, car on vit aussitôt les naturels, effrayés, retourner à la côte en toute hâte. Il leur fallut du temps pour se remettre de cette frayeur; ils ne furent complètement rassurés que quand ils virent les canots portugais se détacher du bord et venir au-devant d’eux. Vasco de Gama accosta la barque royale , et eut avec le prince une entrevue dont il se montra très-satisfait. Les aventuriers reçurent ensuite à leur bord la visite d’un grand nombre de personnages distingués, au nombre desquels étaient quelques Banians du Gouzerat,
disciples de Pythagore, qui regardaient comme un crime de tuer ou de manger toute créature qui aurait eu vie.
Pourvu enfin d’un habile et fidèle pilote , Malemo Cana , originaire du Gouzerat, l’amiral portugais quitta, le 2G avril , le port de Melinda et la côte d’Afrique , jusque-là l’unique théâtre des découvertes de ses compatriotes.
C’était alors une entreprise hardie pour des navigateurs européens de se lancer sur un espace de mer inconnu, où, pendant trois mille milles , ils ne devaient voir que le ciel et l’eau. Favorisés cependant par des vents d’ouest, ils accomplirent heureusement ce grand voyage, et, vingt-trois jours après leur départ de Melinda , les vigies signalèrent une côte élevée , que le pilote déclara être celle de l’Inde. Ce n’était pas encore Calicut, le but de leur voyage; mais quatre jours plus tard, Vasco de Gama eut la joie de l’apercevoir. De solennelles actions de grâces furent rendues au ciel, et les longues acclamations des équipages allèrent porter jusqu’à terre la nouvelle de l’arrivée des Européens sur les côtes de l’Inde.
Gama dut songer alors au moyen d’ouvrir des communications régulières avec la cour de Calicut , et d’obtenir des privilèges qui permissent à ses compatriotes ae faire le commerce sur cette côte opulente. Les mahométans avaient déjà pénétré dans la plaine de l’Indoustan; mais la péninsule était encore partagée entre une foule de petits princes indigènes. Parmi ceux-ci, sur la côte du Malabar, la prééminence semblait appartenir au souverain de Calicut, revêtu du titre de Zamorin, ou roi des rois. C’était un Indou superstitieux, mais tolérant, qui ouvrait ses ports aux marchands de toutes les religions. Cependant , à cette époque, la haute influence dans le monde commercial et dans ces mers appartenait exclusivement à des Maures venus de l’Égypte et del’Arubie, qui, par leur nombre , leurs richesses , pouvaient susciter sur la place de Calicut des embarras sérieux à des ennemis ou à des rivaux. L’amiral portugais, pour
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agir avec toute la prudence désirable, commença par envoyer son pilote à terre, en compagnie d’un criminel condamné à mort, qu’on avait embarqué tout exprès pour le charger de ces missions périlleuses. Une vive anxiété se répandit sur les navires portugais, lorsque après un jour et une nuit on était encore sans nouvelles des deux personnes qui étaient à terre , lorsu’on remarqua que toutes les barques u pays évitaient les Portugais avec autant de soin que s’ils eussent eu la peste. A la fin , cependant , le bateau reparut avec une troisième personne à bord. Les envoyés racontèrent qu’en mettant pied à terre ils avaient été entourés par une foule immense, curieuse de voir le navigateur européen, demandant à quelle race il appartenait. Danscette situation quelque peu critique, ils furent accostés par un Maure, qui prenait le nom de Monzaïde, et se disait originaire de Tunis, où il avait connu les Portugais, où même il avait embrassé la foi chrétienne. Il les invita à venir dans sa maison, où il leur fit servir à manger, et , apprenant l’objet de leur mission, leur offrit ses services. Comme preuve de ses bonnes dispositions, il les avait suivis à bord; et en effet, il complimenta Vasco de Gaina de la manière la plus cordiale sur l’heureux succès de son voyage, lui annonçant qu’il était venu dans un pays où il allait trouver en abondance les émeraudes , les perles, les rubis , les épices , et une foule de marchandises précieuses. Le roi, dit-il, était alors à Panani, petite ville à cinq lieues de distance , où il conseilla a l’amiral d’envoyer des messagers pour demander la permission de débarquer et de faire le commerce.
Vasco dépécha donc deux de ses hommes en compagnie de Monzaïde , qui les présenta au roi , dont ils reçurent l’accueil le plus flatteur. Ce prince s’étant informé du pays d’où ils venaient, et des particularités de leur voyage, leur dit qu’ils étaient les bienvenus dans ses États, et même il leur conseilla d’aller mouiller à Pandarani , port beaucoup plus sûr que Caiicut,
qui n’était qu’une rade foraine. Cette proposition , dont Gama reconnut la ustesse, augmenta sa confiance. Il se aissa donc conduire dans le port de Parani ; cependant , par surcroît de précautions, il ne voulut pas mouiller aussi avant dans le port que son pilote semblait le désirer. Là , il fut invité par message à venir rendre visite au roi, en présence duquel le catoual, ou principalofficierdu prince, étaitchargé de l’introduire. Mais alors, les principaux personnages de l’expédition insistèrent auprès de Gama, pour qu’il ne se livrât pas imprudemment dans les mains d’un prince qu’il ne connaissait pas; Gama répondit qu’il était trop tard, et, laissant des ordres pour le cas où il serait retenu à terre par la violence , il s’abandonna , suivi de douze hommes seulement, au catoual.
Gama , en débarquant pour la première fois sur les côtes de l'Inde, voulut y paraître avec le plus d’éclat u’il lui était possible. Ses matelots, ans leurs habits de fête, marchaient en ordre au son de la trompette qui sonnait des fanfares. En mettant pied à terre, on le fit entrer dans un palanquin que quatre hommes emportèrent sur leurs épaules avec tant de rapidité que ses compagnons , qui étaient à pied, ne pouvaient les suivre. Il se trouvait à la discrétion des Indous , mais il n’eut à en souffrir aucun mauvais traitement. En arrivant sur le bord d’une petite rivière , ses porteurs firent halte pour attendre les retardataires qu’ils embarquèrent dans deux almadias, ou bateaux du pays.
En arrivant à Caiicut , où le zamorin était alors retourné, le cortège des Portugais s’accrut de quelques amis du catoual et d’une foule de n airs, ou nobles, qui les conduisirent au palais en grande pompe et au son des trompettes. Cette demeure royale, bien que construite en terre seulement, était très -vaste et délicieusement située au milieu de magnifiques jardins. A la porte , ils furent reçus par un vieillard de vénérable apparence, le chef des Brahmanes, tout habillé de blanc , symbole de pureté. Il
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prit Gama par la main , et, lui faisant traverser de longs appartements, l’introduisit enGn dans la salle où le prince attendait les Européens, entouré de toute la pompe et des splendeurs des monarques asiatiques. Le trône s’élevait sur une vaste plateforme; la robe du prince, faite d’étoffe de coton admirablement fine, et son turban de soie étaient richement brodés d’or; de ses oreilles pendaient des anneaux ornés de diamants du plus
frand prix; ses jambes nues et ses ras étaient couverts de bracelets enrichis de pierres précieuses. A ses côtés, un vieillard portait un plat d’or qui contenait la noix d’arack et la feuille de bétel ; de l’autre côté , un vase d’or recevait les produits de la mastication. A l’approche de l’amiral portugais , l’orgueilleux potentat souleva sa télé du coussin où elle était appuyée, et, d’un signe, commanda à l'un de ses serviteurs de faire asseoir Gama sur les gradins du trône. Cependant il reçut gracieusement les lettres de créance de l’amiral, et il lui promit de les examiner à loisir; et, en même temps, il lui dit qu’il pouvait se retirer et aller se reposer; toutefois, il eut soin de le faire conduire dans un lieu où il n’avait rien à craindre de ses adversaires, les Maures.
L’amiral se proposait de rendre une seconde visite au prince le lendemain; mais on lui dit qu’il fallait attendre ses ordres , et qu’à cette seconde entrevue, il aurait à faire des présents dont la valeur servirait à apprécier la grandeur du roi son maître et l’importance de sa mission. Gama, au dire de Barros , savait bien qu’en Asie tout commence et finit par des présents; cependant, à son départ, on avait oublié de lui fournir les moyens nécessaires. Il ne put que chercher dans son propre équipage ce qu’il crut être le plus convenable ; c’étaient quelques aunes de drap écarlate , six chapeaux, quelques morceaux de cuivre et de corail , un peu de sucre et de miel. En voyant ce piteux cadeau , le catoual ne- put retenir d’immenses éclats de rire ; et il déclara que , loin
de convenir à un aussi puissant prince que l’était son maître, il était tel que le plus pauvre des marchands qui fréquentaient le port n’oserait pas l’offrir au zamorin. En terminant, il dit qu’il valait mieux ne pas faire de cadeau plutôt que d’en faire un pareil. Cependant , après mûre délibération, Gama résolut d’envoyer le présent tel qu’il était, en ajoutant qu'ayant quitté Lisbonne pour un voyage de découvertes, et sans savoir s’il aurait jamais l'honneur d’être présenté au prince de Calicut, il était parti sans être chargé d’aucun présent de la part de son maître; qu’il ne pouvait que choisir dans son propre équipage ce qui lui semblait le moins indigne d’être offert à Sa Majesté ; mais qu’à son prochain voyage, il ne manquerait pas de réparer cet oubli. Le roi, satisfait, en apparence du moins, de cette excuse, reçut l'amiral une seconde fois; et, dans cette audience, si nous en devons croire les historiens portugais , Gama lui dit que ce qui l’avait encouragé dans son voyage, c’était la croyance où il était que le zamorin était un prince chrétien; question à laquelle celui-ci aurait répondu par l'affirmative. Mais nous devons croire que, tout au moins, il y eut erreur de part ou d’autre dans lés demandes ou les réponses.
Il paraît que, jusque-là, le prince, inspiré par une sage politique, s’était montré très-bien disposé pour les Portugais. Mais les Maures, qui voyaient, par ces bonnes dispositions, confirmer toutes leurs craintes, prirent sérieusement l’alarme. Ils tinrent une assemblée où les astrologues leur annoncèrent la destruction de leurs flottes par suite de l’arrivée des étrangers dans les mers de l'Inde; et le résultat de la délibération fut qu'il fallait employer tous les moyens pour faire disparaître les vaisseaux portugais. Cependant, comme en agissant directement, ils devaient s’attendre à voir imputer leurs motifs à une rivalité jalouse, ils prirent un moyen détourné. Ayant réuni une somme considérable, ils achetèrent le catoual, qui possédait
toute la confiance de son mattre , et dont on ne pouvait suspecter les intentions d’égoïsme. Cet officier représenta au nrince que tous les rapports venus de l’Occident représentaient les nouveaux venus comme des gens tout autres qu’ils ne disaient être; qu’au lieu d'être des marchands et des ambassadeurs, c’étaient des pirates à qui leurs crimes avaient fermé les mers de l’Europe, et qui, par malheur, étaient venus chercher dans les mers de l'Inde l’impunité pour leurs forfaits, et un nouveau théâtre pour l’exercice de leur infâme métier. D’ailleurs, il était évident que s’ils étaient venus, comme ils le prétendaient , chargés d’une commission par un puissant monarque, ils auraient apporté avec eux des présents dignes du prince qui les aurait envoyés, et non pas un cadeau tel que le plus pauvre capitaine du commerce n’aurait pas osé l’offrir.
Le prince, vivement irrité par toutes ces calomnies, envoya chercher Gama, qui , tout en n’avant aucun moyen de les réfuter, fournit cependant des explications telles que le zamorin , en apparence satisfait , lui permit de se retirer , en promettant qu’il ne lui serait fait aucun mal. L’amiral, qui n’augurait pas bien de ses affaires, ne fut pas plutôt sorti du palais, qu’il monta dans son palanquin , et donna ordre à ses porteurs de le conduire en toute hâte à ses navires. Mais le catoual, courant sur ses traces, le rejoignit à la tête d’un corps considérable de ses naïrs, et railla poliment Vasco sur son empressement extrême, qui avait failli presque priver ses hôtes du plaisir de lui fournir une escorte. L’amiral ne crut pouvoir mieux faire que de retourner le compliment, et de remercier le ministre avec une effusion qui n’était sans doute pas très-sincère. Sur le soir il arriva à Pandarani, et demanda aussitôt un bateau pour le conduire à son bord ; mais on lui assura que pour le moment il était impossible d'en trouver, et force lui fut bon gré mai gré de passer la nuit dans une grande maison qui avait été préparée tout ex-
près pour le recevoir. Le lendemain de grand matin il était déjà prêt à partir, lorsqu’il trouva toutes les issues étroitement gardées par des naïrs. Il était prisonnier. Le catoual , tout en refusant de le laisser sortir sous aucun prétexte , le traita cependant avec le plus profond respect, et employa toutes les formes de la politesse la plus importune pour lui arracher l’ordre de faire 'mouiller ses navires près de la côte. Gama voyant bien où il en voulait venir, et que cette proposition ne lui était faite que pour amener ses bâtiments dans une position où ils auraient pu être facilement pris ou brûlés, se contenta de répondre que ses navires, à cause de leurs grandes dimensions, ne pouvaient pas approcher aussi près de la terre que les bateaux plats du pays, sous peine d’être jetés a la côte. i?uis se doutant que les officiers du zamorin agissaient sans ordres de leur maître, il haussa le ton , et les avertit que d’une façon ou de l’autre il saurait bien faire connaître au prince les mauvais traitements dont il était la victime. Enfin cependant il lui fut permis de se rendre à son bord, après avoir débarqué une partie de ses marchandises, qu’il confia aux soins de Diégo Diaz et d’Alvaro de Braga, son secrétaire.
Le catoual et les Maures renonçant à s’emparer de la personne de Gama , mirent tous leurs soins à lui rendre les affaires impossibles, et parvinrent en effet à empêcher aucun acheteur de venir à Pandarani. L’amiral envoya Diaz au zamorin, pour se plaindre de ces manœuvres, et le prince, toujours disposé à favoriser le commerce des étrangers , permit de transporter la cargaison à Calicut, où elle fut avantageusement vendue. Les affaires mirent ainsi les Portugais en rapports intimes avec les indigènes qui venaient familièrement faire des visites à bord.
Mais les Maures ne se relâchaient pas de leurs intrigues , et bientôt on apprit par Monzaïde , que le roi était enfin complètement gagné à leurs intérêts. En effet , lorsque Diaz se présenta devant le prince, pour prendre
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congé , et demander qu’à l’avenir la faculté de faire le commerce fût accordée à ses compatriotes, il fut très-mal reçu. A son retour, il était escorté par une troupe nombreuse de naïrs , et à peine arrivé dans la factorerie il y fut gardé à vue. Gama, informé de ces faits par son ami Monzaîde , se trouva fort embarrassé; toutefois, dissimulant son mécontentement, il n’en continua pas moihs à recevoir les naturels avec la plus grande cordialité , et même il écrivit au roi une lettre où il feignait d’ignorer tout ce qui s’était passé. Les Indous continuèrent donc comme par le passé à visiter les navires portugais, et un jour enfin Gama eut la satisfaction de voir approcher un canot qui portait six naïrs et quinze autres personnes de distinction. Ils n’avaient pas plutôt mis le pied à bord de l’amiral , qu’ils furent arrêtés. Vasco alors écrivit au zaraorin pour. lui apprendre ce qu’il venait de taire, et lui dire qu’aussitôt que Diaz serait remis en liberté, les Portugais rendraient aussi leurs prisonniers.
Le zamorin prétendit qu’il n’avait jamais su l’arrestation de Diaz ; mais cependant il semblait très-peu disposé à reconnaître le droit du Portugais.
Gama, décidé 5 frapper un grand coup, leva l’ancre et mit à la voile. Alors on vit se détacher de la côte sept bateaux, dans l’un desquels on reconnut Diaz , et bientôt apres il rentrait à bord dans l’une de ces embarcations par laquelle Gama renvoya à terre les principaux de ses prisonniers. Il crut pouvoir en retenir quelques-uns, qu’il espérait gagner par ses bons traitements. Après leur avoir montré la grandeur du royaume de Portugal et le rang qu’y occupaient les principaux officiers de l’expédition, il croyait pouvoir les renvoyer l’année suivante, et il comptait sur les récits qu’ils feraient pour dissiper les soupçons de leur souverain.
Cette conduite aussi injuste qu’impolitique devait au contraire les justifier et inspirer au prince une haine irréconciliable contre les Européens. Il dépêcha aussitôt une flottille de bateaux armés qui suivirent Gama, cherchant l’occasionde l’attaquer; il réussit même
à armer contre les Portugais toute la côte de l’Inde- Un espion de Goa, qui fut reconnu par eux et mis à la torture, confessa que le s abaio, ou prince de ce territoire, armait aussi une flottille contre eux ; que chaque baie , chaque fleuve, chaque rivière étaient pleins de bateaux armés pour le même objet. Dans une pareille situation , l’amiral, bien qu’assez mal pourvu pour retourner en Europe, ne pouvait plus retarder son départ, et se résolut en effet à repasser l’immense étendue de mer qui le séparait de la côte d’Afriue. Sa longue et pénible traversée ura quatre mois, pendant lesquels le scorbut renouvela ses ravages sur ses bâtiments.
Ses ressources étaient presque épuisées , quand il arriva en vue de Magadoxo, le point le plus septentrional qu’il ait reconnu de la côte est d’Afrique ; mais apprenant que cette ville était complètement au pouvoir de Maures fanatiques , il se décida à aller chercher au sud le port ami de Melinda. Il y fut reçu avec cordialité , et abondamment pourvu de vivres frais, qui, malheureusement, arrivaient trop tard pour arrêter la mortalité parmi les Européens. Les équipages étaient alors si fatigués, si réduits en nombre, que Vasco dut renoncer à faire franchir le Cap à ses trois navires; il brûla donc le Saint-Raphaël, après en avoir distribué les provisions sur les autres bâtiments. Dans son voyage le long de la côte d’Afrique , il relâcha aux îles de Zanzibar, de Pembia et de Monfia, où il fut bien reçu , mais il ne voulut pas touchera Mozambique. Bien pourvus de vivres frais, tous ses hommes étaient en bonne santé lorsqu’ils doublèrent le Cap , et ils achevèrent sans autre incident leur long voyage autour du continent africain. A Terceire, cependant, l’amiral eut la douleur de voir mourir son frère Paulo, dont la erte dut lui être d’autant plus sensile, que cet officier s’était distingué plus que tous les autres par son courage et ses talents dans cette mémorable expédition. Le 29 août 1499 , Vasco de Gama rentrait dans le Tage après un voyage de deux ans et deux
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mois ; des cent huit marins qu'il avait emmenés avec lui, cinquante-cinq seulement revirent leur pays.
Gama , suivant les pieux usages du temps, se rendit d’abord au couvent de Bélem , où il passa huit jours en adoration devant l’autel de la Vierge.
Il fit ensuite son entrée solennelle à Lisbonne, entouré de toute la pompe des conquérants. En récompense de ses services, le roi lui conféra le titre de comte de Vidigueira, avec une magnifique pension et le droit d’emporter une quantité considérable d’épices de l’Inde, libres de tout droit. Enfin , pour témoigner sa reconnaissance à la Vierge, sous la protection de qui ce voyage avait été mis , on éleva en son honneur un magnifique couvent, qui, depuis, fut longtemps habité par les souverains du Portugal.
§ II. Établissements des Portugais dans l’Inde.
Les Portugais enthousiasmés songèrent à profiter des importantes découvertes qui venaient d'être faites. On s’occupa aussitôt des préparatifs d’un armement véritablement formidable pour ce temps-là, et qui , composé, comme il était, de treize bâtiments montés par 1,200 hommes, était de force à défier les marines de l’Asie. Le chef de l’expédition était Alvarez Cabrai, officier du plus grand mérite.
Le 8 mars 1500, le roi se rendit au couvent de Béiem, pour v prendre une bannière consacrée qu’il remit à Cabrai , et celui-ci s'embarqua le lendemain. Le passage de l’Atlantique fut signalé par une brillante découverte.
Se laissant porter à l’ouest par les vents alizés, l’amiral se trouva tout à coup en face d’une terre fertile , richement boisée, qui s'étendait au loin et faisait partie du nouveau monde, découvert il y avait peu d’années par Christophe Colomb. Cette côte était celle du Brésil, qui devint depuis la
filus brillante colonie du Portugal. De à Cabrai se dirigea sur le cap de Bonne-Espérance, et dans ce voyage il fut plus de deux mois assailli de tempêtes terribles , où il perdit quatre de
ses navires. Sur l'un d’eux était le célèbre Barthélemy Diaz, qui périt ainsi au milieu des mers orageuses qu’il avait affrontées le premier. Cabrai n'avait plus avec lui que trois navirei lorsqu'il doubla le Cap, que d’ailleurs il ne vit pas. Comme, son prédécesseur il manqua Sofala, quoique dans ses parages il eût arrêté un navire qui avait d’abord été chargé de beaucoup d’or ; mais l’équipage prenant les Portugais pour des pirates, avait jeté presque toute sa cargaison à la mer. Assurés cependant qu’il ne leur serait fait aucun mal, ni à eux, ni à tous les bâtiments qui ne commenceraient pas les hostilités, ces malheureux racontèrent leur aventure et supplièrent eji vain , comme on doit bien s’y attendre, les Portugais d’employer là puissance magique qu’ils leur attribuaient, à faire revenir leurs trésors du fond de la mer. A peine si Cabrai s’arrêta à Mozambique ; mais il fit une relâche de quelques jours à Quiloa, qu’il dépeint comme un port riche et florissant situé au milieu d’un pays fertile. Toutefois il n’v fut pas parfaitement reçu. De là il toucha à Melinda , à ITIe Anguedive; et enfin, le 13 septembre, il jeta l’ancre en vue de Calicut.
Il était naturellement fort inquiet de la réception qui allait lui être faite; cependant les premières apparences furent encourageantes. Quelques-uns des principaux personnages du pays vinrent dans des ahnadias, ou bateaux du pays, visiter ses bâtiments, et l’assurer desdispositions parfaitementamicales du zamorin. Cabrai rendit alors les prisonniers enlevés par Gama : ils étaient magnifiquement habillés , et prêts à rendre témoignage de tous les Dons traitements qu’ils avaient éprouvés. Puis ayant reçu de la part du prince l’invitation de mettre pied à terre, il répondit qu’il était tout prêt à s’y rendre, et même à négocier un traité de commerce et d’amitié ; toutefois il exigeait pour otages, pendant son séjour à terre, quatre personnes qu’il désigna. Le zamorin refusa d'abord absolument la proposition, disant que les personnes désignées par Cabrai étaient des brahmanes revêtus d’un carac-
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tère sacré , qui ne pouvaient pas sans le profaner aller à bord des navires , où, d'ailleurs, il leur était impossible de faire leurs ablutions et de remplir les devoirs de leur religion. Cependant Cabrai ne voulut pas céder, et il emporta la condition. On fit donc des préparatifs pour le recevoir à terre :
on éleva une galerie assez étroite, mais tendue de riches tapis et de rideaux de velours écarlate magnifiquement brodés. Au fond de cette galerie , Cabrai, suivi de quelques-uns de ses officiers dans leurs plus brillants costumes, rencontra le monarque. L’habit du prince se composait uniquement d’une pièce d’étoffe richement brodée et passée autour de la ceinture; mais d’ailleurs toute sa personne était couverte de bracelets , de colliers , d’anneaux d’or, de diamants, de rubis, de saphirs, de perles, etc. L’entrevue fut tres-amicale ; le présent de Cabrai , composé de vases d’or et d’argent , et de plusieurs pièces de belles étoffes, fut accepté avec plaisir; en retour on lui donna toute liberté d’établir un comptoir à Calicut. Cependant les otages qui , déjà , pendant leur transport aux navires européens , avaient montré les signes de la plus vive terreur , furent si effrayés lorsqu’on voulut les y faire monter, qu’ils se jetèrent aussitôt dans la mer pour regagner la côte à la nage. On en reprit deux , qu’on fit descendre à fond de cale sous bonne garde. Cet accident causa à terre une panique si vive , que même , après le retour de Cabrai à son bord , aucun bateau ne voulut venir reprendre les malheureux otages, et ils durent rester trois jours à bord, sans oser manger quoi que ceftlt, éperdus de terreur, jusqu’à ce qu’enfin Cabrai , redoutant quelque événement , les fit déposer à terre pendant la nuit sur un point solitaire de la côte.
Toutefois le commerce avec la ville avait commencé sous les plus heureux auspices, et les Maures eux -mêmes affectaient de vivre dans de bons rapports avec les Européens. On donna alors officieusement avis à Cabrai que, s’il voulait être agréable au zamorin,
il se présentait une occasion magnifique. Il s’agissait de mettre la main sur un grand navire richement chargé portant sept éléphants , dont un surtout était ardemment désiré par le prince, et qu’on savait être parti depuis quelques jours de Cochin , port ennemi. Le marin, plus empressé d’être agréable à son allié, que soucieux des intérêts de la justice, chargea Duarte Pacheco d’aller prendre le navire en question , et en effet, le canon victorieux des Européens l’eut bientôt forcé à se rendre.
Toutefois cette prouesse eut surtout pour effet d’inspirer des craintes et des inquiétudes. La bonne intelligence ui avait régné d’abord , se refroidit ; e leur côté, les Maures employèrent toute leur influence auprès des marchands du pays pour les empêcher de faire aucune affaire avec les Portugais, qui , pendant deux ou trois mois, virent chaque jour partir des navires avec de riches cargaisons , sans pouvoir arriver eux-mêmes à compléter les leurs. Ils vinrent donc se plaindre au prince, qui répondit, comme de raison , qu’il ne pouvait forcer ses sujets à faire le commerce; que les Maures avaient trop bien su se faire craindre de son peuple; un jour même il ajouta que ce que les Européens avaient de mieux à faire, c’était de mettre la main sur l’un des navires chargés pour le compte des Maures , pourvu toutefois qu’ils en payassent raisonnablement le prix. Le facteur portugais Aires Corréa , homme d’un caractère violent et emporté, accepta avec enchantement cette singulière ouverture, et malgré les remontrances de ses amis , malgré même l’opinion personnelle de Cabrai, il songea à en profiter.
Pendant ce temps , les Maures commencèrent à charger à grand bruit un navire des plus précieuses épices, et quand la cargaison fut complète, ils fixèrent solennellement le jour et l’heure de son départ, en ayant soin d’en avertir les Portugais, comme pour les narguer. L’amiral , en voyant cette riche proie quitter le port, se laissa vaincre par les importunités du facteur et de
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ses agents ; il envoya ses embarcations pour capturer le navire, et, après la prise, il en fit transborder le contenu sur ses bâtiments. Les Musulmans, qui avaient provoqué cette crise, coururent aussitôt au palais du prince, pour lui annoncer que les pirates se montraient enfin sous leur vrai jour, et qu’au mépris de sa puissance ils venaient de piller un bâtiment dans le port même. Le zamorin, soit qu’il edt oublié le conseil que les Portugais disaient avoir reçu, soit qu’il n’eût jamais cru qu’on le prendrait au sérieux, leur permit de prendre leur revanche comme ils l’entendraient. Unis aux naïrs et suivis d’une partie de la population de Calicut, les Maures allèrent incontinent attaquer le comptoir européen. Quant aux Portugais, leur sécurité de conscience était si grande qu’ils ne surent pas d’abord ce qu’on leur voulait, et eurent quelque peine à fermer les portes. Ils se battirent bien cependant, quoiqu’ils fussent soixante-dix seulement contre une multitude de plusieurs milliers d’hommes. Ils furent écrasés ; Aires et cinquante des siens périrent dans le combat; le reste se jeta à la mer, et fut recueilli par les embarcations que Cabrai avait fait armer aussitôt qu’il avait eu connaissance de l’affaire, mais toutefois trop tard pour pouvoir sauver ses compatriotes.
Cabrai , dans le premier moment de la colère, résolut de tirer une vengeance éclatante de cet outrage. Suivant Castanleda, cependant, il accorda quelques heures au zamorin pour donner une explication de sa conduite; mais lorsqu’au lieu d’excuses on apprit qu’il était occupé à prendre sa part du pillage de la factorerie , l'amiral portugais ne voulut plus différer sa vengeance. Dix navires des Maures furent attaqués et pris , leurs cargaisons transbordées sur les bâtiments portugais , leurs équipages faits prisonniers, puis les prises furent livrées aux flammes sous les yeux des habitants. Ensuite les Portugais s’embossèrent sur la côte aussi presque possible, et ouvrirent sur la ville une canonnade furieuse qui
mit le feu en plusieurs endroits et faillit presque tuer d’un boulet le prince, qui se sauva dans l’intérieur du pays.
Après avoir ainsi satisfait sa veneance , Cabrai mit à la voile et conuisit son escadre à Cochin, la seconde ville de cette côte autant pour l’étendue que pour l’importance commerciale. Dans ce temps-là on ne pouvait songer à faire le commerce dans un port de l’Asie qu’après y avoir été autorisé par le souverain. Or le prince de Cochin était alors dans l’intérieur; mais l’amiral s’était assuré comme intermédiaire les bons offices d’un yôgi ou fakir, l’un de ces sages orientaux qui errent en tout pays à demi nus , couverts de bouse de vache et se soumettant aux plus extravagantes austérités. Celui-ci se nommait, au dire des Portugais qui ont sans doute défiguré son nom, Michaël ; quoi qu’il en soit , il réussit dans sa mission. Le prince de Cochin, vassal opprimé et mécontent du zamorin de Calicut, crut trouver dans le commerce et l’alliance de ces puissants étrangers le moyen de s’affranchir. Il rentra en ville en toute hâte, et donna à Cabrai une audience dont celui-ci fut très-satisfait, quoiqu’il n’y vît rien qui ressemblât à cette magnificence et à cette splendeur dont ses yeux avaient'été éblouis à la cour du zamorin. La ville elle-même, comparée à Calicut, était loin de sembler aussi peuplée et aussi importante par le commerce ; cependant les Portugais y trouvèrent une grande quantité de
fioivre, la marchandise qu’ils estimaient e plus et dont ils se procurèrent facilement une cargaison. Lorsqu’ils se préparaient à appareiller pour retourner en Europe, ils apprirent que le souverain de Calicut avait envoyé contre eux une flotte de soixante voiles , dont se.ize grands navires. Cabrai mit aussitôt en mer avec l’intention de leur livrer bataille; mais comme le vent était favorable , il pensa que , filt-il même victorieux, ce serait un triomphe sans utilité pour son pays, et qu’il valait beaucoup mieux rapporter en Europe les riches cargaisons dont il avait chargé ses navires. Dans son re-
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tour il toucha à Cananor, où il fut, peut-être, encore mieux reçu qu’à Cochin ; puis franchissant l’océan Indien et l’Atlantique , il rentra à Lisbonne le 31 juillet 1501.
Mais déjà , avant son retour , le roi lui avait envoyé trois vaisseaux et une caravelle, sous les ordres de Juan de Nueva , pour renforcer son escadre.
Cet officier devait aller droit à Calicut, lorsque heureusement à San Blas, sur la côte d’Afrique , il trouva une lettre qui , en l’informant des déplorables événements de Calicut, lui conseillait de conduire ses navires à Cochin. Il s’y rendit donc et y fut bien reçu , quoique les Maures réussissent à lui susciter quelques obstacles sur cette place. En apprenant l’arrivée de ces nouveaux bâtiments, le zamorin de Calicut envoya sa flotte pour les attaquer; mais elle fut battue si complètement, que le monarque indien effrayé fit des ouvertures de paix; mais Juan de Nueva refusa d’abord de les écouter.
L’arrivée de Cabrai , avec les nouvelles qu’il apportait, causa une vive excitation dans la capitale. Une forte opposition se déclara contre ces expéditions, qui coûtaient des sommes considérables et ne semblaient promettre pour résultat qu'un long avenir de guerre dans des pays situés à l’extrémité du globe. Mais le roi Emmanuel, loin dese laisser abattre par les sinistres prophéties des gens timides , sembla , au contraire, accueillir avec plus d'entraînement que jamais les événements qui semblaient ouvrir une carrière illimitée à son ambition, et il choisit ce moment même pour prendre les titres pompeux de « seigneur de la naviga- <• tion, conquête et commerce de l’É- « thiopie, de l’Arabie, de la Perse et « de l'Inde. » En même temps il fit préparer un grand armement plus considérable qu’aucun de ceux qui avaient encore paru dans les mers de l'Inde.
La flotte principale composéedequinze voiles était destinée à protéger les comptoirs de Cochin et de Cananor; une escadre auxiliaire avait l’ordre de bloquer le détroit de Bab-el-Mandeb ,
pour couper toute communication entre les Maures et la côte de Malabar. Le commandement de la flotte fut offert à Cabrai, et, sur son refus, donné à Vasco de Gama ; celui de l’escadre à Vicente Sodre.
Dans ce voyage , Vasco de Gama toucha pour la première fois à Sofala, où il conclut un traité d'alliance et de commerce. A Quiloa, il vengea le traitement inhospitalier qui avait été fait à Cabrai , et exigea du prince la promesse d'un tribut. En approchant de la côte d’Arabie , il captura un navire des Maures, qu’il pilla d’abord; puis ayant fait enfermer l’équipage à tond de cale, il y mit le feu. Se dirigeant ensuite sur fa côte de l’Inde, il toucha d’abord à Cananor, et vint mouiller après dans les eaux de Calicut. Là il vint demander raison des insultes dont ses prédécesseurs avaient à se plaindre; mais, voyant que les conseillers du zamorin cherchaient à traîner les négociations en longueur , il réunit cinquante des indigènes pris sur les divers bâtiments qu’il avait capturés; puis, armé d’un sablier, il annonça aux négociateurs du zamorin que si satisfaction complète ne lui était pas accordée au moment où le sable aurait fini de passer, tous ces malheureux seraient mis à mort. Le temps s’étant écoulé sans qu’il eût obtenu de réponse, l’amiral portugais exécuta sa terrible menace; il eut même la barbarie de faire couper les pieds et les mains de ses victimes ; il les envoya à terre, pour qu’il n’y eût plus de doute possible.
Ensuite il canonna la ville pendant quelques heures, et partit pour Cochin, où il fut accueilli avec l’empressement le plus cordial.
Il y était à peine arrivé, qu’il reçut un message du zamorin. Ce message lui était apporté par un brahmane d’âge et d’aspect vénérable, et d’une adresse consommée. Il commença par questionner les Portugais sur la religion chrétienne, pour laquelle il professait, disait-il, la plus grande admiration, au point même qu’il se sentait entraîné vers elle. Ensuite il protesta du vif désir qu’avait sou maître de renouer.des
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relations d’amitié avec les Portugais , et même de leur accorder toutes les réparations imaginables pour les outrages dont ils avaient à se plaindre; enfin il réussit si bien auprès de l’amiral , qu’il le détermina à se rendre à Calicut avec un seul de ses navires ,
Iiour y conférer avec le zamorin. Mais orsqu’il arriva devant la ville, au lieu de rentrevue qui lui avait été promise , il s’y trouva , comme il aurait dû le prévoir, entouré par trente-quatre proas de guerre. Dans cette extrémité, il déploya la plus grande vigueur, et aidé par Vïcente Sodre , il gagna la pleine mer sans avoir aucune perte à regretter. Ensuite il croisa avec sa flotte , et captura plusieurs riches navires, un surtout qui portait une magnifique idole , habillée d’une riche étoffe d’or battu , avec des yeux d’émeraude. Enfin , touchant à tananor, et laissant à Sodre le soin de bloquer la mer Rouge avec son escadre , il repartit pour le Portugal.
Ce départ était impolitique , et surtout laissait dans une fâcheuse situation les alliés des Portugais. A peine le zamorin fut-il sûr de l’éloignement de la flotte , qu’il songea à se venger de son vassal révolté, le prince de Cochin , à l’aide duquel les Européens avaient réussi à fonder un établissement permanent sur la côte du Malabar. Ayant rassemblé une grande armée, il marcha sur Cochin, exigeant que tous rapports fussent rompus avec les Européens , et que toutes les personnes de leur factorerie lui fussent remises. La plupart des conseillers du malheureux prince étaient d’opinion que la résistance était inutile, et qu'il fallait céder ; mais lui, loin de se laisser abattre, résolut de braver tous les périls plutôt que de renoncer à son alliance avec les Portugais. Ses troupes, incapables de résister aux forces supérieures de l’ennemi , furent battues en plusieurs rencontres ; ses alliés, et meme les grands de sa cour, l’abandonnèrent, si bien qu’a la fin il fut même chassé de sa capitale après une sanglante mais inutile défense, et réduit à se réfugier dans la petite île
de Vipîn , où 11 eût sans doute été obligé de capituler, si, au dernier moment, il ne fût arrivé d’Europe des secours importants.
Emmanuel , déterminé à faire de nouveaux efforts pour s’établir en Asie, avait pris le parti d’y envoyer désormais des expéditions régulières. L’une était commandée par Alphonso Albuquerque, le futur conquérant de l’Inde ; une autre par Francisco Albuquerue, et une troisième par Antonio Salanha. Francisco arriva le premier sur la côte d’Arabie pour y recueillir les débris de l’escadre de Vicente Sodre, qui, ne prenant aucun soin de son allié de Cochin , s’était mis à écumer les mers comme un véritable pirate, et avait fini par périr dans une tempête. De là, l’amiral portugais fit voile pour File de Vipîn, où il fut reçu comme un libérateur ; car la nouvelle de son arrivée avait suffi pour faire évacuer Cochin par les troupes du z.amorin. Ayant donc rétabli son allié dans sa capitale, il continua la guerre à l’arrivée de son frère Alphonso, et fit même des expéditions dans l’intérieur du pays, jusque sur les terres de l’ennemi. Ces expéditions , qui ne furent pas toutes egalement heureuses , eurent pour résultat de déterminer le prince de Calicut à faire des ouvertures de paix. Elle lui fut accordée à la condition qu’il serait accordé aux Portugais d’amples réparations pour tous les griefs qu’ils avaient à faire valoir ; qu’une grande quantité de poivre leur serait remise à titre d'indemnité ; et enfin que la ville serait complètement ouverte au commerce portugais. Peu de temps après la conclusion de ce traité , l’un des capitaines européens eut la malheureuse et coupable idée de s’emparer de l’un des navires du pays , et le zamorin se prépara à recommencer la guerre. Vainement les deux Albuquerque se rendirent-ils à Calicut pour essayer d’y renouer le traité; on ne voulut pas les recevoir.
Se trouvant alors trop faibles pour reprendre les hostilités, ils remirent à la voile pour aller chercher de nouveaux secours en Europe; toutefois ils lais*
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sèrent h leur allié quelques centaines de soldats européens, commandés par un de leurs plus braves ofticiers , Duarte Pacheco.
C’est avec cinq cents hommes seulement que cet audacieux aventurier défit deux fois les grandes armées et les flottes du zamorin. On doit regarder ses victoires comme le commencement des triomphes qui depuis ont illustré les armes européennes en Asie; elles prouvèrent que les innombrables multitudes indigènes nepouvaient résister avec quelque succès à une poignée de soldats disciplinés et pourvus des armes inventées par la civilisation occidentale. Pacheco montra la route àAlbuquerque , dont les brillants exploits ont aepuis fait oublier les siens ; et cependant, avec des moyens bien inférieurs, Pacheco fut plus constamment victorieux , et peut-être était-il supérieur à son heureux émule par la sagesse, par le talent, et surtout par l’humanité. Il fut à la fin remplacé dans son commandement par Lope Soarez , qui arriva d’Europe avec une flotte et une armée , mais qui le traita avec toute la distinction que méritaient ses éclatauts services, et à leur retour en Europe sut lui rendre la plus honorable justice. Dans son zele pour le bien public, Pacheco avait oublié le soin de sa fortune, que le roi voulut lui donner l’occasion de refaire en le nommant gouverneur d’El-Mina , cheflieu des établissements portugais sur la côte d’Afrique. Cependant , à son arrivée dans son gouvernement, une violente faction s’éleva contre lui , on le renvoya chargé de chaînes à Lisbonne, ou il subit un cruel emprisonnement; acquitté honorablement après un long procès, il mourut cependant pauvre, sans avoir reçu la récompense de ses glorieux services.
L’expédition de Soarez ne produisit aucun résultat. En 1505, le roi de Portugal envoya donc de nouveau dans l’Inde une grande flotte commandée par Francisco Almeyda, qui, pour la première fois , portait le titre pompeux de vice-roi de l’Inde. En arrivant » Cochin il y trouva un changement
remarquable dans les affaires. Triumpara , l’ancien et fidèle allié des Portugais, était devenu fakir ; il vivait d’nerbes, s'habillait de nattes , avait complètement renoncé au monde; entièrement absorbé désormais dans le contemplation de l’essence mystérieuse de firahma, il avait cédé fe trône à son neveu Nambiadin. Toutefois cette révolution était de peu d’importance encore, comparée aux événements qui se préparaient dans le Nord. Le Soudan d’Egypte , enflammé de ce zèle barbare que le mahométisme inspire à ses sectaires , irrité des insultes que ses navires avaient souffertes de la part des aventuriers européens , avait équipé une grande flotte , et l’avait envoyée sur la côte de l’Inde pour en expulser les infidèles qui étendaient leurs conufites et leurs ravages sur les mers e l’Asie. Lorsqu’il apprit que cette flotte avait mis à la voile, Almeyda n’avait avec lui qu’un petit nombre de ses navires ; les autres , commandés par son fils Lorenzo, étaient en expédition ; il leur dépêcha aussitôt l’ordre de se porter au-devant des Égyptiens, et de les attaquer %vant qu’ils eussent paru sur la côte, où leur présence pouvait peut-être déterminer un mouvement chez les princes indigènes. Le jeune amiral était dans le port de Cliaôl lorsqu’il reçut les ordres de son père; et comme il faisait ses préparatifs pour appareiller, les Égyptiens parurent au large. L’ennemi, favorisé par le vent et la marée, entra dans la rade et commença aussitôt le combat. Pendant toute. *la journée, les Portugais se battirent avec la plus brillante valeur , faisant un feu terrible sur l’ennemi , coulant et prenant à l'abordage quelques-unes de ses galères. Le matin du second jour, le feu avait recommencé, et les Égyptiens allaient être battus lorsqu’ils furent renforcés par l’escadre de Melik-Az, vice-roi de Diu.
Le soir de cette sanglante journée, les bâtiments européens avaient été fort maltraités; les principaux officiers, et Lorenzo lui-même, étaient blessés, et enfin la flotte ennemie était tellement supérieure en forces, qu’on ne pouvait
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espérer la victoire. Dans un conseil de guerre tenu le soir, il fut décidé de profiter de la marée pour prendre le large. Ce mouvement commencé à minuit semblait devoir réussir, lorsque par un malheureux hasard le bâtiment monté par Lorenzo échoua sur une estacade élevée par des pêcheurs pour tendre leurs filets et amarrer leurs arques. Pelagio Sousa, capitaine de la galère qui suivait Lorenzo, lui envoya aussitôt une remorque, et il essayait de le remettre à flot , lorsque l’ennemi s’étant aperçu de ce qui se passait, arriva enforce'sur le bâtiment échoué. De sou côté , l'équipage de Sousa craignant de partager le sort de ses camarades , eut la lâcheté d’abandonner la remorque, pour se laisser pousser par la marée qui l’entraîna bientôt au large, en laissant l’amiral seul au milieu de l’ennemi. C’est en vain qu’on le pressa de se sauver dans une embarcation avec laquelle il aurait pu facilement regagner sa flotte ; l’héroïque jeune homme refusa d’abandonner son équipage dans un si grand péril, et voulut partager le sort des siens, quel qu’il ^t être. Il n’avait pas encore perdu tome espérance de pouvoir, en faisant des prodiges de valeur, tenir jusqu’au moment où la prochaine marée remettrait son navire à flot. Et en effet , avec ses cent hommes d’équipage, dont soixante-dix étaient déjà blessés, il fit si bonne contenance que les Égyptiens n’osèrent pas l’aborder.
Rangés à distance autour de lui, ils l’écrasaient de leur artillerie, qui enveloppa longtemps les combattants dans un nuage de feu et de fumée. Blessé d’une balle à la cuisse, Lorenzo se fit attacher à son mât, et de là il continuait encore à donner ses ordres, à encourager les siens, lorsqu’une autre balle vint le frapper au milieu de la poitrine, et le tua. Le combat contitinua encore, et les Portugais avaient déjà repoussé trois tentatives d’abordage, quand enfin Melik-Az , prince aussi distingué par sa bravoure que par son humanité, parvint à obtenir des vingt hommes tous blessés qu’ils se rendraient. Il traita ses prisonniers
de la manière la plus généreuse , et il écrivit une lettre a Almeyda, pour lui faire des compliments de condoléance sur la mort de son fils, dont l’héroïque valeur lui avait inspiré la plus profonde admiration.
C’était une pénible mission que d’avoir à annoncer au vice-roi la mort d’un fils unique si cruellement arrêté au commencement d’une carrière qui semblait lui promettre tant de gloire.
Almeyda reçut la nouvelle avec une pieuse fermeté , déclarant qu’il avait toujours souhaité à son fils une vie glorieuse plutôt que longue. Exaucé sur ce point , espérant que son fils recevait dans le ciel la récompense de sa noble conduite, le père ne devait pas se plaindre , mais songer seulement à le venger sur les ennemis de Dieu.
En effet , il avait équipé une flotte de dix-neuf voiles, chargée de troupes de débarquement, portugaises et indiennes, lorsqu’il fut arrêté par l’événement le plus inattendu.
Dans Tannée 1506, Alphonso Albuquerque avait été envoyé d’Europe avec des renforts pour la flotte de Tlnde. Se dirigeant d’abord sur la côte d’Arabie, il y avait réduit Massat et autres places importantes; puis, de là, attaquant le célèbre royaume d’Ormuz, il en avait forcé le prince , après d’incroyables prodiges de valeur , à se reconnaître tributaire de la couronne de Portugal , et il construisait un fort
?ui commandait la capitale, lorsqu’il ut forcé d’abandonner le fruit de ses victoires par la trahison de trois de ses officiers. Pour essayer de colorer leur lâcheté , ils s’étaient rendus près d’AImeyda , et ils l’avaient circonvenu de telle sorte, qu’il crut devoir blâmer toutes les opérations d’Albuquerque.
Mais quel fut son étonnement lorsque Albuquerque, arrivé à Cochin , produisit une commission royale qui le nommait lui-même gouverneur général de l’Inde ! Se voir ainsi arrêté au début d'une entreprise où l’excitaient tant et de si puissantes passions, il ne put s’y résoudre. Voyant que ses principaux officiers, dont il était idolâtré, pousseraient leur attachement pour
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lui jusqu’à désobéir aux ordres exprès du roi , il répondit à Albuquerque qu’il lui était impossible de se soumettre, au moins jusqu’à ce qu’il eût détruit la flotte égyptienne et vengé la mort de son fils. Albuquerque répondit, et avec raison, que l’ordre du roi était péremptoire , et que refuser d’y obéir, c’était se déclarer en état de rébellion contre l’autorité royale. Almeyda résista cependant, et meme, sous un prétexte poli, il refusa d’accepter la coopération d'Albuquerque dans l’expédition projetée.
La flotte partit donc sous les ordres d’Almeyda, et prit d’abord l’importante ville de Dabal , qu’il livra aux flammes; puis, de là, se dirigea sur le golfe de Cambay, où les Egyptiens s’étaient retirés après leur victoire.
Ils étaient dans le port de Diu , où Melik-Az conseillait d’attendre l’ennemi; mais l’amiral Mir Hussein alla recevoir les Portugais en rade, se tenant toutefois assez près de la côte pour être protégé par une ligne de batteries qu’il y avait élevées. Ses grands navires étaient attachés deux par deux et défendus contre l’abordage par des filets. Les Portugais avancèrent néanmoins avec la plus brillante intrépidité, et Vasco Pereyra, le héros de la flotte, dirigea aussitôt sa galère sur celle de l’émir lui -même pour le couler. Une première décharge lui enleva dix hommes; mais, sans se laisser intimider, il arriva rapidement sur l’Égyptien et lui donna l’abordage.
Force, par la chaleur, de se débarrasser de son casque pour respirer un peu, il fut presque au même instant frappé d’une balle à la gorge , qui lé tua sur le coup. Tavora , qui le remplaça dans le commandement , avait escaladé les filets d’abordage avec une partie des siens, lorsque le filet, rompant sous le poids, laissa tout à coup tomber toute sa charge sur le pont'; mais , malgré ces accidents, les Égyptiens n’en furent pas moins tués , où pris , ou forcés de se sauver à la nage. Tous les grands navires , attaqués avec la même ardeur , furent pris ou coulés , et les autres se retirèrentàgrand’peine
dans la rivière, où les Portugais ne pouvaient pas les suivre. Les navires capturés étaient chargés d’un riche butin, qu’Almeyda partagea à ses équipages, sans vouloir rien garder pour lui-même.
Après cette défaite, Melik-Az fit demander la paix. Le vainqueur accueillit d’abord ses ouvertures avec beaucoup de hauteur, exigeant que Mir-Hussein, l’implacable ennemi des chrétiens, fût remis entre ses mains.
Le prince de Cambay, toujours animé de ces sentiments d’honneur dont il avait déjà donné tant de preuves, refusa cette humiliante condition , en déclarant que tout ce qu’il pouvait faire, c’était de rendre tous ses prisonniers chrétiens. Almeyda finit par accepter , et , malheureusement pour sa gloire , en arrivant au port de Cananor, il eut la cruauté de faire massacrer tous les prisonniers mahométans que la victoire avait fait tomber dans ses mains.
De retour à Cochin, Il fut de nouveau sommé par Albuquerque de lui remettre le commandement ; mais, encouragé par ses>partisans , il ne voulut pas abandonner le pouvoir , et poussa la violence jusqu’à faire gaïder son rival à vue dans sa maison. Sur ces entrefaites, Fernando Coutinho, officier distingué par sa naissance et ses talents, arriva du Portugal avec une escadre de quinze vaisseaux et un corps de troupes considérable. Il se porta aussitôt comme médiateur entre les deux rivaux, et représentant à Almeyda toute l’irrégularité de sa conduite, il obtint de lui qu’il résignerait à l’amiable la vice-royauté. Almeyda ayant fait ce sacrifice à ses devoirs , mit à la voile pour retourner en Europe. Dans une de ses relâches le long de la côte d’Afrique, une partie de son équipage s’étant pris de querelle avec les Hottentots, il se fit débarquer à la tête de quelques hommes à peine armés, pour venir au secours des siens.
Il avait eu tort de mépriser trop ces barbares; vivement pressés par eux, les Portugais prirent la fuite , et Almeyda , abandonné des siens , mourut
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dans les rangs de l’ennemi, frappé d’un coup de zagaie.
Libre maintenant , Albuquerque ne songea plus qu’à réaliser au plus tôt ses vastes plans de conquêtes. Le premier objet de ses attaques devait être naturellement Calicut, la capitale d’un prince le plus redoutable ennemi des Européens. Coutinho, qui était alors sur le point de repartir pour le Portugal, insista vivement pour avoir le commandement de cette expédition , et son rang, ainsi que l’amitié dont ii avait donné des preuves à Albuquerque , rendait impossible d’écarter ses prétentions. La flotte arriva le 2 janvier 1510 devant Calicut , et comme les approches de la ville étaient défendues par des bois épais coupés d’étroits sentiers où les troupes ne pouvaient se déployer, il fut décidé en conseil de guerre que les deux généraux se partageraient les troupes et attaqueraient chacun séparément. Les soldats d’Albuquerque dormirent à peine pendant la nuit qui précéda l'attaque, tant ils étaient animés par l’approche du combat , et dès que le jour parut, il n’y eut plus moyen de retenir leur ardeur, ils se précipitèrent à la côte, et enlevèrent un palais fortifié sur lequel devaient porter, à cause de sa position , les premiers efforts des Portugais.
Lorsque Coutinho, dont la marche avait été retardée par divers accidents, arriva avec ses troupes, il trouva la besogne faite. Irrité contre le vice-roi, il déclara qu’il ne se laisserait pas jouer ainsi dans l’attaque du palais principal , situé de l'autre côté de la ville. En vain Albuquerque essaya-t-il de se justifier, en vain conjura-t-il Coutinho de ne point s’engager dans la ville avant de s’étre assuré une retraite, l’irritable officier ne voulut rien entendre. Traversant les rues étroites de Calicut, il parvint bientôt à la résidence royale, qui, comme d’ordinaire en Asie, formait elle-même une petite ville entourée d’un murT la seule fortification régulière de la capitale. De
filus , elle était défendue par les meileures troupes de la principauté; mais rien ne put arrêter l’ardeur de Cou-
tinho et de ses soldats; ils eurent bientôt forcé les portes et occupé tout le palais avec ses dépendances.
Croyant sa victoire complète , Coutinho permit le pillage à ses troupes, et lui-même il alla dans les appartements royaux chercher le repos après les fatigues de la bataille. Les Indiens avaient été surpris , mais non mis en déroute; et peut être n’avaient-ils laissé les Portugais aller aussi loin que pour les attirer dans un piège. Le chef des naïrs poussa un. cri qüi, répété de bouche en bouche sur un espace de plusieurs milles, rallia bientôt autour de lui 30,000 hommes bien armés et résolus. Ils tombèrent d’abord sur le corps d’Albuquerque qui occupait la ville avec ses troupes et protégeait les communications avec la flotte. Il n’était pas préparé à soutenir cette attaque, et les Indiens , occupant les terrasses des maisons et tous les postes avantageux , firent pleuvoir une grêle de traits sur les Portugais , qui , embarrassés dans les rues étroites de la ville , ne pouvaient ni avancer ni reculer. Après avoir vu tomber les plus braves de ses hommes, leur chef n’eut plus d’autre ressource que de mettre le feu à la ville; puis, tandis que l’ennemi se dispersait devant l’incendie, les Européens se replièrent sur leurs vaisseaux. Cependant Coutinho recevait avis sur avis de l’état critique des affaires; mais, confiant dans son triomphe et plein de mépris pour les Indiens, il ne voulait pas obéir aux sages conseils d’ Albuquerque. Bientôt, cependant , lorsque son collègue s’étant retiré, toutes les forces de l'en?
nemi se tournèrent contre lui, le danger devint trop pressant pour qu’il fût possible de fermer plus longtemps les yeux sur la réalité. Il fit alors une sortie et se battit comme un lion. Le palais fut livré aux flammes, et ses troupes , enveloppées par des forces immensément supérieures, ne songèrent qu’à regagner le rivage. Dans cette désastreuse retraite , Coutinho fut tué; en essayant de le défendre, Vasco Sylveira et plusieurs autres officiers des plus nobles familles du
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Portugal partagèrent son sort. De Barros dit que sur 1,600 hommes, 80 furenttuéset300 blessés dans ce combat.
Albuquerque , couvert lui-même de blessures, resta quelque temps insensible et passa pour mort; emporté à grand’peine par les siens, il arriva presque mourant à Cochin , où il fut longtemps à se rétablir.
Cependant, ce triste début n’avait pas refroidi l’ardeur du vice-roi. A peine remis de ses blessures , il reprit aussi vivement que jamais ses hardis projets de conquêtes, et s’il n'osa plus attaquer la capitale du zamorin , il songea cependant à s’emparer de quelque grande ville , où ses compatriotes
f loueraient s’établir définitivement, où eurs flottes seraient en sûreté, et dont il ferait en quelque sorte sa base d’opération pour les projets de colonisation qui l’occupaient. Timoia , pirate indou et fidèle allié des Portugais, lui parla de Goa.
Cette ville est située sur une Ile de vingt-trois milles de circonférence, si l’on peut appeler île une pointe de terre séparée du continent par un marais salé, guéable en plusieurs endroits. Le sol est fertile , coupé de hauteurs et de vallées, et presque suffisant pour fournir de lui-même a tous les besoins d’une grande ville. Goa avait été conquis par les Mogols, et annexé d’abord à la couronne de Delhi ; mais ensuite, au milieu des troubles de l’empire, il s’était formé dans le sud plusieurs États indépendants. Le souverain de Goa , qu’on appelait le zabaïm , était le plus puissant de ces divers princes. Cependant Timoia apprit à l’amiral portugais que ce prince, occupé par la guerre avec plusieurs États de l'intérieur , avait laissé sa capitale sans moyens de défense.
Albuquerque saisit avec empressement l’ouverture qui lui était faite, et, guidé par Timoia, il arriva en rade de Goa, le 25 février 1510. Les forts qui défendaient les approches ayant été rapidement enlevés , et la flotte des assiégeants étant venue s’embosser sous les murs de la ville, les habitants, presque tous commerçants, commen-
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cèrent à songer sérieusement aux conséquences d’une prise d’assaut, surtout par un ennemi qui ne s’était jamais distingué par sa clémence. Ils envoyèrent donc une députation, composée surtout de négociants, qui convinrent de rendre la ville, à la condition que pleine protection serait accordée au commerce , et que les propriétés particulières seraient respectées. Albuquerque accepta le traité, et fut aussitôt mis en possession de la ville.
S'étant ainsi substitué au zabaïm , il prit aussitôt tout le train d’un potentat asiatique, envoyant une ambassade au Narsinga , et recevant de la plus gracieuse façon les envoyés de Perse et d'Ormuz’ près le prince de Goa. Mais bientôt il trouva que la position n’était ni aussi sûre , ni aussi agréable qu’il l’avait d’abord imaginé.
Le zabaïm, en apprenant que sa capitale était au pouvoir des étrangers, abandonna tous ses autres projets pour les chasser. Il conclut aussitôt la paix avec ses ennemis, dont il détermina la plupart à faire cause commune avec lui contre les Européens, et parut, bientôt après , à la tete d’une armée de 40,000 hommes, sous les murs de sa capitale. Albuquerque , sans se laisser intimider, s’apprêtait à la repousser, lorsqu’il fut , à l’intérieur même, menacé par les siens de périls beaucoup plus formidables.
Dans ces lointains pays , il n’était pas alors facile de maintenir la discipline au milieu d’aventuriers comme ceux qui composaient les expéditions européennes ; officiers et soldats ne se faisaient pas faute de critiquer les opérations et les projets de leur général.
Il s’éleva donc au milieu même des Portugais un nombreux parti, qui prétendait qu’avec des troupes aussi peu nombreuses que celles d’Albuquerque, et sans aucun espoir de voir arriver prochainement «es renforts , c’était folie de vouloir résister à une armée comme ceile qui venait assiéger la ville, surtout lorsqu’on était entouré d’une population hostile , au milieu d’une ville immense dont les habitants
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n’attendaient que l’occasion pour accabler les Européens. Ces craintes n’étaient certainement pas sans raison ; mais l’audacieux Albuquerque refusa d’abandonner sans combat fa magnifique proie dont il s'était emparé. Les séditieux , et ils étaient neuf cents, prétendaient qu’on ne pouvait pas sacrifier tant de braves gens à l’entêtement d’un seul homme , et ils formèrent un complot pour déposséder leur énéral du commandement. Mais Aluquerque connaissait leurs chefs ; il les surprit dans une réunion secrète et les fit jeter en prison. Le reste demanda pardon, et l’obtint facilement.
Cependant le zabaïm avançait sur la ville. La principale espérance d’Albuquerque reposait sur les moyens qu’il avait de défendre les approches de nie; toutefois, le canal qui la séparait du continent était si étroit et si peu profond , qu’il était loin de présenter à l’ennemi un obstacle insurmontable.
Sur les points les plus exposés, Albuquerque plaça ses meilleures troupes, les couvrant par des murs et des retranchements. Le prince indou , repoussé avec perte dans ses premières tentatives pour enlever ces ouvrages, et désespérant presque du succès, résolut de faire une dernière tentative, à la faveur d’une de ces nuits sombres et orageuses qui signalent toujours le renversement des moussons. Dans la nuit du 17 mai, deux grands corps de troupes s’avancèrent sur deux points différents , et bien qu’ils ne réussirent pas à tromper la vigilance des Portugais, ils parvinrent cependant à pénétrer dans l'intérieur de l'ile. Toute l’armée passa après eux, et commença aussitôt les operations contre la ville.
Le vice-roi continua cependant à se défendre avec l’inébranlable fermeté qui le caractérisait; mais voyant l’ennemi aidé par des émeutes répétées à l’intérieur, aidé même par le mécontentement de ses officiers.qui recommençaient à murmurer contre lui , il fut contraint de se retirer dans la citadelle, assise sur un ruisseau qui assurait ses communications avec la flotte.
Maître de la ville , le zabaïm attaqua
aussitôt la citadelle. Coulant de grands bateaux chargés de pierres dans le ruisseau, il essaya de couper les communications des Portugais, tandis que, d’un autre côté, il tentait à plusieurs reprises d’incendier leurs bâtiments.
Albuquerque, trop faible pour résister à ce système d’attaque , se vit enfin contraint d’évacuer la citadelle. Mais déjà c’était une opération difficile; il l’exécuta cependant avec autant de vigueur que de succès. Ayant embarqué tous ses canons , ses munitions et ses approvisionnements, il partit avec ses troupes par une nuit obscure, au milieu du plus profond silence , et luimême il s’embarqua le dernier de tous.
Ainsi forcé de reprendre la mer, Albuquerque, loin de se laisser abattre, ne songeait qu’à faire quelque action d’éclat qui put relever l’honneur de ses armes et le moral de ses soldats. L’ennemi avait établi à Pangin , près de Goa, un grand camp retranche d’où il avait souvent expédié des bâtiments armés pour inquiéter les Portugais.
Albuquerque se dirigea aussitôt de ce côté, en débarquant au point du jour ; avant d’avoir été aperçu, il fondit sur le camp des Indous avec un si grand bruit de tambours , de trompettes et de mousqueterie,que l’ennemi, effrayé, s’enfuit aussitôt , laissant entre les mains des Portugais un grand nombre de canons et d’immenses approvisionnements.
Quelques jours après , informé que le zabaïm préparait une flottille de bateaux armés contre lui, Albuquerque envoya aussitôt à leur rencontre quelques-uns de ses navires commandés par son neveu Antonio Noronha. Le zabaïm vint en personne au-devant des Portugais , à la tête de trente proas bien armées ; mais après un combat opiniâtre il fut forcé de se sauver à la côte. Des ouvertures de paix furent la conséquence de cette défaite , mais Albuquerque refusa d'y répondre.
Ces succès ayant abaissé l’orgueil de l’ennemi et relevé le courage des Portugais, le vice-roi conduisit sa flotte à Cananor, où elle reçut des renforts considérables qui décidèrent Albuquer-
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que à tenter une nouvelle attaque sur Goa aussitôt que la saison le permettrait. Il espérait cette fois être plus heureux, surtout à cause de la guerre ui venait de recommencer entre le roi e Narsinga et le zabaïm, dont les forces allaient se trouver occupées. Cependant, comme il n’avait pas plus de 1,500 Européens et de 300 soldats indigènes, c'était encore une entreprise très-hardie que d’attaquer une grande et forte capitale défendue par une garnison de presque 10,000 hommes. On venait d’ajouter à ses fortifications du côté de la terre un grand mur d’enceinte avec un fossé ; et du côté de la mer une grande estacade, derrière laquelle les bâtiments de l’ennemi étaient mouillés en toute sécurité. Cependant arrivé en vue de la ville. Albuquerque „ se décida aussitôt à donner l’assaut. Il partagea ses troupes en deux corps , dont l’un, conduit par lui-même, devait attaquer du côté du nord, et l’autre du côté du sud. Celui-ci, conduit par Limas et autres officiers d’élite, eut bientôt chassé l’ennemi qui voulait s’opposer au débarquement , et le poursuivant l’épée dans les reins, les Portugais arrivèrent en même temps que lui aux portes de la ville. La porte allait se fermer sur les fuyards, lorsque Fernando Melos jeta en travers une forte pièce de bois , et les Portugais entrèrent en même temps que les Indous. Ceux-ci cependant continuèrent à se défendre avec courage dans les rues , dans les maisons, et surtout dans le palais du zabaïm. Chassé de ce poste , l’ennemi se rallia sur une hauteur voisine, et il fallut encore six heures de combat pour assurer la victoire.
Maître de cette importante place, Albuquerque mit tous ses soins à y fonder un établissement permanent
fiour son pays. Il voulait en faire un ieu de station toujours sûr pour les flottes portugaises, de ravitaillement et de retraite en cas de désastre, un moyen de s’affranchir de l’alliance toujours précaire du prince indigène ; en un mot, il voulait faire de Goa la capitale d’un nouvel empire asiatique.
Il envoya et reçut des ambassadeurs ,
qu’il étonna par le déploiement d’une magnificence inconnue même dans l’Inde; il les surprit parles immenses fortifications, parles utiles ouvrages qu’il y fit aussitôt construire. Il cherchait à attacher les naturels à la cause de son gouvernement , et dans ce but il employa un expédient au moins singulier. Ayant fait des prisonnières , dont quelques-unes appartenaient aux meilleures familles du pays, il les traita d’abord de la façon la plus honorable, et ensuite il entreprit de les marier à ses officiers, et quelquefois sans trop consulter le goût des parties. De Barros compare cette manière de cimenter la puissance des Portugais à celle qu’employa Romulus pour peupler sa ville naissante. Il va sans dire qu’on faisait aux belles captives une nécessité absolue d’embrasser le christianisme, et ce n’était pas chose très-difficile à obtenir d’elles, car, à Goa, les préjugés de caste sont beaucoup moins violents que dans aucune autre ville de l’Inde. Après avoir fait quelques-uns de ces mariages, le vice-roi témoignait aux nouveaux couples une faveur toute particulière, et ordinairement il donnait quelque bel emploi au mari. Les principales familles du pays voyant tout l’avantage qu’elles pouvaient tirer de ces alliances , finirent par s’y prêter très- volontiers. On raconte même à ce propos une aventure assez bizarre.
Un soir où plusieurs de ces mariages se célébraient ensemble pas une grande fête que le vice-roi donnait aux époux, les lumières s’éteignirent tout à coup, et, au milieu de l’obscurité où tout le monde était plongé, il survint de singulières méprises. Le lendemain matin au point du jour, on voulut d’abord chercher à se reconnaître ; mais, toute réflexion faite, on jugea qu'il valait mieux pour chacun s’en tenir au lot que le hasard lui avait adjugé.
Après avoir réglé Tes affaires intérieures de son gouvernement , Albuquerque reprit ses anciens projets de conquêtes. Deux points surtout occupaient son esprit : Ormuz, le riche entrepôt du golfe Persique, qu’il avait déjà conquis une fois; et Malacca, con-
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sidéré alors comme la clef des régions et des îles les plus éloignées de l’Asie. Malacca obtint d’abord la préférence.
Bien que située sur la côte d'une péninsule aride, la capitale de ce royaume jouissait alors d’une incroyable prospérité, due à sa position qui en faisait le centre où venait aboutir tout le commerce entre l’Indoustan, la Chine et les îles de l’archipel indien, c’est-àdire le commerce qui fait aujourd’hui la richesse de Singapore. Albuauerque s’v rendit avec une petite escadre, sur laquelle étaient embarqués 800 Portugais et 600 soldats indiens, qui venaient combattre une garnison composée, diton, de plus de 30,000 hommes. On commença d’abord par négocier, et par déclarer des deux côtés qu'on ne désirait rien autant que la paix ; mais il était évident qu’une expédition de ce genre ne pouvait pas avoir d’autre issue qu’une issue guerrière. Les gens du pays, aidés par de puissantes machines en bois , par le canon et par une composition de matières combustibles dont ils avaient le secret, firent une vigoureuse résistance; mais l’intrépidité d’Albuquerque et de ses soldats triompha de tous les obstacles.
Ayant chassé la garnison indigène, et maître de la ville , il commença aussitôt la construction d’un fort avec le débris de son palais, et il en organisa le gouvernement dans cet esprit de fermeté et de conciliation qui était la base de sa politique. Il ouvrit ensuite des négociations avec Siain , Java , Sumatra, d’où les écrivains portugais rétendent même qu’il reçut des amassades.
Pendant qu’il était occupé de cette expédition , le zabaïrn avait rallié ses forces , et, à la tête d’une nombreuse armée , il avait pénétré dans l’Ile sur laquelle Goa est construit ; il y avait même élevé un fort nommé Benaster, etserrait la ville de très-près. Arrivant à la tête de renforts considérables qui lui venaient d’Europe , Albuquerque força d’abord l’ennemi à lever le siège ; mais il fut plusieurs fois repoussé avant de pouvoir le forcer à évacuer le Benaster, avant d’établir définiti-
vement la suprématie des Portugais sur la petite île de Goa, qui aujourd'hui encore appartient à la couronne de Portugal.
Le vice-roi reprit ensuite ses projets de conquête ; mais d’abord il échoua dans deux tentatives successives sur Aden, qui était alors l’entrepôt du commerce de la mer Rouge , comme il le redeviendra peut-être entre les mains des Anglais, qui s’en sont emparés depuis 1839. Repoussé de ce côté, il prépara un nouvel armement plus considérable que les précédents, et à la tête de 1,500 Européens et de 600 soldats indous il mit à la voile pour Ormuz , dont le prince n’osa pas même entreprendre de lui résister, et lui permit de construire un fort près de sa capitale. Après s’être acquitté de ce soin avec sa vigilance ordinaire, Albuquerque exigea qu’on transportât dans ce nouvel établissement tous les canons qui armaient les remparts de la ville.
Le malheureux prince fut encore obligé d’y consentir, et le fameux Ormuz devint ainsi un établissement portugais ; triomphe qui ne laissait presque plus rien à désirer à l’ambitieux vice-roi dans cette partie du monde où il avait désormais établi par la victoire et la politique le pavillon de son pays.
Mais alors sa brillante carrière approchait de sa fin : il était déjà presque parvenu à la vieillesse, et sa santé ébranlée par tant de travaux commençait à donner des inquiétudes. Se sentant malade, il voulut retourner à Goa , et en longeant la côte de Cambay il y apprit des nouvelles qui le frâppèrènt au cœur. Une nouvelle flotte arrivait du Portugal , commandée par Lope de Soarez, un des hommes qu’il détestait le plus , et qui était nommé vice-roi à sa place. De nouveaux officiers étaient nommés au commandement des navires et des forts, et tous étaient connus pour être ses ennemis.
Sa puissance et son crédit étaient ruinés. Les écrivains portugais , qui cachent toujours tout ce qui peut faire tache à la gloire de leur roi , ne nous apprennent pas les motifs qui purent le déterminer à sacrifier ainsi le grand
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homme qui lui avait conquis un empire. Ni lettres, ni aucune marque d’honneur ne venaient adoucir cette disgrâce.
Il était frappé à mort. Faible, épuisé, mourant, on voulut lui persuader que l’attachement de ses officiers pouvait lui donner les moyens de résister aux ordres d’un maître ingrat et de rester encore victorieux sur les mers de l’Inde. Peut-être se laissa-t-il aller d’abord à cette dangereuse tentation ; mais quelques jours de réflexion la lui firent repousser , et il ne songea bientôt plus qu’à ensevelir dans la tombe sa vanité blessée. Vivement agité, refusant toute espèce de nourriture et de médicaments , appelant la mort avec impatience, il allait s’éteindre, lorsqu’on lui persuada d’écrire au roi pour lui recommander son fils. Voici les termes de cette fière épître :
« Seigneur, me sentant près de mou- « rir , j’adresse à Votre Majesté cette « dernière de toutes les lettres que je « lui écrivis pendant la longue période « de ma vie où j’ai eu l’honneur de « vous servir. Dans votre royaume j’ai « un fils du nom de Braz de Albu- « querque , que je prie Votre Majesté « de traiter aussi bien que le méritent « pour lui les services de son père.
« Quant aux affaires de l’Inde, elles « parleront d’elles-mêmes et pour eiles « et pour moi. »
Voyant qu’il allait mourir avant d’arriver à Goa, il recouvra le calme de son esprit pour tourner toutes ses
fiensées vers cet autre monde où il alait entrer. Une barque légère envoyée au-devant de lui amena à ses côtés le vicaire général, qui lui administra les sacrements de l’église et reçut son dernier soupir le 16 décembre 1515.
Son corps fut rapporté en grande pompe à Goa , où sa mort fut un sujet de deuil universel et pour ses compatriotes et pour les indigènes, dont il avait conquis l’affection.
A sa mort, l’empire portugais dans l’Inde était déjà parvenu au faîte de sa grandeur. Quelques points éloignés sur la côte d’Afrique et sur celle de Coromandel , c’est tout ce qui y fut encore
ajouté. S’il faut en croire l’emphatique Faria y Sousa, l’empire portugais s’étendait depuis le cap de Bonne Espérance jusqu’à la frontière de la Chine, sur une étendue de côtes de plus de 12,000 milles. Mais c'est une phrase qu’il est impossible de prendre au sérieux , quand on songe que sur tout cet immense espace les Portugais n’ont jamais compté plus d’une trentaine de comptoirs. Le plus souvent , pour ne pas dire toujours, ils ne possédaient pas un pouce de terrain au delà des murs de leurs forteresses. Leur véritable empire, c’était l’Océan, où leurs vaisseaux, mieux armés et mieux équiqués qu’aucuns de ceux des puissances asiatiques, étaient presque toujours et à peu de frais victorieux. Cette espèce de gouvernement, auquel la possession presque exclusive du commerce entre l’Inde et l’F.urope donnait du prix, leur resta pendant plus d’un siècle. Leur histoire pendant toute cette période c’est celle de leurs luttes contre les indigènes, à qui l’intolérance de leur esprit religieux inspira bientôt une vive inimitié contre eux. Ces luttes, dont le résultat ordinaire était de remettre les deux parties dans la position où elles se trouvaient avant le combat, sont trop monotones et trop peu intéressantes pour que nous devions en faire le récit. A peine si elles fournissent quelques faits qui méritent d’être rapportés.
En 1536, Nuno deCunha, alors gouverneur général , obtint la permission d’ériger un fort près de l’importante ville de Diu , dans une position à la vérité très-favorable pour le commerce , mais qui mettait ses compatriotes en contact avec les importants royaumes de Cambay et de Gouzerat. Ba'der, souverain de Cambay, et qui d’abord avait accueilli les Portugais avec empressement, ne tarda pas à devenir leur ennemi. Dans une visite qu’il fit à l’établissement européen, un combat s’engagea, où lu i-méme et quelques officiers portugais furent tués. Sylveira, qui prit ensuite le commandement de la place , fit les plus grands efforts pour justifier ses compatriotes aux yeux des
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indigènes, et parut d’abord y réussir; mais il était resté de cette malheureuse affaire des ferments de discorde
?|ui portèrent leurs fruits. La querelle ut envenimée par Khodja-Zofar, chef maure, qui s’était d’abord porté pour l’ami des Portugais, et ensuite était devenu leur plus dangereux ennemi.
Il réussit à faire lever dans le Gouzerat une grande armée , que le gouverneur de l’Egypte, Soliman Pacha, devait, par ordre du Grand Seigneur, appuyer de toutes ses forces. Il partit en elfet de Suez avec soixante-dix galères, portant 7,000 hommes de débarquement des meilleures troupes turques, et un immense matériel d’artillerie. A son débarquement il fut rejoint par plus de 20,000 hommes du Gouzerat, et, dans les premiers jours de septembre 1538, il vint mettre le siège devant le fort des Portugais. Sylveira n'avait avec lui que 600 hommes, dont la plupart encore étaient malades ; et par suite d’un interrègne dans le gouvernement il ne pouvait espérer de secours de Goa. Il se prépara cependant à résister avec courage, et le siège qu’il soutint est reardé comme l’épisode le plus glorieux e l’histoire des Portugais en Asie.
Les femmes elles-mêmes y rivalisèrent de courage et d’enthousiasme avec l’autre sexe. Dofia Isabella de Vega assembla les femmes enfermées dans le fort, et les engagea , puisque tous les hommes étaient employés à porter les armes, à entreprendre de réparer ellesmêmes les brèches faites par le feu continuel de l’ennemi. Anna Fernandez, la femme d’un médecin, courait de poste en poste sous une grêle de balles pour encourager les soldats ; et son fils ayant été tué sous ses yeux, elle enleva elle-même son corps de la mêlée, puis retournant sur le théâtre du combat elle y resta jusqu’à la lin , et seulement alors songea à ensevelir son malheureux fils.
Plusieurs assauts avaient été repoussés; mais la garnison était alors réduite de moitié , et les survivants étaient si épuisés, qu’il ne semblait pas possible qu’ils pussent plus longtemps continuer leur défense. De leur côté , les
assiégeants, exaspérés d’une résistance si opiniâtre, décidèrent de faire un effort désespéré. Ils commencèrent d’abord par remettre leurs galères à flot, comme s’ils se préparaient a lever le siège , puis à minuit le signal de l’attaque fut tout à coup donné, et ils vinrent en courant appliquer des échelles pour l’escalade sur le mur qui se prolongeait du côté de la mer. La garnison prit aussitôt les armes et se porta au-devant de l’ennemi ; mais les musulmans attaquaient avec tant de furie, qu’à la fin ils pénétrèrent dans la place. Toutefois ils furent encore repoussés par des prodiges d’incroyable valeur, et perdirent, dit-on, 1,500 hommes tués ou blessés dans ce dernier assaut. La victoire avait coûté cher aux Portugais; il ne leur restait pas quarante hommes en état de faire le service, et Sylveira se laissait aller aux plus tristes prévisions , lorsqu’à sa grande joie il vit que c’était le dernier effort de l’ennemi. Soliman, ignorant, selon toute probabilité , la position désespérée de ses adversaires, leva l’ancre le 5 novembre, et repartit avec toute sa flotte pour l’Égypte.
Khodja-Zofar, qui était toujours tout-puissant dans le Gouzerat, conservait encore l’espoir de la vengeance.
Sept ans plus tard , il parvint à lever une armée presque aussi considérable que la première, et revint mettre le siège devant le château de Diu, défendu par don Juan Mascarenhas avec une garnison de 210 hommes seulement. Avec sa petite treupe, le gouverneur défendit vaillamment son poste. Le roi de Cambay , qui était venu au siège, bien persuadé de voir prendre le château , fut si effrayé d’un boulet qui pénétra dans sa tente et tua un de ses officiers à côté de lui, qu’il partit incontinent, laissant à ses officiers le soin de poursuivre le siège. Quelques jours après, Zofar eut la tête emportée par un coup de canon ; mais son fils Roumè-Khan avait hérité de la persévérance de son père et de sa haine contre les chrétiens. Malgré la valeur avec laquelle les assiégés avaient repoussé toutes les attaques, leurs rangs
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étaient fort éclaircis , et déjà ils commençaient à souffrir de la famine, lorsque Xlvaro de Castro leur amena des provisions et un renfort de 400 hommes. Mais ces troupes furent de peu d'utilité ; ayant voulu tenter une sortie pour faire parade de leur courage, elles furent repoussées avec perte dans le fort. Enfin, en octobre 1545, le nouveau vice-roi, don Juan de Castro, l’un des plus vaillants officiers portugais, arriva, mais avec des renforts si considérables qu’il put aussitôt prendre l’offensive contre l’ennemi. Il pénétra dans son camp , le força à accepter la bataille, et le repoussa jusque dans la ville en lui faisant subir des pertes immenses. Dans une sortie que les musulmans voulurent encore tenter avec 8,000 hommes, de Castro les battit une seconde fois et les poursuivit avec tant d’ardeur, qu’il pénétra avec eux dans la ville, et s’en empara. Malheureusement il ternit sa gloire en la livrant au pillage et à la fureur de ses soldats. Ensuite il retourna, le 11 avril 1546 à Goa, où il fit une entrée triomphale, accompagné de corps de musique, la tête couronnée de laurier, et faisant porter derrière lui l’étendard royal de Cambay , trophée de ses victoires. Les rues étaient tendues d’étoffes de soie, semées de fleurs, remplies de peuple qui faisait retentir l’air de ses acclamations. En apprenant la nouvelle de cette orgueilleuse cérémonie, la reine Catherine fit , dit-on , la remarque que si son général s’était battu et avait vaincu comme un chevalier chrétien , il avait triomphé comme un païen.
De Castro ne conserva le titre de vice-roi que depuis 1545 jusqu’à 1548 ; mais ce temps lui suffit pour établir grandement sa réputation , et faire craindre le nom portugais sur toutes les côtes de l’Inde. Il semble qu’il ait été très-zélé pour le service de son pays et très-désintéressé, car après avoir occupé un poste aussi lucratif il mourut dans une extrême pauvreté.
Cependant , les effroyables barbaries qu’il autorisa, bien qu'elles ne lui aient jamais été reprochées par les histo-
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riens de son temps et de son pays , doivent sans doute ternir sa gloire aux yeux des nations modernes.
La position la plus critique où les établissements portugais de l’Inde se soient jamais trouvés placés, se présenta en 1570, sous le gouvernement de don Louis de Ataide. Adel-Khan et Nizam-oul-Moulk , deux officiers distingués du Mogol , firent alliance avec le zamorin, et s’unirent dans la ferme intention de consacrer tous leurs moyens à chasser les Européens des côtés de l’Inde. Le siège de Goa , la plus importante des opérations des alliés, fut entrepris par Adel-Khan, et pour y réussir ii y mena toutes ses troupes , estimées à 100,000 hommes .
qu’il commandait en personne. Cette armée mit huit jours à franchir les défilés des Ghâts, puis vint établir sous les murs de la ville son camp, qui, disposé avec cet ordre admirable dans lequel les Mogols excellaient, présentait l’aspect d’une vaste et magnifique cité. Le vice-roi surpris, en apparence du moins , n’avait pas dans Goa plus de 700 soldats, auxquels il joignit 1,300 moines et esclaves armés. En arrêtant le départ d’une flotte qui mettait à la voile pour l’Europe, il aurait pu renforcer sa petite troupe d’environ 400 hommes; mais il refusa intrépidement cette ressource. Il ne voulait pas, disait-il , prendre la responsabilité des inquiétudes qu’on ressentirait dans la métropole , si l’on ne voyait pas arriver les vaisseaux. L’ennemi commença d’abord par vouloir pénétrer dans l’île. Vaines tentatives; non-seulement don Luis les repoussa, mais, ayant reçu quelques petits renforts, il fit de nombreuses sorties , dans lesquelles ses troupes se conduisirent avec leur courage , et il faut dire aussi avec leur cruauté ordinaire. Après avoir tué dans les combats beaucoup de monde à l’ennemi, on envoyait en ville des charretées de têtes , pour soutenir par cet effroyable spectacle le courage des habitants. Après deux mois d’attaques inutiles, Adel-Khan commença à désespérer du succès de son entreprise , et même il ouvrit des négociations avec
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le gouverneur. Mais comme chaque parti faisait tous ses efforts pour dissimuler son désir de voir Unir le siège, comme chacun, au contraire, affectait une confiance excessive, la négociation ne fit que de très-lents progrès.
A diverses reprises, Ataide reçut des renforts : 1,500 hommes en une fois des îles Moluques qui le rendirent si fort, que l’ennemi ne pouvait plus conserver aucun espoir de réussir. Cependant le général rnogol ayant remarué un point , qu’à causesans doute e sa force naturelle on gardait moins soigneusement que les autres, résolut de tenter un dernier effort pour pénétrer dans les lignes des assiégés. Le 13 avril, Soliman-Aga, capitaine de ses gardes , attaqua le point en question avec tant de vigueur et de rapidité , qu’en dépit de la plus héroïque résistance il pénétra dans File avec une partie des siens. Mais les Portugais s’étant ralliés , prirent à leur tour l’offensive, et tuèrent ou mirent en déroute les Mogols. Adel-Kan , qui du haut d’une colline assistait à la défaite de ses troupes, se sentit découragé.
Dès lors le siège ne fut plus conduit u’avec mollesse; cependant l’orgueil u Mogol ne voulait pas céder , ét ce ne fut que quelques mois plus tard, vers la un d'août, qu’il leva le siège et se retira après avoir perdu dans cette infructueuse tentative plus de 12,000 hommes.
De son côté, Nizam-oul- Moulk , pour remplir les obligations qui lui étaient imposées par le traite d’alliance, était venu avec une armée aussi considérable que celle d’Adel-Khan attaquer Châl , établissement alors important dans le voisinage de Bombay. Les moyens de défense de cette place semblaient encore plus exigus que ceux de Goa ; elle était complètement située sur le continent , défendue par un petit mur en terre avec un fort qui n’était pas beaucoup plus qu’une maison ordinaire. Aussi conseillait-on au gouverneur général de retirer ses troupes de cette position , sans même essayer de la défendre ; mais il repoussa ces conseils pusillanimes , et Luis
Freyre d’Andrada, qui commandait dans la ville, ayant reçu quelques renforts qui portèrent sa garnison à 2,000 hommes , entreprit de suppléer à tout ce qui lui manquait d'ailleurs, par le courage et le génie. Après quelques tentatives malheureuses pour enlever la place d’un coup de main, l’ennemi ouvrit une batterie régulière et montée de 70 pièces de canon. Au bout d’un mois la ville avait considérablement souffert , le mur d’enceinte était presque complètement renversé , et l’ennemi faisait successivement le siège de chaque maison, changée en forteresse , et défendue avec la plus vive obstination par les assiégés.
Un jour les Mogols, avant donné un assaut général , pénétrèrent dans la ville par divers points; mais ils furent partout repoussés avec des pertes trèsconsidérables pour eux. Une autre fois , obligés d’évacuer une maison, les Portugais y avaient préparé une mine qui, malheureusement, prit feu trop tôt et leur enleva 42 hommes. Une autre maison fut défendue pendant six semaines , et une autre pendant tout un mois. Au commencement de juin , le siège durait depuis six mois, les assiégeants y avaient déjà perdu plusieurs milliers d’hommes lorsqu’ils firent des ouvertures de négociations, qui ne produisirent aucun résultat.
Le nizam recommença donc l’attaque avec plus de vigueur que jamais, et il emporta successivement le couvent de Saint-Dominique, les maisons de Nuno Alvarez et de Gonzalo Menesez. Il voulut alors donner un dernier assaut, mais qui serait décisif. Le 29 juin , toute l’armée des assiégeants se précipita , en poussant des cris barbares , sur les débris des fortifications que les Portugais défendaient encore. L’attaque fut terrible : a plusieurs reprises l’ennemi planta ses drapeaux sur les remparts , et sembla sur le point de s’emparer définitivement de la ville ; mais cependant, en dernier résultat, la bravoure et la discipline des Européens finirent par triompher. Le général des Mogols continua l’attaque jusqu’à la nuit , et ensuite ouvrit une
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négociation qui se termina par un traité d’alliance offensive et défensive.
Le zamorin, de son côté, avait montré peu de zèle à remplir les obligations qui lui étaient imposées par le premier traité. Voyant les Portugais serrés de près par les deux autres confédérés , il avait offert de renoncer ’ à l’alliance et demandé à conclure un traité séparé. Mais, jusque dans cet extrême péril , d’Ataide avait dédaigné d’acheter la paix au prix de concessions humiliantes; il avait fièrement mis en défi la puissance du prince, se reposant sur son talent et sur le courage de ses compatriotes pour faire face à tous les dangers accumulés sur sa tête. Le zamorin avait alors envoyé quelques troupes au nizam, et luimême il était venu mettre le siège devant le fort de Cliâl , situé à environ deux milles de Calicut. Mais cette place avait été défendue aussi vaillamment que les autres; sa garnison avait été renforcée , et le zamorin fut obligé de se retirer honteusement.
Ainsi cette ligue formidable , où étaient entrées les plus grandes puissances de l'Inde méridionale, vint se briser sans résultat contre les talents du gouverneur portugais et le courage de ses troupes.
Grâce, à ces brillants exploits, les sujets du Portugal , pendant tout le cours du seizième siècle, conservèrent leurs possessions sur les côtes , et leur suprématie sur les mers de l’Inde.
Même après l’époque où l’esprit d’entreprise sembla s’évanouir chez eux , le haut renom et la puissance morale qu'ils avaient acquis ne permirent pas aux indigènes de secouer le joug. Mais vers l’année 1600 parut dans les mers de l’Asie un nouvel ennemi beaucoup plus redoutable qu’aucun de ceux qu’ils avaient jusqu’alors rencontrés dans cette partie du monde. Les Hollandais, poussés au désespoir par la tyrannie de Philippe II, s’étaient révoltés contre l’Espagne, et, après une lutte longue, sanglante et glorieuse, ils avaient pris place parmi les États indépendants de l’Europe. Même avant d’être reconnus en cette qualité par les au-
très États, ils avaient déjà la réputation d’étre la première puissance navale du monde. A l’étroit sur un territoire peu fertile , et voyant leur population augmenter sans cesse par la multitude de réfugiés qui venaient chercher chez eux le double bienfait de la liberté civile et religieuse, ils se sentaient poussés, comme par la nécessité, à demander la richesse et même des moyens de subsistance à l’Océan.
L’heureuse situation de leurs côtes , également favorable pour la pêche et lé commerce, leur avait permis de faire, dans cette branche ue l’industrie humaine , des progrès qui atteignaient alors à des résultats inconnus jusque-là dans l’histoire des temps modernes. Un peuple qui dirigeait de ce côté son activité ne pouvait manquer de songer bientôt au commerce de l’Inde, auquel on a toujours attribué, mais surtout alors, une importance imaginaire. Toutefois ils n’étaient pas, dès le principe, préparés à combattre les flottes d’Espagne et de Portugal qui défendaient l’approehe des mers de l’Inde. Les Hollandais essayèrent d'abord de tenter un passage eu Asie par le nord, entreprise que l’imperfection des connaissances géographiques d’alors ne faisait pas regarder comme impraticable. Trois expéditions successives partirent donc pour tenter l’aventure , et leur peu de succès servit du moins à prouver que si ce passage existe, il ne peut être d’aucune utilité pratique à la navigation commerciale.
Il était donc impossible de faire concurrence aux Portugais autrement qu’en suivant leurs traces par te cap de Bonne - Espérance ; les Hollandais s’y résolurent hardiment. Les renseignements nécessaires leur furent donnés par Cornélius Houtman , qui était allé les recueillir dans un long séjour à Lisbonne, Le' gouvernement de cette capitale, inquiet de ses actives démarches et soupçonnant sa curiosité, l’avait jeté d’abord en prison, d’où il ne put sortir qu’en payant une rançon très-considérable. Grâce cependant à ses instructions, les Hollandais, en
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trois mois , équipèrent une escadre de quatre bâtiments bien armés et pourvus de tous les objets nécessaires au commerce. Houtman, qui commandait l’expédition, mit à la voile pendant l’automne de 1596, et après un fatigant voyage, mais sans cependant avoir rencontré d’obstacles considérables , il arriva en vue de Bantam dans l’île de Java. D’abord il fut très-bien accueilli et parfaitement traité , mais ensuite , s’étant pris de querelle avec le roi du pays, il fut encore fait prisonnier, mis aux fers, et n’obtint sa liberté qu’en sacrifiant une partie de sa cargaison. Il retourna alors en Europe , où il fut reçu en triomphe ; il avait montré aux Hollandais le chemin et la possibilité de conduire une flotte dans ces parages lointains et de la dérober aux coups de l’ennemi. La compagnie formée pour la première expédition, renforcée par les capitaux d’une seconde qui se fonda au retour de Houtman , renvoya , dans les premiers mois de 1599, sous son commandement et celui de Van Neck , une nouvelle expédition qui ne comptait pas moins de huit navires. Ils atteignirent heureusement les côtes de Sumatra , où ils réalisèrent presque aussitôt leurs cargaisons avec des bénéfices considérables , si bien que Van Neck avait ramené l’année suivante, dans le port d’Amsterdam, quatre navires chargés d’épices.
Ces heureux débuts encouragèrent les Hollandais. Plusieurs compagnies nouvelles s’établirent. Les résultats de leur émulation furent tels qu’en 1600, cinq ans à peine après que le pavillon hollandais avait franchi le Cap, quarante de leurs navires, jaugeant tous de quatre à six cents tonneaux, partirent pour les voyages de l’Inde. L’activité des Hollandais, leur exactitude avait alors presque supplanté les Portugais dans le commerce de ces parages. Jusque-là ils avaient soigneusement évité toute cause de collision, s’abstenant de visiter les lieux fréquentés par leurs navires; mais avec le succès , et en sentant grandir leurs forces, ils songèrent à
expulser leurs rivaux. Ils employèrent tous les moyens pour exciter le mécontentement des naturels , qui euxmêmes commençaient à voir que les Portugais s’occupaient plus de conquête que de commerce , et d’ailleurs étaient vivement irrités de leur violent esprit de prosélytisme religieux.
C'est ainsi que les Malais, excités sous main et aidés de quelques volontaires hollandais, s’emparèrent un jour, par surprise, du fort d’Achin et en massacrèrent toute la garnison , jusqu’au dernier homme. Les Portugais perdirent de même plusieurs de leurs établissements dans les Moluques, tandis qu’au contraire les Hollandais devenaient chaque jour plus puissants.
Philippe II , qui à la mort de don Sébastien s’était emparé de la couronne du Portugal, ne pouvait voir sans irritation ses sujets chassés de ces magnifiques possessions, et chassés par les armes d’une province rebelle que sa tyrannie avait poussée à la résistance, dont ses fautes avaient fait une grande puissance maritime. Ayant appris que l’on attendait en Hollande le retour d’un grand convoi de l’Inde, il fit armer secrètement trente grands navires de guerre, avec l’ordre de saisir au passage la flotte hollandaise.
Près des îles du cap Vert, L’escadre espagnole rencontra huit navires hollandais qui se rendaient dans l’Inde, commandés par Spilbergen; mais celui-ci, par son courage et l’habileté de ses manœuvres, réussit à repousser les assaillants, et arriva dans l’Inde sans avoir de grandes pertes à regretter. Ce premier essai semble être aussi le dernier que fit Philippe II pour lutter par mer contre la puissance naissante des Hollandais; c’est par terre surtout qu’il voulut Jes accabler, et l’on sait le peu de succès de toutes les guerres qu'il leur fit. Il se contenta dès lors de rendre des édits qui leur interdisaient, sous les peines les plus sévères , de venir faire le commerce dans aucune des possessions espagnoles. Cependant les Portugais de l’Inde, aidés par les Espagnols des Philippines, continuèrent pendant quelque
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temps encore à faire la course sur les navires hollandais; mais ceux-ci finirent par les expulser de toutes les îles à épices. En 1605, ils renforcèrent leur flotte dans les mers de l’Inde de dix-neuf navires armés en guerre et portant deux mille hommes de bonnes troupes. Avec ces forces, ils attaquèrent et réduisirent successivement tous 1rs établissements de leurs rivaux dans les îles d’Amboine et de Timor, prenant tous les navires qu’ils rencontraient, et établissant leur suprématie dans les mers de l’Inde.
Il ne restait plus aux Hollandais qu’à s’emparer de Malacca, dont les Portugais avaient fait le chef-lieu de leurs établissements indo-chinois. L’amiral Matclief conduisit sa flotte devant la ville; mais elle était si bien préparée à le recevoir, qu’après plusieurs semaines d’efforts vigoureux, mais inutiles , il abandonna l'entreprise. Quelle fut sa surprise lorsqu’en retournant à Amboine il s’y vit reçu à coups de canon , et aperçut le pavillon espagnol sur les remparts du fort! Cette révolution avait été opérée par quelques navires des Philippines, qui, profitant de son absence, s’étaient jetés sur ces îles importantes, et les avaient réduites sans peine, car il les avait laissées presque sans défense. Rlatclief était d’abord déconcerté; mais, prenant confiance dans la valeur de ses soldats, il débarqua à leur tête , attaqua le fort et l’emporta d’assaut, en passant toute la malheureuse garnison au fil de l’épée. Encouragé par le succès , il passa sur les autres îles, et, en moins de deux mois, il les eut reconquises pour les Provinces-UnieS.
Quelque temps après , les Hollandais eurent le projet d’un établissement dans l’île de Ceylan. En 1605, ils y envoyèrent , sous le commandement de \Veert, une expédition qui commença, comme toujours, par être parfaitement reçue. Mais bientôt après ayant violé une promesse solennelle qu’il avait faite au roi du pays, et s’étant conduit à la cour avec la hauteur que ses compatriotes commençaient à
prendre partout , de Weert fut arrêté et mis à mort à coups de sabre. Ses braves compagnons, qui, malgré la disproportion du nombre, eurent l’audace de -vouloir le venger, ne purent que partager son sort. Toutefois, le aénoûment tragique de cette aventure ne découragea pas le gouverneur général Bort, qui, attribuant uniquement le désastre de Weert à ses coupables violences, envoya à Ceylan une nouvelle expédition sous les ordres de Marcellus Boschkouveur, officier aussi habile que brave. Il arriva juste au moment critique où les Portugais, partis avec des forces considérables de leur principal établissement de Columbo, serraient de si près la capitale du Radja que celui-ci désespérait presque de pouvoir leur résister plus longtemps. L’officier hollandais , en dirigeant les opérations des Candiens et leur fournissant le secours de ses soldats, remporta une victoire complète au bénéfice du Radja. Celui-ci, parre- •connaissance, lui permit aussitôt de fonder un établissement dans les circonstances les plus avantageuses. Toutefois, ce fut seulement en 1656, après une longue et sanglante lutte, que les Hollandais triomphèrent définitivement de leurs rivaux. Cette année-là, Columbo capitula après un siège de sept mois, et les Portugais turent complètement expulsés de l’île de Ceylan.
Quant à la rivalité de l’Angleterre et de la Hollande dans les mers de l’Inde, il ne. peut en être question dans ce chapitre , et nous en parlerons quand nous ferons l’histoire des établissements anglais.
Devenus ainsi les maîtres de l’archipel Indien, les Hollandais voulurent construire une ville qui devînt la capitale de leurs conquêtes asiatiques, le centre de leurs affaires politiues et commerciales. Ils firent choix ’un emplacement situé à l’extrémité occidentale de la côte nord de Java, situation heureuse qui commande la route des îles aux épices, et communique facilement avec Sumatra, Bornéo et Célèbes. Ils l’appelèrent Bata-
aogle
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via , de l’ancien nom du pays. C’est encore aujourd’hui une ville riche et florissante, mais malheureusement trèsinsalubre pour les Européens.
Les Hollandais firent encore de nouveaux efforts pour s’emparer de Malacca ; toutefois ils n’y réussirent qu’en 1640, après un siège très-laborieux. Sur le continent meme de l'Inde , le véritable ennemi des Portugais, ce fut l’Angleterre, qui n’eut pas longtemps à lutter avec eux. .Malgré leur influence à la cour du Mogol, ils furent bientôt supplantés à Surat, et autres ports du Gouzerat, par cette nouvelle rivale.
Une expédition faite de concert par les Anglais et Shah-Abbas de Perse leur enleva Ormuz, tandis que l’iman de Mascat, de son côté, les a chassés de la plupart de leurs possessions sur la côte d’Afrique. Aujourd’hui, Goa et Mozambique, tous les deux pauvres, sans commerce, ruinés, représentent tout ce qui reste de l’empire fondé par le grand Albuquerque.