‹ Inde histoire et description de tous les peuples, de leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc par m. Dubois de Jancigny et par m. Xavier RaymondChapitre 16 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

PREMIERS VOYAGES ET COMMENCE- MENT DES ÉTABLISSEMENTS AN- GLAIS DANS L’IN DK.

Dès les premiers temps où l’esprit d’aventure et de commerce maritime s’éveilla en Angleterre, le commerce de l’Inde v fut regardé comme une source inépuisable de richesses. Les espérances extraordinaires qu’on fondait sur ce sujet étaient, sans aucun doute, mêlées de beaucoup d’illusions.

Une économie politique plus éclairée semble avoir démontré , depuis lors, que l’agriculture et l’industrie sont des sources bien autrement fécondes de prospéritéque touteespèce de négoce; que le commerce intérieur , avec ses prompts retours, est beaucoup plus productif que le commerce avec l’étranger; que le commerce avec des pays voisins enrichit bien plus une nation que le commerce avec des pays éloignés ; enfin, qu’un commerce dont le marché est situé à l’extrémité du globe ne peut jamais qu’employer l’excédant des capitaux d’un pays déjà

riche. Cependant, il était de certaines circonstances qui , à ce début de l’Europe dans la carrière du négoce, jetaient un lustre particulier sur le commerce de l’Inde. Les principaux produits qu’on importait de ce pays étaient des étoffes plus belles et plus riches que toutes celles qu’on fabriquait alors dans l’Occident, sans parler des diamants , des perles , des bijoux , et des épices les plus agréables aux sens. La grande échelle sur laquelle s’y faisaient les opérations, les fortunes considérables qui s’y réalisaient de temps à autre, donnaient à ce commerce une apparence de grandeur qui ne se retrouvait pas dans le train ordinaire du commerce européen. Tout, jusqu’au mystérieux éloignement des pays sur lesquels s’exerçaient les spéculations, jusqu’à l’incertitude et à l’aventure dont elles étaient enveloppées , les rendait plus séduisantes pour l’esprit hardi et entreprenant du seizième siècle.

Peut-être devons-nous rappeler ici qu’il existe quelque souvenir d’un voyage fait dans l’Inde, à une époque beaucoup plus éloignée. Hakluyt cite deux passages des chroniques de Guillaume de Malmesbury, où il est affirmé que, dans l’année 883 , le roi Alfred envoya dans l’Inde Sighelmus, évêque de Sherburn, avec mission d’y offrir de sa part de riches présents au tombeau de saint Thomas. Sighelmus, selon le récit du chroniqueur, mena à bonne fin cette périlleuse entreprise, et revint en Angleterre avec une riche cargaison de pierres précieuses et d’épices. produits de cette célèbre région.

On ajoute qu’au temps où la chroniue fut écrite, on conservait encore ans l’église, de Sherburn quelques objets rapportés par le pieux évêque.

Une telle mission était digne de ce grand monarque , dont les vues , fort en avant de son siècle , étaient sans doute beaucoup plus éclairées que celles qui lui sont prêtées par le chroniqueur. Cependant il est fort difficile, sur un pareil témoignage, d’admettre comme un fait certain que ce lointain pèlerinage ait été accompli à l’époque

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dont il est question. Sans nier absolument le fait , il est permis de croire que Sighelmus n’alla pas plus loin que la côte orientale de la Méditerranée, où alors, comme aujourd'hui, comme toujours, venait aboutir l’undes rayons du commerce de l’Inde.

C’est du règne d'Édouard VI , et surtout de celui d’Élisabeth, que date le développement commercial et maritime de l’Angleterre. Jusque-là , les Flamands lui étaient supérieurs dans l’industrie; les Italiens, et encore plus qu’eux les Espagnols et les Portugais, dans la navigation. Ces deux peuples, dans une admirable période de gloire, venaient d'ouvrir le champ des grandes découvertes, et ils étaient prêts à défendre de toute leur puissance , qui était grande alors , les empires qu’ils venaient de conquérir. Les Anglais, dans la nouvelle carrière où ils allaient se lancer , n’avaient pas seulement à craindre les périls des longues navigations, mais aussi la vigoureuse opposition des deux peuples qui se disputaient alors l’empire des océans.

L’Angleterre cependant se précipita avec enthousiasme dans cette voie nouvelle; depuis les marchands jusqu’aux guerriers et aux hommes d’État, jusqu'aux courtisans même , tout le monde en fut enflammé. Sous les auspices d’Élisabeth, il se produisit en Angleterre toute une génération de grands hommes. D’abord , ils essayèrent de découvrir une route nouvelle pour se rendre dans l'Inde, une route où ils n’auraient pas à craindre d'être arrêtés par d’aussi formidables rivaux que les Portugais. Leurs premières tentatives se portèrent sur la côte nord de l’Asie; mais, comme celle des Hollandais, elles ne pouvaient rien produire. Une expédition de trois navires, armée aux frais d’une compagnie de marchands . et commandée par le brave sir Hugn Willoughby , se termina de la façon la plus malheureuse.

Deux des bâtiments échouèrent sur la côte de la Laponie, et leurs équipages, forcés d’hiverner dans ce terrible climat, y périrent de froid et de misère.

Richard Chancelor atteignit cependant

la mer Blanche avec le troisième navire , et de là se rendit par terre à Moscou, où il se mit en communication avec la cour de Russie , alors presque inconnue dans l’Europe occidentale. Les aventuriers eurent alors l’idée de s’ouvrir un chemin par terre, à travers la Perse et la Russie. En vain dépensèrent-ils beaucoup de courage et d’argent dans cette entreprise ; quelques-uns de leurs agents pénétrèrent en Perse par la mer Caspienne, et même jusqu'à fiokhara, capitale de la Tartarie indépendante, mais aucun ne parvint dans l’Inde. Comprenant à la tin que, quand même la route serait libre, le commerce ne pourrait jamais faire uu si long et si coûteux détour, que la voie du golfe Persique ou de la mer Rouge serait toujours plus courte et moins dispendieuse, ils renoncèrent à leur projet, et retournèrent en Angleterre.

Repoussé de ce côté , on essaya de s’ouvrir un chemin par le nord-ouest, en doublant la côte septentrionale de l’Amérique. On imaginait alors , ou plutôt ou espérait que ce continent se terminait par un cap , situé sous une latitude élevée sans doute , mais que cependant il était aisé de franchir pour pénétrer dans l’océan Pacifique, et aller retrouver la côte orientale de l’Asie. Des efforts énergiques , intrépides, persévérants, furent dirigés sur ce point par une série d’illustres navigateurs : Cabot, Frohisher, Davis, Hudson, et l’on peut dire que l’entreprise, au moins au point de vue scientifique, se poursuit encorede nos jours par les Parry, les Ross, les Black, etc.; seulement aujourd’hui on sait à quoi s’en tenir sur la valeur pratique de cette route, si toutefois elle existe.

Le malheureux résultat de toutes les entreprises faites pour pénétrer dans les mers de l’Inde par le nord des grands continents, ou par l’intérieur des terres, força enfin les Anglais à se rabattre sur la route du cap de Bonne-Espérance, comme la seule d’où l’on pût espérer quelque profit. Toutefois, le roi Philippe II, en sa qualité de roi de Portugal, prétendait avoir un droit exclu-

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sif à l’exploitation de cette route , et cette prétention, dans le droit des gens d’alors , semblait assez fondée en justice. D’un autre côté, le gouvernement anglais ne semblait pas très-désireux de se mettre en état d’hostilité contre le plus puissant souverain du temps ; et , de plus , les bâtiments armés par entreprise particulière, en passant près des côtes de Portugal ou dans le voisinage des établissements du roi d'Es-

fiagne, sur la côte de l’Afrique ou de 'Asie, avaient fort à redouter d’y être enlevés par des rivaux qui ne faisaient jamais quartier.

Cependant , les projets des navigateurs anglais allant sans cesse en grandissant, et l’Angleterre commençant à prendre rang parmi les grandes puissances maritimes, on voulut tenter encore une nouvelle route où l’on n’eût pas à craindre de rivaux. Drake, officier qui avait servi avec distinction dans le golfe des Antilles et sur la côte de l’Amérique, conçut le dessein de pénétrer dans l’Inde par la mer du Sud. Les richesses acquises dans ses remières expéditions, il les consacra l’armement de cinq navires, dont le plus grand ne jaugeait pas 100 tonneaux et dont le plus petit était de 12 seulement. Il les équipa complètement, embarquant de riches cargaisons, de beaux échantillons de l’industrie anglaise et même un corps de musique. Parti de Plymouth le 13 décembre 1577, il franchissait, au mois d'août de l’année suivante, le détroit de Magellan. Il croisa ensuite pendant quelques mois sur les côtes de l’Amérique espagnole, ne se faisant pas faute de capturer quelques riches navires qu’il rencontra dans son voyage. Enrichi par ees prises, bien que sa division fût alors réduite à un seul navire, il voulut tenter de retourner en Europe par le nord-ouest de l’Amérique. Il fit voile, pour la côte de Californie, qu’il crut avoir découverte le premier, et à laquelle il donna le nom de Nouvelle-Albion; mais, en remontant plus au nord, voyant que son projet était impraticable , il entreprit de traverser l’océan Pacifique et de

revenir en Europe en touchant aux Moluques. Il se dirigea alors à travers l’Océan, ne relâchant nulle part avant d’étre aux Iles aux épices , dont les précieux produits étaient si estimés dans l’Occident. Le roi de Ternate, alors en guerre avec les Portugais, reçut le navigateur anglais avec le plus vif empressement , et il eut la glôire de commencer le premier le commerce que l’Angleterre a depuis développé d’une manière si merveilleuse.

De là, côtoyant l’île de Java, il passa au Cap sans toucher à aucun point du continent asiatique; puis, faisant des vivres et de l’eau à Sierra-Leone , il rentra à Plymouth le 26 septembre 1580, après un voyage de deux ans et six mois. Il fut reçu en triomphe par ses compatriotes, et la reine Élisabeth, après s’étre fait un peu prier cependant, vint lui rendre visite sur son navire et lui conféra l’honneur de la chevalerie.

La gloire de Drake encouragea d’autres capitaines à suivre ses traces.

Thomas Cavendish, riche personnage du comté de Suffolk, et qui avait fait son apprentissage dans le métier de la marine sous les ordres de sir Richard Granville, vendit ses terres pour en appliquer le produit à un voyage de spéculation dans la tner du Sud et autour du monde. Parti de Plymouth le 21 juillet 1586, il était dans les premiers mois de l’année suivante sur la côte de l’Amérique espagnole, où, suivant toujours les traces de Drake, il fit de nombreuses et très-riches prises. De là, franchissant l'océan Pacifique, il toucha a Guahan, l’une des îles Ladrones. Il visita ensuite les Philippines, occupées alors par les Espagnols, puis les Moluques et Java, et revint enfin en Europe par le cap de Bonne-Espérance , au mois de septembre 1588.

Malgré le succès de ces voyages et l’admiration qu’ils excitèrent , on ne pouvait cependant prendre de pareilles expéditions comme des modèles d’un commerce régulier, et l’on avait toujours cherché une route plus facile et plus convenable. Avant le retour de

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Drake, on avait proposé de traverser la Méditerranée , de débarquer sur la côte de Syrie, de passer par Alep et Bagdad, sur le golfe Persique , et de là par Ormuz sur la côte de Malabar.

Stevens, qui avait fait un voyage à Goa sur un navire portugais, avait publié un récit de son voyage , où il vantait, dans les termes les plus pompeux, la fertilité du pays où cette ville est assise , les avantages qu’elle offrait au commerce et le libéralisme avec lequel son port était ouvert aux navires de toutes les nations. En conséquence, John Newberry, et Ralph Fitch, les deux personnes qui avaient le plus vivement appuyé sur la nécessité de suivre la nouvelle route, furent envoyés par le gouvernement de la reine avec deux lettres adressées, l’une à l’empereur de la Chine, et l’autre au grand Mogol, l’empereur Akbar, qualifié dans la missive de Zelabdim Echebar, roi de Cambaya. La reine sollicitait ses bonnes grâces en faveur d’hommes venus de si loin pour faire le commerce dans ses États, lui promettant aide réciproque et protection égale pour ses sujets. Munis de ces documents , les voyageurs partirent au commencement de l’année 1S83.

Les lettres envoyées d’Alep et de Bagdad par J. Newberry ne traitent que de matières commerciales. A Bagdad, il se plaint de ne pouvoir vendre ses marchandises qu’avec beaucoup de difficultés, tandis que si , au lieu de marchandises, il eût emporté de l’argent, il lui eût été facile de se procurer de grandes quantités d’épices à des prix très-raisonnables. De Bagdad il alla à Bassora, et de là à Qrmuz, où. dans le principe, on lui permit de faire ses affaires sans lui susciter aucun empêchement. Mais , six jours après, il fut accusé devant les autorités avec son compagnon de voyage, par un Italien , nommé Michaël Stropene, jaloux de voir des rivaux venir lui disputer un commerce où il avait gagné de grandes richesses. Les deux Anglais furent arrêtes et jetés en prison. Newberry, fort peu rassuré, écrit

ainsi sur ce sujet à ses associés de Bassora : « — Il est possible qu’on « nous coupe le cou, ou tout au moins « qu’on nous garde longtemps en pri- « son. Que la volonté de Dieu soit « faite ! »

Cependant on les relâcha bientôt pour les envoyer à Goa ; mais, à peine arrivés après une traversée périlleuse, on les mit en prison. Le principal grief qu’on élevait contre eux c’était, chose curieuse, la conduite du capitaine Drake, accusé d’avoir envoyé deux boulets de canon à un galion portugais dans les eaux de Malacca.

Newberry ignorait le fait, et il remontrait combien il était injuste, tandis que les Français, les Flamands, les Turcs , les Persans , les Moscovites, etc., pouvaient résider et fabriquer librement à Goa, que les Anglais seuls fussent si cruellement traités.

Après un mois d’emprisonnement, on le mit cependant en liberté après avoir exigé de lui une caution de 2,000 pardaos, pour répondre qu’il ne quitterait pas la ville sans permission. Et, en effet, il n’avait pas envie de la quitter de sitôt; il avait loué une maison dans l’une des principales rues de la ville, et il faisait, disait-il, d’excellentes affaires. Pendant son séjour a Goa, il eut beaucoup à se louer de la bonne volonté de Stevens, ancien élève de New-Collége, à l’université d’Oxford , qui était entré au service de l’archevêque de Goa ; il fut aussi fort bien traité par John Linscot ou Linschoten, marin hollandais fort intelligent.

MaisaudiredeFitch toutes ces belles apparences n’étaient que trompeuses.

U ne grande partie de leurs marchandises leurfurent volées; ils furentobligés de dépenser beaucoup d'argent en cadeaux, et on leur en extorqua encore en cautionnements. Après cinq mois de résidence, ayant exposé leurs griefs au gouverneur, ils en reçurent une réponse très-peu encourageante ; on les menaçait même de uouveaux malheurs en leur annonçant qu’il y avait de nouveaux sujets de plainte contre eux. On pense les alarmes dans lesquelles les jeta cette réponse; ils craignirent

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d’étre réduits en esclavage , ou tout au moins , selon les avis qui leur furent donnés, de recevoir l’estrapade. Ils résolurent donc de s’échapper tandis qu'il leur en restait peut-être encore le moyen, et le 5 avril 1585 ils s’enfuirent de la ville. Se lançant dans l’intérieur de l’Inde, ils passèrent par Belgaum, où se faisait alors un grand commerce de diamants et de pierres précieuses, et de là à Bidjapore. Dans cette ville ils virent l'idolâtrie indienne déployer toutes ses pompes ; les forêts voisines étaient remplies, dirent-ils, d’une foule innombrable de temples et d'idoles, les unes ressemblant à une vache, les autres à un. singe, celles-ci à des paons, et celles-là au diable. Fitch, dont nous suivons le récit, fut frappé de la majesté des éléphants de guerre, de l’abondance de l’or et de l’argent.

Il visita Golconde qu’il décrit comme une grande et agréable ville, dont les maisons sont bâties de briques et de bois, au milieu d’un pays fertile en fruits délicieux, dans le voisinage de mines de diamants admirablement riches. On lui parla de Masulipatam comme d’un grand port, siège d’un commerce très-considérable. De Golconde il se dirigea au nord dans le Deccan, et visita Barhampour, capitale du Candéish. Il représente ce pays comme extraordinairement fertileet pouleux, bien que les maisons n’ysoient âties que de terre et de feuillage; durant la saison des pluies, époque de son passage, les rues des villes étaient rendues impraticables par les ruisseaux transformés en torrents. Les coutumes matrimoniales des Indous lui arrachent des exclamations de surprise lorsqu’il voit marier des enfants île huit ou dix ans à des tilles de cinq ou six; il décrit avec étonnement la pompe merveilleuse qui se déploie dans ces occasions, où les jeunes époux parcourent les rues à cheval , magnifiuement habillés tous les deux, précéés par des corps de musique , suivis par un nombreux et bruyant cortège.

Ensuite il passa à Maridou, l’ancienne capitale du Maloua, ville très-forte, construite sur un rocher à pic très-

élevé, dont la conquête avait coûté douze ans d’efforts au grand Akbar.

De là il se rendit à Agra , grande et populeuse cité, supérieure à Londres, bien bâtie en pierres, ayant de larges et belles rues. L’empereur résidait alors à Fatipour, ville qui , selon le voyageur, était encore plus grande, mais moinsbellequ’Agra. Ce pendant, comme Fatipour n’a jamais été que d’une importance secondaire, il est à croire qu’elle devait sa grandeur passagère seulement à la présence de l’empereur et de sa cour. Toute la distance qui séparait ces deux grandes cités ressemblait à un vaste champ de foire. Le voyageur remarqua encore le mode de transport des grands personnages portés dans de petites voitures dorées et sculptées, tendues de soie ou de riches étoiles, attelees de deux petits bœufs à peine grandscommedeschieus. Sur les rives de la Djamna il eut occasion de voir les cérémonies religieuses et les ablutions des Brahmanes. « Us prient au « milieu de l’eau toutnus; ils préparent « leurs repas et mangent tout nus; « en guise de pénitence ils se couchent « par terre et font trente ou quarante « culbutes ; on les voit souvent lever « les mains vers le soleil et baiser la « terre en croisant les bras et en s’age- « nouiliant. Leurs femmes vont à l'eau « par groupes de vingt ou Lente, chan- * tant, faisant leurs ablutions et s’ac- « quittant de leurs devoirs religieux « comme leurs maris. » Il vit encore une foule de mendiants tout nus, sur lesquels on racontait des choses fort extraordinaires. Si hideux qu’ils fussent, il en était un qui , • comparé aux « autres, pouvait passer pour un mons- « tre, » avec sa barbe d’une longueur incroyable, ses cheveux qui lui retombaient presque sur les rems, ses ongles longs de. deux pouces. Le voyageur anglais « ne put pas lui arracher un « mot, il ne parlait jamais et n’aurait « pas parlé même au roi. » Les Brahmanes sont, au dire de Fitch comme à celui des voyageurs modernes « une «race de gens perüdes, et pires que « les juifs. -

Au départ des fugitifs d’Agra, Wil-

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liam Leader, le. joaillier, resta au service d’Akbar, qui lui donna une maison, un cheval, cinq esclaves et un traitement fixe. Les voyageurs ont donc dû avoir quelques communications avec l’empereur; mais malheureusement ils ne donnent aucun détail sur ce sujet.

D'Agra, Fitch se rendit à Allahahad u’il nomme Pragi. corruption du nom e Pravaga qui désigné le confluent des deux fleuves , la Djamna et le Gange.

Il descendit le Gange jusqu’à Benarés, et son admiration ne tarit pas en racontant les merveilles de cette capitale du commerce et de la superstition indoue, en décrivant les temples nombreux et magnifiques dont elle est remplie. Il y vit l'idolâtrie du pays se développer sur une plus grande échelle qu’il ne pouvait encore l’imaginer.

Toutes les rues, toutes les places étaient remplies d’idoles, dont aucune cependant ne méritait l’attention. « La plu- « part sont noires , ont des griffes et « de longs ongles d’airain ; il en est qui « sont à cheval sur des paons ou des « animaux fantastiques imaginés par « le génie du mal, d’autres ont des tê- « tes de faucon, mais aucune n’a bon « visage. Elles sont noires, de formes « surnaturelles; leurs bouches sont « immenses; leurs oreilles dorées sont « chargées de bijoux , leurs dents et « leurs yeux d’or, d’argent et de verre.» Les honneurs qu’on rend à ces hideuses divinités sont aussi variés que bizarres; les ablutions surtout sont extraordinaires. k Ils ne prient jamais « que dans l’eau, ils s’en versent sur « fa tête en la puisant avec les deux « mains. Il en est qui font leurs céré- « rnonies avec quinze ou seize pots « grands et petits, et agitent une petite « sonnette en mêlant le contenu de « tous ces vases; ils répètent et à plu- « sieurs fois certaines choses sur leurs « pots, puis quand ils ont fini, ils arri- « vent devant des idoles et font des li- « bâtions qu’ils regardent comme très- « saintes et très-efficaces. » Il assista au sacrifice de femmes qui se brûlaient sur les tombeaux de leurs maris, « à « défaut de quoi, dit-il, on leur rase a la tête et elles sont déshonorées à

25* Livraison (Indb.)

« jamais.» Lorsqu’unepersonne tombe malade, on lui fait passer la nuit devant l’idole, et si le lendemain il n’y a pas de signe de guérison, « ses parents « arrivent, s’assoient autour du ma- * lade en poussant de grands cris, puis « ils le portent au bord du fleuve, cons- « truisent un léger radeau de roseaux, « et l’abandonnent au courant sur cette « barque fragile. » Le voyageur rend encore un compte très-singulier de certaines cérémonies de mariage auxquelles il assista. Les deux époux descendent dans le fleuve avec un prêtre, une vache et un veau; « tous les trois « ils tiennent la vache par la queue, « sur laquelle ils versent de l’eau avec « un pot de cuivre; ensuite le prêtre « attache les deux époux ensemble avec « leurs vêtements mouillés; alors ils « font une distribution d’aumdnes aux « pauvres, et au Brahmane ou prê- « tre ils donnent la vache et le veau ; « puis ils offrent de l’argent à diverses « idoles, se couchent à plat ventru « sur la terre, la baisent plusieurs fois, « et s’en vont enfin chez eux. »

De Benarès Fitch se rendit à Patna, jadis la capitale d’un royaume , mais alors faisant partie de l’empire d’Akbar ; quoique ce fût encore une trèsrande ville, elle n’était composée que e maisons bâties en terre et en paille. Le pays était infesté de voleurs nomades comme les Arabes. La superstition populaire payait de lourds impôts à de fainéants personnages qui se donnaient pourdes saints. L’un d’eux s’endormit un jour sur son cheval au milieu de la place du marché, et le voyageur anglais vit la foule venir lui toucher les pieds en lui prodiguant les plus grandes marques de respect. « On « le tenait pour un grand personnage; « à coup sûr c’était un grand paresseux, « et je le laissai dormir.» De là il visita Tanda dans le Bengal , autre possession d’Akbar, puis il fit une excursion au nord dans un pays qu’il nomme le Couche et qui doit être le territoire situé au pied des montagnes du Boutan; il décrit le pays comme si humide, que chaque district peut facilement y être inondé de plus d’un pied d’eau ,

et par conséquent rendu impraticable.

Les habitants, bouddhistes de religion, montraient leur respect ordinaire pour la vie animale, entretenant des hôpitaux pour les animaux âgés et nourrissant les araignées. A quatre jours de marche était le pays qu’on appelle aujourd’hui le Boutan , pays d’une grande étendue et plein de montagnes si élevées qu’on peut les voir à une distance desix jours de marche. T.e fait est vrai; mais l'imagination seule peut avoir fait dire aux habitants que du sommetde ces montagnesonapercevait la mer au sud. Il était fréquenté alors comme aujourd’hui par des marchands venus des froides régions du nord, habillés d’étoffes de laine, coiffés de chapeaux, portant des culottes blanches et des bottes (lesTartares), et par d’autres sans barbe, venus d’un pays chaud situé à l'est (les Chinois). Les premiers disaient que leur pays nourrissait une racede chevaux petits, mais vigoureux, et dont les longues queues, extraordinairement fournies, étaient l’objetd’un grand commerce avec l'Inde où elles étaient fort estimées.

Fitch descendit ensuite l’Hougly, et fit un voyage dans l’Orissa , dont il trouva les frontières presque désertes , incultes, « couvertes d’herbes aussi « hautes qu’un homme, avec beaucoup « de tigres. » Le port d’Àngeli , qu’il est impossible de retrouver aujourd'hui , était alors le siège d’un grand commerce , fréquenté par des navires de Sumatra, de Malacea, et des diverses parties de l’Inde. De là, retournant sur le Gange, il fit une excursion dans la province orientale de Tippara, dont la population était engagée dans des guerres continuelles avec les RIogen , habitants du royaume d’Aracan.

Retournant encore sur les bords du fleuve, le voyageur visita Sérampore, et autres villes situées sur ses embouchures. La population de cette partie de l’Inde vivait, dit-il, dans un état de rébellion perpétuelle contre l’empereur Akbar, favorisée qu’elle était par de nombreuses Iles, par la facilité qu’elles leur offraient de se réfugier toujours de l’une dans l’autre. Il parle,

et avec raison , des tissus de coton de cette province comme supérieurs en qualité à tous ceux faits dans aucune autre partie de l’empire.

De Sérampore, l’infatigable voyageur passa sur un navire à Negrais, dans le royaume de Pégu, dont il visita la capitale, ainsi que Malacca, alors le principal établissement ries Portugais dans ces mers , et où il obtint quelques renseignements sur la Chine et le Japon. De là, retournant une fois encore au Bengal, il s'y embarqua pour Cocltin, toucha, en passant à Ceylan, qui est, dit-il, « une « brave île, très-fertile et très-belle. » Les Portugais avaient, à Colombo, un fort que le roi du pays attaquait souvent avec une armée de cent mille hommes, « nus pour la. plupart, »

bien qu’un certain nombre fussent armés de mousquets. Ayant doublé le cap Comorin et observé la pèche considérable de perles qui se fait sur cette côte , il (tassa par Coulan à Cochin , qui lui sembla une résidence peu agréable; l’eau y était mauvaise et les vivres rares , le pays d'alentour ne produisant ni blé, ni riz; cependant le manque de moyens de transport le força d’y rester huit mois. Le zamorin de Calicut, à ce qu’il apprit, était toujours hostile aux Portugais, et faisait ia course sur leurs bâtiments de commerce avec des

{iroas, armées de cinquante à soixante tommes chacune, qui désolaient toute la côte, attaquant et pillant tous les navires qu’elles rencontraient.

De Cocltin , Fitch passa à Goa et à Châl, où il s’embarqua pour Ormuz, après avoir accompli le plus grand voyage qu'aucun Européen eût encore fait dans l’Inde.

Bien que cette expédition se fût exécutée d’une manière glorieuse pour les aventuriers, et qu’il y eût été recueilli une foule de renseignements sur le commerce et les produits du pays, il était évident cependant qu’un commerce, exposé à tant de périls sur une route si longue, ne pourrait jamais être ni sûr, ni profitable. C’était bien un des canaux par lesquels les Vénitiens le faisaient alors ; mais ils étaient, pour

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cela , dans une position géographique bien plus avantageuse que l’Angleterre, et cependant, depuis la découverte du passage, par le Cap, ils ne pouvaient plus soutenir la concurrence contre les Portugais. L’intérêt commercial s’engageait alors décidément sur cette dernière route, comme présentant seule de l'avantage et de la sécurité. Mois elle était gardée avec la surveillance la plus jalouse par les Portugais et les Espagnols ; aussi , le gouvernement d’Elisabeth, bien qu’alors en guerre avec ces nations, hésitait-il à encourager des entreprises qui eussent suffi pour ôter tout espoir d’arrangement.

M. Bruce a trouvé , dans les archives du royaume, une pétition signée et présentée, en 1589, par un certain nombre de marchands qui demandaient la permission d’envoyer dans l’Inde trois navires et trois pinasses. On ne sait quelle réponse on leur fit ; mais on voit, en 1591 , trois bâtiments partir de Plymouth, le 10 avril, sous les ordres des capitaines Raymond, Kendal et Lancaster. En aoilt, lorsqu’ils touchèrent au Cap , les équipages avaient déjà tellement souffert des maladies, qu’on crut devoir prendre le parti de renvoyer le capitaine Kendal en Europe , avec les malades. Les deux autres capitaines continuèrent leur voyage; mais, arrivés à la hauteur du cap Corrientes , ils furent surpris par une tempête épouvantable, à la suite de laquelle le navire de Raymond, qui commandait l’expédition, fut séparé de sa conserve : et depuis , on n’en eut lus aucune nouvelle. Resté seul, le âtiment monté par Lancaster fut battu quelques jours après d’une nouvelle tempête , mêlée a’éclats de tonnerre , qui tuèrent quatre hommes sur place , et blessèrent et aveuglèrent presque tout le reste de l’équipage.

Toutefois , après s’être un peu remis , les navigateurs finirent par atteindre l’lie Comore, où ils prirent des vivres et de l’eau. Les indigènes ne montrèrent d’abord aucun esprit d’hostilité , et la confiance s’établit rapidement ; mais un jour, deux corvées de seize hommes chacune, envoyées à terre pour

des travaux pressés, fbrent tout à coup enveloppées par une multitude de ces perfides insulaires , et le capitaine Lancaster eut la douleur de voir tuer presque tous ses hommes sous ses yeux, sans qu’il lui fût possible de leur porter aucun secours.

Forcé de lever l’ancre, il alla à Zanzibar, où il trouva un bon ancrage , et put réparer convenablement son navire; mais il y apprit que les Portugais avaient l’intention de l'attaquer.

Des vents contraires l’emportèrent et le jetèrent sur l’île de Socutora, où il attendit les vents favorables qui le portèrent directement sur le cap Comorin. Après l'avoir doublé, en mai 1592, et être passé dans le voisinage des îles Nicobar, sans toutefois en avoir connaissance, il toucha à Sumatra , et de là aux lies encore inhabitées de Poulo-Penang. Il y passa la saison qu’il appelle l’hivernage, c’està-dire, le temps des ouragans auxquels ces mers sont exposées dans les mois de juillet et d’aout. Suivant ensuite la cote de Malacca , il y rencontra trois navires de 65 ou de 70 tonneaux, dont un seul cependant arriva à portée; comme il se trouva que ce batiment appartenait à une communauté de jésuites, au moins selon le dire du capitaine anglais, il n’hésita pas à s’en emparer. Séduit par cette manière facile et lucrative de faire les affaires, il établit sa croisière à l’entrée du détroit de Malacca, par lequel étaient obligés (Je (tasser tous les navires portugais pour aller en Chine et aux Moluques. D’abord , il prit un bâtiment de JNégapatnam, chargé de riz, puis il laissa échapper un beau navire de 400 tonneaux; mais quelques jours après, il en fut récompensé par la prise d’un magnifique galion de Goa , qui se rendit sans combat. Il était richement chargé de toutes les denrées nécessaires au commerce de l’Inde. Toutefois, celte belle prise ne proGta pas beaucoup aux capteurs jd’abord , le capitaine et l’équipage parvinrent à se sauver, puis Lancaster, mécontent de l’insubordination des siens, se résolut à l’abandonner pour reprendre la mer au plus vite.

L’UNIVERS

Il alla à la baie de Junkseylon, où il se procura du goudron pour radouber son navire, et de la se dirigea sur la pointe de Galles de Ceylan. Il s’y mit d’abord en croisière pour attendre les flottes du Bengal et de Pégu; mais ses matelots , déjà satisfaits de leurs premiers succès, et fatigués d’un si long voyage, se mirent en état de rébellion déclarée , pour le forcer à retourner en Angleterre. Il était au Cap dans les premiers jours de 1593, et après un pénible voyage le long de la côte d’Afrique, il fut obligé, parle manque de vivres , surtout de biscuit, de chercher à gagner la Trinité. Une erreur de calcul dans sa route le fit entrer dans le golfe de Paria, et naviguer à travers les archipels des Antilles Jusqu’aux Bermudes. Dans ces parages, le navire fut battu d’une violente tempête, qui le jeta sur une île déserte, où le capitaine et l'équipage auraient péri par la famine, s’ils n’eussent été sauvés par des bâtiments français , qui les rapportèrent à Dieppe. Ils y débarquèrent le 19 mai 1594, après un voyage de trpis ans et deux mois, c’est-a-dire, qui avaitemploye ledouble du temps que les Portugais consacraient ordinairement à cette navigation.

§ II. Fondation de la Compagnie dite des Indes orientales. Le premier établissement des Anglais dans l’Inde.

Malgré les résultats peu avantageux, au point de vue commercial du moins, de toutes ces tentatives, l’ardeur, l’instinct qui entraînaient les Anglais vers la péninsule indienne , semblent ne s’être pas découragés un seul instant.

Apprenant, en 1595, que les Hollandais venaient d’envoyer encore quatre navires dans ces parages, l’opinion publique sembla prise d’un nouveau sentiment d’émulation, et, en 1599, il se forma une association par actions, au capital de 30,000 livres sterling (750 mille francs), somme considérable alors, pour envoyer dans l’Inde une nouvelle expédition commerciale de

trois navires. La reine ne donna pas seulement sa sanction pleine et entière à l’entreprise, elle envoya encore un ambassadeur au Grand -Mogol, John Mildenhall, pour solliciter les privilèges nécessaires. L’ambassadeur trouva sur le trône de l'Inde le célèbre Akbar, à la cour de qui il séjourna quelque temps ; mais, à son retour, il mourut en Perse, et sa mission ne produisit aucun résultat réel. Avant le temps, cependant, où il aurait pu être de retour, la Compagnie poursuivait hardiment son projet. D’ailleurs, à peine formée, elle venait de recevoir des développements considérables.

En 1600, elle avait déjà à sa tête George, comte de Cumberland, et 2)5 chevaliers, aldermen ou marchands constitués en corporation sous le nom de « Gouverneur et Compagnie des marchands faisant le trafic aux Indes orientales. » Ils étaient investis des deux grands privilèges qu’il était alors d’usage de conférer aux corporations de marchands; il leur était permis d’exporter des espèces pour la somme de 30,000 livres sterling , et des produits anglais sans payer aucun droit pour leur quatre premiers voyages , et, de plus, ils avaient le privilège exclusif du commerce dans tous les pays situés au delà du cap de Bonne- Espérance. La charte qui les constituait leur était accordée pour quatorze ans ; mais elle était révocable à la volonté du souverain, pourvu qu’on prévînt la Compagnie deux ans a l'avance. C’était une société par actions, et, bien qu’un assez grand nombre de souscripteurs se montrassent peu empressés a acquitter le montant de leurs actions, il s’en trouva d’autres qui,

filus zélés pour l’affaire, fournirent es fonds au lieu et place des retardataires, à la condition, bien entendu, de leur être aussi substitués pour les dividendes à toucher, s’il y en avait.

Le premier capital engagé monta à la somme de 75,373 livres sterling, dont 39,771 en achat de navires, 28,742 en espèces et 6,860 en marchandises. La cour désirait vivement que le commandement de l’expédition fût confié

’Qg!

INDE

à sir Edward Michelborne ; mais les marchands tinrent bon à leur résolution de n’employer aucun personnage de la noblesse « pour faire leurs affaires avec des gens de leur qualité. » En conséquence , ils confièrent la direction de l’entreprise à Lancaster, à qui sa conduite, dans son hardi, quoique malheureux voyage, avait valu une hante réputation de courage et de talent.

Le 2 avril 1601, il partit avec cinq navires de diverses grandeurs, depuis 160 jusqu'à 600 tonneaux de charge, et doubla le cap de Bonne-Espérance sans accident. L’objet principal, presue exclusif du commerce de. l’Inde ans ce siècle, c’étaient les épices, le poivre, la muscade, etc., qu’on pouvait trouver à Sumatra , à Java, aux Moluques, à Banda, sans mettre le pied sur le continent asiatique. Aussi ne consacrerons-nous qu’une courte notice à ces premiers voyages, qui rentrent à peine dans notre sujet.

Après avoir touché à Madagascar et aux îles Nicobar, uniquement pour y prendre des rafraîchissements, le commodore se dirigea droit sur Achîn, le principal port de Sumatra. Malgré l’opposition des Portugais, il conclut un traité de commerce avantageux avec le roi du pays, et commença, sans plus tarder, à charger ses navires de poivre : cet article était cependant si rare, qu’il dut craindre de perdre son temps , et , ce qu’il semblait redouter par-dessus tout, de revenir en Angleterre sans cargaison. Toutefois, il fut bientôt soulagé de son anxiété par la prise d’un navire portugais de 900 tonneaux, si richement chargé de calicots et autres marchandises précieuses, qu’il put en remplir tout son navire. Cependant il ne retourna pas en Europe sans avoir encore conclu un autre traité également avantageux avec le roi de Bantam, et envoyé aux Moluques une pinasse de 40 tonneaux, chargée de préparer une cargaison d’épices pour une nouvelle expédition.

La seconde flotte équipée par la Compagnie était commandée par le capitaine Middleton, qui depuis, sous

le titre de sir Henry, s’acquit la réputation de l’un des plus heureux navigateurs qui aient fait les voyages des Indes. Il partit de Gravesend le 35 mars 1 604 avec le Red Dragon ( le Dragon rouge) et trois autres navires. Un capital de 60,450 livres sterling (1,511,250 fr.) était engagé dans cette expédition. Après un heureux voyage, pendant lequel il ne relâcha qu’à Saldanha, près du Cap, il arriva, vers la fin de décembre , en rade d« Bantam. Là les navires se séparèrent; deux restèrent sur les lieux pour y prendre une cargaison de poivre, un troisième alla à Banda, tandis que Middleton lui-mémc se rendait aux Moluques avec le quatrième. Il trouva ces îles ravagées par une guerre furieuse que se faisaient les Hollandais et les Portugais, soutenus les uns par le sultan de Ternate et les autres par celui de Tidore. Les premiers, de qui le commandant anglais s’attendait à recevoir un accueil presque fraternel, lui donnèrent au contraire les plus vifs sujets de plainte. Iis représentèrent les Anglais comme une bande de

{tirâtes , et prétendirent que la Holande à elle seule était plus puissante sur mer que toute l’Europe ensemble.

Aussi, soit par la peur, soit par la confiance dans ce qu’ils lui disaient, ils dissuadèrent le sultan de Ternate de permettre à Middleton de faire aucun commerce; et, d’un autre côté, les Portugais étant maîtres à Tidore , le capitaine anglais ne put rien entreprendre de ce côté, quoiqu’il reçût une lettre du sultan qui réclamait son appui contre les Hollandais. Le capitaine Coithurst, qui commandait l’autre navire, atteignit Banda sans encombre, et y passa tranquillement vingt-deux semaines à faire sa cargaison.

Mais alors la Compagnie était menacée en Angleterre même d’une formidable concurrence. Sir Edward Michelborne, qu’elle avait refusé d’accepter comme chef de sa première expédition, venait d’obtenir du gouvernement la permission d’entreprendre un voyage dans les divers pays de l’O-

rient. Il équipa, en effet, un navire et une pinasse, nommés le Tiger et le Tiger’ s IVhelp (le Tigre et le petit du Tifire). Toutefois, de ce voyage il ne résulta rien de bien honorable pour celui qui l’entreprit; il ne fit ni découvertes, ni affaires de la moindre importance II n’alla pas même jusu’aux Moluques ; il passa son temps ans les mers de l’Inde, faisant le métier de pirate, courant sus à tous les navires, non-seulement aux portugais, mais à ceux du pays. Il prit une. jonque japonaise dont i'équipage détourna d'abord les soupçons des Anglais par la courtoisie et l’apparente cordialité avec laquelle il les reçut, mais ensuite se souleva tout à coup et fit un effort désespéré pour rentrer en possession de son navire. Le capitaine Davis fut tué dans la mêlée, et Michelborne n’échappa qu’en se réfugiant dans la cale, où. aidé par son maître d’équipage et quelques marins, il tint les assaillants en respect et les força enfin à se retirer. Le chef des insurgés fut pris , et lorsqu’on lui demanda pourquoi il avait attaqué les Anglais, il répondit froidement que c’était pour leur couper la gorge et reprendre son navire, et que, puisqu'il a' ait échoué dans son dessein, il savait qu’il allait périr. Michelborne prit encore deux jonques chinoises chargées de soies, et rentra ensuite en Angleterre avec son butin.

Cependant la Compagnie avait envoyé dans les mers de l’Inde une troisième expédition composée de trois navires, montés par 310 hommes et commandés par les capitaines Keeling, Hawkins et David iMiddleton. Les deux premiers, partis en avril 1007, mouillèrent en rade de Bantam le 18 octobre , et repartirent bientôt après pour les îles Moluques et Banda. De grands changements étaient survenus dans ces pays depuis levovagede Henri Middleton. Les Portugais avaient été expulsés de ces mers par les Hollandais, qui achevaient alors de réduire les princes indigènes. Keeling, en arrivant, trouva les Hollandais engagés dans une guerre acharnée, qu’ils essayèrent de justifier en prétendant

que les indigènes avaient assassiné par trahison quarante de leurs compatriotes. Avis lui fut donc donné d’avoir à quitter aussitôt l’île que la Hollande venait de conquérir par les armes. Keeling répondit à ce message: « qu’aussi « longtemps qu’il n’y serait pas forcé « autrement que par des paroles, il « resterait à son mouillage jusqu’à ce « qu’il eût complété sa cargaison. »

A pprenant cependant qu’un traité avait été conclu entre les Hollandais et les gens de Banda , traité qui consacrait la soumission de ces derniers, il prit le parti de se retirer. Middleton, parti d’Europe le 12 mars, n'essaya pas de rallier les deux autres capitaines, et fit un voyage presque complètement semblable au leur.

Une quatrième expédition, composée de deux grands navires , f Ascension et V Union, et commandée par le capitaine Alexander Sharuey, fut équipée en 1607. Le capital engagé était de 33,000 livres sterling. I, 'objet de cette expédition semble avoir été d’aller faire une tentative sur la côte de Cambay et surtout à Surat, qui passait alors pour le plus riche entrepôt de l’Inde occidentale. Elle partit en mars et n’éprouva sur sa route qu'une longue suite de contre-temps et de malheurs. Les deux navires, séparés par une tempête en doublant le cap de Bonne-Espérance, ne purent plus se rejoindre. L’ascension suivit la côte d’Afrique jusqu’à Pemba, et fut deux fois attaquée par les Maures qui lui tuèrent quelques hommes. En poursuivant leur voyage, les Anglais, presque épuisés par les maladies et le manque de vivres, rencontrèrent un groupe d’îles désertes , les Sèychelles probablement, où ils se procurèrent des cocos et des tortues en abondance. Partis de là, ils touchèrent à Aden et Moka, où ils furent bien reçus. Repassant le détroit de Bab-el- Mandeb, ils allèrent prendre des vivres à Socotora, et se dirigèrent enfin sur l’Inde. Relâchant à Diu, ils allaient traverser le golfe de Cambay pour rallier le port de Surat, quand on les avertit que, pour peu d’argent , ils se

INDE

procureraient aisément un pilote, qui d’ailleurs leur était absolument indispensable pour naviguer dans ces dangereux parages. Mais le capitaine, dans son entêtement et son amourpropre, jugea qu'il pourrait parfaitement guider son navire. Mais bientôt il était échoué- sur les bus-fonds qui abondent dans cette mer, et il y périssait. « Ainsi, dit un historien de « ces événements , fut perdu ce ma- « gniiique navire, au grand dommage « de l’flnnorable Compagnie , et sur- « tout de nous autres pauvres ma- « rins. » Ils se sauvèrent dans les canots et essayèrent de rallier la rivière de Surat ; mais ils turent contraints d’entrer dans celle de Gondivt ; circonstance qui fut un bienfait de la Providence, car les Portugais de Surat s’etaient déjà préparés à les enlever. Quelques-uns de l’équipage allèrent jusqu’à Agra, où résidait alors Hawkins en qualité d’ambassadeur près le Grand-Mogol, et essayèrent de rentrer dans leur patrie par la Perse, tandis que d’autres s’embarquèrent à Goa pour l’Europe.

Cependant C (Inion n’avait pas péri, comme on le supposaità bord det’ ,-1scension ; elle srétait réfugiée et elle était allée se réparer à Saint-Augustin de Madagascar. De là elle avait touché à Zanzibar, où une querelle avec les indigènes, et dans laquelle les Anglais perdirent quelques-uns des leurs, les avait contraints de retourner à leur première relâche. Mais là aussi de nouveaux malheurs les attendaient ; le climat et la perfidie des indigènes leur firent une guerre cruelle. Repartis de Madagascar, ils se dirigèrent au nord sur la côte d’Arabie; mais ensuite, ne sachant pas comment faire route sur la côte de l’Inde, ils se rendirent en ligne droite à Sumatra , où ils trouvèrent, à Achîn et à Priaman, les moyens de se procurer, à des conditions avantageuses, une riche cargaison de poivre. On ne sait pas exactement l’histoire du retour de l'Union en Eu- une. Toutefois , il paraît que ce voyage fut très-long et très-pénible; il se termina, en février 1611, par la

perte du navire sur les côtes de la Bretagne, près de Morlaix. En apprenant cette triste nouvelle , la Compagnie expédia aussitôt sur les lieux un ingénieur habile, qui trouva le bâtiment beaucoup trop endommagé pour pouvoir repreudre la mer, mais qui sauva 200 tonnes de poivre, avec les ancres, l’artillerie et autres agrès. De soixante-quinze hommes qui étaient partis d’Angleterre sur l'Union, neuf seulement survécurent à ce voyage.

En 1609, le capitaine David Middleton repartit d’Angleterre avec un navire nommé l'Expédition, estimé avec sa cargaison à la valeur de 13,700 livres sterling (382,500 fr.). Il se rendit directement aux îles à épices, où il trouva , comme précédemment , les Hollandais en grande force et prétendant à la souveraineté exclusive de l’archipel. Cependant, par son adresse et son activité, il réussit à obtenir une bonne cargaison. Cet heureux résultat excita tellement la colère des Hollandais, qu’ils tentèrent plusieurs fois de le faire périr avec son bâtiment, et que ce fut surtout à sa bonne fortune qu’il dut de leur échapper. Néanmoins, il fut assez heureux pour atteindre Bantam , et de là retourner en Europe sans mésaventure sérieuse.

Dans l’hiver de 1609 à 1610, la Compagnie fit partir pour les mers de l’Inde l’expédition la plus importante qu'elle eût encore mise à la mer. Cette expédition se composait de trois navires, dont l’un, nommé le Trades’ incrawe(l’aecroissement du commerce), était de 1,000 tonneaux de charge.

Avec leurs cargaisons, ces trois bâtiments étaient estimés à la somme de 82,000 livres sterling (1,050,000 fr.).

Ils étaient commandes par sir Henry Middleton.qui,dans un premier voyage, s’était fait une réputation de courage et de talent, qu’il justifia pleinement dans celui-ci. La mer Rouge et Surat, et surtout les îles aux épices, étaient les points qu’il devait visiter. En conséquence, après avoir doublé le Cap, il se dirigea sur le golfe Arabique et le port Moka, où il fut d'abord reçu avec un empressement et une bien-

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veillance toute particulière; mais ce n’était qu’un piege tendu par la perfidie des Turcs. Attiré à terre, il y fut arrêté, traité avec la plus indigne brutalité et emmené prisonnier a Sarra, la capitale de l'Yémen. Il sut cependant se faire mettre en liberté, et prendre ensuite une revanche éclatante des mauvais traitements qu’il avait soufferts.

Redescendant la mer Rouge, il se rendit d’abord à Surat dans l’intention de faire quelques affaires avec le grand entrepôt du commerce de l'Inde.

Il arriva sur la côte de Cambay en octobre 16U, non sans avoir eu beaucoup de peine à trouver l’embouchure du fleuve sur les bords duquel cette ville est construite. Ayant, à la fin, réussi à se procurer un pilote , il apprit bientôt que , pour entrer dans le port et y faire les affaires qu’il avait rêvées, "il allait avoir à vaincre des obstacles plus sérieux que ceux qu’il avait encore rencontrés. Une flotte portugaise, forte de vingt voiles, au dire de certains historiens, stationnait à l’embouchure du fleuve pour en défendre l’entrée à tout navire qui appartiendrait à une puissance européenne. L’officier qui la commandait, don Francisco de Soto Mayor, envoya aux Anglais pour leur dire que s’ils se présentaient munis de lettres patentes du roi d’Espagne ou de son vice-roi dans l’Inde, ils pouvaient compter sur la réception la plus amicale; qu’autrement ses instructions lui ordonnaient de défendre l’entrée de la rivière à tous autres qu’aux sujets du roi d’Espagne. Sir Henry répondit immédiatement qu’il n’avait de lettres ni du roi ni du vice-roi ; mais qu’il était venu avec des lettres de creance de son souverain pour essayer de nouer des relations commerciales avec le Grand-Mogol , qui n’était pas le vassal des Portugais, et dont les États étaient ouverts aux pavillons de tous les peuples; que, pour sa part, il croyait avoir tout autant de droit que les Espagnols ou les Portugais à venir trafiquer dans le golfe de Cambay.

Sur cette réponse, don Francisco,

bien résolu à ne pas faire la moindre concession, commença par intercepter les vivres frais aux équipages anglais, chez lesquels, à la suite d’un si long voyage, le scorbut commençait à exercer des ravages. En même temps on apprit, par l’intermédiaire de Sharpey, ui était alors à Surat après la perte e son navire, que, le gouvernement mogol étant circonvenu de tous côtés par les intrigues des Portugais et des Maures, les Anglais ne pouvaient espérer rien d’avantageux à Surat.

Ne sachant que faire, Middleton songeait à diriger ses opérations sur un autre point de la côte, lorsqu’il fut informé par les autorités les plus considérables de la ville que, n’était la crainte des Portugais, on serait enchanté de faire des affaires avec lui.

Déterminé à ne rien négliger de ce qui pourrait servir les intérêts de ses armateurs, le capitaine anglais résolut de tenter l’aventure. Le Trades’ increase avait un trop grand tirant d’eau pour qu’on pût lui faire accoster la terre; mais le Peppercorn et deux autres petits navires reçurent l’ordre d’entrer dans le port. Tandis au’ils exécutaient ce mouvement, la flotte portugaise les suivait sur une ligne parallèle, en ordre de bataille, enseignes déployées, poussant de grands cris, mais toutefois sans avoir l’air de vouloir engager immédiatement le combat. A la fin, cependant, une des embarcations de Middleton ayant pris de l’avance pour sonder la route, deux grandes barques de l'ennemi se dirigèrent sur elle et tentèrent de l’enlever. Accueillies par un feu très-vif, elles exécutèrent aussitôt leur retraite, et l’une d’elles fut même si chaudement poursuivie, que l’équipage se jeta à l’eau pour essayer de regagner le bord à la nage. Les Anglais s'emparèrent de l’embarcation, et, à leur grande satisfaction, iis v trouvèrent un assez riche assortiment de marchandises du pays. Les autres bâtiments de l’escadre firent un mouvement pour venir au secours du navire menacé; mais ils furent tout d’abord si bien reçus, qu’ils se retirèrent près-

que aussitôt. Après cette petite victoire, les deux bâtiments de Middleton vinrent mouiller par sept brasses d’eau à l’embouchure de la rivière, et tous les efforts que firent les Portugais pour empêcher le débarquement furent repoussés avec de grandes pertes pour eux.

Les autorités de Surat, en vovant la détermination des Anglais, n’hésitèrent plus à traiter avec eux. Mocrib-Khan, le gouverneur, vint avec les seize principaux négociants de la place, passer une nuit sur le bord de Middleton, acceptant avec autantde plaisir que d’empressement les viandes, les mets et tous les petits présents qui leur étaient offerts. A la fin, les étrangers obtinrent la permission de mettre "pied à terre, et l’on commença à traiter quelques affaires. Khodja Nassan et les autres marchands commencèrent à offrir de riches assortiments de calicots ; mais Downton se plaint vivement de ce qu’ils voulaient tout vendre et tout acheter à des prix ridicules, exigeant cinquante pourcent de bénéfice sur des marchandises achetées sur les lieux, tandis que pour des marchandises apportées de grandes distances, c'était tout au plus si ce qu’ils en offraient aurait pu rembourser les frais de transport. Il ne faut pas cependant accepter ces plaintes sans examen. Les marchands indigènes voulaient, avee beaucoup de raison , ne prendre que des marchandises pour lesquelles ils espéraient un placement; tandis que les Anglais, chargés d’articles, et notamment de plomb, de défaite impossible sur le marché de Surat, insistaient pour les faire prendre aux marchands indigènes. A la lin, les Indiens, voyant qu'ils ne pouvaient rien obtenir de l’opiniâtreté des Anglais , se décidèrent à prendre le plomb avec les autres articles; mais après qu’on eut débarqué le tout , sir Henry apprit que Khodja Nassan allait partout se plaignant du marché qu’on l’avait forcé de faire, et même avait contremandé les voitures qui devaient emporter la détestable denrée dont on l’avait chargé. De plus, on ajoutait que, suivant l’usage du pays , tout marché

pouvait être résilié, pourvu que l’une des deux parties eût donné connais-, sance de sa non-acceptation dans les vingt-quatre heures. Pour parer à ce fâcheux contre temps, sir Henry employa un expédient dont la moralité est au moins très-contestable. Le gouverneur et quelques-uns de ses principaux officiers étant à bord quand il reçut ces fâcheuses nouvelles, il les fit mettre aux arrêts, en leur annonçant qu'ils ne seraient libérés qu’après la réception des marchandises indiennes promises en retour des siennes. Cependant il laissa la faculté aux négociants indous de délivrer le gouverneur en venant prendre sa place; proposition qui fut acceptée, quoiqu’avec peu d’empressement. Grâce à ces procédés, les Anglais arrivèrent à leur but; mais sans doute une telle conduite ne contribua pas peu à faire adopter le parti qu’on leur notifia immédiatement de quitter Surat au plus vite, sans y établir de comptoir, sans même qu’il leur fût permis de poursuivre le recouvrement de ce qui pouvaitleur être encore dû. Cet ordre, peu hospitalier, fut imputé aux intrigues des jésuites et des Portugais ; mais quoi qu’il en soit, sir Henry fut obligé de partir avec uuecargaison peu satisfaisante, et sans grand espoir que ses compatriotes seraient bien reçus à l'avenir.

En quittant Surat, il longea la côte et toucha à Dabul , où il fut d’abord accueilli avec les plus grandes démonstrations défaveur; mais, voyant ensuite que le gouverneur le contrariait sous main dans ses entreprises, il fut obligé d’en partir sans avoir rien fait. Il retourna alors dans la mer Rouge, et se lit payer par les habitants de Moka une bonne indemnité pour les torts qu’ils avaient eus à son égard. De plus, il se mit à arrêter tous les navires indiens qu’il rencontrait, et il les forçait à faire avec lui des échanges dont il dictait les conditions, et toujours à son avantage, comme on le pense bien.

Après quelques mois de ce singulier commerce, sir Henry Middleton fit route pour Bantam ; mais dans cette traversée le Trade's increase toucha

L’UNIVERS

sur un roc , et ne s’en releva qu’avec des avaries considérables. Pendant qu'on le réparait, Miildleton renvoya Downton en Europe avec le Peppercorn, et il allait le suivre lui-même lorsqu’il fut pris à Java d’une violente maladie dont il mourut.

En 1611 , la Compagnie expédia le Globe, capitaine Hippon , pour tenter la fortune sur la côte de Coromandel ; un Hollandais, Floris, était embarqué sur ce navire en qualité de lacieur.

Hippon partit à la lin de janvier, et à la fin de juillet suivant il doublait la pointe de Galles, se dirigeant le long de la côte sur Negapatam. Sans toucher à ce port, il alla droit à Pulicat où il espérait pouvoir faire quelques affaires ; mais le lendemain de son arrivée, Van Wersicke, président de l'établissement hollandais sur cette côte, se rendit à son bord, et lui annonça que ses compatriotes avaient obtenu du roi de Narsinga , dont la ville de Pulicat dépendait, un kaul ou privilège qui interdisait tout commerce aux Européens, sauf à ceux qui seraient pourvus d’une commission du prince Maurice.

Le capitaine répondit qu’il tenait sa commission du roi d’Angleterre, ce qui lui semblait suffisant, et de là une violente querelle s’engagea. Toutefois le shah Bandour, ou gouverneur, leur persuada desuspendre leur différend et d'attendre la venue de la princesse Konda Maa, de l'apanage de qui la ville dépendait. L'Altesse Royale arriva ; mais quand Hippon lui demanda audience, elle lui fit repondre qu’elle ne pouvait pas le recevoir ce jour-là, mais qu’elle l'enverrait chercher le lendemain. Regardant cette réponse comme évasive, le capitaine alla trouver le ministre, et il en apprit qu’en effet les Hollandais avaient obtenu le privilège dont ils arguaient; on lui conseilla en conséquence de s'adresser à eux pour obtenir la permission de trafiquer.

C’était une affaire de deux mois au moins, dans le cas même où l'on obtiendrait une réponse favorable, ce qui n’etait rien moins que certain; aussi Hippon jugea-t-il plus prudent de se rendre à Pëtapoii, où il laissa un

petit comptoir, et de là à Masulipatam, le grand entrepôt des magnifiques étoffes fabriquées sur cette Côte. Le gouverneur de la ville se montra fort disposé à traiter; mais en réalité il ne songeait qu'à tromper les Anglais. II leur débita les plus incroyables mensonges , et prétendit qu'eii sa qualité de mir ou de descendant de Mahomet, il devait être cru plutôt que des chrétiens. Le capitaine anglais s’était fâche ; mais les marchands du pays parvinrent à l’apaiser.

Après ce commencement si peu heureux, le capitaine Hippon n'espérant pas réussir à Masulipatam plus qu’à Pulicat, partit pour Bantam, et de là pourPatani, où, en juin 1612, il débarqua en grande pompe, enseignes déployées, escorté par des musiciens, faisant porter devant lui la lettre du roi sur le dos d’un éléphant; il la présenta à la reine du pays qui le reçut gracieusement, et finit par lui accorder la permission désirée d’élever un comptoir. Le capitaine mourut à Patani ; mais néanmoins le navire continua sa route pourSiam. Floris, qui avait visité cette côte quatre ans auparavant, sur un navire hollandais, et y avait remarqué une demande si vive de marchandises européennes, qu’il lui semblait que le monde entier n’aurait pu y satisfaire , trouva alors le marché si encombré qu’il n'y put rien traiter. On retourna donc à Masulipatam où l’on fut un peu mieux reçu que la première fois , mais sans pouvoir arriver, commercialement parlant, à des résultats plus heureux.

Dans la même année 1611, la Comagnie avait encore fait une expéd'tion eaucoup plus considérable ; elle était composée de trois navires : le Clone, r/lulor et le Thomas , sous les ordres du capitaine John Saris. Toutefois ces bâtiments ne touchèrent à aucun point de l’Inde proprement dite, et eu conséquence nous ne parlerons que trèsbrievement de leur voyage. Saris se rendit d’abord dans la mer Rouge, où il rencontra sir Henry Middletori, lors de sa seconde apparition dans ces parages; les deux capitaines réunis firent

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de concert le commerce et la piraterie. En août 1612, Saris fit route pour Banlam qu'on considérait toujours comme le principal marchédes Anglais en Asie, et il y arriva à la fin d’octobre, pour apprendre que le grand nombre de navires de tout pays, présents ou attendus sur rade, y avait causé une hausse extraordinaire dans le prix des clous de girolle, du poivre, etc. En conséquence il partit pour les Moluques, qu’il trouva cruellement désolées par la guerre civile entre les princes indigènes, et par les dissensions des Hollandais et des Portugais que soutenaient les Espagnols des Philippines.

Les Hollandais étaient presque parvenus à chasser toutes les autres nations des Moluques, et ils faisaient tous leurs efforts pour détourner les principaux chefs de faire aucun commerce avec les Anglais. Saris cependant, grâce à son activité et à son adresse, réussit à compléter une riche cargaison de girofle. De là il mit à la voile pour Firando dans le Japon, espérant ouvrir quelques rapports avec cet empire célèbre , dont le gouvernement n’avait pas encore prononcé l’exclusion absolue, et si rigoureusement observée, des Européens. Ayant reçu le gouverneur à son bord, il s’entendit avec lui pour aller faire une visite à l’empereur a Saranga, où le capitaine anglais fut, en effet, accueilli avec une bienveillance qui lui fit espérer de pouvoir établir un comptoir à Firando; mais cet espoir fut déçu.

La Compagnie avait à cette époque envoyé dans les mers de l’Asie huit expéditions, dont le résultat, à tout prendre, avait été extraordinairement avantageux. En ne comptant pas le malheureux voyage deSliarpey, ces expéditions avaient produit un bénéfice moyen de 171 pour cent. L’historien de la Compagnie, M. Mill, tire de ce fait la conclusion naturelle que les entreprises ava’ent été conduites avec plus de sagesse et d'entente des affaires que celles qui vont suivre, et qui produisirent des résultats bien différents. Nous ferons observer, cependant, que les affaires se firent, dans ces premiers

sos

voyages, h des conditions beaucoup plus faciles et plus avantageuses qu'on ne devait l'espérer pour la suite. Sans compter que des escadres tout entières revinrent, plus d’une fois, chargées de marchandises qu’elles n’avaient pas achetées , mais bien enlevées les armes à la main, il faut dire encore que le commerce se lit souvent alors a des cond i tions d ictées parla force, et qui devaient profiter seulement au plus fort. En réalité les bénéfices de ces premiers voyages avaient été autant les bénéfices de la piraterie que ceux du commercé legal.

La Compagnie dans le principe avait été constituée comme société par actions; la direction des affaires était remise à un gouverneur et à des directeurs, pour le résultat être partagé entre les souscripteurs, selon le nombre de leurs actions. Mais depuis, les versements de fonds éprouvant toujours des difficultés à chaque appel des directeurs, on avait pris le parti, au lieu de créer des actions à un capital fixe , de recevoir ce que chacun voudrait donner, et de partager ensuite les bénéfices au prorata des mises de chacun. Quoique les affaires de la Compagnie prospérassent avec ce système, il entraînait cependant bon nombre d’irrégularités qui décidèrent à revenir à l’ancien système par actions. C’est ainsi qu’on réalisa, en 1612, un capital de 429,000 livres sterling, avec lequel les d i recteu rs projetèrent de construi re, pendant les quatre années suivantes, vingt-neuf navires au prix de 272,000 livres sterling, et d’employer le reste en cargaisons.

Le commerce de l’Inde prenant de plus en plus la proportion d’une entreprise nationale, le roi Jacques I*r envoya, en 1614, un ambassadeur à la cour du grand Mogol, sir Thomas Roe, chargé d'obtenir la permission de faire le commerce dans les principaux ports de sa domination. On ne peut pas dire que cette ambassade ait complètement échoué ; cependant l’influence exercée contre les Anglais par les Portugais et les négociants indigènes fut si puissante, les vues de cette

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L’UNIVERS

cour magnifique et barbare étaient si incertaines et si capricieuses, que, malgré le firman obtenu à la lin par sir Thomas en faveur de ses compatriotes, il dut leur conseiller de ne pas faire grand fond sur cette nièce , et d’attendre tous leurs succès des avantages qu’ils pourraient obtenir des autorités locales et des marchands indigènes.

Des rapports presque réguliers étaient alors liés avec l’Inde , toutes les routes de mer qui pouvaient conduire à ce pays avaient été pleinement explorées ; aussi les voyages individuels avaient perdu leur intérêt, et il en est peu dont le souvenir soit dès lors mentionné dans les annales de la Compagnie. Quelquefois la situation des Anglais fut mise en péril par les intrigues des puissances qui avaient formé avant eux des établissements dans les mers de l’Asie , et qui continuèrent, aussi longtemps qu’il leur fut possible, à ne considérer leurs rivaux guère mieux que comme des contrebandiers. Dès le principe, les Portugais surtout avaient affiché des prétentions exclusives soutenues par les sentiments les plus violents ; mais alors leur puissance maritime était tombée si bas et était si peu redoutable pour les flottes anglaises, que rarement ils osèrent les attaquer sans être battus.

Il en était tout autrement des Hollandais , dont la marine, alors à l'apogée de sa grandeur, était un ennemi véritablement formidable! Ils avaient déjà complètement expulsé les Portugais des lies Moluques et Banda, dont ils réclamaient la possession exclusive. Les Anglais n’essayèrent pas d’abord de. vouloir faire la concurrence aux Hollandais dans ces établissements, où ils pouvaient arguer du droit de propriété. Cependant les petites lies de Poularoun et de Rosengin, formant en réalité partie d’un groupe occupé par eux, mais où ils n'avaient fondé aucun établissement, furent considérées comme un territoire ouvert , et même on y éleva des ouvrages défensifs. Toutefois les Hollandais voulurent le comprendre autrement , et,

après avoir vainement tenté d’expulser leurs rivaux de leurs forteresses, ils s’emparèrent de deux navires, en annonçant l’intention de ne les point relâcher avant que l’Angleterre eût abandonné ses prétentions au commerce des îles à épices. Ces conditions furent repoussées avec hauteur, et il s’ensuivit des hostilités fatales au commerce des deux peuples, mais surtout aux Anglais.

En 1619, quatre navires appartenant à la Compagnie anglaise, le Dragon, l’Ours, t Expédition et la Rose , furent pris dans le voisinage des îles deTecou, et le Star dans le détroit de la Sonde. En même temps les deux compagnies se plaignaient très-vivement l’une de l’autre à leurs gouvernements respectifs: on eut recours aux négociations, et, pour empêcher que les hostilités particulières ne finissent par produire une guerre nationale, la diplomatie des deux pays eut recours a un expédient assez singulier. Les Anglais et les Hollandais convinrent de s’associer pour le commerce de l’Inde : les premiers devaient avoir la moitié du commerce du poivre et un tiers de celui des autres épices. Chacune des deux nations devait équiper dix navires destinés à la protection et au transport des marchandises d’un port de l'Inde à l’autre. Enfin il devait être formé un conseil de défense, composé de quatre membres appartenant à chacune des compagnies, et chargé du soin de faire exécuter les conditions de ce traité extraordinaire.

Il était évident que ces stipulations étaient de telle nature et entraînaient de telles complications , qu’elles ne pouvaient manquer de produire des discussions sans fin. Les Hollandais, qui entretenaient dans les îles des forces plus considérables que leurs rivaux, interprétèrent tout en leur faveur, et ils commencèrent par refuser d’admettre les autres à la part qui leur revenait avant qu’ils eussent payé la moitié de toutes les sommes que la Compagnie hollandaise , avec ou sans nécessité, avait dépensées pour

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élever des fortifications dans les îles. L’inimitié entre les deux marines devint de jour en jour plus vive, et éclata enfin par la sanglante tragédie connue sous le nom de massacre d' Amboyne.

Cette île est encore la plus riche du groupe des Moluques et celle qui produit In plus grande quantité de girofle. Le principal établissement des deux Compagnies était dans la capitale de nie, où les Hollandais occupaient un château fort défendu par une garnison de deux cents hommes, tandis que les Anglais, au nombre de dix-huit seulement, n’occupaient qu’une maison de la ville où ils se croyaient en toute sécurité , sur la foi des traités. Dans cette situation, il arriva qu'un soldat japonais, ayant inspiré des soupçons à l’autorité locale, fut arrêté et mis à la torture. Vaincu par la douleur, il avoua que plusieurs de ses compatriotes et lui-même conspiraient ensemble pour s’emparer de la forteresse, et, sur cet avis, on fit de nouvelles arrestations. Pendant que tout ceci se passait, les Anglais continuaient à aller et à venir, demandant à peine des nouvelles de cette affaire, comme s’ils y fussent complètement étrangers. Sur ces entrefaites, cependant, un des leurs , le médecin Abel Price, ayant été arrêté pour quelques désordres commis en état d’ivresse, fut incarcéré dans le château et informé, un matin, que ses compatriotes étaient compromis dans le complot. Il opposa d’abord à cette assertion les dénégations les plus vives; mais on lui appliqua la bastonnade avec tant de cruauté, que ses bourreaux finirent par lui arracher tous les aveux qu’ils voulurent. En même temps on envoyait au capitaine Towerson et aux autres membres de la factorerie anglaise un message par lequel on les invitait à se rendre auprès au gouverneur. A leur arrivée, grande fut leur surprise d’apprendre qu’ils étaient arrêtes, que toutes leurs marchandises étaient saisies et qu’on les avait appelés pour leur faire avouer la part qu’ils avaient prise dans la prétendue conspiration. Malgré les dénégations

les plus solennelles, on leur fit subir, séparément, de nombreux interrogatoires et, qui plus est, des tortures si cruelles, que leurs cris de douleur perçaient les murs du château et s'entendaient à de grandes distances. Les tourments leur arrachèrent, à la lin, tout ce qu'il plut à leurs accusateurs de leur faire dire. Les aveux qu’on en obtint ainsi sont si singuliers qu’on ne peut mettre en doute qu’ils n’aient été extorqués à de malheureuses victimes par l’excès de la souffrance.

Satisfait de ce résultat, le gouverneur hollandais les fit d’abord relâcher; mais ils ne furent pas plutôt en liberté, qu’ils répétèrent leurs premières dénégations avec plus de force que jamais : deux d’entre eux surtout rétractèrent avec l’accent de la vérité la plus sincère les témoignages qu’on leur avait arrachés. Alors l’application de la torture recommença, et, par suite, les aveux qu’on leur demandait. L’un d'eux, ayant annoncé qu’il était prêt à avouer tout ce qu’on voudrait, pourvu toutefois qu’on lui dît d’abord ce qu’on voulait, on traita cette déclaration d’impertinence envers le tribunal, et il fut mis à la question jusqu’à ce qu’il eût inventé une série de mensonges qui pussent satisfaire ses bourreaux. Le résultat de toute cette barbare procédure fut un jugement qui condamnait le capitaine Towerson et neuf de ses compatriotes à la peine de mort; les huit autres reçurent leur pardon. On leur permit de se voir avant de mourir, et ils communièrent par les mains d’un ministre hollandais. Ils renouvelèrent alors la protestation la plus solennelle de leur innocence. Samuel Colson s’écria : « Seigneur, aussi vrai quej’im- « plore de ta merci le pardon de mes « autres péchés, je suis innocent du « crime qui m’est imputé; et s’il est « vrai que j'en sois aucunement cou- « pable, puissé-je ne jamais avoir part « aux joies du royaume céleste! »

Amen ! répondirent les autres. Ensuite ils se demandèrent et s’accordèrent mutuellement un pardon sincère pour les accusations que la torture

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leur avait arrachées les uns contre les autres. « Comment pourrais-je, dit « John Clark, espérer le pardon de « Dieu , si je ne savais pas vous par- « donner moi-même? » On les exécuta ensuite en leur tranchant la tête, l.e capitaine Towerson fut enseveli dans un linceul noir, dont ses bourreaux eurent l’incroyable effronterie de réclamer le prix a la Compagnie anglaise.

Un Portugais et neuf Japonais, qui furent décapités en même temps comme coupables du même crime, protestèrent également de leur innocence avant de mourir.

Quand la nouvelle de ces barbaries arriva en Angleterre, l’indignation publique ne connut pas de bornes. La cour des directeurs fit distribuer un dessin où étaient représentées les tortures des malheureuses victimes. La presse n’épargna rien pour enflammer la colere de la multitude , et l'irritation devint si générale et si vive, que les Hollandais alors présents en Angleterre adressèrent une requête au conseil privé et lui demandèrent des garanties pour la sûreté de leurs personnes. L’historien de la Compagnie des Indes orientales, M. lWill, dans son désir d'impartialité, suppose que l’effet produit par cette affaire fut exaéré. Ne voulant pas croire à une bararie qui aurait répandu le sang pour le plaisir de le répandre, il regarda comme plus probable que les Hollandais, aveugles et irrités par l’opposition violente des intérêts, ont sincèrement cru à la culpabilité de leurs victimes , les ont jugées et condamnées avec des esprits trop prévenus pour qu’il leur fût permis de distinguer la vérité, et enfin ont pu les faire périr sans remords. La torture, si absurde qu’elle soit, était alors employée, en Hollande et dans d’autres États de l’Europe, comme un moyen de faire confesser la vérité aux accusés. Les deux peuples, remarque-t-il, dans ces mers lointaines où leurs navigateurs échappaient à l’action de la loi etd un gouvernement régulier, s’y rendaient souvent coupables de violences et de cruautés. Eu admettant jusqu’à un

certain point la justesse et la force de ces observations, on ne peut cependant ne pas regarder toute cette affaire comme une affreuse barbarie.

Les Hollandais, quand on leur demanda réparation, commencèrent par faire des réponses évasives ; mais , quand iis virent leurs bâtiments saisis partout par le gouvernement anglais, ils autorisèrent une enquête. Les négociations traînèrent en longueur, et l’affaire ne fut définitivement réglée qu’en 1654, sous le gouvernement de Cromwell, par une indemnité de 3,615 livres sterling (90,375 fr.), à répartir entre les héritiers de ceux qui avaient péri. En même temps chaque Compagnie produisit un état des pertes qu’elle prétendait avoir subies du fait de l’autre, pendant les quarante ans écoulés depuis le jour où on avait eu la malheureuse idée de les associer, jusqu’en 1652. Les Anglais ne réclamaient pamoius de 2,695.999 livres sterling, et les Hollandais encore plus, 2,919,861 livres sterling. Ces prétentions échouèrent devant les huit arbitres, quatre nommés par chaque partie, chargés de régler la liquidation définitive. Ils finirent par accorder une somme de 85,000 livres sterling (2,125,000 fr.) aux Anglais.

La catastrophe d’Ambovne porta le dernier coup à cette association des deux Compagnies , qui , on aurait dû le voir dès le principe, était une idée déraisonnable. Les Anglais conservèrent longtemps encore leur établissement de Bantam , dont ils avaient fait la capitale de leurs possessions dans les mers de l’Asie. Cependant les forces considérables que les Hollandais entretenaient dans ces îles, et qu’ils augmentaient chaque année, rendirent souvent cette posses>ion très-précaire; et, de plus , les événements qui appelaient insensiblement les Anglais sur le continent même de l’Inde leur firent abandonner peu à peu leurs stations insulaires, à l’exception de quelques comptoirs qu’ils conservèrent sur la côte de Sumatra.

Pendant un temps on fonda de grandes espérances sur un établissement

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dans le golfe Persique. En 1G22, une expédition anglaise, agissant d'accord avec le shah de Perse, chassa, comme nous l’avons déjà dit, les Portugais de leur établissement, jadis si riche, d’Ormuz, et qui depuis lors est devenu complètement insignifiant. F.u retour de leurs services, les Anglais obtinrent, outre leur part du butin, la permission d'établir un comptoir au fort de Goinbroun , où les affaires se présentèrent d’abord sous l’aspect le plus favorable.

Surat était depuis longtemps la principale place du commerce anglais dans l’Inde , et on y faisait chaque année des expéditions importantes; mais, comme on y était exposé aux exactions arbitraires du Mogol et de ses officiers, aussi bien qu'aux incessantes incursions des Mahrattes, le gouvernement anglais songea à s’assurer la possession d’une ville qu’il pût fortifier contre l’agression étrangère. Une occasion s’offrit, en 1602, à l’occasion du mariage de l’infante Catherine avec le roi Charles II. et Plie de Bombay fut cédée à l’Angleterre comme partie de la dot de la princesse. Les termes de l’acte de cession étaient cependant très-vagues : les Anglais prétendaient qu’elle comprenait Salsette et autres dépendances; les Portugais affirmèrent qu’elle se bornait aux rochers nus de cette île aride, interprétation à laquelle les Anglais furent obligés d’acquiescer. Telle fut cependant la première possession territoriale acquise dans l’Inde par la couronne d’Angleterre, et qui, dans l’origine, ne rapportait pas assez pour paver les frais d’occupation. Aussi, en 1608, lesdroits de souveraineté de la couronne sur ce rocher furent transférés à la Compagnie, qui, en 1687, y transporta de Surat la présidence de ses autres établissements, et, depuis, Bombay est devenu , ce qu’il est encore aujourd’hui . la capitale des possessions anglaises de l’Inde occidentale.

Cependant les établissements sur la côte de l’Est prenaient aussi de l’importance. Dans l’origine, néanmoins, les comptoirs du Coromandel étaient

regardés comme secondaires, transportés fréquemment de place en place, et relevaient hiérarchiquement des autorités de Bantam. Dans le voyage d’Hippon, nous avons raconté la fondation des factoreries de Masulipatam et de Pulicat, dont la dernière fut bien vite abandonnée, par suite delà rivalité des Hollandais. Pour échopper à l’hostilité de cette nation et à la tyrannie du gouvernement indigène, les Anglais firent, en 1625, l’acquisition d’un petit terrain à Armegant. un peu au sud de Nellore, où ils établirent une factorerie. Cependant, considéiée comme l’entrepôt des belles étoffes de coton, qui donnent de l'importance nu commerce de cette côte, elle était bien inférieure à Masulipatam, et il fallut y revenir. Par les négociations, on obtint des privilèges précieux du roi de Golconde, en même temps que l’empereur mogol sanctionnait la création d’un établissement anglais à Piplev, dans l’Orissa. Néanmoins il était toujours important, peur la sécurité du commerce de la Compagnie , d’avoir une place forte à elle. Aussi se lit-elle accorder, en 1640, par un petit prince indigène, l’érection d’un fort à Madraspatam. On l’appela fort Saint- George; et depuis il est devenu la capitale des établissements de la Compagnie sur la côte de Coromandel.

L’établissement du Bengal, qui depuis a atteint un degré de prospérité si merveilleuse, fut fondé plus tard que les autres. Un médecin anglais, du nom de Broughton, ayant fait, en 1651 , un voyage à Ag’ra, fut assez heureux pour y guérir d’une dangereuse maladie la fille de l’empereur Shah Jehan. La reconnaissance du père et du souverain valut aux Anglais d’importants privilèges commerciaux. D’Agra, Broughton se rendit ensuite à la cour du nabab du Bengal, où ses talents firent encore obtenir à ses compatriotes des avantages et des immunités très-considérables. Grâce à lui, les marchands de Surat obtinrent, d’un côté, liberté complète pour leur commerce et exemption des droits de douane ; et, de l’autre, ils purent

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L’UNIVERS

élever, en 1656, une factorerie sur l’Hougly, c’est-à-dire sur le principal bras du Gange. A partir de cette époque, on expédia chaque année des navires pour le Bengal. Depuis, d’autres factoreries s’y établirent; mais pendant longtemps elles furent considérées comme inférieures, pour l'importance commerciale, à celles de la côte de Coromandel , et relevèrent hiérarchiquement des autorités du fort St- George.

Ce fut cependant au Bengal que les Anglais essayèrent de s’établir dans l’Inde comme puissance politique et militaire. Ce fut de là que, pour la première fois, les agents de la Compagnie, en transmettant le détail des griefs qu’ils avaient à faire valoir contre les princes indigènes, insinuèrent l’idée a’obtenir justice par la force des armes. En 1686, les directeurs expédièrent en effet le capitaine Nicholson avec dix bâtiments armés et six compagnies de soldats, armement oui n’était destiné à rien moins qu’à faire la guerre an grand Mogol et au nabab du Bengal. Le plan de campagne était d’abord d’occuper et de fortifier Chittagong, point un peu éloigné du centre d'activité commerciale, mais dont on voulait faire la base des opérations militaires. L’exécution de ce grand projet ne fut pas heureuse; les divers navires arrivèrent séparément et agirent d'ailleurs avec peu de concert. La flotte , ayant remonté l’Hougly, fut repoussée par l’artillerie de l’ennemi , et obligée de se réfugier dans un port où s’est depuis élevée la ville de Calcutta. Les factoreries qui avaient été fondées à Patna et à Cohimbazar furent prises et pillées. Le nabab, au milieu d’une trêve qu’il avait demandée pour mieux tromper ses ennemis, assembla tout à coup son armée, espérant en finir avec les Anglais démoralisés ; mais ceux-ci, dans ce moment critique, firent des prodiges de valeur. Non-seulement iis arrêtèrent toutes les forces du Mogol, mais encore ils enlevèrent Balasore, où ils brûlèrent quarante navires à l’ennemi. Cette victoire décida le na-

bab à rouvrir les négociations. Et déjà les Anglais avaient obtenu la permission de relever leurs factoreries, déjà les affaires semblaient rétablies sur l’ancien pied , lorsque deux nouveaux bâtiments de guerre entrèrent dans le Gange, commandés par le capitaine Heath. Cet officier désavoua le traité et recommença aussitôt la guerre; mais il fut battu, et les Anglais obligés de quitter le Bengal. Aurengzeb, qui occupait alors le trône de l'empire du Mogol, fut si irrité de la conduite des Anglais en cette occasion, qu’il donna l’ordre d’attaquer toutes leurs factoreries. Celles de Surat, de Masulipatam et de Vizigapalam furent prises, quoiqu’il en coûtât du sang, et Bombay fut étroitement bloqué." Les Anglais se trouvèrent enfin réduits à solliciter la paix de la façon la plus humble, pour que ce prince, malgré son intelligence politique, malgré les avantagés qu’il retirait du commerce extérieur, leur permît de reparaître dans les ports de son empire.

Depuis lors, cependant, la Compagnie commença à avoir l’ambition de devenir une puissance politique dans l’Inde. En 1689, fait observer M.Mill, « il fut définitivement résolu , comme « base de la politique future, de se « rendre indépendants et d’acquérir « une puissance territoriale. » Depuis lors, les directeurs écrivirent à leurs agents : « L’accroissement du revenu « par l’impôt doit être le but de nos « efforts aussi bien que le développe- « ment de notre commerce. >

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