‹ Inde histoire et description de tous les peuples, de leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc par m. Dubois de Jancigny et par m. Xavier RaymondChapitre 17 sur 38 · LUTTE AVEC LA FRANCE.— CONQUÊTE DU CARNATIQUE · texte numérisé non relu

LUTTE AVEC LA FRANCE.— CONQUÊTE DU CARNATIQUE

Le passager éclat jeté par les Portugais s’était rapidement effacé. La puissance maritime des Hollandais avait décliné avec le dix-septième siècle , et avait d’ailleurs abandonné le territoire continental de l’Inde pour se concentrer sur les archipels de ses mers. Le champ paraissait donc aban-

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donné à l’Angleterre; les affaires delà Compagnie prospéraient; des ventes faites par elle à Londres avaient produit en une année plus de deux millions de livres sterling; elle payait à ses actionnaires un intérêt de 7 et 8 pourcent, lorsque la guerre de 1744, éclatant en Europe, la mit en face d’un ennemi plus sérieux que tous ceux qu’elle avait encore rencontrés jusque-là.

La France, quoiqu’elle se fût laissé devancer par les autres peuples dans la carrière des découvertes et du développement maritime, n’était pas cependant restée insensible au mouvement qui , vers la fin du quinzième siècle, tourna le génie delà race européenne du côté des océans. L’Inde ellemême semble avoir occupé de bonne heure les esprits dans les villes maritimes de la France. Dès 1503 on voit se préparer, par les soins de quelques négociants de Rouen , une expédition destinée à chercher des débouchés au commerce français dans les mers de l’Inde. L’entreprise échoua et les navires qui étaient partis ne revinrent jamais. De nouvelles tentatives ne furent, en général, guère plus heureuses ; toutefois, il ne fut véritablement fait d’efforts considérables dans cette direction qu’en 1642, où il se fonda enfin une grande compagnie dite des Indes. Malheureusement, presque toutes les ressources de cette compagnie se dépensèrent à vouloir fonder un établissement à Madagascar, île grande et fertile, qu’on croyait devoir présenter une carrière indéfinie à l’agriculture et au commerce. Mais cette île ne produisait rien alors qui pût entrer dans la consommation ordinaire des euples européens, et, de plus, ses haitants nombreux et guerriers devinrent bientôt redoutables à ia puissance qui voulait s’emparer de leur territoire. Les colons furent accueillis dès les premiers jours par une guerre incessante, et eurent toutes les peines du monde à défendre contre l’ennemi quelques misérables constructions en bois, qui, décorées de forts, coûtaient beaucoup d’argent sans rien rapporter.

26* Livraison. (Ihdb.)

La véritable et sérieuse Compagnie française des Indes ne fut fondée qu’en 1664 sous les auspices de Colbert, qui, conformément aux doctrines économiques du siècle, accumula sur cette compagnie tous les encouragements imaginables; son capital était de 15,000.000 de livres tournois; sa charte d’investiture lui accordait le

Privilège exclusif du commerce de Inde pendant cinquante ans; elle était exempte de toutes taxes, et le gouvernement prenait même l’engagement de lui rembourser toutes les pertes qu’elle pourrait faire pendant les dix premières années, clause que l’État exécuta rigoureusement. Les fonds versés par les particuliers n’étant pas suffisants pour parfaire le capital nominal de la Compagnie, qui n’était cependant pas exorbitant , le trésor avança 3,000,000 de livres, exemple qui* fut naturellement suivi par la noblesse, la finance et tous les gens riches que leurs affaires ou leur position mettaient en relation avec la cour.

L’administration de la Compagnie ne fut ni judicieuse ni prospère. Elle commença d’abord par essayer de tirer parti des dépenses qui avaient été faites à Madagascar par ses prédécesseurs. Elle y envoya un nombre considérable d’émigrânts, qui périrent presque tous par le climat, par la fatigue ou par les armes des indigènes.

Les débris de cette expédition furent, presque par commisération, dirigés sur les îles Cerné et Mascarenhas, qui depuis, sous les noms d'îles de France et de Bourbon, eurent quelques époques de brillante prospérité. Renonçant donc à Madagascar, la Compagnie expédia des navires dans l’Inde et fonda plusieurs établissements sur ses côtes. En 1668, elle créa pour ses opérations un comptoir principal à Surat, sous la direction d’un nommé Caron, ui avait passé la plus grande partie e sa vie au service de la Hollande.

Les débuts de cet établissement semblèrent d’abord encourageants ; mais bientôt les agents , s’étant engagés dans les querelles des indigènes, fu-

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rent obligés de quitter les lieux en toute hâte, si rapidement même qu'ils oublièrent de payer leurs dettes avant de partir, oubli qui empêcha dans la suite leur retour. Plus tard , la Compagnie fit de nouvelles tentatives pour s’établir à Trinquemale de Ceylan et à Saint-Thomas sur la côte de Coromandel ; mais ces entreprises ne réussirent pas, grâce à la malveillance jalouse des Hollandais. Les affaires de la Compagnie semblaient donc désespérées, lorsqu’un officier nommé Martin , homme de talent et de patriotisme, réunit tous ses agents dispersés et les fixa à Pondichéry, où, par son jugement et son esprit de conciliation, il sut gagner l’attachement des habitants et ouvrir la voie à un commerce avantageux, qui bientôt porta cet établissement à un haut degré de prospérité.

Quand la première collision éclata entre les Anglais et les Français, ceuxci n’avaient sur le continent de l'Inde d’autre établissement que Pondichéry; mais alors il était déjà très-florissant, bien fortifié, et même une certaine partie du territoire environnant en dépendait. Ils avaient fondé, il est vrai, de petits comptoirs à Mahé, à Karikal et à Chandernagor, dans le Bengal. En 1744, lorsque la guerre éclata entre les deux peuples, la Compagnie française semble avoir fait tous ses efforts pour faire considérer les mers de l’Inde comme un terrain neutre ; mais, tandis qu’elle agissait dans ce but en Europe, une escadre anglaise, sous les ordres du commodore Barnett, s’étant mise en croisière dans les mers de l’Inde et de la Chine, dans les détroits de la Sonde et de Malacca, où elle parvint à enlever un certain nombre de vaisseaux français, la guerre devint inévitable. Labourdonnais , homme d’un grand talent et d’une activité infatigable, qui, parti des derniers rangs de la marine, s’était élevé aux premiers, était alors gouverneur des îles de France et de Bourbon. Grâce à ses talents, ces îles étaient devenues, presque sans recevoir aucun secours de la métropole, des points très-floris-

sants. Se trouvant en France lorsque la guerre éclata, il proposa à la Compagnie et au gouvernement à la fois d’attaquer aussitôt les établissements de l’ennemi. La Compagnie repoussa vivement la proposition ; mais, à son insu, le gouvernement accueillit l’idée de Labourdonnais , et s’engagea même d’abord à lui fournir deux bâtiments de guerre qu’ensuite il lui retira. L’intrépide Labourdonnais retourna cependant à son poste avec la résolution bien arrêtée de poursuivre ses desseins, bien qu’il fût dépourvu de toutes ressources. Aussi fut-il obligé de s’en créer d’extraordinaires. C’est ainsi qu’il commença par saisir tous les bâtiments qui vinrent toucher aux Iles de son commandement, et les arma comme il put; c’est ainsi qu’il forma des équipages avec des matelots dont la plupart n’avaient jamais touché un canon. Lui-même se fit ingénieur pour les constructions maritimes, et de ses hommes il fit ce qu’il avait besoin qu’ils fussent. Les tailleurs fabriquaient des voiles, les serruriers montaient des affûts de canons, les mécaniciens devenaient des charpentiers de vaisseaux; il leur fournissait le modèle et la mesure de chaque pièce. Par ces efforts, il vint à bout de mettre à flot une petite flotte de neuf navires armés en guerre. Mais à peine eut-elle pris la mer qu’elle fut assaillie par une tempête d’ou elle ne sortit que fort maltraitée. Il fallut chercher un refuge dans le premier endroit venu.

C’était la baie d’Antongil. Là, tout fut à recommencer. Labourdonnais construisit d’abord un quai en pierre, établit des ateliers pour les mâtures et les cordages, jeta une digue sur des marais qu’il fallait traverser pour amener les bois qu’il alla chercher dans des forêts malsaines , resserra le lit d’une rivière qui se trouvait aussi sur le trajet, et après quarante-huit jours seulement consacres à ces travaux au milieu des intempéries d’une saison qui lui tua 95 Européens et 33 noirs, il put remettre à la voile et inaugurer sa campagne par un heureux combat contre une division anglaise qu’il ren-

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contra sur la côte. De là, il se dirigea surTrinquemale, dans l’île de Ceylan, d’où il fit voile pour Pondichéry; il avait le projet d'assiéger Madras, et comme il croyait prudent de se débarrasser d’abord de la flotte anglaise, la sienne se trouvant très-inférieure en artillerie, il demanda 60 canons à Dupleix,qui ne lui en fournit qu’un moindre nombre. De là, entre eux un commencement de mésintelligence. Labourdonnais se mit néanmoins à la recherche de la flotte anglaise, qui refusa le combat. Alors il n’hésita plus à exécuter ses plans sur Madras.

Cette ville n’était pas seulement la capitale des possessions anglaises, c’était encore l’un des principaux établissements fondés jusqu’alors dans l’Inde par les Européens. Elle renfermait avec ses dépendances immédiates une population de 250,000 âmes, sur lesquelles, cependant, on ne comptait que 300 Européens, dont 200 soldats.

Cette petite garnison, à laquelle il faut ajouter un corps considérable de cipayes , était logée dans le fort Saint- George ou ville blanche. Une muraille en assez mauvais état , flanquée de quatre bastions, formait tout le système de défense de cette place. Le 16 septembre elle fut investie , et le 19, n’ayant reçu aucun secours du nabab, à qui elle s’était adressée dans sa détresse, elle demanda à capituler. L’espérance où étaient les Anglais de voir arriver leur flotte les portait à faire traîner les pourparlers en longueur.

Mais Labourdonnais les devinant, coupa court par son énergie à leurs tergiversations. Toutefois, l’appréhension u’il avait de l’arrivée de cette même otte et ses instructions secrètes qui lui interdisaient expressément de conserver aucun établissement ou comptoir dont il se serait emparé, firent qu’il s’engagea à rendre, moyennant rançon, la place après qu’il en aurait pris possession. Cette condition fut acceptée et le drapeau français flotta immédiatement sur les murs de Madras (20 septembre 1746). Une pareille convention contrariait vivement la politique de Dupleix.

Ce gouverneur général de nos possessions dans l’Inde était un homme du caractère le plus remarquable. Son père , ancien fermier général et l’un des directeurs de la Compagnie des Indes orientales, lui avait laissé une immense fortune qu’il augmenta lui-même encore par le commerce. Envoyé d'abord à Pondichéry comme premier membre du conseil d'administration , et ensuite à Chandernagor comme intendant , il y conduisit les affaires avec tant d’habileté, qu’il rendit cet établissement très-prospère, tout en augmentant luimême, par des spéculations aussi heureuses que hardies, sa fortune privée.

Ses talents et ses succès le désignèrent au choix de la Compagnie comme gouverneur de Pondichéry. Jamais , ni Alexandre, ni César, ne formèrent de plus magnifiques projets de conquêtes que cet officier d’une simple compagnie de marchands. Son premier dessein était de poursuivre les succès déjà obtenus contre les Anglais et de chasser ces puissants rivaux de la côte de Coromandel.

Labourdonnais, comme nous l’avons dit, s’était engagé à rendre Madras après une occupation passagère , et sans doute il aurait tenu parole; mais ce n’était pas l’affaire de l'ambitieux Dupleix. D’abord il s'y prit de maniéré à retarder la reddition sous divers prétextes, et il y fut encouragé par les habitants de Pondichéry, qui lui adressèrent une remontrance énergique contre la restitution d’une place qu’ils regardaient comme indispensable à leur sécurité. Pour obéir à cette requête, Madras ne fut pas seulement retenu , mais encore durement rançonné, et son gouverneur et les principaux habitants furent emmenés prisonniers dans la capitale des établissements français.

Labourdonnais avait tenu bon jusqu’au bout pour l’exécution fidèle de sa parole. Il avait même prolongé son séjour à Madras et ajourné pour cela des projets qu’il avait sur Calcutta.

Menacé par Dupleix, son supérieur daus Je gouvernement de nos posses-

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sions de l’Inde, il répond qu’il avait juré sur son honneur de rendre Madras aux Anglais et qu’il tiendra sa parole, dût-il le payer de sa tête. Dupleix lui ayant envoyé deux officiers porteurs d’un ordre "qui lui infligeait les arrêts et chargés en outre de s’assurer de sa personne: Messieurs, leur dit-il, c’est moi qui vous arrête, rendez-moi vos épées. Mais le temps s’écoulait, la mousson arrivait, et sa flotte ayant essuyé une tempête qui en détruisit une partie , il n’eut que le temps de regagner i'île de France, où il trouva un autre gouverneur nommé à sa place. Il ne lui restait plus qu’à venir se justifier en France. Fait prisonnier dans le trajet, il fut conduit à Londres, où il reçut mille témoignages d’estime de la part des Anglais.

Le gouvernement refusa les cautions que les particuliers offraient à l’envi, lui accorda sur parole la liberté de venir en France. Mais ici ce fut bien un autre traitement : enfermé à la Rastille dès son arrivée, Labourdonnais y gémit pendant deux ans et deux mois" dans le secret le plus rigoureux. Ce fut là qu’il trouva moyen d'écrire ses mémoires sur des mouchoirs trempés dans de l’eau de riz. Du marc de café lui tenait lieu d’encre, une pièce de six liards roulée et fendue était sa plume. Enfin, au bout de trois ans, un jugement solennel déclara son innocence. Les portes de sa prison s’ouvrircnt. Mais sa constitution, ruinée par les maladies qu’il y avait contractées, lui avait ouvert déjà les portes du tombeau. Il mourut jieu de temps après, le 9 septembre 1753.

L’installation de Dupleix dans Madras fut suivie d’une expédition contre le fort Saint-David, dont le siège fut signalé par un événement à jamais mémorable dans l’histoire des guerres de l’Inde. Le nabab d’Arcot, ayant épousé la cause des Anglais , avait envoyé son fils avec 10,000 hommes pour essayer de reprendre Madras sur les Français. Ceuxci n’avaient que 1,200 hommes pour défendre cette ville , et cependant ils n’hésitèrent pas à venir au-devant de

la nombreuse armée du nabab. La supériorité de leur discipline et l’habiletéde leur artillerie leur donnèrent une victoire complète et décisive. Il y avait longtemps que les Portugais avaient prouvé, par leur exemple, la supériorité même d’une poignée d’Européens sur les bandes désordonnées dont se compose une armée asiatique; mais, depuis lors, le souvenir de leurs victoires était presque oublié ; Français et Anglais étaient accoutumés à regarder le Mogol comme un grand et puissant souverain contre lequel il n’y avait pas même de résistance possible avec les faibles moyens dont ils disposaient. Le charme fut définitivement rompu par la victoire de Dupleix, et les olficiers des deux nations y reçurent un enseignement qu’ils allaient bientôt mettre en pratique aux dépens de tous les princes indigènes.

Le but actuel des efforts de Dupleix était la réduction du fort Saint- David, contre lequel il conduisit une petite armée de 1,700 hommes, pour la plupart européens. Pour défendre la place , les Anglais n’avaient que 200 Européens et un corps de soldats indous sans discipline. Les Français se croyaient déjà sûrs de la victoire, lorsqu'ils se laissèrent surprendre à l’improviste par l’armée du nabab et se virent obligés de battre en retraite. Un détachement envoyé par mer quelque temps après pour surprendre Caddalore, ville contiguë au fort Saint- David , fut battu d’une telle tempête, qu’il rentra à Pondichéry sans avoir atteint sa destination. Dupleix employa alors toute son adresse à gagner le nabab, s’efforçant surtout de lui donner une haute idée de sa puissance ; car il savait que le principe de la politique des princes indous, c’est de ne s’attacher qu’à l’intérêt présent et d’épouser toujours la cause du plus fort. Le nabab, sur la fausse nouvelle de grands renforts que venait de recevoir Dupleix, se laissa entraîner, et, abandonnant la cause des Auglais, il conclut avec les Français un nouveau traité. Pour preuve de sa sincérité, son fils vint faire une visite solennelle à

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Pondichéry, où il fut reçu avec toute la pompe et les magnificences qui séduisent les princes asiatiques.

Tranquille de ce côté , Dupleix reprit son dessein, et il était revenu mettre le siège devant le fort Saint- David, lorsqu’une flotte anglaise, commandée par l’amiral Griffin , entra dans la rade. Les Français se retirèrent de nouveau, et pendant quelque temps , grâce aux renforts reçus de part et d’autre , les deux ennemis se trouvèrent en force si égale, qu’aucun d’eux n'osa rien entreprendre de sérieux. Le gouverneur de Pondichéry entreprit une fois d’attaquer Caddàlore pendant la nuit ; mais les Anglais, informés de son projet, se tenaient sur leurs gardes, et il fut repoussé avec, perte.

Bientôt après, l’aspect des affaires changea par l’arrivée d’une escadre anglaise portant 1,400 hommes de troupes, qui, réunies à celles qui se trouvaient déjà sur les lieux, formaient la plus grande armée européennequ’on eût encore vue dans l'Inde. Les Anglais, à leur tour, se trouvaient en force pour prendre l’offensive; ils résolurent, en conséquence, de frapper un coup décisif, et vinrent mettre le siège devant Pondichéry. Comme les Français n’avaient pas assez de monde pour tenir la campagne , le siège fut entrepris avec toutes les conditions apparentes de succès. Mais il ne fut pas conduit avec la promptitude et la vigueur qui auraient assuré la victoire.

D’abord les Anglais perdirent beaucoup de temps à réduire un petit fort éloigné d’une lieue de la ville et défendu avec la plus grande énergie. Puis tel était alors le peu de savoir des officiers du génie anglais, que, quand les tranchées furent ouvertes devant le corps de la place, on trouva qu’elles étaient trop éloignées pour que l’artillerie pût produire de l’effet ; et, avant que cette erreur fût corrigée, la saison des pluies arriva, les maladies se mirent dans les troupes, et il fallut lever le siège. -C’était un avantage considérable pour les Français; mais ils n’en avaient pas encore pu

tirer parti , lorsqu’on apprît que la

Ïiaix avait été signée en Europe, et que 'un de ses articles ordonnait la restitution de Madras à l'Angleterre.

Les deux nations se retrouvèrent donc placées exactement sur le même pied qu’avant la guerre.

Mais ce traité, au lieu de rétablir la tranquillité dans l’Inde, ne servit, au contraire, qu’à agrandir le cercle des opérations militaires; car les deux parties, avant chacune alors des forces considérables à sa disposition, songèrent naturellement à les employer. Les événements de la guerre précédente avaient découvert le secret de la faiblesse des gouvernements indigènes, et ouvert, en quelque sorte, la carrière des espérances illimitées pour la fondation d'un grand empire dans cette riche et magnifique contrée.

Un prince de Tandjore, du nom de Sakadji, détrôné par un de ses frères, imagina de reconquérir sa couronne avec l’aide des Anglais, et il leur offrit, eu retour de leurs services, la forteresseet la province de Dévicottah, avantageusement située sur les bords du Coliroun. F.n 1749, ils entreprirent une expédition contre cette forteresse ; mais, contrariés par le manque de concert entre les officiers militaires et marins, et ne recevant aucun appui des indigènes, ils durent retourner à Madras, sans même être parvenus jusque sur les lieux. Mortifiés de cet échec, ils renouvelèrent la tentative, et cette fois , les bâtiments les ayant déposés à l’embouchure du fleuve, iis le remontèrent dans les embarcations.

Après avoir eu à lutter contre des obstacles inGnis et livré un combat sérieux, dans lequel le lieutenant Clive, qui depuis devait jouer un si grand rôle dans l’histoire de l'Inde, se distingua par la valeur la plus audacieuse, ils s’emparèrent au fort. Sa prise fut immédiatement suivie d’un traité qui en assura la possession aux Anglais ; et ceux-ci , en retour, promirent d’abandonner la cause du prince pour qui ils avaient pris les armes ; ils s’engagèrent même à le tenir en

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prison potir l’empêcher de noire à son rival, moyennant une pension annuelle de 400 livres sterling (10,000 fr.). Ce traité, peu honorable pour les Anglais, ne leur produisit même pas les avantages qu’ils en avaient espérés ; car le prince de Tandjore, malgré les promesses qu’il leur avait faites, les abandonna par la suite.

Cependant les Français jouaient un beaucoup plus grand jeu, et aspiraient ouvertement à établir leur suprématie sur tout le sud de l’Inde. Nous n’entreprendrons pas de conduire nos lecteurs à travers le détail des intrigues dont le Carnatique fut alors le théâtre, nous ne les fatiguerons pas avec les noms barbares et les caractères fort peu intéressants des personnages qui y jouèrent un rôle. Il suffira de ne "pas oublier qu’à la mort d’un prince indien, sa succession n’est jamais réglée par la loi du droit d'aînesse , ni même par aucun droit fixe.

Ses fils, ses petits-fils, ses neveux et même des parents plus éloignés, deviennent chacun autant de prétendants au trône, et tous essayent de faire valoir leurs prétentions par un appel aux armes. Les dissensions du Deccan éclatèrent à la mort de Nizamoul-Moulk, suivie presque aussitôt de celle du nabab du Carnatique. Ces deux princes, vassaux, dans l’origine, de l’empereur de Delhi, avaient fini, avec le déclin de l’empire mogol, par devenir complètement indépendants.

A la mort donc de ces personnages, leurs héritiers légitimes , selon le droit européen, Nazir-Djung et Anouar-ed-din, se virent disputer le trône par Mirzapha-Djung et Chanda- Sahib, qui aspiraient, le premier à être subahdar du Deccan, et le second nabab du Carnatique. Avant uni leurs intérêts , les deux prétendants rassemblèrent une armée de 40,000 hommes , et employèrent tous les moyens pour gagner l’alliance de Dupleix. Celui-ci , tenté dans son ambition, n’eut pas de peine à comprendre que, s’il parvcnaitàfaireasseoirdeux de ses créatures sur les deux plus grands trônes de la péninsule indienne, en-

treprise pour laquelle il se croyait assez fort , il deviendrait le maître réel de tout ce vaste pays. En conséquence, il envoya son lieutenant , M. d’Auteuil , avec 2,300 hommes de troupes, dont 400 Européens seulement, au secours des allies. Les armées combinées se mirent donc en mouvement pour aller attaquer Anouar-ed-din, le nabab régnant , qui , avec 20,000 soldats, était campé à Ambour, position très-forte qui commande l’un des principaux défilés par lesquels on entre dans le Carnatique. Il avait jeté sur le ravin un retranchement couronné par du canon que défendaient quelues Européens ; mais d’Auteuil, tout er de montrer la valeur de scs compatriotes et la supériorité de leur discipline, s’offrit pour donner l’assaut à ces lignes avec la poignée de Français dont il était suivi. Les chefs indiens acceptèrent la proposition, fort satisfaits de laisser à un autre les dangers de cette périlleuse entreprise. En effet, l’artillerie de l’ennemi , nombreuse et bien servie, repoussa d’abord deux attaques ; mais l’amour-propre des Français, exalté par leur petit nombre même et par la présence de trois armées qui les regardaient faire, finit par emporter les lignes. Non contents de ce premier succès, ils se précipitèrent droit sur le corps principal de l’ennemi, au centre de sa ligne de bataille, où le nabab , monté sur son éléphant, son étendard déployé au vent et entouré de sa meilleure cavalerie , encourageait ses troupes à grands cris.

Iis étaient à peine parvenus jusqu’à lui, lorsqu’un soldat cafre lui envoya une balle dans le cœur. Le malheureux prince tomba roide mort ; la déroute la plus complète dispersa son armée : le camp , un butin immense, soixante éléphants avec l’artillerie et les munitions, tombèrent aux mains des vainqueurs. Par suite de cette victoire , Arcot se rendit sans résistance.

Mohammed-Ali, fils du nabab vaincu et heritier de son trône, s’était réfugié à Trichiuopoly, ville très-forte, et qui , par sa position , commande une

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partie du Carnatique. Aussi, Dupleix pressait-il de la manière la plus vive les généraux confédérés de ne pas perdre un moment pour venir mettre le siège devant cette forteresse, qu’ils auraient trouvée dans un état de défense très-imparfait. Mais les princes indiens aimèrent beaucoup mieux venir triompher à Arcot et à Pondichéry, où ils se montrèrent environnés de toute la pompe ordinaire aux subahdars et aux nababs, et, quand ils se remirent en campagne, ce ne fut pas pour marcher contre Trichinopoly, comme on le leur recommandait si vivement, mais contre la ville bien plus éloignée et beaucoup moins importante de Tandjore. Cette conduite avait cependant un motif secret ; leur trésor étant épuisé, ils voulaient le refaire en venant exiger du rajah les arriérés de son tribut. La ville, construite sur le delta du Coliroun et du Cavery, est riche et magniGque; elle possède une pagode qui surpasse en grandeur tous les monumentsde l’Inde méridionale. A l’opulent prince de ce petit État ils demandèrent donc l’arriéré des tributs dus à l’empereur mogol , car ils se présentaient en qualité de ses lieutenants. S’ils avaient poursuivi cette réclamation avec vigueur, peut-être encore eussent-ils promptement mené l'affaire à bonne lin; mais ils se laissèrent amuser par le rajah, qui, tantôt négociant et tantôt combattant , les occupa jusqu’à ce qu’enlin voyant que rien ne se terminait, Dupleix donna aux troupes françaises auxiliaires de Chanda-Sahib un ordre d’attaque qui eut pour résultat immédiat la prise de trois redoutes, et bientôt après, celle d’une des portes de la ville. A ce coup le rajah qui, après la prise de ses redoutes, avait voulu jouer encore de finesse , traita définitivement. Il fut convenu qu’il payerait à Chanda-Sahib 20 millions de roupies et 200,000 comptant aux Français, auxquels il cédait en outre quatre-vingts villages autour de Karical , où ils avaient un fort.

Cependant par les délais qu’il avait l’art de faire naître au sujet des paye-

ments, il retenait encore les vainqueurs sous les murs de Tandjore, et Nazir-Djung, sur l’ordre qu’il en avait reçu de Dehli, marchait contre eux.

A la première nouvelle qu’ils en eurent, ils se réfugièrent sous Pondichéry. Dupleix , pour relever leur courage, leur donna un secours de 2,000 spldats européens et 1,250,000 livres de son propre argent , secours insuffisant pour ses alliés et désastreux pour luimême; car Nazir-Djung ayant pénétré dans le Carnatique, où il se vit bientôt à la tête de 300,000 hommes, 800 pièces de canon et 1,300 éléphants, d’Auteuil, voyant l’insubordination se glisser dans'les troupes européennes qu’on ne payait pas , fut réduit à les retirer au moment même d’engager la bataille. Chanda-Sahib effraye crut prudent de le suivre dans sa retraite, et Mirzapha-Djung, resté seul sur le terrain, se hâta d’offrir sa soumission avant d’y avoir été contraint par la force des armes. Malgré les serments de Nazir-Djung, qui lui avait garanti ses anciens États, il fut aussitôt chargé de fers , son camp attaqué et livré au pillage, ses soldats impitoyablement passés au fil de l’épée.

Dupleix n'était pas homme à se laisser abattre par les revers. Il entama aussitôt avec le subahdar vainqueur des négociations qui maintenaient à peu près les conditions déjà repoussées avant la victoire ; c’est-à-dire l’établissement des enfants de Mirzapha dans les États et possessions de leur père, et la reconnaissance de Chanda-Sahib comme nabab du Carnatique. A l’appui de ces demandes il évoquait d’anciens souvenirs et d’anciens services d’amitié, entre lesquels il n’avait garde d’omettre la retraite toute récente de d’Auteuii, dont il se faisait un mérite. Mais comme il ne nourrissait aucune illusion sur le succès possible de cette diplomatie , il mit à profit le peu de temps qu’elle lui laissait pour préparer un argument sur lequel il comptait davantage.

Huit jours s’étaient à peine écoules , que les Français, reprenant une initiative hardie, fondaient, en petit nombre

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et la nuit, sur le camp du subabdar, à qui ils tuèrent 12 ou 1,500 hommes; bièntôt après, 500 Européens s’emparaient delà pagode de Trivadi,qui servait de citadelle à l’une des villes les plus considérables du Deccan. Mohammed-Ali, qui se présenta pour la reprendre à la tête de 20,000 hommes à lui, de 400 Anglais et de 1,500 cipayes, fut repoussé, poursuivi jusque sur les bords du Panmar, réduit à accepter une bataille où son armée fut mise en déroute et en partie culbutée dans la rivière. En veine de succès, Dupleix ordonne à l’armée de s’emparer de Djingy. Djingy est une ville située au pied de trois montagnes formant les trois côtés d’un triangle équilatéral. Rudes et escarpées toutes les trois, elles étaient en outre défendues chacune à son sommet par une forte citadelle dont une ceinture d’ouvrages avancés fermait les avenues. La ville avait pour défense une muraille épaisse, flanquée de tours, et 5,000 hommes de garnison. A la tâte de 250 Européens et de 1,200 cipayes, le colonel Bussy attaque et renverse cette garnison campée sur le glacis. Un pétard fait sauter une des portes de la ville , les Français y pénètrent, et y essuient derrière des barricades improvisées le feu des trois forts qui pleut sur eux jusqu’à la nuit. Alors ils se partagent en trois détachements et attaquent à la fois les trois montagnes. Les forts détachés sont enlevés à la baïonnette. On arrive au pied des citadelles. Les portes sont enfoncées comme celle de la ville par des pétards ; et quand vint le jour, les Français contemplant, dit un historien , les obstacles qu’ils avaient surmontés pendant la nuit, s’en étonnèrent, et pour ainsi dire s’en effrayèrent.

Le subabdar, trop confiant dans sa facile victoire, s’abandonnait à la mollesse, lorsque la nouvelle de la prise de Djingy vint le réveiller en sursaut.

Ramassant ce qu'il peut de ses troupes déjà disséminées, il parvient à rassembler une armée formidable encore , puisqu’elle comptait plus de 100,000 hommes, et avec ces trou-

pes il se dirige sur Djingy. Mais la lenteur incroyable de sa marche (il ne fit pas dix lieues en quinze jours) laisse arriver la saison des pluies, et il aperçoit à peine les crêtes fortifiées des trois montagnes, que déjà il a vu son armée se fondre et s’abîmer dans des chemins effondrés , dans les plaines envahies par l'inondation. Pour le coup il fallut traiter et consentir à tout ce qu’on lui demandait. Mais Dupleix, qui se fiait peu à ses promesses, et qui d’ailleurs s’était déjà ménagé des intelligences dans l’armée ennemie, poussa plus vivement que jamais aux machines qu’il avait dressées de ce côté. Il avait mis dans ses intérêts trois nababs afghans, qui eux-mêmes avaient entraîne vingt autres chefs, et tous ces hommes qui depuis sept mois se trouvaient compromis , ne demandaient pas mieux que de hâter le moment décisif. Ils le firent si bien entendre à Dupleix, que celui-ci donna ordre au commandant français de Djingy de se tenir prêt à leur porter aide , à moins qu’il ne reçût dans l’intervalle l’avis de la signature définitive du traité par le subabdar. Mais n’ayant reçu au lieu de cet avis qu’une lettre pressante des conjurés, Latouche avec 800 Européens, 3,000 cipayes et 10 pièces de canon, arriva par une marche de nuit en me du camp de Nazir-Djung. L’action qui s’engagea aussitôt fut d’abord plus vive qu’on ne s’y fût attendu contre une armée dont une partie était gagnée et dont l’autre était surprise. Voyant des détachements nouveaux succéder sans cesse aux détachements déjà vaincus , assaillis de toutes parts par des nuées d ennemis, les Français commençaient à hésiter, lorsque parut le signal convenu, un drapeau blanc déployé sur le dos d’un éléphant. En ce moment c’en fut fait de Nazir-Djung.

Surpris au milieu du sommeil par la nouvelle de l’attaque des Français , ce prince qui, la veille au soir, avait signé et expédié le traité, n’en pouvait croire les rapports qui lui arrivaient. Lorsqu’il n’y a plus de doute possible , il ordonne d’abord qu’on lui apporte la

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tête de son prisonnier Mirzapba-Djung.

Puis, apprenant que les nababs de Kudapa, de Canoul, de Savonora et de Mysore , rangés en bataille à la tête de 20,000 bommes, n’ont point donné sur l’ennemi , il va droit à eux , entouré de ses gardes et monté sur son éléphant. Le premier qu'il rencontre est le nabab de Kudapa, qu’il accable d’injures. Celui-ci ordonne à un de ses ofBciers de tirer sur Nazir-Djung. Le coup manque. Saisissant alors sa carabine, le nanab ajuste le subahdar et lui perce le cœur de deux balles. La tête aussitôt coupée fut, suivant le cérémonial d’investiture en pareil cas, portée aux pieds de Mirzapba-Djung qui venait de voir de si près la sienne promise à une semblable cérémonie. Mais F officier chargé de le garder était au nombre des conjurés et lui avait déjà donné la liberté. Tout le reste du cérémonial fut accompli immédiatement, et avant la fin de cette journée l’Inde et le monde purent contempler un spectacle qui ne leur avait pas été donné encore : un souverain régnant sur un empire aussi vaste que trois grands royaumes d’Europe et sur 35,000,000 d’hommes , par la grâce d’un simple sujet étranger arrivé la veille de l’autre extrémité du globe , et n’ayant guère qu’un millier d’hommes à lui pour accomplir ces prodiges.

On admire beaucoup et l'on cite souvent l’Angleterre pour avoir résolu ce grand problème de gouverner, à quatre mille lieues de distance, avec quelques centaines d’employés civils et quelques milliers d’employés militaires, ses immenses possessions de l’Inde. S’il y a quelque nouveauté , quelque hardiesse et quelque génie politique dans cette idée , il faut reconnaître que l’honneur en revient à Dupleix, et que l’Angleterre qui en recueille aujourd’hui le profit et la gloire, n’a eu qu’à suivre les voies que le génie de la France lui avait ouvertes.

Ce fut une grande joie et une grande fête , ce furent de grands honneurs pour Dupleix dans Pondichéry, quand on y apprit le triomphe de Mirzapha-Djung. Celui-ci se hâta d’y venir

en grand appareil conférer avec Dupleix , et le prendre pour arbitre des différends qui s'élevaient déjà entre lui et les nababs qui l’avaient porté sur le trône. Après de nouvelles cérémonies d’installation, le subahdar inaugura son pouvoir en créant Dupleix nabab de toutes les contrées situées au sud de la Kistnah, c’est-à-dire d’un territoire égal en superficie à celui de la France. Il y ajouta d’autres dignités ou prérogatives personnelles, telles que celle de mettre un poisson sur ses étendards, faveur réservée aux plus grands personnages de l’empire. Mais les satisfactions d'ambition ou de vanité ne faisaient point perdre de vue à ce grand homme les intérêts dont il était le représentant. Indépendamment de l’autorité qui lui était dévolue comme nabab, il fit céder à la Compagnie, autour de Pondichéry, de Karical et de Masulipatam, un certain nombre de districts, dont le revenu total s’élevait à 950,000 livres tournois. Ainsi la Compagnie prenait pied comme souverain reconnu sur une portion de la péninsule, et, comme médiatrice suprême , tenait le reste dans sa dépendance. «Au seul bruit de votre nom, le trône du grand Mogol tremblera jusque dans ses fondements, « écrivait à Dupleix un personnage de la cour. Il y avait quelques mois a peine que l’Angleterre n’avait osé prendre parti entre Nazir et Mirzapba-Djung , bien que ce dernier fût son ennemi, dans la crainte de déplaire au grand Mogol qui n’avait encore accrédité ni l’un ni l’autre de ces subahdars.

En ce moment les Anglais étaient dans la consternation et comme frappés de stupeur. Cet esprit d’audace et de résolution qui n’eclate jamais mieux chez eux que dans les revers, semblait les avoir abandonnés. Les peuples de l’Inde à qui les Européens, sortis enfin de leurs vaisseaux de commerce ou de leurs comptoirs fortifiés, venaient de se montrer sous lin nouvel aspect, étaient saisis d'enthousiasme ou de terreur à la vue des proportions colossales que prenait tout à coup la puissance poli tiquede la France,

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Cependant cet allié qne Dupleix avait élevé si laborieusement sur le trône du Deccan, n'y était monté que pour donner à ses peuples la parade d’un avènement. Aussitôt qu’il en eut fini avec ces préliminaires, il se dirigeait avec son armée vers Hyderabad, lorsue les mécontentements qui couvaient ans le cœur des nababs afghans mal apaisés parDupleix, firent naître parmi les troupes des désordres qu’il crut devoir châtier lui-même. Bussy, avec un corps français de 300 hommes, avait déjà fait’ reculer les révoltés ; mais cédant à son emportement , le suhahdar se précipite après eux. Rencontré par le nabab de Canoul , il le provoque, et bientôt frappé d’un coup de lance au milieu du front , il périt comme avait péri quelques jours auparavant son rival Nazir-Djung. Ainsi le même coup par lequel la fortune avait brusquement porté si haut la puissance de Dupleix semblait tout aussitôt lui servir a ruiner cette puissance de fond en comble. Mais l’effet moral de ce grand triomphe subsistait toujours, et Bussy était homme à n’en point laisser perdre l’avantage. Sans désemparer et sur le champ de bataille en quelque sorte, il pourvut à donner un successeur à Mirzapba. Celui-ci ne laissait qu’un fils trop jeune pourqu’on pût lui confier les atfaires en ces conjonctures difficiles. Mais Nazir-Djung avait laissé trois frères qu’il faisait étroitement garder pendant sa vie, et qui s’étaient confiés à l’hospitalité du camp français après sa mort. On proposa l’un deux, Salabut-Djung,qui fut accepté par les principaux chefs et proclamé le même jour. Ce nouveau subahdar fait par la France confirma toutes les mesures arrêtées par son prédécesseur.

Chanda-Sahib, au moment de l’élévation de Mirzapha-Djung, s’était vu faire enfin nabab du Carnatique, mais sous l’autorité directe et en quelque sorte comme lieutenant de Dupleix.

Mohammed-Ali, son intrépide et obstiné compétiteur , abandonné par la fortune et par les Anglais, n’avait point voulu, dans cette déroute géné-

rale de son parti , s’abandonner luimême. Réduit à la plus étroite nécessité, il s’était enfermé dans Tritchinopoly, d’où il ne cessait d’invoquer le secours des Anglais. Ceux-ci ne se fussent peut-être jamais décidés à le lui accorder si , après de longues hésitations , ils n’avaient enfin compris qu’il ne leur restait plus d’autre chance à courir pour conjurer la ruine complète de leurs affaires dans l’Inde. Ils se décidèrent donc, vers la fin de janvier 1752, à diriger sur Tritchinopoly un corps de 200 Européens et de 800 cipayes. Chanda-Sahib, de son côté, s’était mis en campagne à la tête de 8,000 hommes, dont 800 Français.

Les débuts furent heureux. Peu confiants en eux-mêmes , les Anglais se laissaient enlever les forts qu’ils occupaient ou reprendre ceux que par hasard ils avaient pris. Ils se laissaient battre en rase campagne , au pied des murailles qu’ils allaient secourir. Après une série d’échecs de ce genre, ils durent se mettre en pleine retraite , et vinrent chercher un refuge dans la pagode de Seringham. Située dans i’île du même nom, à l’endroit où le Cavery se partage en deux bras dont le plus septentrional prend le nom de Coliroun, cette pagode avait sept enceintes de murailles et un moyen de défense naturel dans les deux rivières dont elle était entourée. Chaque muraille avait quatre pieds d’épaisseur et vingt-cinq de haut; l’enceinte extérieure quatre milles de circuit. Les Anglais toutefois s’y étaient à peine logés, qu’ils ne se crurent pas encore assez en sûreté, et le canon de Tritchinopoly leur parut seul un abri suffisant contre l’ennemi et contre leurs propres terreurs. Ce fut ce moment désespéré qui révéla à l’Angleterre un de ces hommes destinés à fonder sa puissance dans l’Inde.

Clive avait débuté comme simple écrivain au service de la Compagnie.

Des bureaux, il avait passé une première fois au service militaire, et dans quelques expéditions il avait fait preuve d’un génie fécond en ressources et en conceptions hardies, d’une

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grande vivacité de coup d’œil et d’une intrépidité froide , comme il convient à de grands caractères. Mais les grands caractères ont aussi leurs mauvais côtés; et, dans son poste subalterne, tourmenté par les aspirations comprimées d’une forte nature , aigri par la fermentation d’une sensibilité que l’ennui rendait irritable, hautain, farouche, indiscipliné, Clive avait presque aussi bien réussi à dégoûter la Compagnie de ses services qu’à s’en dégoûter lui-même. Sans doute il sentait peser sur lui l’obsession d’une grande, destinée qui ne se réalisait pas. Un trait de lui semble en donner la preuve. Un jour qu’il s’était confiné aans sa chambre, un de ses amis survient, et, jouant avec un pistolet qu’il trouve sur une table, il fait partir le coup par la fenêtre : « Dieu veut quelque chose de moi , s’écrie Clive en se levant ; deux fois, ce matin, j’ai appuyé ce pistolet sur mon front et lâché la détente, deux fois il a refusé de prendre feu. » Après avoir servi, comme nous l’avons dit, aux sièges de Pondichéry et de Devicottah , Clive quitta l’épée pour reprendre la plume. Il en était là, lorsque la régence de Madras, à bout de ressources et d’espérances, jetait en vain un regard découragé sur son allié Mohammed-Ali, qui, lui-même enfermé dansTritchinopoly, où il était à bout d’argent, ne pouvait plus entretenir ses troupes. Dans cette extrémité, chacun des deux alliés se voyait aussi bien hors d’état de porter aide à l’autre que d’en tirer le moindre secours. C’est alors que Clive demande à pénétrer dans le conseil de la régence, et parvient, non sans peine, à s’y faire entendre. « Nous ne pouvons pins nous défendre, dit-il; prenons l’offensive. Pendant que Chanda-Salub nous poursuit à Tritchinopoly, prenons-lui Arcot. « Dans les grands périls, les idées simples et grandes aussi

aent vivement les esprits ; l’on a surs peu à choisir. L’idée de Clive , renouvelée de l’histoire des guerres puniques, fut admise, et on lui en confia l’exécution. En armant tout ce qu’elle avait d’hommes dispo-

nibles , la régence put lui former un corps de 200 Européens et de 300 cipayes ; encore , sur les huit officiers qui commandaient après Clive, six n’avaient jamais vu le feu, et quatre étaient des employés civils qu’on tirait de leurs bureaux. Ils se dirigèrent sur Arcot, et furent assaillis en chemin par un orage tellement épouvantable, que la garnison indigène, ayant appris qu’ils n’en marchaient pas moins sans être effrayés, n’osa pas les attendre et s’empressa d’évacuer le fort, où ils entrèrent sans coup férir. Clive ne perdit pas un moment pour mettre en état de défense les fortifications assez mauvaises et assez délabrées de sa conquête. De son côté, Chanda-Sahib se mit en mesure de la reprendre. Arcot était une grande ville ouverte et peuplée de 100,000 âmes. Six mille hommes de troupes indigènes et 150 Européens , que le nabab envoya , entrèrent dans la ville, s’y retranchèrent et commencèrent à tirer sur le fort.

Celui-ci n’était guère en état de riposter. Ses remparts , trop étroits , ne pouvaient porter d’artillerie; de vieilles tours à demi ruinées pouvaient loger chacune une pièce, et encore au bout de quinze jours , l’armée assiégeante avant reçu son artillerie de siège, dès lés premiers coups, les deux seules grosses pièces des Anglais furent démontées. Des renforts , qu’on essaya de faire pénétrer dans la place, furent repousses. Une brèche de cinquante pieds de large était ouverte ; Clive tenait toujours , et, néanmoins, les vivres meme allaient lui manquer. On put voir , dans cette circonstance, quel ascendant un homme supérieur exerce sur les autres hommes, quel zèle et quel dévouement il sait leur inspirer. Comme il ne pouvait plus nourrir sa garnison : « Donnez le riz aux Anglais, lui dirent les cipayes ; nous nous contenterons de l’eau où il aura bouilli. » De même chez nous, au temps des guerres de la Ligue, le prince de Condé apaisa ses reîtres, qu’il ne payait pas , au moyen d’une cotisation que s’imposa son armée, qu’il ne payait pas non plus.

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Il faut dire, toutefois, que Clive fondait ses espérances sur un corps de 6,000 Mahrattes , qui s’était mis d’abord au service de Mohammed-Ali, et qui, voyant presque aussitôt les affaires de celui-ci aller en ruine, avait hésité à prendre parti. Il reste à Clive la gloire d’avoir, avant tout succès important, et dans un moment où ses propres affaires étaient peu rassurantes, exercé par le seul ascendant de son génie une attraction assez forte

Sour entraîner avec lui ces courages ottants. Rajah-Sahib, chef des assiégeants, ayant eu vent des communications de Clive avec les Mahrattes, voulut prendre les devants, et menaça Clive d’un assaut , s’il ne se rendait sur-le-champ. L’officier anglais lui répondit, avec un sang-froid insultant, qu’il le savait trop habile général pour mener à l’assaut d’aussi mauvaises troupes que celles qu’il commandait.

L’assaut fut livré néanmoins, mais avec une si malheureuse issue, que le siège fut levé immédiatement: il avait duré cinquante jours.

Clive, ayant reçu des renforts, entra aussitôt en campagne , prit plusieurs forts, battit les Français en plaine, et, après une rapide série de succès, qui remettait sur un pied nouveau les affaires de son parti, il vint à Madras pour s’entendre avec la régence sur les opérations ultérieures.

Les Français voulurent profiter de ce court répit qu'il leur laissait; mais Clive, qui se mit sur-le-champ à leur poursuite, remporta sur eux un nouvel avantage, et Lawrence, vieil officier expérimenté , qui , récemment revenu d’Angleterre, avait pris le commandement, acheva si bien de les presser, qu’il ne leur resta plus d’autre ressource que de se jeter dans l’île de Seringhara , en abandonnant leurs bagages; c’était exactement la position où eux-mêmes avaient réduit les ennemis l’année précédente. Ils s’en tirèrent plus malheureusement encore par une capitulation. Les soldats furent faits prisonniers de guerre; les officiers s’engagèrent à ne plus porter les armes contre leurs vain-

queurs. Chanda-Sahib, qui Jouait nonseulement son royaume, mais sa tête, crut ne pouvoir trouver de sûreté que dans la fuite. Il tenta de corrompre un chef tandjoréen, nouvel allié que le succès avait procuré aux Anglais, et ui, moyennant une grosse somme, ont on lui pava tout d’abord la moitié, s’engagea â couvrir la fuite du nabab. Toutes choses réglées pour l’évasion, celui-ci s’avançait avec confiance au-devant de l’escorte que Monacky lui devait fournir, lorsqu’il se vit, par cette escorte même, saisi et chargé de fers. A peine eut-il mis la main sur son prisonnier , que Monacky s’en trouva fort embarrassé; il n" était point le seul allié nouveau des Anglais.

Les Mysoriens, les Mahrattes, avaient, comme lui, suivi l’étoile du plus fort; d’autres même avaient passé de notre camp dans celui des ennemis. Chacun demandait avec menaces que le captif lui fût livré, et son rival Mohammed- Ali plus haut que personne. Pris dans ce conflit de prétentions, le Tand joréen n’en pouvait satisfaire une sans s’attirer deux ennemis sur les bras. Pour tout concilier, il s'avisa de faire poignarder Chanda-Sahib, dont la tête, soigneusement embaumée et enfermée dans une cassette de bois précieux , fut , suivant la coutume en pareille circonstance , envoyée à Dehli.

Mohammed-Ali se fit immédiatement reconnaître comme nabab du Carnatique avec toute la pompe d’usage. Il s’était montré peu empressé de venir à Tritchinopoly recueillir ces honneurs; Lawrence, à qui cette tiédeur subite paraissait au moins peu naturelle. parvint à savoir que le nabab s’était engagé à livrer aux Mysoriens, pour prix de leur concours, la ville et son territoire. Irrité de cette promesse , qui enlevait aux Anglais le fruit de la guerre et de tant d’efforts, il chercha à en conjurer l’exécution, et obtint que pendant deux mois la v-ille recevrait garnison anglaise. Les Mysoriens l'évacuèrent; mais, au lieu de retourner chez eux , ils s’arrêtèrent à peu de distance, et, de là, tentèrent à diverses reprises d’arracher par sur-

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prise une conquête dont on voulait les frustrer. Dupleix , toujours promut à saisir tout ce qui pouvait être utile à sa cause, chercha à exploiter leurs mécontentements , et il parvint à gagner 3,000 Mahratles, qui se mirent en route pour le venir joindre. Mais, dans l'intervalle, l’armée anglaise qui allait assiéger Djingy, ayant rencontré et battu les Français, les Muhrattes crurent prudent de ne point s’engager davantage avec des vaincus , et ils revinrent sur leurs pas.

Cependant Dupleix ayant reçu du grand Mogol la confirmation de tous les honneurs , titres et dignités, qui lui avaient été conférés par le subahdar du Deccan, s’était empressé de faire publier les lettres patentes qui lui assuraient ces avantages. Puis, usant des pouvoirs dont il était revêtu, il avait pourvu aussitôt au remplacement de Chanda-Sahib en lui donnant pour successeur Rajah-Sahib sou (ils.

Mais , ayant bientôt reconnu l’incapacité de celui-ci, il le fit consentir à la nomination de Mortiz-Àli , gouverneur deVelore, qui devint ainsi nabab du Carnatique, mais toujours comme délégué de Dupleix. Les Anglais, plus aguerris cette fois par l’exemple de la France contre l’autorité du grand Mogol, n’en maintenaient pas moins Mohammed-Ali , et quoiqu’ils eussent perdu Clive, que sa santé venait de contraindre à retourner en Angleterre , les chances de la guerre continuaient à leur être favorables, malgré les prodiges d’activité accomplis par Dupleix. Tritchinopoly , bloqué par les Français, eût fini par tomber entre leurs mains, si l’absence de Bussv et l’inhabileté d’Astruc, qui le remplaçait, n’eussent, après quelques" succès peu décisifs, ruiné la fortune de nos armes dans cette même lie de Seringham qui nous avait déjà été fatale.

Mais Bussy déployait alors ses talents sur un plus vaste théâtre. Salabut-Djung, le dernier subahdar nommé par Dupleix , avait vu son installation traversée par Ghazi-ed-din, son frère aîné. Après avoir vaincu ou acheté des troupes mahrattes que celui-ci avait

engagées , mais non encore payées , le subahdar fit son entrée à Golconde, où son avènement fut célébré avec toute la magnificence orientale. Ghazied-din, irrité de ce triomphe, obtient du grand Mogol le subah du Rengale, lève une armée de 150,000 hommes, et, fortifié en outre de l’alliance de deux chefs mahrattes qui entrent dans la province de Golconde avec 50,000 cavaliers chacun, il se dirige sur Aurengabad. Une invasion aussi formidable mettait les choses dans un état beaucoup plus critique que tous les succès des Anglais dans le Carnatique et autour de Tritchinopoly. Sur ces entrefaites, Ghazi-ed-din mourut.

Ce fut sans doute un heureux événement, quoique la guerre n’en fût pas arrêtée. Mais, grâce à la supériorité des armes européennes , grâce surtout à Bussy, après une seule campagne, les Mahrattes , pressés , battus, écrasés sur tous les points, furent réduits à accepter la paix. En échange de ce service , Bussy sut obtenir du subahdar la cession des provinces de Mustaphanagor , Ellore , Rajamundrum et Chiccacole , qui, jointes aux territoires déjà cédés et occupés , formaient pour les Français une possession territoriale de deux cents lieues de côtes sur une profondeur moyenne de vingt-cinq à trente lieues.

Le revenu de ces provinces montait à près de quatorze millions de livres tournois. Elles étaient d’ailleurs riches en produits de toute nature et fournissaient même aux besoins de ce Carnatique pour la possession duquel on se battait avec tant d’acharnement.

Tel était le point où Dupleix, avec son seul génie , ses seules ressources, et sans demander à l’Europe aucun secours, avait su porter la puissance française dans l’Inde. S’il dépassa les moyens qui lui avaient été accordés pour des projets bien moindres, ce fut aux dépens de sa fortune et de son crédit personnels, qu’il engagea pour la somme énorme de treize millions, une année du revenu de l’État qu’il venait de conquérir au profit de la Compagnie. Ce fut là son tort d’avoir

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osé réaliser ce qu’aucun autre que lui n’eût osé concevoir. Conception gigantesque en effet et prodigieux travail dont l’exécution ne lui coûta guère qu'une douzaine d’années! On aura la mesure d’un homme tel que Dupleix quand on saura que ce qu’il avait abordé avec tant de hardiesse, accompli avec tant de promptitude et comme en se jouant en quelque sorte, ceux-là même qui en devaient recueillir tout l’avantage en furent effrayés, même lorsque c’était déjà un fait accompli. Un royaume égal à la Prusse d’aujourd’hui en toute souveraineté , un empire cinq ou six fois plus vaste mis dans ses mains sous l'autorité nominale d’un chef qui était sa créature, c’était trop pour une compagnie de marchands ou de spéculateurs qui se reprochaient déjà peut-être d’avoir osé rêver l’Inde comme une poule aux œufs d’or. Ils reculèrent quand ils virent l’oiseau qu’ils avaient couvé leur apporter une couronne dans ses serres royales. Dupleix n’avait reçu mission que de faire de Pondiehéry un autre Chandernagor. Cette dernière ville, en effet, avait été en quelque sorte créée par lui. Elle était peu de chose en nos mains dès l’origine, et ce peu de chose quand on l’v envoya se trouvant réduit à rien, en peu de temps il en fit une possession importante et florissante.

C’était beaucoup, et de quoi rendre Dupleix suspect de trop de génie, à des gens plus avisés. On crut néanmoins que, envoyé pour la même fin sur un théâtre semblable, il se contenterait de se répéter, et comme Pondichéry avait aussi besoin d’un homme de génie, on le fit passer du Bengale dans ie Carnatique. Nous avons vu ce qu’il y devint; il fit la guerre, non

Îtour l’amour de la guerre, puisque ui-même n’était point militaire et ne commandait point les armées , mais parce que la guerre et la conquête lui parurent le seul moyen de donner aux etablissements français une base stable et de les arracher à cette condition précaire où les réduisait une faiblesse qui laissait leur existence à la merci des caprices ou de la cupidité du moin-

dre nabab soumis lui-même à toutes les chances d’instabilité qui dévoraient si rapidement tous les pouvoirs de l’Inde. Dupleix, en fondant la prospérité commerciale des comptoirs sur une respectable possession territoriale, les affranchissait de ces transes éternelles où les maintenait un voisin tel ue, pris incessamment entre la crainte e sa perfidie ou la crainte de sa chute, ils ne se reposaient des inquiétudes que leur inspirait sa foi chancelante que pour trembler sur sa position plus chancelante encore. La guerre telle u'il l’avait conçue était le seul moyen 'obtenir et de faire respecter la paix, et , dans tous les cas , guerre pour guerre , mieux valait celle qui , reculant jusqu’à des frontières éloignées, avait tout un royaume à conquérir avant de frapper le coup décisif, que celle qui, tournoyant sans cesse autour d’un point unique, ne pouvait porter un coup sans frapper au cœur. Cette idée était tellement juste, et Dupleix aimait si peu la guerre pour elle-même, que, malgré les échecs du Carnatique, il se crut assez fort des succès obtenus ailleurs par Bussy pour pouvoir honorablement proposer la paix ; il en fit les ouvertures, mais les prétentions des deux parties étant inconciliables, les négociations furent rompues au bout de onze jours.

Cependant la Compagnie anglaise, effrayée de l’accroissement qu’avait pris notre puissance dans l’Inde, commença à comprendre qu’après avoir soutenu les frais de la guerre elle devrait subir une paix faite aussi à ses dépens. Elle réclama l’intervention de son gouvernement auprès du cabinet de Versailles. Celui-ci trouva la Compagnie française , non-seulement disposée à user des avantages de sa situation pour traiter de la paix, mais frappée d’une sorte de démence pacifique. Et à vrai dire, la paix telle que la voulait cette Compagnie n’avait même pas besoin de la garantie d’tin traité, car elle ôtait, fût-ce à l’ennemi le plus querelleur et le plus ambitieux, tout prétexte de guerre. On offrait tout et on ne demandait rien. Le pre-

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raier sacrifice par lequel on préluda à tous ceux qui devaient suivre, fut le sacrifice de Dupleix. Il fut révoqué. Godelieu, nommé à sa place, eut mission de lui faire rendre des comptes et de conclure le traité. Par ce traité, il fut stipulé que la France abandonnait toutes ses conquêtes faites et toutes ses prétentions sur les conquêtes encore disputées, chacune des deux parties contractantes devant s'en tenir à ce qu’elle possédait avant la guerre ; c’est-à-dire que les Anglais, maîtres de Madras , de Devicottah et du fort Saint-David, redevenaient plus forts ue les Français qui n’avaient que Ponichéry et K'arical. Les deux Compagnies s’interdisaient d’intervenir dans la politique intérieure de l'Inde, c’està-dire que Mohammed-Ali, le candidat de l’Angleterre, demeurait nabab du Carnatique et de Tritchinopoly. Les deux Compagnies renonçaient aussi à toute dignité, charge ,* autorité qui leur serait conférée par les souverains indigènes, c’est-à-dire que l’Angleterre ne renonçait à rien, n’ayant rien reçu ni du Grand Mogol, ni de son lieutenant le subahdar du Deccan, ainsi qu’elle en avait été convaincue dans les dernières négociations où, sommée de montrer, comme le faisait Dupleix, les titres et patentes sur lesquels elle fondait ses prétentions, elle s’y était refusée sous de vains prétextes et de puériles défaites; enfin, pour couvrir l’humiliation de tant de concessions gratuites, il était convenu que les dpux nations seraient mises sur un pied d’égalité parfaite, clause dérisoire et presque insultante quand le vainqueur se dépouillait de tout et que le vaincu gagnait par là, d’un seul trait de plume, plus qu’il n’eût obtenu de vingt victoires. A quoi en effet lui avaient servi ses victoires du Carnatique? Dupleix s’en était senti si peu ébranlé u’il n’avait pas même cru nécessaire e rappeler Bussy à la tête des troupes de cette province. Au moment où l’ennemi y concentrait ses dernières ressources et y jouait sa dernière carte, le Carnatique n’était déjà plus que la moindr» pàrtie du royaume que se

conquérait Dupleix. En méditant sur cet ignominieux et vraiment incroyable traite de 1754, on se demande ce'qu’il fût advenu de l'Inde si Dupleix, renonçant à sa qualité d’agent de la Compagnie, et restituant scrupuleusement à celle-ci ce qui faisait l'objet de ses modestes prétentions, se fût maintenu de son chef dans les États dont l’investiture lui avait été donnée par le subahdar comme prix de services rendus et dans lesquels il avait été confirmé par le Grand Mogol. Rien ne manquait à la légitimité du pouvoir qu’il eût retenu, la concession des intéressés, la renonciation de la Compagnie, et sans doute il eût pu compter sur l’alliance de l’empire mogol trop heureux, en de semblables conjonctu res, de voir indissolublement lié à ses intérêts un homme, un Européen de ce caractère et de ce génie. La générosité de Dupleix n’eût pas tardé à faire profiter la Compagnie de cette espèce de révolte contre ses folies; car cette paix qu’elle venait de signer n’était point une paix, mais une guerre inévitable et prochaine, et plus désavantageuse que jamais. Toutefois, le desintéressement et le patriotisme de Dupleix lui inspirèrent une conduite plus rnagnanine. Il crut devoir reveniren Europe se mettre, lui désarmé, à la merci de ses ennemis tout-puissants et de ses créanciers ruinés comme lui et par lui. Dans les treize millions de subsides qu’il avait fournis à la guerre, il avait engagé non-seulement toute sa fortune personnelle, mais encore son crédit. Le recours qu’il exerça contre la Compagnie fut repoussé par une fin de non-recevoir tirée de ce que ces treize millions avaient été affectés à des dépenses non autorisées. Un procès qu’il lui intenta fut arrêté par ordre du roi. Réduit au désespoir et voyant sa ruine irrévocablement consommée par la Compagnie, par le ministère, et enfin par la justice, Dupleix allait en outre se voir traîné en prison pour dettes, si un reste de pudeur n’eût fait intervenir des arrêts de surséance qui suspendaient l’effet des jugements obtenus contre lui. Après neuf ans

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consumés dans ces angoisses et dans de vaines instances pour obtenir justice , il mourut en 1763 de misère et de douleur. Labourdonuais était déjà mort après trois ans de captivité sur le seuil de la Bastille qu’on venait de lui ouvrir, et plus tard, Lally-To- Jendal, qui allait leur succéder sans avoir leurs talents, il est vrai, devait porter sa tête sur l’échafaud.

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