‹ Inde histoire et description de tous les peuples, de leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc par m. Dubois de Jancigny et par m. Xavier RaymondChapitre 21 sur 38 · PROGRÈS DES ANGLAIS DANS LE BEN- GALE. — LES FRANÇAIS EXPULSÉS · texte numérisé non relu

PROGRÈS DES ANGLAIS DANS LE BEN- GALE. — LES FRANÇAIS EXPULSÉS

DU CARNATIQUE.

Mir-Jaffier s’était assez bien tiré des engagements exagérés qu’il avait pris un peu à la légère avec les Anglais avant son avènement. Sur les 22,520,000 roupies qu’il s’était obligé de payer, il obtint de n’en payer immédiatement que la moitié , dont un tiers en «bijoux et objets de prix. La seconde moitié était payable en trois termes et en trois ans. Quant à la part faite à Omischund dans le traité, comme on ne lui avait montré de ce traité qu’une copie revêtue de fausses signatures, on lui fit voir la véritable, où il n’était nullement mention de lui, et on le paya du conseil de faire un pèlerinage à une certaine pagode trèsrenommée. Frappé dans ce (ju’il avait de plus cher, le rapace vieillard ne put survivre à cette mystification. Il en mourut deux fois, car son intelligence avait succombé avant son corps, et la mort, en lui portant le dernier coup, n’acheva qu’un idiot. Malgré toutes ces facilités que le débiteur avait obtenues ou qu’il s’était faites , le trésor de Surajah-Doulah , dont il

héritait , n’en était pas moins fort audessous de la bonne opinion qu'on en avait eue et des charges qu’on lui avait imposées, même en réduisant ces charges au point que nous venons de voir.

Mir-Jaffier s’en ressentit cruellement aussitôt après les premiers jours. Il ne pouvait pas même payer aux Anglais cette moitié qui était restée immédiatement exigible, et il avait, en outre, à satisfaire aux réclamations des chefs indigènes qui lui avaient prêté leur appui. Il en était assailli. Les Anglais d’un côté, les chefs de l’autre, enfin et pou/ l’achever, les troupes elles-mêmes, dont la solde était fort arriérée , rivalisaient à qui mieux mieux pour désoler l’infortuué nabab. L’obstination des Anglais surtout le surprit et l’exaspéra. Il laissa entendre de sourdes menaces de se donner aux Français quand ils entreraient dans le Bengale, si les Anglais ne renonçaient à leurs créances et à tous les autres avantages qu’il leur avait concédés. Cette gêne extrême dans laquelle il se trouvait serré l’obligea , en outre , à mécontenter quelques-uns des premiers personnages de l’empire. Des gouverneurs de provinces , qu’il pressait outre mesure pur le recouvrement des impôts, se révoltèrent pour échapper à la ruine ou à la mort. Midnapore se levait en armes ; Dacca proclamait nabab un fils du prédécesseur d’Aliverdi - Khan ; Pourniah se donnait un gouverneur sans l’investiture de Mir-Jaffier. Douloub-Ram, son premier ministre, laissait lui-même percer des mécontentements. Il était de l’iniérét des Anglais d’apaiseivles troubles dirigés contre une autorité qu’ils avaient établie. Clive en vint facilement à bout.

Toutefois il mit à son intervention la condition que Mir-Jaffier remplirait immédiatement ses obligations en souffrance. Le nabab s’exécuta, moitié en argent comptant, moitié en bons sur les collecteurs des revenus publics. Quand il eut aussi payé de quelque argent et de beaucoup de promesses ses propres troupes , elles consentirent à se mettre en campagne.

aogle

ized bv

INDE

Miram , son fils , qui avait déjà fait tuer Surajah-Doulah, profita de l’absence de son père et de celle de Clive pour se débarrasser du reste de la famille qu’avait laissée le dernier nabab.

Au moyen de bruits qu’il fit courir, il jeta dans la ville de Mourshadabad le trouble et l’agitation. La grand'mère, la mère et le lils de Surajah- Doulah furent assaillis dans leur palais. Le fils, au nom de qui on faisait naître ces inquiétudes, fut assassiné, les deux femmes enlevées et transportées à Dacca. Le jeune Miram, homme d’exécution, comme on voit , n’en était pas moins un fin politique. S’il épargna les deux vieilles femmes, ce ne fut ni pitié ni pudeur; il fit même courir le bruit de leur mort. Mais il savait que leur vie lui rapporterait davantage, et il les conservait pour les rançonner plus tard.

Au milieu de tous ces embarras dont le nabab était assiégé, le bruit se répandit qu’une armée combinée de Français et de Mahrattes, aidés par le subalidar d’Oude, entrait dans le Bengale. Mir-Jaftier se jeta encore une fois dans les bras des Anglais, et Clive sut encore lui faire payer la sécurité qu’il voulut bien lui rendre. Le salpêtre du Bengale était un des objets les plus importants du commerce de la Compagnie. Par l’organe de Clive, elle demanda que la ferme lui en fut donnée à bail. Mir-Jaffier ne se souciait guère d’avoir un fermier qu’il jugeait moins commode que ses sujets.

Néanmoins il dut se soumettre.

A cette condition , Clive entra, le 15 mai, à Mourshadabad, qu’il trouva dans la consternation. Les rues étaient désertes , les boutiques fermées ; les banquiers, même les Siets , avaient suspendu leurs payements; les familles riches mettaient en sûreté leurs effets précieux. Pour comble de confusion, Miram , toujours jeté dans les intrigues, et voulant se débarrasser de Douloub-Ram, excita une émeute contre ce ministre, qui demanda à se retirer avec sa famille à Calcutta. On était au milieu de tous ces embarras et de ces craintes lorsque arriva la nou-

velle du premier [combat naval entre les Français et les Anglais sous Pondichéry. Clive eut l’art d’en faire une grande victoire, et le fantôme de l’armée francomahratte, qui arrivait par la province de Bahar, s’évanouit.

Le gouvernement anglais du Bengale se composait alors d’un conseil de cinq membres présidés par Clive.

La cour des directeurs, assez mal inspirée en cela, jugea à propos de changer cette forme, et de la remplacer par un conseil de dix personnes et quatre gouverneurs, qui devaient présider successivement et par quartiers de trois mois. C’était un gouvernement de dislocation et de dissolution. Par une disposition non moins étrange, le nom de Clive ne se trouvait pas porté sur la liste des quatre membres appelés à être gouverneurs , ni même dans celle des dix membres du couseil. La force des choses, jointe au patriotisme des membres du conseil de Calcutta , redressa ce qu’il y avait d’offensant pour Clive dans une pareille exclusion.

Par une décision unanime, le conseil, y compris les quatre gouverneurs désignés, pria Clive d’accepter sans partage les fonctions de président. Le héros de ce bel hommage avait trop bien conscience de sa valeur et de l’utilité dont il pouvait être à son pays, pour ne pas accepter sur-le-champ, et d’ailleurs son mérite edt-il été moindre, c’était déjà se rendre utile que de servir à déjouer l'inintelligente combinaison dont s’était avisée la cour des directeurs. Dans le même moment, un hommage du même genre rendu à Bussy , malvoulu de Lally, honorait aussi l’armée française. Elle comptait dans ses rangs six colonels. Bussy , qui n’était que lieutenant-colonel, leur était inférieur en grade. Ces six officiers supérieurs, MM. d’Estaing, de Landivisiau, delà Fare, de Breteuil, de Verdière et de Crillon, voyant l’injure imméritée que le mauvais vouloir de Lally faisait au mérite et aux services de Bussy , et le dommage qui en résultait pour les affaires de la France, poussèrent l’abnégation jusqu’à écrire au premier que, nonobstant la diffé-

L’UNIVERS

rence des grades , ils étaient prêts à servir sous M. de Bussy et à recevoir ses ordres.

Clive était à peine installé, qu'il reçut de la régence de Madras des lettres pressantes qui lui demandaient des troupes. La conviction était générale dans cette régence que la ville serait assiégée aussitôt que la mousson aurait forcé la flotte à s’éloigner.

Clive hésitait par plusieurs raisons à s’affaiblir pour secourir Madras ; la première était qu’il croyait cette ville imprenable tant qu’elle ne manquerait pas de vivres ; l’autre était la crainte qu’on ne lui fît ce qu’il avait fait luimême, c’est-à-dire, qu’on ne gardât scs troupes au delà du temps promis.

Lorsqu’il fut envoyé au Bengale, au mois d’octobre 1756, c’était avec l’ordre d’être de retour à Madras au mois d’avril suivant. On était actuellement au mois de juillet 1758, et non-seulement Clive n’avait point .quitté le Bengale . mais les nouvelles fonctions dont il était revêtu venaient en quelque sorte de lui fermer le retour.

Cependant, pour faire quelque chose au moins en faveur de Madras, il entra volontiers dans des ouvertures qui lui furent faites par un polygard aes circars du nord pour l’expulsion des Français de cette province. Cette diversion obligeait les Français à diviser leurs forces , et elle lui permettait de garder toutes les siennes. L’expédition partit sous les ordres du colonel Forde, et quoique embarrassée d’abord par le manque d’argent pour lequel elle avait compté un peu trop légèrement sur les trésors de son allié le rajah Almunderauze, elle battit le marquis de Conflans, qui venait de remplacer Bussy, le grand Bussy, comme dit Orme, historien anglais et biographe de Clive, lui prit son artillerie et ses bagages , et le força à se retirer dans le fort de Rajamundrum, qu’il abandonna aussitôt faute d’artillerie pour s’y défendre. En revanche, les Anglais, qui s’v installèrent aussitôt après, le trouvèrent abondamment fourni de vivres et de toutes sortes de munitions. Toute cette expédition fut

heureuse. Forde parvint, non-seulement à s’emparer des forts que nous possédions, et à nous expulser du pays, mais il obtint un résultat bien plus décisif, et qui, bien que Lally n’en vît pas l’importance , était le premier signe de la ruine complète de nos établissements dans l’Inde.

Ce qui avait de l’importance aux ’eux de Lally, c’était sa haine pour e nom anglais ; c’était l’extermination des Anglais. L’Inde n’existait pour lui que comme champ de bataille , les hommes que comme machines de destruction. Sous ce rapport, il ne distinguait pas lesEuropéens des Indous, et ne ménageait pas plus les uns que les autres : aussi s’aliéna-t-il également les uns et les autres. Impatient d’arriver à son but unique, s’il trouvait des résistances dans la force des choses , il s’en prenait de la nature indocile aux hommes, à ses machines; il accusait au hasard et sans ménagement le mauvais vouloir, la trahison , la corruption , et par là il parvint à rendre les machines même indociles.

Ainsi, d’un embarras qu’il eût pu vaincre avec de la patience ou de la politique naissaient pour lui mille embarras, dont chacun à son tour devenait souche d’embarras nouveaux , jusqu’à ce qu’il en eût ourdi un réseau si serré , si inextricable, que toute force et tout génie humains y dussent périr étouffes. Le siège de Madras était le rêve qui ôtait le sommeil aux nuits de Lally. Malgré toutes les expéditions qu’il avait faites pour se procurer l’argent et les autres choses nécessaires, il en étaittoujoursà manquer d’argent, de munitions et de moyens de transport. Le siège ne pouvait être tenté dans ces conditions; mais on croyait pouvoir s’emparer assez facilement de la Ville noire, et l’on comptait y trouver de quoi pourvoir aux nécessités ultérieures. Les Français étaient d’ailleurs tellement à court de toutes choses, que le siège de Madras, impossible à cause de cette détresse même, fut résolu comme unique moyen d’en sortir, fût-ce par la mort.

Aux objections que la prudence mili-

INDE

taire soulevait dans le conseil contre ce projet, d’F.staing répondit par cette exclamation : Mieux vaut mourir d’un coup de fusil sous les murs de Madras que de faim sur le glacis de Pondichéry. Cette raison entraîna tous les avis. La caisse était absolument vide"; on se cotisa, et l’on forma par ce moyen une somme de 94,000 roupies; Lally en fournit pour sa part 60,000.

Tout ce qu’il v avait d’animaux de trait dans Pondichéry n’edt pu suffire à transporter la moitié de l’artillerie nécessaire. On en embarqua ce que l’on put. Enfin on partit (déc. 1758).

Lally laissait derrière lui un fort abondamment pourvu par les Anglais de moyens de défense et de toutes sortes de provisions. Ne pas s’en emparer était contraire à toutes les règles du métier; mais y perdre du temps et y consommer des munitions était contraire à toutes les urgences de la situation. Lally passa devant le * fort de Chinglaput , qu'il se contenta de reconnaître. C’est dans de telles conjonctures qu’on se présenta devant Madras. La Ville noire fut emportée, comme on l’avait espéré. Les habitants s’étaient enfuis ; les soldats pillèrent et s'enivrèrent. Une sortie fut tentée aussitôt par les assiégés, ayant à leur tête le colonel Draper, dont le nom a été illustré par une femme qu’a rendue célèbre la tendre affection qu’elle a su inspirer à plusieurs hommes distingués du siècle dernier , entre lesquels il faut citer au premier rang Sterne, et au-dessous de lui Raynal. Malgré le désordre qu’elle produisit d’abord

fiarmi des troupes occupées h fouiller es maisons et à cuver leur boisson , cette sortie eut cependant une issue désastreuse pour les assiégés , qui y perdirent 200 hommes tués ou blessés, et 30 prisonniers. On eût pu prendre tout le reste , si on leur eût coupé la retraite en s’emparant d’un pont. Bussy n’osa pas ou , plus probablement, ne voulut pas exécuter ce mouvement,prétextant n’avoir pas d’ord re.

Lally l’accusa d’avoir fait manquer par ià la prise de Madras. En cela , l’infortuné général portait encore la

28e Livraison. (Inde.)

peine des mauvais procédés dont il abreuvait ses subordonnés. L'armée elle même désirait un échec pour qu'il tournât à la confusion de son chef.

Épouvantable situation au milieu de laquelle Lallv, seul contre tous, conservait une fermeté , une ténacité que rien ne pouvait abattre, et qu’il faut admirer, encore qu’elles ne se soient pas combinées avec les qualités qui leur eussent valu le succès. 11 était arrivé devant Madras avec des provisions seulement pour quinze jours. Ce temps expiré, la ville tenant encore, il fallut s’en remettre nu hasard. Le hasard s’y employa de son mieux.

Tantôt, c’était un vaisseau qui amenait un chargement de riz capturé sur quelque bâtiment anglais ; tantôt, c’était quelque secours qui arrivait de Pondichéry, et qui pourvoyait pour un moment au besoin que l’on pouvait avoir de poudre, de vivres ou d’autres munitions. Avec cela et des troupes non payées, il fallait suffire, non-seulement aux travaux de l’attaque, mais encore au soin de la défense, car le fort de Chinglaput, qu’on avait laissé derrière soi , envoyait sa garnison inquiéter les assiégeants, et des partisans, à la solde des Anglais, venaient ravager les districts d’où les Français tiraient principalement leur subsistance , ou menacer les petits forts des environs au secours desquels il fallait courir. Le siège traîna ainsi deux mois , de vicissitude en vicissitude. Les secours arrivaient de toutes parts aux Anglais. Les Mahrattes, le rajah de Tandjore, par avarice ou par crainte, prenaient parti pour eux:

nouveaux ennemis auxquels il fallait encore tenir tête. Lally suffisait à tout, et allait de plus en plus manquant de tout. Pourtant il avait ouvert une brèche praticable, et, pour en finir, il allait à tout prix livrer l’assaut; mais, la brèche reconnue, il fut constaté que, si elle était praticable pour des troupes qui l’auraient atteinte, elle était inabordable, le revers du fossé étant encore protégé par une rangée de fortes palissades dont pas une n'était endommagée. Pour arracher ces

L’UNIVERS

palissades , les soldats se fussent trouvés pris d'enfilade par le canon de plusieurs bastions et par la mousqueterie de quelques traverses qui coupaient le fossé. Il fallut faire jouer encore l’artillerie Enfin, le 16 février, Lally avait résolu de donner l’assaut coûte que coilte ; mais le même jour, vers cinq heures après midi, des vaisseaux furent signalés. C’était la flotte de l’amiral Pocock, qui amenait aux assiégés 600 hommes de troupes royales, sans compter les quelques milliers d’hommes d'équipage, l’artillerie des vaisseaux et les secours de toutes sortes. En présence de forces pareilles, qui eussent pu profiter des travaux des assiégeants pour les assiéger à leur tour, et des brèches de la place pour y pénétrer à la suite des vainqueurs, l’assaut, même couronné de succès, eût été une folie. Apres avoir redouble son feu pour laisser ses adieux aux assiégés, Lally prit le parti de la retraite, et la commença dans la nuit.

Le lendemain matin, l’es assiégés trouvèrent dans son camp 23 pièces de canon , dont 22 hors d’usage. Il en laissa aussi 19 dans le fort Saint-Thomas, qui fut également évacué.

Pendant que Lally s'éloignait, la rage dans le cœur, la nouvelle arrivait à Pondichéry, où elle excitait plus de joie qu'à Madras même. Des cœurs français conspiraient sans honte nu grand jour avec l’étoile de l'Angleterre, tant étaient profondes et effrénées les haines qui poursuivaient le général. Celui-ci sombre, mais peu contenu, éclatait de son côté en imprécations et en injures. Il disait, à propos de Pondichéry, que le feu du ciel, à défaut de celui des Anglais, embraserait cette nouvelle Sodome. Il écrivait à M. de Leyrit une lettre pleine d’invectives et d’accusations de trahison. Sans doute la levée du siège de Madras, tant de sacrifices en pure perte, tant de volonté, tant d’activité dépensées inutilement, étaient un grand échec pour les armes françaises. Mais l’absence de vues politiques chez le général, et le rappel de Bussy, qui en était la conséquence, venaient

de porter à la cause de la France un dommage bien plus considérable encore que l’écbec militaire: dommage qui ne sera plus réparé. La grande idée, la grande politique de Dupleix avait été de conquérir l'Inde au moyen de l’Inde elle-même. Bien loin de s’attaquer à toutes ses forces vives, il voulait s’en emparer adroitement , — et il y avait réussi ,— pour les mettre au service de In France. Dans ce système, la guerre avec l’Angleterre n’était qu’un accident, et on faisait la guerre aux Anglais, non comme à nos ennemis, mais comme aux alliés de nos ennemis. L’objet principal était nos propres alliances, c’est-à-dire, l’Inde, qui, de son propre mouvement, se faisait française. Cette Inde, volontairement française , celte Inde solidairement unie'à la France, Dupleix l’avait créée en créant un subahdar. Ce suhalidar, fait de sa main, n’était pour lui que sa créature ; mais peur l'Inde, pays de traditions, il était le fan- * tome de la tradition et de l’antiquité nationales, il était le pouvoir consacré par le temps, investi de la vénération et de l'obéissance universelles ; il tenait dans ses mains le signe visible et trois fois saint auquel se raf tachaient par un culte quasi superstitieux toutes les piétés héréditaires des Inijous , l’étendard sacré du Deccr,n. Avojr ce subahdar à soi, c’était donner l’Inde à la France; le défendre, c’était, en soutenant un intérêt purement français, se donner aux yeux des indigènes le mérite de soutenir une cause tout intérieure et nationale pour eux. Voilà comment dans le système de Dupleix, rappelé pour avoir fait la guerre à l’Angleterre, la guerre avec l’Angleterre n’était qu’un fait accidentel et fortuit. Le couronnement de ce système n’était pas en effet le dommage ou l’humiliation de la Grande-Bretagne, mais le maintien du subahdar. Celui-ci reconnu et respecté, la guerre tombait d’elle-même faute d’objet; et cela est si vrai, qu’aussitôt après avoir assis Salabut- Djung sur le trône, et établi son autorité dans les provinces, Dupleix

INDE

n’hésita pas à proposer la paix, malgré les bons prétextes que l'esprit guerrier eût pu trouver dans le Carnalique pour continuer la guerre. Par quel singulier retour envoya-t-on à la place d’où l’on venait de renverser Dupleix, un homme pour qui l’Inde n’était rien, et dont toute la politique se résumait dans ces mots : Guerre à mort aux Anglais ! Il y a là des Anglais : c'était tout ce que Lally voulait savoir de l’Inde et de son histoire. Il ne faut pas qu’il en reste un seul : c’était tout ce qu’il en voulait prévoir et préparer. Cela pouvait s’appeler semer du fer pour ne recueillir que la guerre partout et toujours ; la guerre avec le subahdar, quand on en aurait eu Uni avec la présidence de Madras ; la guerre avec le Mogol, quand on en aurait eu fini avec son subahdar ; la guerre avec les Mahrattes, héritiers affamés de l’empire de Timour, quand on en aurait eu fini avec les derniers débris de cet empire. Telle était l’expression suprême de cette politique myope qui excluait avec mépris le système des alliances avec le pays , et qui n’allait qu’à exterminer les Anglais. Les fruits ne tardèrent pas à s’en faire sentir.

Pendant que Lally assiégeait Madras, le colonel Forde parcourait les provinces du nord , où nous l’avons laissé, et d’où Bussv venait d’être rappelé. Privé de cet appui , Salabut- Djung, caractère faible, esprit sans resolution et sans vues, était abandonné à lui-même, et écrasé du poids de son insuffisance. Le marquis de Confions, qui occupait la place de Bussy, ne le remplaçait pas. Après s’être laissé battre par Forde à Peddipore, il s’était laissé prendre à Masulipatam avec toute son armée , qui fut faite prisonnière de guerre. Le subahdar, dont il attendait le secours, eût volontiers attendu lui-même que Confions lui vint en aide, et ne savait agir. Pourtant il ne demandait pas mieux que de se montrer fidèle aux Français. Pressé par Forde , pressé par son frère Nizam-Ali.que l’absence de Bussy avait encouragé à relever l’étendard de la révolte; pressé par

d'autres rajahs , qui avaient secoué le joug de son autorité, et allaient démembrant son empire pour en livrer les lambeaux aux Anglais, il ne savait où donner de la tête. L’habitude de voir Bussy penser et agir pour lui le laissait sans conseil et sans volonté au milieu des difficultés qui eussent demandé un jugement prompt et une finie résolue. Toutefois , citait toujours dans les bras des Français que le rejetait sa mollesse, et a’près la prise de Masulipatam , il fit même demander des renforts à Pondichéry; plus Gdèle en cela que d’autres alliés, qui n’avaient pas attendu au delà de la levée du siège de Madras pour se détacher de nous et passer à l’ennemi.

Mais enfin ne recevant rien , et sentant chanceler sa couronne, Salabut- Djung prit le parti d’en confier le salut aux Anglais. A la première ouverture qu’il en reçut, F’orde, comprenant fort bien quelle était l’importance d’un pareil événement, quitta son camp, et, sans plus de précautions , vint en personne se présenter au subahdar pour conférer avec lui. Clive, qui avait l’œil sur les événements , avait déjà par ses lettres préparé une alliancede ce genre. Ellefut conclue à nos dépens. Le subahdar s’engageait à livrer aux Anglais tous les districts dépendants de Masulipatam avec ceux de Condavir et de Walcarmannaz ; à obliger tous les Français qui se trouvaient à son service à repasser la Kristna dans quinze jours; à ne plus permettre à cette nation de s’établir dans leDeccan;à ne plus prendre de troupes françaises à son service; à amnistier le rajah Ahnunderauze, qui avait introduit et soutenu les Anglais dans les États du subahdar. En revanche, ceux-ci l’aidaient à se débarrasser de son frère révolté.

Ainsi disparaissait le dernier vestige du monument qu’avaient élevé la politique et ie génie de Dupleix. Ainsi ce grand homme , qui se survivait à lui-même, voyait les Anglais hériter déjà du patrimoine magnifique qu’il avait constitué à la France; ainsi le nom français était rayé à tout jamais de l’histoire de l’Inde. En ce moment,

LJUNIVERS.

ce qui avait pu s’appeler un instant l’empire français du Deccan se trouvait être l’empire anglais, depuis le cap Comorin jusqu’à Ganjam. Il n’en fallait distraire que Pondichéry et son territoire; encore n’était-ce pas pour longtemps.

Ce traité, un peu brusquement conclu , faillit cependant amener une complication singulière. Clive, avonsnous dit, épiait le moment où il pourrait substituer l’Angleterre à la France dans l'alliance du subahdar du Deccan. Mais les liens qui attachaient Salabut-Djung à la cause française laissant peu d’espoir qu’on l’en pût détacher, le président de Calcutta avait habilement songé à se servir de l’ambition de Nizam-Ali et des troubles qu’elle suscitait dans le Deccan. Il se mit donc en relation avec lui par l’intermédiaire de Forde. IS'izam-Ali , voyant l’appui des Anglais venir à lui, n’àttendit pas à deux fois peur se mettre en campagne. Or, comme sa marche sur Hyderabad fut justement ce qui obligea son frère Salabut-Djung à implorer le secours des Anglais , ceuxci allaient avoir à combattre les uns contre les autres, ou du moins contre un de leurs alliés. Mais avant que les deux armées se fussent rencontrées , et que les Anglais de Salabut-Djung en fussent venus aux mains avec les troupes de Misam-Ali , on vint à bout de concilier les différends qui avaient allumé la guerre entre les deux frères. Nizam-Ali fut rétabli dans tous les pouvoirs qu’ri avait exercés. Comme il y avait entre lui et nous des violences , des meurtres, du sang répandu par ses mains ou par ses ordres, on peut dire que cette réconciliation se lit à nos dépens, et que le Deccan, en même temps qu’il échappait à notre alliance, tombait sous l’influence d’un irréconciliable ennemi des Français. L’empressement des Anglais à se précipiter en quelque sorte sur toutes les alliances dont l’occasion venait s’offrir, aurait dû ouvrir les yeux à Lally sur l’importance de cette’politique; mais le triple bandeau de ses préventions , de ses passions , de ses

habitudes européennes éteignait en lui toute clairvoyance, et son opiniâtreté eût suffi pour l’endurcir dans le mépris de ce que le peu de clartés de son esprit lui avait lait méconnaître. Le moment de s’amender était d’ailleurs passé.

A la nouvelle du siège de Masulipatam, il s’était mis en mouvement pour aller au secours de cette place ; mais il apprit en chemin que les Anglais s’en étaient rendus maîtres, et il s’arrêta.

Ce fut alors qu’il fut informé d'un nouveau combat naval que les deux flottes venaient de se livrer, et où le comte d’Aché avait reçu une blessure qui lui avait emporté une partie de la cuisse au moment où il s’élançait pour rectifier une fausse manceu vre. Cette fausse manœuvre et la blessure de l'amiral nous ôtèrent l’avantage du combat, les autres vaisseaux avant cru devoir imiter le mouvement du vaisseau amiral. Toutefois , les vaisseaux anglais furent tellement maltraités que, quoique restés maîtres du champ de bataille , ils n’osèrent pas nous poursuivre (10 septembre 1750). La flotte anglaise, qui avait déjà débarqué des secours d’hommes et d’argent à Madras , vint mouiller dans la rade de Negapatam. Cette nouvelle plongea dans la consternation Karieal,et même cette fois Pondichéry. Lally, qui avait rebroussé chemin sur Arcot pour y ramasser quelque argent, montra seul une fermeté inébranlable. Il distribua aux troupes l’argent qu’il venait de recevoir, et vint prendre position en face de l’armée anglaise dans le district de Conjeveram. Mais, malgré la distribution qu’il venait de faire , ne se sentant pas assez sûr de ses hommes, il n'osa rien entreprendre, et, après en avoir réparti une partie dans des cantonnements, il retourna à Pondichéry pour y attendre les secours qu’on lui envoyait d’Europe. Les Anglais profitèrent de ce moment pour faire quelques tentatives sur Arcot, sur Wandeswah, et pour s’emparer de-Courpank et de Tripetti, district important par ses revenus.

Le secours attendu arriva sur ces

INDE

entrefaites; il se composait de 180 hommes de troupes, de 400,000 livres en argent, et 247,000 en diamants. Ces ressources étaient bien au-dessous des besoins, et tellement insufûsantes , qu’elles réveillèrent le découragement lutôt que l’énergie. Il alla à son comle, lorsqu’on apprit que la flotte retournait immédiatement dans les îles de France et de Bourbon. D’Aché avait appris que quatre vaisseaux de guerre commandés par l’amiral Comisli devaient rejoindre la flotte de l’amiral Pocock , et contre des forces aussi supérieures il ne voulait point tenir la iner. Les remontrances des principaux habitants de Pondichéry, celles des administrateurs, des officiers, du clergé même , ne purent faire fléchir sa résolution. Une protestation fut signée, qui exposait quel péril en résulterait pour notre établissement dans l’Inde; quelle honte et quel discrédit rejailliraient, aux yeux des peuples indigènes, sur le nom français, de cette faiblesse, qui semblait constater, nonseuleinent l’aveu de notre défaite dans le dernier combat, mais encore l’effroi que nous eu avions emporté. Enfin on rendait d’Aché responsable de la perte de la colonie. Déjà il avait mis à la voile. Un seul vaisseau n’avait pas encore appareillé. On remit au commandant des copies de la protestation pour tous les capitaines de l’escadre. D’Aché la reçut à douze milles en mer. 11 tint un conseil à la suite duquel il revint à Pondichéry. Mais, maintenant toujours sa résolution première, il se borna à débarquer 500 Européens, tant soldats que matelots , 400 Caffres , et repartit aussitôt.

Ce départ eut d’ailleurs un effet qui eût été salutaire si le salut avait été possible encore : il opéra une sorte de rapprochement entre Lally et Bussy.

La nécessité entr’ouvrait l’esprit au remier aux conseils de la longue et eureuse expérience de l’autre. Rajali- Shaib, fils de Chanda-Sahib , venait d’être reconnu par Lally nabab du Carnatique, sans l'avis du subahdar. Bassalut-Djung, second frère de celui-ci, qui avait vu comme nous la réconci-

liation de ses aînés se faire à ses dépens , s’était donné aux Français , et leur avait déjà apporté une coopération énergique. En revanche, il sollicitait ardemment d’être nommé à la place de Rajah-Sahib. Lally, qui avait tiré de celui-ci d’assez forts subsides pour prix de la dignité qu’il lui avait conférée, répugnait à cet arrangement peu loyal. Bussy y poussait au contraire; et comme il ne perdait point de vue l’espérance de ramener à nous le subahdar, il pressait Lally de donner à Bassalut-Djung l’investiture du Carnatique , sous la réserve qu’elle serait confirmée par son frère. Lally, après avoir longtemps résisté , finit, après le départ de la (lotte, par se laisser vaincre, et Bussy, qui avait été nommé récemment commandant en second de la colonie , partit aussitôt pour aller joindre ses forces à celles de Bassalut-Djung, et continuer avec lui la négociation de cette affaire.

Le jour de son départ , on sut à Pondichéry l’échec essuyé par les Anglais dans leur tentative sur Wandesxvah. Il les y suivit jusqu’auprès de Conjeveram, leur présentant le combat , qu’ils refusèrent. Divisant alors ses troupes , il en laissait une partie à Wandeswah, et s’en allait avec le reste à la rencontre de Bassalut-Djung, lorsqu’il reçut des nouvelles qui le ramenèrent sur ses pas. Le 16 octobre, quelques soldats ayant été punis pour une faute de discipline, cinquante de leurs camarades s’assemblèrent, s’emparèrent des tambours, et battirent la générale. Tout le régiment, c’était le régiment de Lorraine, prend les armes et les suit. Nous avons vu déjà quels étaient les sentiments de l’armée à l’égard de son général. Ces antipathies, toutes personnelles contre Lally, s’accroissaient des mécontentements que soulevait l’irrégularité de la solde. Elle était alors arriérée d’un an. Le mécompte qui avait suivi l’arrivée de la flotte sur laquelle les soldats avaient compté pour être enfin satisfaits, était venu pousser jusqu'à la fureur la fermentation des esprits. On accusait Lally d’avoir garaé pour lui l’argent

L’UNIVERS

envoyé d’Europe. Les officiers, déjà assez embarrassés de maintenir ia discipline dans une armée mise à de si rudes épreuves par une succession incessante de privations et de souffrances , ne pouvaient sauver une partie de leur autorité qu’en la dissimulant sur ces atteintes portées au respect qu’exige la majestédu commandement.

Ils faisaient la part du feu en abandonnant le général à la médisance du soldat, pour obtenir du moins un reste d’obeissance dans les choses du service. Le jour était venu où ce reste même devait leur échapper. Leur voix est méconnue; le régiment de Lorraine entraîne avec lui le régiment de Laliy et un bataillon de la Compagnie.

Ils vont en bon ordre, et commandés par leurs sous-officiers, prendre position sur une montagne voisine. Ils s’emparent de l’artillerie, des troupeaux, de tous les approvisionnements.

Ils veulent même emporter avec eux leurs drapeaux ; mais ici et devant ce signe révéré, l’autorité des officiers parvient à se faire respecter. Les officiers se pressant à l’entour, avaient juré de mourir plutôt que de se les laisser enlever. Une fois installés dans la position qu’ils avaient choisie, les révoltés tracent leur camp, établissent leurs postes , organisent, en un mot , la discipline et le service aussi régulièrement que dans une armée soumise à ses chefs. Des sous-officiers avaient été promus à tous les grades vacants.

Le général était un sergent de Lorraine nommé la Joie, qui avait choisi pour son major général un autre sergent. La Joie avait aussitôt rédigé un règlement, qui fut lu à la tête des compagnies. On avait juré de l’observer, et aussi de ne se rendre qu’après avoir obtenu satisfaction sur l’arriéré.

Nulle violence, au surplus, aucune de ces brutalités qu’on aurait pu attendre d’une soldatesque en révolte.

Dans la révolte même , ils restent soldats et bons soldats. Tous les offieiers qui se présentent pour essayer de les ramener sont reçus avec honneur par leurs successeurs, mais non écoutés comme des chefs. Tout se continue

d’ailleurs comme’ sous leur commandement. Les soldats demeurent fidèlçs à leurs drapeaux, qu’ils n’ont plus, et se préparent à repousser les Anglais; ils élèvent des retranchements et placent leur artillerie sur le seul point par où leur position fût vulnérable. L’avis de cette sédition avait été aussitôt transmis à Pondichéry. Laliy, suivant son habitude , éclata en accusations contre le conseil, qu’il assembla néanmoins, et dont les membres s’appliquèrent à démentir ses accusations plutôt par des actions que par des paroles. Chacun d’eux offrit son argenterie et ce qu'il avait d’objets précieux. Tout fut porté à la monnaie et fondu à l’instant. Les habitants de Pondichéry imitèrent cet exemple, et provisoirement on députa un officier avec tout ce qui restait d’argent dans la caisse de l’armée.

Cet officier, arrivé au camp, harangua les soldats, parvint à les toucher, et, aidé par la Joie lui-même, les amena, moyennant une promesse d’argent et d’amnistie , à rentrer dans le devoir.

En effet, cette double promesse ayant été bientôt remplie, les troupes revinrent d’elles-mêmes àWandeswah, où elles passèrent la nuit à boire et à se réjouir.

Bussy, en apprenant ces nouvelles, prévint un événement semblable dans son corps d’armée en distribuant tout l’argent à sa disposition. Il trouva neanmoins Bassalut-Djung singulièrement refroidi par cette insubordination des soldats. Son frère, Nizam-Ali, lui faisait d’ailleurs de pressantes instances et de grandes promesses. Bassalut ne voulut s’engager avec Bussy qu’à la condition d'être reconnu immédiatement nabab du Carnatique, et de recevoir quatre lacs de roupies.

Comme de ces conditions la seconde surtout était absolument inexécutable, on ne put rien conclure. Pendant ces conférences, Laliy , toujours poussé par le besoin d’argent , ayant voulu diriger une expédition sur l'île de Seringham , où les Anglais possédaient un district qui leur rapportait à lui seul 800,000 roupies, divisa son armée en deux corps, contre l’avis de

INDE

tous les membres du conseil ; l’un de ces corps , commandé par Grillon, fut dirige sur Seringliam , dont il s’empara; l’autre cantonné à Wandeswah et à Arcot. Le colonel Coote, récemment arrivé avec un renfort d’un millier d'hommes , voulut profiter de cet affaiblissement de notre armée dans le nord, et se mit en campagne. Malgré l’énergie du gouverneur de Wandesvvali , il entra la nuit dans la place par trahison. De là, il se porta devant Carangoly, puis enfin sur Arcot. Mais au bruit de sa marche , Bussy s’était hâté de quitter Bassalut-Djung, et il était dans Arcot quand les Anglais s’y présentèrent. Toujours habile en négociations , il avait su tirer de son voyage auprès de Bassalut-Djung cet avantage du moins que 400 cavaliers s’étaient engagés à son service, et bientôt après, les^ Mahrattes, mécontents des Anglais qui leur refusaient des sommes dues pour prix de leur concours avant le siège de Madras, lui fournirent aussi, moyennant 200,000 roupies, un corps de 1,000 cavaliers.

Ce renfort mit les Français en position de faire redouter à l'ennemi une rencontre décisive. Cependant, comme elle était devenue inévitable , on s’y préparait de son mieux de chaque côté, en recrutant partout des alliés, et en rassemblant toutes les forces dont on pouvait disposer. La guerre, presque toujours subsistante entre les petits princes du pays , fournissait une matière assez mobile , il est vrai , à ce recrutement d'alliances.

Au commencement de 1700, Lally ayant, moyennant de l’argent comptant, enlevéaux Anglais, qui n’offraient que des lettres de change, un corps de 3,000 Mahrattes, se crut enfin en mesure de commencer ses opérations. Il préluda par quelques petites expéditions plus ou moins heureuses à l’exécution d’un projet qu’il avait à cœur; c’était la reprise de Wandeswah. La jalousie que lui inspirait l’opinion répandue de la supériorité de Bussy, le porta encore une fois à des procédés si indignes, que 1e colonel demanda à se retirer à Pondichéry. La permission

lui fut refusée , et il eut à donner son avis sur le plan de campagne conçu par Lally. Bussy le goûtait peu. Il objecta que les Anglais ne laisseraient point assiéger Wandeswah sans forcer les Français à accepter une bataille; ne nous y paraîtrions dans des conitions inégalés , puisque les troupes et l’artillerie occupées au siège affaibliraient d'autant notre armée , et que la nécessité de couvrir la place ne nous laisserait pas maîtres de choisir notre terrain. Ce qu’il y avait, selon lui, de mieux à faire tout d'abord était d’employer le corps entier des Mahrattes auxiliaires à dévaster le» possessions de l’ennemi pour le réduire, ou à livrer bataille , ou à se réfugier autour de Madras pour y trouver sa subsistance. Cet avis était d’autant plus sage, que les dévastations opérées par les Mahrattes avaient déjà amené la disette dans le camp de l’ennemi, et que la régence de Madras, qui ne touchait plus ses revenus, avait rappelé auprès d’elle le colonel Coote. Il allait obéir; mais Lally, ne tenant aucun compte de ces considérations, marcha sur Wandeswah , où le colonel Coote ne tarda pas à le suivre. Bu>sy, laissé en arrière, avait reçu l’ordre de rejoindre le corps d’armée principal , si les Anglais tentaient une diversion. Lally, en arrivant devant Wandeswah, donna l'attaque sans désemparer. Malheureusement la tête de colonne était composée de marins peu habitues à ce genre de guerre. Us ne tinrent pas contre la fusillade des assiégés. Le lendemain, à la tête de toute son infanterie précédée de deux pièces de campagne, Lally revient à la charge, et entre le premier dans la ville l’épée à la main. La garnison se réfugie dans le fort. Les assaillants se barricadent dans la ville, et dressent leurs batteries. Coote avait pris position à peu de distance, attendant que le siège fût commencé pour fondre sur l’armée assiégeante ou sur le corps d’observation. Bussy, qui voyait ses prévisions en train de se réaliser, renouvela ses instances auprès de Lally, afin d’obtenir qu’on ajournât les travaux du

L’UNIVERS

siège, et que l’on tînt les troupes rassemblées pour livrer bataille avec toutes les forces de l’armée, ou que l’on se mît en retraite. Il y avait dans le cœur de Lally trop de préventions haineuses pour que ce conseil ne fût pas discrédité d’avance par la source d’où il émanait. On était entré dans Wandeswah, le 10 janvier. Il avait fallu attendre l’artillerie de siège, et le 20 seulement, le feu commença contre le fort. Dès le surlendemain, la brèche était ouverte. Coote jugea que le moment d’agir était venu. Etant parti pour faire une reconnaissance, il apprit l’ouverture de la brèche, et ordonna à toutes ses troupes de le joindre. Elles arrivèrent pendant la nuit. Il s’avança alors à la tête d’une partie de sa cavalerie pour continuer sa reconnaissance, fut rencontré par la cavalerie mahratte, sur laquelle il donna. Pendant cet engagement, le reste de sa cavalerie, ses cipayes et deux pièces d’artillerie vinrent le soutenir. Avec ce renfort, il culbuta les Maltraites, et s’empara de leur position. La bataille était engagée. Les Français avaient laissé devant le fort 450 hommes, dont SOO cipayes et 150 Européens. Le reste de l’armée , au nombre de 6,550 hommes, dont 2,250 Français, vint se mettre en ligue. Les cipayes manœuvrèrent mal et se laissèrent renverser. Le régiment de Lorraine, qui s’avança pour les soutenir, parvint, sous un* feu meurtrier qui portait le ravage dans ses rangs , à percer la ligne anglaise. Mais là, pris sur ses deux flancs par les deux ailes de cette ligne, il se trouve engagé dans un combat corps à corps , où les pertes qu’il venait de faire lui laissaient une grande infériorité. Rompu, entamé de toutes parts, et jonchant le terrain de ses morts, il se retire en désordre. Coote ne s’emporte pas à le poursuivre; au contraire, il rallie les siens et les ramène en bon ordre sur l'ailegauchedes Français, où l’explosion d’un caisson qui avait tué ou blessé quatre-vingts personnes, venaitde jeter quelque confusion. Bussy de son côté rallie les fuyards, entraîne avec lui le

régiment de Lally, et, la baïonnette en avant, marche à l’ennemi que venaient soutenir deux pièces de canon. Dans ce moment, son cheval, frappé d’une balle, est renversé. Lorsqu’il vint .à bout de se dégager, il était entouré d’ennemis, et fut fait prisonnier. Le major Bereton , qui commandait les A nglais, avait été blessé mortellement.

Bientôt , malgré les efforts de Lally , qui s’épuisait à rallier les fuyards et leur barrait de son corps le passage, la déroute devint générale. Les Anglais entrèrent pêle-mêle avec les Français dans le camp; entraînement qui eut pu leur être fatal si les cipayes, qui en gardaient les postes avancés , n’eussent lâché pied, et fait perdre par là l’occasion de les prendre entre deux feux. La cavalerie française, qui fit bonne contenance en ce moment, sauva seule l’armée d’une dispersion complète. On put en rallier les débris, qui évacuèrent le camp par derrière, emmenant les troupes qu’on avait laissées à la garde des travaux du siège. Coote, qui eût bien voulu les poursuivre, n’osa pas commettre sa cavalerie indigène avec la nôtre. Au reste, il ne s’endormit pas sur cette victoire, qui lui livra coup sur coup Chittapet, Arcot, Timery, Devicottah, Pt-rmacoil , Alamparvah , Karical, Valdore, Chillumbriim et Caddalore. Au mois de mai 1760, les Français en étaient réduits à Pondichéry,Villanore, Djingy et Thiagar. La dernière heure de leur puissance dans l’Inde avait sonné. Le dernier coup allait être frappé sous les murs de Pondichéry.

. Par une de ces fatalités qui se rencontrent fréquemment dans la courte carrière qu'a fournie Lally-Tolendal , ce fut en ce moment qu’il parut ouvrir les yeux sur la fausse route que sa politique avait faite. Les dures écailles de la prévention et rie l’orgueil qui lui avaient voilé la lumière du vrai ne voulurent tomber qu’à l'heure où cette lumière ne pouvait plus éclairer pour lui que la profondeur de l'abîme qui déjà l’engloutissait. Sous les murs de Pondichéry, qui seul lui restait de tant de conquêtes laissées par Dupleix, une

lueur tardive sembla lui faire comprendre que la politique qui avait fait ces conquêtes valait bien la politique qui les avait perdues. Lorsque aucune alliance ne le pouvait plus sauver, il tendit aux alliances indigènes une main brisée et défaillante. Hyder-Ali, à qui il s’adressa, était le général des troupes de Mysore, et le chef futur de cet empire de Mysore qui devait jeter un éclat passager. Il s’engagea à approvisionner Pondichéry de vivres, à fournir

Page 1