‹ Inde histoire et description de tous les peuples, de leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc par m. Dubois de Jancigny et par m. Xavier RaymondChapitre 22 sur 38 · hommes de cavalerie d’élite et · texte numérisé non relu

hommes de cavalerie d’élite et

5.000 d’infanterie. Les Français de leur côté devaient lui livrer Thiagar qu’il convoitait, pour mettre ses trésors en sûreté contre les vicissitudes des révolutions qu’il préparait dans son pays, et qu’il avait déjà commencées en s’emparant, sous le nom du rajah détenu dans une forteresse, de toute la réalité du pouvoir. Il stipula en outre que les Français lui payeraient 100,000 roupies par mois pour l’entretien de ses troupes pendant cette guerre, et qu’oprcs ils l’aideraient à conquérir les provinces de Tinivelly et de Madura. Les Mysoréens commencèrent par battre un détachement anglais envoyé contre eux. Coote s’en vengea en prenant Villanore sous leurs yeux et sous ceux de Lally. Ils tinrent si bien leurs engagements relatifs aux approvisionnements de Pondichéry, que bientôt ils n’en surent plus trouver pour eux-mêmes. Le découragement entra dans leur camp avec la disette. La désertion suivit. Un détachement, qui amenait de Djingy 2,000 bœufs et une grande quantité de riz, ayant été battu, toute la cavalerie se dispersa, et trois jours après cette armée alliée s'était si bien fondue , qu’il n’en restait pas un seul homme. Les Anglais, au contraire, venaient de recevoir des renforts en hommes et en argent. Ainsi lesévénements amenaient d’eux-mêmes les Anglais au pied de Pondichéry, et au moment où ils y arrivaient, l’a Providence leur envoyait de quoi frapper un coup assuré et décisif.

Pondichéry avait deux enceintes :

l’une, formée d’arbres dont les bran-

ches s'entrelacent de manière à opposer un obstacle impénétrable, suffisait à elle seule pour mettre la place à l’abri d’un coup de main des indigènes.

L'autre était une muraille flanquée de quatre redoutes et séparée de la haierempart par un espace assez vaste pour fournir a la nourriture du bétail et même des habitants pendant quelques semaines. La place fut investie à la Gn d’août. Le 4 septembre , Lnllv Gt une sortie combinée d'après un plan trèshardi et très-sage en même temps pour assiéger les Anglais dans leur camp. Ce coup de main devait réussir.

On s'empara de deux des quatre redoutes dont le camp était flanqué. Mais une méprise de l’officier chargé de l’attaque qui devait prendre l’ennemi à revers, le fit arriver trop tard ; l’opération échoua. Le colonel Coote, qui avait eu toute la gloire de cette campagne et commencé le siège de Pondichéry, faillit se voir privé de l’honneur de le finir. Des vaisseaux arrivés d'Angleterre ayant apporté, aux majors Bereton et Monson, des commissions de colonel, avec injonction pour ce dernier de n’en point faire usage aussi longtemps que Coote resterait sur Ja côte de Coromandel, celui-ci crut voir dans ces expressions un ordre de se rendre au Bengale. Il se disposa à partir avec son régiment. Mais Monson objectant qu’il ne pouvait continuer le siège de Pondichéry si le régiment lui était ôté, Coote consentit non-seulement à se dessaisir du commandement, ce qui était peut-être pousser bien loin l'interprétation des termes restrictifs insérés dans la commission de Monson, mais il s’empressa de mettre son régiment à la disposition de son successeur, et il alla attendre à Madras la Gn du siège. Dès la première attaque, le colonel Monson eut la cuisse fracassée d’un coup de mitraille. Cette blessure le mettant hors d’état d’exercer le commandement, il fut le premier à se joindre au conseil de Madras pour engager Coote à le reprendre. Le siège avait fait un pas sous la direction du colonel Monson, puisque les Anglais étaient restés maîtres de la redoute

L’UNIVERS

devant laquelle il avait été blessé.

Coote , qui s’était contenté d’abord d'un simple blocus , s'appliqua à le transformer en un siège régulier. C’est une grande gloire pour Lally d’avoir su faire durer ce siège quatre mois et demi (depuis la fin d'aoilt jusqu’au 14 janvier 1761), avec une faible garnison qui n’était point payée, et qui, à partir du mois de décembre , commença à manquer de vivres. Par son énergie, Lally suppléait à tout, même à sa santé, que tant de fatigues avaient épuisée.

Dans l’avant-dernière nuit qui précéda la reddition de la place, ou le vit, dans l'attente d’une attaque, se faire porter sur les remparts et donner aux soldats exténués sa dernière pièce d’or et sa dernière bouteille de vin. Beaucoup de ces malheureux avaient péri de misère.

C’est en vain que.pourépargner les provisions, Lally avait renvoyé ce qui lui restait de cavalerie, et chassé de la ville la population indoue. C’est en vain qu’il avait fait fouiller toutes les maisons pour en enlever les objets de subsistance et réduit la ration au plus strict necessaire. Chaque homme ne recevait que ce qu’il lui fallait pour ne pas mourir d’inanition; souvent même les distributions étaient interrompues, et l’on attendait dans une disette absolue que le hasard pourvût aux besoins du lendemain. Un moment le ciel parut vouloir venir au secours des assiégés. Dans la nuit du 30 au 31 décembre, il s’éleva un ouragan si furieux que la Hotte anglaise, qui concourait au blocus, fut brisée ou dispersée. La mer, franchissant ses limites, vint inonder jusqu’à la haie-rempart, submergea et emporta les batteries et les redoutes des assiégeants. Les habitants de Pondichéry se crurent délivrés. Mais la même tempête avait aussi exerce ses ravages dans la ville, renversé les magasins , les hôpitaux, et détruit ou détérioré ce qu’ils contenaient. La flotte anglaise, dont les débris s’étaient ralliés en pleine mer, était revenue fermer le port, et l’armée de terre recommençait ses travaux. On avait fondé un autre espoir sur un corps mahratte que Lally avait

engagé moyennant 500,000 roupies.

Mais les Anglais, courant sur son marché, en offrirent 2,000,000, et comme l’ouragan, le corps mahratte s’ajouta à nos ennemis. On eût pu attendre quelque secours de la flotte française; mais sur le bruit d’un projet qu’avait le gouvernement anglais de s'emparer des îles de France et de Bourbon , le cabinet de Versailles avait envoyé à d’Aché l’ordre de ne point quitter ces parages ou d'v revenir sur-le-champ s’il les avait quittés.

La flotte reçut cet ordre à l’île de France , où elle était elle-même souffrante de la famine et battue par les tempêtes. Elle ne bougea pas. Ainsi tout semblait se liguer contre l’infortuné Lally; et quand il eut capitulé, Coote son vainqueur, il est vrai, put lui rendre ce témoignage dans une lettre qu’il envoyait en Angleterre : « Personne n’a une plus haute opinion que moi du général Lally qui, à ma connaissance, a lutté contre des obstacles que je croyais invincibles et qu’il a vaincus... Il n'y a certainement pas dans toute l’Inde un second homme qui eût pu tenir aussi longtemps sur pied une armée sans solde et ne recevant aucune espèce de secours. » Les Anglais furent émus quand, passant en revue la garnison qui allait déposer les armes, ils se trouvèrent devant les restes méconnaissables des beaux régiments de I.orraine et de Lally, deux vieilles connaissances que, pendant toute cette guerre, ils s’étaient habitués à rencontrer en première ligne dans tous les travaux de fatigue et dans les postes périlleux. Jamais l’Inde n’avait vu d’aussi belles troupes. Depuis le jour de leur arrivée dans ce pays jusqu’au jour de la capitulation de Pondichéry, malgré des fatigues, des privations et des souffrances incessantes , pas un homme n’avait déserté. Nous avons vu qu’ils avaient emporté la discipline jusque dans la révolte. L’œil de l’ennemi pouvait seul en ce moment les reconnaître, et l’ennemi même savait les plaindre.

Mais pour Lally, il n’était que des ennemis implacables. Jusque dans le

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conseil il s’était ourdi des menées pour rejeter sur lui l’odieux des mesures prises par le gouvernement si elles ne réussissaient pas, et pour lui en disputer l’honneur en cas de succès.

Quand il fut abattu, ce fut contre lui un déchaînement ignominieux de haines forcenées. Sa vie même fut menacée par des attroupements d’officiers et de soldats de la Compagnie qui enfoncèrent ses jportes. Un poste anglais l’ayant dégage, on alla l’attendre aux portes de la ville où, grâce à son escorte, les sifflets , les huées et les injures purent seuls l’atteindre. Dubois, intendant de l’armée, qui sortit après lui et qui était poursuivi comme lui, ne put se tenir de mettre la main à la garde de son épée, et d’offrir le combat à chacun de ceux qui l’injuriaient.

Un officier accepta aussitôt le défi.

Dubois, qui était vieux et qui avait la vue basse, tomba mortellement blessé.

Tel fut le dernier épisode de l’histoire de notre domination sur le continent de l’Inde. Ces deux épées françaises , qui se croisent sous la porte d’une ville, d’une capitule qui leur échappe, sont une image et comme un résumé assez fidèle des trois dernières années de cette histoire. C’est ainsi que cela devait finira Pondichéry, et c’est ainsi que cela finira même en France. Seulement l’épée des ennemis de Lally, du fier et aveugle Lally, aura passé des mains d’un officier obscur aux mains du bourreau.

A peine arrivé en France, Lally se trouva sous le coup d'une lettre de cachet. Comme on hésitait à la lui envoyer, il se rendit de lui -même à la Bastille en disant : J'apporte ici ma tête et mon innocence. Lally payait non-seulement pour ses fautes, mais encore pour celles des autres. On sait quel était alors l’abaissement du gouvernement français en Europe, on sait quelles guerres insensées, quelles paix humiliantes, quelles finances délabrées, quels indignes favoris d’indignes favorites, quel épuisement, quel despotisme, quels abus de toutes sortes, et par combien de points une nation outrageusement pressurée se trouvait par

surcroît blessée dans ses plus légitimes susceptibilités. Tout était aliment aux haines que le gouvernement s’était attirées, et tout servait de point de mire à ces haines, pour peu qu’on pût croire que le coup en rejaillirait sur le gouvernement. Saisi par la main fatale de cette solidarité un peu aveugle, Lally fut pris pour le bouc émissaire de toutes les iniquités qui s’etaient amassées. Son anivée fut le signal d’une explosion universelle. Le gouvernement, facile à intimider toutes les fois qu’il n’avait à défendre que la justice, ne fut peut-être pas fâché de voir la fureur publique se détourner sur cette victime expiatoire, et il se garda bien d’ajouter à ses embarras l’embarras de la défendre. Les ennemis du ministère n’en poursuivirent pas moins dans Lally un agent du ministère. Enfermé dans la Bastille comme Labourdonnais, dont sa politique avait reproduit les errements, il y eûi attendu éternellement comme Dupleix que son procès fût instruit, lorsque mourut le jésuite Lavaur. Ce jésuite avait été mêlé à beaucoup d’intrigues et de négociations dans l’Inde : c’était lui, par exemple, qui, pendant le siège de Pondichéry, avait gagné l’alliance de ces Mahrattes que les Anglais nous enlevèrent. C’était lui encore qui, au moment où Lally voulait faire fouiller une seconde fois les maisons de la ville pour y trouver des vhres, dissuada le général d’en rien faire , s’engageant à trouver ce que l'on cherchait, et trouva en effet des vivres pour quinze jours. Cet habile homme , qui mourut dix neuf mois après l’entree de Lally a la Bastille, avait rédigé deux mémoires, l’un contenant une apologie de tous les actes de l’administration de Lally, l'autre, au contraire, qui était un libelle diffamatoire. Il se proposait de se servir de l’un ou de l’autre suivant l’occurrence. La mort vint déranger cet honnête calcul. Une main officieuse déterra ces mémoires dans les papiers du jésuite. Le premier disparut ou ne sait comment, l'autre, au contraire, faisait trop beau jeu au parlement alors animé contre le ministère.

II devint la base d’une accusation de concussion et de haute trahison. La grand’chambre, qui fut saisie du procès et constituée à cet effet en commission spéciale, reçut ordre d'informer sur tous les délits commis dans l’Inde avant et depuis l’arrivée du comte de Lally. Cette disposition, qui était tout à son avantage, fut éludée, et il resta seul en butte aux passions du public et de la justice.

Dix-huit autres mois s’écoulèrent sur cette instruction monstrueuse qui n’avait pas rassemblé moins de 160 chefs d’accusation, ni appelé moins de 200 témoins. Lally, fort de sa droiture et toujours indomptable, ne se faisait pas faute de récriminer contre ses accusateurs et meme contre ses juges.

Dès son arrivée, il avait été déclamant contre MM. de Leyrit, Bussy, Moracin, avec autant d’injustice qu’on en montrait en ce moment contre lui. Sans doute, le mauvais vouloir de son entourage l’avait pu quelquefois contrarier, mais, pour trouver la source de ce mauvais vouloir, il oubliait de remonter jusqu’en lui-même, jusqu’à ses violences , ses emportements , ses tyrannies toujours accompagnées de rudesses impardonnables et d’accusations aussi outrageuses qu’injustifiables. Son arrêt fut rendu le 6 mai 1766. Les chefs de concussion et de haute trahison avaient été écartés, mais il n’en fut

Îias moins admis que Lally avait trahi es intérêts du roi et de la Compagnie, commis des abus d’autorité, vexations, exactions, le tout emportant la peine de mort. Quand le greffier, qui lui lut son arrêt, en vint à ces mots : trahi les intérêts du roi, Lally s’écria d’une voix tonnante: Jamais ! jamais! Après la lecture, il tomba dans un de ces accès de fureur qui lui étaient familiers, puis, feignant de s’agenouiller pour prier, il s’enfonça dans le cœur un compas dont il se servait pour tracer des cartes. Le coup ne fut pas mortel, bien que le compas fût entré de quatre pouces. Lally espérait que le roi ne souffrirait pas que cet inique arrêt fût exécuté; il se trompait. Il se trompait même escomptant sur une petite fa-

veur que son confesseur avait obtenue et lui avait promise; c’était celle d’être transporté de la Conciergerie au lieu de l’exécution dans sa voiture, aux flambeaux, suivi d’un corbillard et des voitures de ses amis qui voulaient bien lui rendre ce triste et dernier témoignage. Quand l’heure fut venue, on mit en réquisition un tombereau qui passait devant la prison. Lally en montant dans cet ignoble équipage, dit à son confesseur : « J’étais payé pour m’attendre à tout de la part des hommes, mais vous, Monsieur, vous, me tromper! » On lui fit même l’injure de le bâillonner, dans la crainte que sa parole n’émût le peuple. Il monta les degrés de l’échafaud , s’agenouilla de lui-même, et tendit la tête à l’exécuteur.

Voltaire a dit avec une grande vérité que la mort de Lally était un assassinat commis avec le glaive de la loi. Un autre mot de d’Alembert, tout en exprimant la même pensée, laisse percer un reste de cet entraînement de l’opinion contre l’infortuné général : <■ Tout le monde avait le droit de tuer Lally, excepté le bourreau. » Le philosophe d’Alembert faisait là , ce me semble, une trop large part aux préventions du public ou à la nécessité de faire un mot. Lally avait apporté dans l’Inde des préjugés funestes, un caractère inconciliable avec les circonstances; il s’était attaché à des erreurs qui lui avaient valu de grandes fautes et de grands malheurs; mais il eût été difficile de lui trouver un crime qui ne fut pas d’un bon gentilhomme et d’un valeureux soldat. Nous verrons chez les Anglais les haines publiques s’acharner aussi après le héros de l’Inde britannique , mais nous verrons aussi l’Angleterre faire une autre justice à lord Clive, à Warren Hastings; et pourtant, s’ils n’étaient pas vaincus comme Lally-Tolendal, ils n’étaient pas plus victorieux que Dupleix. ......

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