‹ Inde histoire et description de tous les peuples, de leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc par m. Dubois de Jancigny et par m. Xavier RaymondChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LES ANGLAIS ASSOIENT LEUR GOU- VERNEMENT DANS TOUT LE BEN- GALE.— RÉFORMES OPÉRÉES PAR CLIVE.

On a vu, à la fin du chapitre VI, l’empire mogol agonisant dans les mains d’Alamdjire II, qui en put transmettre cependant à son fils, Ali-Gohar, le spectre pâlissant et effacé. Ce jeune prince, avant la mort de son

fière, pour échapper à la captivité où e retenait le vizir Umad-al-Mulk (Ghazi-ed-Din), s’était réfugiédans le Rohilconde auprès de Nujib-al-Doulah, ce chef rohilla, nommé Émir-al-Omrah par Ahmed Abdalla, pour protéger l’empereur. On se rappelle quels "furent les embarras de Mir-Jaffier aussitôt après son avènement; ses engagements insensés, les réclamations dont il fut assailli, les révoltes de ses provinces, les Anglais le soutenant d’une main et pesant sur lui de l’autre, et lui, tandis qu’il invoquait leur appui, qui faisait toute sa force, méditant de s’en affranchir en les chassant de ses

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États. Un danger bien plus formidable le menaça aussitôt après l’arrivée d’Ali-Gohartlans le Rohilconde(1758).

Cette province tirait son nom des Rohillas, tribu d’Afghans originaires du pays de Roh, dans le Caboul , et qui, sur la décadence de l'empire mogol , étaient venus s’établir au nord du royaume d’Oude, où ils acquirent bientôt une grande importance. Ils étaient en ce moment, avec leur chef Nujib-al-Doulah , le principal soutien du fantôme impérial. A peine nommé Émir-al-Omrah, ce N ujib a vai t été forcé de se réfugier parmi ses Rohillas.

Poursuivi là par les Mahrattes, il s’était jeté dans les montagnes , où il errait presque sans asile, lorsque le nabab d’Oude , Sujah-al-Doulah, craignant une invasion dans son propre royaume, s’avança à la rencontre des l\Iahrattes,et les battit complètement.

Il se forma alors entre Nujib et Sujahal-Doulah une alliance que la présence du Shah-zada (fils de l’empereur) vint bientôt resserrer. La faiblesse de Mir- Jaflier avait inspiré au nabab d’Oude et à plusieurs autres de ses voisins un vif désir de se partager ses dépouilles. Le Shah-zada, qui venait d’être nommé par son père subahdar des provinces de Bengale, Bahar et Orissa, voulut faire reconnaître son autorité dans les pays de son gouvernement, et se trouva porté à la tête de cette ligue qui se formait contre Mir-Jaflier. Aux chefs que nous avons nommés s’étaient joints Mahomet-Kouli-Khan, subahdar d’Allahabad, et deux puissants zemindars. Le nabab d’Oude s'y employa avec d’autant plus de zèle, qu’il espérait profiter de l’occasion pour enlever

Î>ar ruse ou autrement le fort d’Allaîabad à son allié Kouli-Khan. Dans cette vue, il n’épargnait ni l’argent ni les levées d’hommes pour le contingent qu'il devait fournir à la coalition^ Ce petit projet malheureusement fut ce qui fit manquer l'affaire principale. En effet, comme Kouli-Khan s'évertuait de bon cœur et de bonne foi avec le Shah-zada au siège de Patna, où déjà il avait ouvert la brèche, il apprend que Sujah-al-Doulah, qui était resté en

arrière, vient d’entrer par trahison dans la forteresse d’Allababad. A cetle nouvelle, rien ne put le contraindre à laisser ses troupes un moment de plus devant Patna. Le Shah-zada, qui n’avait plus des forces suffisantes pour continuer le siège, après de vaines supplications pour le retenir, est obligé de le suivre. Ils rencontrent en chemin M. Law, chef de ce corps français que Surajah-Doulah avait pris sous sa protection après la prise de Chandernagor, et envoyé dans la province de Bahar. M. Law, qui amenait ses troupes comme renfort aux assiéeants , conjure en vain Kouli-Khan e retourner sur ses pas, se faisant fort de prendre Patna en deux jours.

Il importait peu au subahdar de faire des conquêtes pour autrui, pendant qu’on le dépouillait lui-même. Il marcha droit sur Allahabad. Ali-Gohar passa la Caramnassa , et retourna auprès du nabab d'Oude. Celui-ci, qui croyait le Shah-zada vainqueur, s’avançait à sa rencontre; mais apprenant qu’il s’en revenait presque seul, et réduit à rien , il se déclara contre lui. Clive cependant, qui accourait avec Miram au secours de Patna, fut bien étonné de n’y trouver plus d’enneniis.

Le Shah-zada, quand il préparait cette expédition, avait essayéde gagner Clive à son alliance et de lui faire abandonner Mir-Jaffier. En ce moment, il était réduit à lui demander un asile sur le territoire anglais. Le président de Calcutta, déjà inflexible sur la première proposition , ne crut pas devoir céder même à cette prière d un homme, d’un prince malheureux ; mais il lui fit passer de l’argent, à l’aide duquel l’héritier du trône impérial put se mettre en sûreté. Échappé de ce péril, Mir- Jaffier témoigna sa reconnaissance à Clive en lui conférant, à titre de jaliire, la rente qu’il percevait sur la ompagnie pour les territoires occupés par elle autour de Calcutta. C’était un modeste revenu de 30,000 liv. st.

(750,000 fr.) que Clive acquérait là.

Peut-être Mir-Jaffier était-il mû à de telles largesses par l’espoir de n’être pas longtemps à les reprendre. Il

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y a lieu de soupçonner qu’il ne fut pas étranger' à une entreprise que les Hollandais tentèrent alors sur le Bengale.

Vers ce temps-là, quoique la Hollande fût en paix avec l’Angleterre et avec le nabab , sept vaisseaux de cette nation, portant 1,500 hommes de debarquement, se présentèrent à l’embouchure du Gange. Clive, sans perdre un instant, se lit donner par le nabab Mir-Jaffier un ordre enjoignant aux Hollandais de sortir de la rivière; puis, muni de cette pièce, il se mit en mesure de les expulser. Leurs troupes de terre furent débarquées près de leur comptoir de Chinsurah, leurs vaisseaux remontèrent jusqu’aux environs de Calcutta , et là , dans un factum qui contenait une longue énumération de leurs griefs contre les Anglais, ils sommèrent ceux-ci de leur laisser le fleuve libre. Les Anglais répondirent qu’ils ne faisaient qu’obéir a l’ordre du nabab, etFordes, qui revenait des circars du nord , ayant reçu ordre d'attaquer les troupes "débarquées, s’v prit si bien qu’en une seule action il les détruisit ou les dispersa entièrement. L’armée navale ne fut pas plus heureuse. Après un engagement de deux heures, des sept vaisseaux pas un n’échappa. Mais ils furent bientôt rendus par Clive, qui, craignant les complications que cette affaire pouvait amener en Europe, ne voulut pas la pousser plus loin contre une nation amie de la sienne. Il se bornaà faire payeraux vaincus les frais de cette courte "campagne (déc. 1759).

Mir-Jaffier, du nom duquel on s’était couvert pour agir avec vigueur contre les Hollandais, n’avait pas osé refuser tout net son concours à Clive qui le lui demandait; mais il s’était arrangé de manière à être prêt trop tard. Peutêtre, daus le don magnifique du jagiiire, s’était-il montré si libéral envers Clive pour mieux dissimuler ses sentiments actuels, et pour lui fermer les yeux sur les machinations dont le succès venait d’avorter. Ce qui est certain, c’est que l’élan de zèle enthousiaste qu’il avait montré pour les intérêts du général parut bien refroidi , quand, à la place de Clive, il n’y eut plus que des inté-

rêts anglais. Nous le verrons bientôt manifester autre chose que de la froideur.

On croit voir une sorte de démence fanfaronne dans ce projet d’expulsion des Anglais dont se berçait Mir-Jaffier, qui, sans l’assistance des Anglais, n’eût pu se maintenir vingt-quatre heures sur son trône. Ces tentatives plus ou moins sourdes et toujours impuissantes qui reviennent à chaque instant, semblent moins encore avoir pour effet de laisser percer le but secret du nabab, que de mettre en complète évidence l’aveuglement et l’obstination héhétée d’un fou ou d’un imbécile. La vérité est pourtant qu’elles décèlent plutôt la clairvoyance d’un esprit avisé et la résolution généreuse d’un coeur qui accepte l’adversité, mais non l’avilissement. Pour Mir-Jaffier, il était en effet bien des manières de tomber du trône, il n’en était qu’une de s’y maintenir, et c’était celle qu’il avait choisie. Clive roulait dans ses pensées la soumission du Bengale à l’autorité directe de l’Angleterre. Mir-Jaffier avait su lire cela ou dans la situation des choses dont la marche logique amenait Clive à ce résultat, ou dans la pensee même de celui qui voulait diriger vers ce résultat la marche des choses. Chaque jour resserrant davantage les liens de la nécessité qui l’enchaînait au joug de la puissance anglaise, et cette puissance préméditant sa ruine, la sagesse même lui conseillait de ne pas attendre le moment où il ne lui serait plus permis de faire un mouvement , ne fût-ce que pour tomber àsa guise. Dans cette tentative désespérée, sa chute était presque certaine; mais elle était tout à fait certaine dans toute autre hypothèse, et elle n’était honorable que dans celle-ci. Acculé de tous côtés à des extrémités, et n’ayant plus qu’un instant pour choisir de l’une ou de l’autre, l’extrême folie devenait pour lui l’extrême prudence. L’immense et rapide carrière que sa fortune venait de parcourir avait inspiré à Clive cette raison si ferme d’ailleurs et si contenue, des projets plus vastes peut-être que ne le com-

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portaient encore les circonstances, et sur lesquels il devait plus tard s’amender. Cet homme, d’une si grande expérience dans tout ce qui concernait les hommes ou les choses de l’Inde, en était encore à ses débuts , à son noviciat dans l’exercice du pouvoir suprême. C’était pour la première fois que son regard se trouvait en présence d’un horizon de cette étendue. Il n’est pas étonnant que, dès l’abord, il ait pu se tromper sur des questions de limites : il crut donc un moment que l’action de l’Angleterre sur l’Inde ne devait pas se limiter au maintien d’un nabab ou d’un subahdar qui était sa créature et son instrument, maisqu’elle pouvait, brisant ce masque, assumer franchement devant les indigènes tous les caractères et toutes les prérogatives de la conquête. Importuné encore du souvenir des caprices et des résistances de Surajah-Doulah , fatigué du poids de Mir-Jaffier qui lui retombait sur les bras sans cesse, assuré de l’ascendant qu’avaient acquis, au détriment de tous les chefs et de tous les pouvoirs indigènes, son nom à lui et l’image de la puissance britannique, il se persuadait sans peine (chose problématique dans cette première rencontre des peuples conquis avec le peuple conquérant) que le gouvernement deviendrait plus simple et plus facile si on le débarrassait de ce rouage emprunté aux vieilles traditions du pays, mais mal engrené avec les formés d’une administration européenne.

En cela Clive vovait juste, au moins d’un côté. Mais fa question avait deux faces, et s’il n’avait saisi qu’une partie de la première, s’il oubliait que le jeu facile d’un gouvernement ne tient pas seulement à la coordination et à l'homogénéité de ses ressorts entre èux, mais encore à leur rapport de convenance avec les éléments sur lesquels ils sont destinés à agir; s’il oubliait qu’il est plus facile d’ajuster l’oidre d’une administration et les habitudes de quelques employés aux traditions d’un peuple,que dé rompre un peuple entier auxallures d’une administration nouvelle, inusitée, étrangère à ses

mœurs, il oubliait aussi que là conquête ae l’Inde ne mettait pas l'Angleterre en frottement avec l’Inde seulement, mais encore avec l’Europe; il oubliait l’utilité dont le nom seul de Mir-Jaflier venait de lui être dans l’affaire avec les Hollandais; il oubliait que l’autorité du nabab, ombre vaine pour lui, était un rideau ou plutôt un rempart derrière lequel les Anglais , comme le soldat dans la tranchée , poussaient le travail de leur agrandissement et les machines de leur politique, sans donner prise sur eux aux réactions de l’Europe : toutes vérités d’ailleurs qu’il a depuis senties et proclamées lui-même, et dont la justesse a perdu de sa rigueur à mesure que la conquête est devenue un fait plus accepté par l’Europe et par le pays.

Quoiqu'il en soit, la pensée actuelle de Clive était l’acquisition de la souveraineté du Bengale au proiit de l’Angleterre, et la transmission de cette souveraineté à la couronne par la Compagnie. Il savait que M. Pitt, depuis lord Chatam , professait pour lui une haute estime et même une certaine admiration. Avec un tel appui dans le conseil des ministres , il se sentait la force de réaliser tout le bien que son génie pouvait concevoir. Il lui lit donc remettre une note très-détaillée sur l’état de l’Inde, sur la situation des affaires de la Compagnie. Il lui montrait comment le gouvernement de Calcutta était appelé par le Grand Mogol lui- même à se faire diwan (collecteur suprême des impôts , charge investie de la toute-puissance et de la plus haute considération dans l’Inde), ou même subahdar, et comment l’acquisition de ce titre souverain, consentie par le Mogol, ne coûterait aux acquéreurs qu’un tribut du cinquième de ce qu’ils en retireraient. Toutefois, une telle souveraineté lui paraissant trop vaste pour une simple compagnie de marchands, il montrait la convenance qu’il y aurait à la transférer à la couronne, sauf règlement des intérêts de la Compagnie. M. Pitt reçut cette communication avec faveur.Tûutefois, sans annoncer à l’envoyéde Clive aucune

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résolution définitive, il entra dans les objections de celui-ci -contre la souveraineté de la Compagnie, et toucha un mot des inconvénients qu'aurait cette souveraineté même pour la couronne, qui par les immenses ressources et l’indépendance qu’elle entrerait, alarmerait peut-être les libertésde l’Angleterre. Il termina la conférence par des choses flatteuses pour Clive, par l’assurance de méditer sur les idées qu’il lui avait soumises, et par la promesse d’un envoi de 1,000 hommes et de quatre vaisseaux de guerre. Il avait pris soin de s’informer si Clive se proposait de conserver longtemps sou gouvernement du Bengale, et de mettre lui-même à exécution les plans qu’il avait conçus.

Malheureusement la santé du président de la régence du Bengale l’obligea presque dans le même temps à revenir en Angleterre. Il laissa le gouvernement aux mains de Holwell, celui-là même que nous avons rencontré au siège de Calcutta par Surajah-Doulah et dans le Trou noir. Malgré la confiance qu’inspiraient l’expérience et le caractère de Holwell , le départ de Clive fut regardé à Calcutta comme une calamité publique. C’était, suivant l’expression d’un historien du temps, l’âme qui quittait le corps. Quelle que fût l’aftection personnelle qu’il ne pouvait s’empêcher de porter a Clive, Mir- Jaffier y trouvait trop bien son compte pour en être bien fâcné, et Miram son fils , qui s’embarrassait peu dans des scrupules de tendresse, ne se cacha pas pour s’en réjouir. Clive partit le 25 février (1761). Le pouvoir de Mir- Jaffier était bien loin de s’affermir et ses ressources de s’accroître. Ses exactions et les violences de Miram, ainsi que le mécontentement de ses sujets, avaient seuls suivi une progression toujours croissante. En même temps que les Anglais renonçaient à tirer de lui le moindre argent sur leurs créances, bon nombre de ses provinces renonçaient à supporter le joug qu’il faisait peser sur elles. Dès avant le départ de Clive, la plupart des rajahs de la province de Bahar avaient renoué une ligue, à la tête de laquelle ils appe-

laient le Shah-Zada. Le nabab de Pourniah, levant l’etendard de la révolte, l’engageait à le venir joindre. Ce fut en ce moment que le vizir Umad-al- Mulk, qui avait déjà fait aveugler le dernier empereur et sa femme, lit mettre à mort l’empereur régnant Alamdjire. Le Shah-Zada Ali-Gohar monta aussitôt sur le trône, sous le nom de Shah-Allam, et prit pour vizir Sujah- Doulah, ce nabab d’Oude, dont quelques mois auparavant il avait si agréablement éprouvé la fidélité à ses alliés et à son prince. Tous deux marchèrent immédiatement sur Patna, et recommencèrent le siège de cette place. Shah- Allam n’eut pas le plaisir de la prendre, les assiégés, aidés de quelques Anglais, lui ayant livré en plaine une bataille, dont l’avantage, bien que peu décidé, lui fit quitter ses lignes, dont il était pourtant resté maître; mais il eut cette fois la satisfaction de voir que son vizir, malgré cet échec, ne l’abandonna pas. Une seconde, bataille que lui livra bientôt le colonel Caillaud accouru au secours de Patna eût eu un succès plus marqué, si une légère blessure reçue par Miram, ou plutôt un ne ret

Caillaud, les vainqueurs à Patna pendant huit jours. Profitant de cette inaction en général digne d’un meilleursort, Shah-Allam tourne le dos a son ennemi qui s'endort, reprend d’un autre côté une offensive hardie, et se dirige à marches forcées sur Mourshadabad.

Ii voulait surprendre la ville alors dégarnie de troupes et s’emparer de Mir-Jaffier. Caillaud, à la nouvelle de ce mouvement, entraîne Miram. Ils fussent arrivés trop tard, si Shah-Allam, quWs’était essoufflé pour atteindre au Bengale, ne se fût amusé à y perdre le temps qu’il avait si péniblement gagné. Quand il se fut laissé rejoindre, au lieu d’accepter ia bataille, il se hâta de mettre le feu à son camp, et de recommencer sur Patna, dégarnie à son tour des troupes qui volaient au secours de Mourshadabad , la course qu’il venait de faire sur cette dernière

goût de plaisirs auquel sa blessure l’empêchait pas de se livrer, n’eût enu, malgré toutes les instances de

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ville. S’il eût marché assez vite , il n’eût eu, commeà Mourshadabad, pour entrer dans la place, qu’à frapper aux portes. Il ne put que l’assiéger dans les formes et pousser le siège avec vigueur. Il avait déjà ouvert la brèche et donné deux assauts; il allait donner un assaut géuéral, quand survint le capitaine Knox qui, arrivé de Mourshadabnd en treize jours avec un bataillon de cipayes et 200 Anglais d’élite, fondit sur les assiégeants et les délogea de leurs ouvrages. Le nabab de Pourniah accourait au secours de l’empereur. Knox avec sa petite troupe se tourne contre l’armée dix fois plus nombreuse du nabab, et, sous les yeux des habitants de Patna, émerveillés de son audace, il la culbute et la force à la retraite. CaillaudetMiram s’étaient chargés de l’achever. Mais après quatre jours de poursuite, un violent orage ayant éclaté sur le camp, Miram fut tüé d'un coup de tonnerre. Caillaud, dans la crainte des conséquences que pouvait avoir cet événement , jugea prudent de rétrograder aussitôt sur Patna.

Holwell n'exerçait qu’à titre provisoire et comme doyen d’âge les fonctions de président du gouvernement de Calcutta. Le successeur que l’on donna à Clive fut M. Vansittart. Avec sa présidence, la division entra dans le conseil. Mir-JafBer devenait plus que jamais lourd à supporter. A la mort de Miram, les troupes, qui l’aimaient, s’étaient mutinées pour l’arriéré de leur solde, et eussent peut-être massacré le nabab sans l’intervention de sou gendre Mir-Caussim, qui vint à bout de les apaiser avec son argent et des promesses. En retour de ce service, il exigeait d’être substitué aux droits de Miram comme héritier du trône du Bengale. Les Anglais, épuisés de l’épuisement de Mir-Jaffier qui leur im- >osait des charges continuelles et ne eur rendait plus rien en retour, en étaient venus à cette alternative, ou de l’abandonner et d’accepter les propositions d’alliance que l’empereur son ennemi ne cessait de leur faire, ou d’abandonner leur conquête du Ben-

ale et de s’en tenir à leur comptoir e Calcutta. Déjà Holwell avait mis en délibéré et soutenu le premier de ces deux partis. Mir-Caussim proposa un moyen terme. Il demandait à exercer tous les pouvoirs du nabab, sauf à en laisser le titre à Mir-Jaflier, et s’engageait en échange à payer les dettes de Mir-Jafüer, à abandonner aux Anglais les revenus de trois districts voisins de Calcutta, et à leur faire immédiatement un présent de 5 lacs de roupies.

Ce traité fut accepté et signé le 27 septembre (1761). L’opposition dans le conseil et au dehors , se. rappelant les prodigalités de Mir-Jaftier à l’époque de son avènement, ne voulut pas croire que les choses se fussent passées autrement dans cette nouvelle circonstance. L’aigreur en était déjà venue au point qu’on accusa Vansittart de s’être fait largement soudoyer par Mir-Caussim pour lui prêter son appui.

La jalousie de ceux qui n’avaient rien reçu accueillant ce bruit, l’aigreur s’en augmenta. Mir-JafGer ne voulut aucunement se prêter à cet arrangement.

Il fallut l'appareil de la force pour le contraindre à s’y soumettre. Cerné par les troupes dans son palais, il tomba du moins avec dignité en repoussant le vain titre qu’on lui laissait, et en demandant seulement qu'on lui permît de se retirer ou auprès de Salabut-Djung,ou à la Mecque, ou enlin à Calcutta.

Les débuts de Mir-Caussim furent brillants. Il tint les engagements qu’il avait pris, satisfit la présidence, créancière de Mir-Jaftier, solda l'arriéré des troupes, et continua à les payer régulièrement, ce qui les poussa à un enthousiasme guerrier qu'on ne leur connaissait point. Malheureusement les moyens qu’il employa pour faire étinceler tout à coup ce rayon de prospérité n’étaient pas de nature à la faire durer. Le procédé était pourtant bien simple. Il allait au fond de toutes les bourses qu’il savait remplies , et les forçait à rendre gorge.

L’empereur, qui eut l’imprudence de se remettre en campagne dans ce premier momeut, ne tarda pas à sentir

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ce que c’est que de se battre contre des troupes payées. Surpris dans son camp par l’armée ennemie, il n’eut pas le temps de se reconnaître, et la vit lui passer sur le corps , comme un ouragan. Cette bataille eut pour lui un autre résultat funeste ; elle lui lit perdre M. Law, qui demeura prisonnier entre les mains des Anglais. La conduite de ce brave officier leur inspira une estime qui allait jusqu’au respect.

Ils se firent honneur de le traiter avec une rare déférence. L’empereur luimême reçut l’hommage du major Cartiac, son vainqueur, qui le ramena à Patna , où il entra , non comme un vaincu, mais comme un empereur, et avec tout le cérémonial usité. Mir- Caussim vint l’v saluer et recevoir de lui l’investiture des provinces de Bengale, Baliar et Orissa. Pour mieux sceller cette réconciliation , Shah-Allain offrit à la présidence la diwanie ou ferme générale de ces trois provinces; offre magnifique, et déjà faite à Clive, tirais qui lançait la Compagnie dans une, voie hérissée de complications et de difficultés dont elle ne crut pas devoir ajouter l’embarras à tous ceux qui pesaient sur elle.

La lune de miel des finances de Mir-Caussim touchait déjà à son déclin. L’énergie un peu dévorante du rocédé que le génie financier du naab avait, sinon inventé, du moins appliqué avec tant de bonheur, ne fonctionnait plus que dans le vide produit par elle-même. Mir-Caussim s'était fait un scrupule de ne l’appliquer d’abord qu’à ses amis, ou du moins aux gens qui, amis ou ennemis, étaient siens. Les ennemis, il est vrai, lui venaient avec l'argent et dans la même proportion. Toutefois , comme il n'y avait plus rien à tirer d’eux, le nabab ne s’en souciait pas, et se bornait à les mépriser ou a les châtier, s’il le fallait. Mais cela même n'allait pas sans dépense , et contribuait à hâter le jour où il se verrait dans la dure nécessité de venir recruter ses ennemis parmi les amis des Anglais. Le premier à qui il s’adressa fut Rammarain. Rammarain était l'énergique

rajah qui avait sauvé tant de fols la ville de Patna des attaques auxquelles elle était en butte. Etabli dans ce. poste par Surajah-Doulah, il lui avait voué une fidélité inaltérable. Après l’avoir soutenu jusqu’au dernier jour, il voulait venger sa mort. Clive eut bien de la peine à apaiser les ressentiments qui le soulevaient contre Mir-Jaffier.

Cependant, circonvenu par les bons procédés et par les bonnes raisons du président, le rajah se résigna à accepter les faits accomplis. Il signa un traité avec les Anglais, et, une fois rallié à leur cause , il leur fut aussi fidèle qu’il l'avait été à Surajah-Doulab.

Dans plus d’une circonstance critique, ils ne durent le salut de leurs affaires qu’à celte fidélité de Rammarain, et grâce à lui, au milieu des convulsions qui déchiraient l’empire, Patna fut une des rares villes qui ne saluèrent qu’un parti, et ne subirent jamais un vainqueur. Rammarain , dans un pays où l’on n’obtient, et surtout où l’on ne garde des alliés qu’à prix d’argent, s’était imposé des sacrifices au-dessus de ses forces pour soutenir la cause à laquelle il s’était voué. Il enlretennit une armée beaucoup plus nombreuse que ne le comportaient ses ressources.

Ainsi ces trésors, qui excitaient la convoitise de Mir-Caussim, étaient, à supposer qu’ils existassent , consacrés au service des Anglais. Il y avait alors à Patna deux officiers supérieurs de cette nation, le colonel Cooteet le major Carnac. Aussitôt qu’ils eurent connaissance des projets de Mir-Caussim , ils écrivirent à la présidence pour les dénoncer. Mais ils faisaient partie de l’opposition contre Vansittart, et leur avis ne produisit chez celui-ci que de l’irritation. Bien loin d'user de son autorité contre le nabab, au contraire, il se rapprocha de lui davantage, et rappela les deux officiers. Abandonné à ses seules forces, Rammarain devait tomber. En effet, ils eurent à peine quitté la ville, que le rajah fut arrêté, chargé de fers , enfermé dans une prison, où l'on essaya par toutes sortes de violences de fui faire livrer ses trésors. Ces mesures

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ne rapportant rien, Mir-Caussim, qui avait attendu l’effet qu'elles produiraient à Calcutta , crut pouvoir lui faire couper la tête. On lui trouva pour tout trésor un arriéré de trois ans et une somme .à peine suffisante pour ses besoins de chaque jour. L’ignominie de cet attentat révolta tous les cœurs anglais, et surexcita les animosités contre Vansittart, qui en était complice. Il ne put se défendre qu’en alléguant l’impuissance où il était de prévoir que Mir-Caussim osât en venir là : triste excuse pour un homme qui avait autorisé les premières violences.

Pourtant la majorité lui restait encore dans le conseil. Un autre incident vint la lui enlever. Quelques membres du conseil, parmi lesquels était Holwell, avaient adressé à la cour des directeurs une lettre de remontrances, où ils signalaient les effets souvent fâcheux de son intervention dans les affaires de l’Inde , et la désorganisation qu’entraînaient les mesures qu’elle croyait devoir prendre. Au reçu deeettelettre , la cour cassa tous ceux qui l’avaient signée, et ordonna même qu’ils fussent sur-le-champ expulsés de l’Inde. Cet ordre eut pour premier résultat d’enlever à Vansittart sa majorité, et porta ainsi à son comble l’anarchie du gouvernement : résultat que la cour de Londres, en faisant un acte d'autorité, n'avait certainement pas prévu, et qui venait avec assez d’à-propos confirmer le dire des remontrances.

Depuis que la main vigoureuse de Clive ne retenait plus toutes ces parties si dissemblables, si étrangères l’une à l’autre, si nouvellement agrégées du gouvernement de l’Inde, elles s’en allaient se dissolvant, et tombant chacune où son poids l’entraînait. Ce poids, c’était l’intérêt personnel. Chacun ayant perdu de vue la règle qui s’effaçait et devenait confuse, allait à son profit propre, et, pour tirer parti du désordre, augmentait le désordre.

La Compagnie avait obtenu le privilège de faire circuler en franchise ses marchandises dans tout le Bengale, à travers les innombrables lignes de douanes dont le pays était sillonné. Ce

privilège ne profita d’abord qu’à la Compagnie; bientôt ses employés, s’en couvrirent pour faire passer les objets de leur commerce privé. L’abus, une fois établi, ne tarda pas à acquérir la force d’un droit. Puis ce droit nouveau engendra, comme toujours, des abus nouveaux. Les employés, après s’étre couverts du privilège de la Compagnie, couvrirent au leur tous les indigènes avec qui ils étaient en relation d’affaires. Les douaniers qui voulaient résister étaient battus , punis. Un simple habit de cipaye, le moindre signe extérieur annonçant un caractère même subalterne d’employé anglais, devint un passe port pour toutes les insolences et pour toutes les tyrannies.

Les charges de la soumission aux lois, ou du moins au pouvoir, retbmbaient tout entières sur quiconque n’avait pu saisir quelque bout de ce haillon révéré. Le commerce intérieur passa tout entier dans les mains des Anglais. Dès les premiers temps de Mir-Caussim, l’abus, d’abord craintif et sournois, leva la tête, et presque aussitôt arriva aux derniers excès. Le nabab se plaignit. Ses revenus en souffraient , son autorité en était avilie ; ses sujets ruinés enduraient en outre les plus intolérables vexations. Les agents anglais en étaient venus à ce point d’insolence, qu’ils ne se gênaient pas pour contraindre les habitants à leur vendre ce qu’ils voulaient acheter, à leur acheter ce qu’ils voulaient vendre, le tout au prix qu’eux-mêmes y mettaient. A leur approche, les bazars se fermaient, les vidages devenaient déserts. Ce train pouvait bien, pendant un temps, faire ies affaires des plus audacieux; mais celles de la Compagnie n’en étaient pas meilleures; et, tandis que ses coffres vides attendaient les subsides que ses employés dévoraient en herbe , on voyait de petits jeunes gens , arrivés la veille sans porte-manteau , tenir table ouverte, et afficher, avec un traitement de 1200 francs, un luxe scandaleux. Outre l’opposition que la majorité actuelle avait toujours faite à Mir-Caussim comme créature de Vansittart, il y avait une excellente raison

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pour que ses plaintes fussent peu accueillies : c’est que ceux qui avaient à statuer sur ses réclamations profitaient des abus dont il demandait le redressement. .Toutefois sa situation était poussée à une telle extrémité , qu’il revint obstinément à la charge, et finit par obtenir une conférence avec Vansittart sur ce sujet. La présidence, trop faible pour qu’il lui fût possible d’extirper l’abus, voulut au moins tenter de le régulariser. Elle proposa àMir- Caussim de soumettre toutes les marchandises d’appartenance ou de provenance anglaise à un droit de 9 pour cent, payable au lieu d’origine ou au lieu d’arrivée, moyennant quoi elles

Î fourraient circuler librement dans 'intérieur. Comme le nabab, qui ne tirait plus rien de ses douanes, gagnait exactement à ce marché 9 pour-cent sur toute l’importation et l’exportation du commerce anglais dans ses États , il donna son acquiescement. Ce droit de 9 pour cent était bien léger en comparaison de ceux qui grevaient le commerce indigène, et ne permettait guère à celui-ci de lutter plus avantageusement que par le passé contre la concurrence anglaise. Néanmoins cette concession de Vansittart souleva contre lui dans Calcutta un cri violent et unanime. Par une délibération du l,r mars 1763, le conseil déclara inacceptable ce droit, ou tout autre qu’on voudrait asseoir sur le commerce britannique. Seulement, pour témoigner de son bon vouloir envers le nabab, et par un mouvement de pure libéralité, il consentait un droit de 2etdemi pourcent sur le sel exclusivement.

Aussitôt après sa conférence avec Vansittart, Mir-Caussim, sur la réputation qu’avait le Népaul d’abonder en or et autres métaux précieux, était parti pour faire une promenade quelque peu militaire dans ce pays. Comptant sur l’arrangement conclu avec le gouverneur, il avait laissé aux officiers de ses douanes l’ordre de percevoir le droit stipulé. Il ne mit à son voyage que le temps de se faire battre, et, quand il revint, il trouva l’arrêté du conseil aux prises avec le traité de

Vansittart sur toutes ses lignes de douanes. C’était le feu de la guerre sur tous les points de son royaume. Dégoûté d’un pouvoir si difficile, harassé, écrasé sous le poids de tant de tribulations sans cesse renaissantes, il crut s’en débarrasser en offrant son abdication; mais il n'était pas même libre de ne plus régner. Alors, forcé dans ses derniers retranchements, il prit un parti , sinon efficace pour remédier à sa détresse, du moins énergique contre l’oppression des Anglais : il abolit toute espèce de droits de douane et de transit dans le Bengale , et mit ainsi le commerce de ses sujets sur un pied d’égalité avec le commerce étranger. La querelle s'animait. Frappés au défaut de la cuirasse, les Anglais n’avaient aucune parade à opposer à ce coup. Les plus emportés se jetèrent sur cet argument , que le nabab n’avait pas le droit de dégrever ses sujets. Cette raison d’énergumène mis à bout de raisons montrait assez que la question allait bientôt se vider par d’autres armes. Deux bateaux , chargés de ces dernières, remontaient à Patna, où les Anglais avaient un résident ennemi de Mir-Caussim, et violent de caractère. Le nabab, qui voyait sans obscurité, mais non sans inquiétude, ce que de pareils bateaux allaient devenir aux mains d’un pareil homme, eut l’audace de les faire arrêter. Il était excédé, poussé à bout , désespéré. La présidence lui envoie une députation , qui parvient cependant à obtenir le relâchement des bateaux. Mais au même moment, Mir-Caussim apprend que le résident de Patna, M. Ellis, est entré dans la ville, et s’en est emparé par escalade. Les bateaux étaient déjà partis, ainsi que les ambassadeurs, l’un d’eux du moins, car le nabab avait retenu l'autre comme otage. A la nouvelle de la prise de Patna , Mir-Caussim donna l’ordre d'arrêter de nouveau les bateaux et l’ambassadeur. Celui-ci veut les défendre, et répond par un coup de feu aux sommations qui lui sont faites. Un combat s’engage, dans lequel il est tué et les bateaux repris. Patna , dont la forteresse n’avait pas

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même été attaquée, fut repris aussi par le rajah sur les Anglais , qui , occupés à piller, n’curent que le temps de se rélugier dans leur factorerie , d’où ils furent heureux de pouvoir s’échapper pendant la nuit. Mais arrêtés en chemin, ils furent faits prisonniers et conduits à Monghir. Leur factorerie de Cohimbazar fut aussi prise et pillée, la garnison faite prisonnière et conduite egalement dans la forteresse de Monghir.

Avant l’entrée en campagne contre le nabab , les Anglais commencèrent par lui imposer la satisfaction qu’il avait lui-même sollicitée quelque temps auparavant. Ils prononcèrent sa déchéance , et rétablirent à sa place Mir- Jaflier, qui eut la faiblesse d’accepter; puis ils marchèrent à sa rencontre.

L’énergie que Mir-Gaussim avait montrée dans les derniers actes de sa vie politique ne faiblit point dans les périls ou les fatigues de la vie guerrière. Sans alliés, il soutint contre les Anlais une campagne, sinon heureuse, u moins glorieuse, et il leur livra, auprès de Glieria, la bataille la plus sanglante et la plus acharnée dont il y eût exemple dans l’histoire des guerres de l'Inde. Mais peu à peu il perdait du terrain: ses forteresses, après s’être vaillamment défendues, tombaient au pouvoir de l’ennemi , qui bientôt marcha sur Monghir, et enfin sur Patna. Le nabab s’y était retiré avec ses prisonniers. Il Gt dire au major Adam que , si son armée ne s’arrêtait surle-champ, il les ferait tous mettre à mort. Les prisonniers eux-mêmes, Eliis à leur tête , écrivirent à Adam qu’il n’eût à tenir compte de cette menace, et qu’il fit son devoir. Patna fut pris; mais le nabab tint sa parole, et les cent cinquante têtes furent coupées. On n’épargna qu’un chirurgien. Quand toute la province fut conquise , Mir-Caussim se réfugia chez le nabab d’Oude, où il trouva l’empereur. Tous deux lui firent l’accueil le plus empressé. Il leur amenait un corps discipliné à l’européenne par un Allemand, qui en avait su tirer bon parti dans la dernière campagne. L’em-

pereur voulut en essayer contre une tribu du voisinage, et le succès de l’épreuve mit le comble à la faveur dont jouissait Mir-Caussim.

Le major Carnac eût volontiers poursuivi ce dernier jusque dans le royaume d’Oude; mais l’insubordination, qui se mit parmi ses troupes, l’obligea à rétrograder, et laissa à Mir-Gaussim l’honneur de reprendre l’offensive (mai 1764). Il livra encore de fort belles batailles, qu’il ne gagna pas, mais que les Anglais ne purent guère se vanter non plus d’avoir gagnées. Cependant les pertes considérables faites par le nabab d’Oude le forcèrent à quitter la partie. Mir-Caussim n’eut plus d’autre ressource que de se réfugier chez les Rohillas. Pendant qu'il tenait la campagne avec les troupes du nabab d’Oude, celui-ci cherchait à traiter pour son compte avec les Anglais. C'est là un trait caractéristique des mœurs de l’Inde, et qui se reproduit à chaque instant. Mais comme les Anglais ne demandaient pas moins que les deux têtes de Mir- Caussim et deSumrau, cet Allemand qui avait discipliné un corps indou, et mis à mort les 150 prisonniers; comme Sujah-al-Doulah ue demandait pas moins, de son côté, que la province emière de Bahar, l’arrangement ne put avoir lieu. Un reste de pudeur empêchait Sujah-al-Doulah de livrer ses alliés. Pour faire preuve de bonne volonté , et ménager en même temps son propre honneur, il offrit aux Anglais de faire poignarder Sumrau, et de laisser échapper Mir-Caussim, qu’ils rattraperaient ensuite s'ils pouvaient.

Cette honnête proposition ne faisant pas leur compte, non plus que celle qui concernait la province de Bahar, les pourparlers furent définitivement rompus. L’empereur, qui agissait, de son côté, dans le même sens, fut plus heureux. Après la perte de la dernière bataille, il passa décidément du côté des Anglais, qui, moyennant la cession de deux provinces dont ils possédaient déjà une partie, s’engagèrent à le rétablir dans Allahabad et dans le reste des possessions de son allié

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Sujah-Doulah. Celui-ci resta donc seul aux prises avec les événements. Après avoir essayé de former de nouvelles alliances avec les Rohillas ef les Mahrattes, il fut bientôt obligé de mettre bas les armes et de s'abandonner à la générosité des Anglais.

Mir-Jaffier avait, comme la première fois, contracté pour son rétablissement des engagements écrasants.

Par les cessions qu’il avait faites ou confirmées à la Compagnie , la moitié de son revenu se trouvait déjà aliénée, et l’autre moitié, comme Clive l’a dit plus tard, ne lui appartenait même pas; il n’était pour autant qu’un banquier sur lequel tout employé de la Compagnie pouvait tirer (par le moyen d'indemnités pour pertes ou de présents) tout autant et tout aussi souvent que cela lui plaisait. Ainsi, à proprement parler, il n’avait rien à lui , et néanmoins i| avait souscrit des obligations pour plusieurs millions, et s’était imposé des charges considérables pour l’entretien des troupes. La présidence, ui avait épuisé ses finances dans la ernière campagne, ne le laissait pas respirer. Harcelé par les Anglais, qui ne lui permettaient pas d'éluder ses engagements ; cloué par sa détresse, à l’impossibilité de les contenter; réduit à une égale impuissance de faire ou de ne pas faire , il n’avait plus qu’un moyen de se tirer de là : c’était de mourir. Quelques mois de ce régime lui suffirent pour en venir à bout. Il mourut dès le mois de janvier 17G5.

Clive, alors en Angleterre, était fait son héritier pour une somme de 70,000 livres sterling, ce qui prouvait du moins qu’il avait su amasser quelque chose pour lui-même.

Le premier acte de Mir-Jaffier avait été de rétablir pour ses sujets tous les droits abolis par Mir-Caussim, et d’en affranchir les Anglais, sauf le droit de , deux et demi sur le sel qu’ils s'étaient eux-mêmes imposé. A peu près vers le même temps, la cour des directeurs, qui venait d’apprendre à Londres les premiers troubles que cette querelle avait excités, prenait des mesures pour en prévenir le retour. Elle s’arrêta

d’abord à la résolution d’interdire absolument à ses employés toute espèce de commerce intérieur. Mais les propriétaires, qui sans doute, au moyen des fils ou des parents qu’ils avaient dans l’Inde, trouvaient moyen de reprendre par des bénéfices privés ce que cet abus leur faisait perdre comme actionnaires de la Compagnie, tinrent peu après une assemblée générale, on la majorité jugea injuste que les employés de la Compagnie fussent privés d’avantages aussi précieux. En conséuence elle priait la cour de prendre e nouveau en considération les ordres récemment envoyés au Bengale, et de s’en remettre sur une matière de cette importance à la sagesse de la présidence, beaucoup mieux placée pour décider en connaissance de cause. La cour des directeurs, par une nouvelle délibération, se conforma à cette demande des propriétaires. Un autre abus, celui des présents, attira en même temps son attention. Nous avons trouvé dans la bouche même de Clive l’effet singulier que l’exploitation par les Anglais de cette coutume orientale avait eu sur les revenus et sur l’assiette politique de Mir-Jaffier, transformé en simple banquier, sur qui MM. les employés de la Compagnie s'étaient arrogé un droit illimité de tirer à vue. Outre l’inconvénient de tarir les fonds destinés aux^ervices publics, cet usage avait eu celui d’introduire dans tous les degrés de l’administration des habitudes de vénalité qui livraient les intérêts de la Compagnie au dernier enchérisseur. Les indigènes en souffraient de leur côté , parce que c’était devenu contre eux une source d’exactions, d’oppression, et que dans la plus minime affaire qui les mettait en contact avec le inqinare employé de la Compagnie, rien ne s’expédiait s’ils n’avaient accompli la formalité préalable du présent. La cour des directeurs, qui ne pouvait entièrement abolir cette coutume trop enracinée dans les mœurs de l’Orient, crut parer suffisamment aux abus, en attribuant à la Compagnie tous les présents reçus par ses employés au

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delà de 4,000 roupies (10,000 francs de notre monnaie). Les présents de 1,000 à 4,000 roupies ne pouvaient être acceptés sans une autorisation du président du conseil. L’effet de cette mesure était, dans le premier cas, d’ôter à l’avidité des employés l’aiguillon de l’intérêt personnel ; dans le second cas, de lui faire subir un contrôle.

Le président de la cour des directeurs, M. Sullivan, était l’adversaire de Clive. Peu après l’arrivée de celuici en Angleterre, les élections annuelles pour le renouvellement des membres de la cour ayant eu lieu, Clive n’avait rien épargné pour se débarrasser de M. Sullivan. Le droit de voter était attaché à la possession de 300 livres sterling dans les fonds de la Compagnie. En dépensant 100,000 livres sterling (2,500,000 francs). Clive fabriqua et acheta deux cents électeurs qui volèrent contre Sullivan , lequel n’en fut pas moins réélu (1763). A peine rétabli dans ses fonctions, le président voulut rendre à Clive guerre pour guerre, et, armé du dernier règlement de la cour auquel il donnait un effet rétroactif, il attaqua le vainqueur de Plassey sur le jaghire que Mir-Jafüer lui avait conféré. Il ne se bornait pas à l’en vouloir dépouiller pour l’avenir; il prétendait encore le faire condamner à restituer toutes les sommes qu’il avait perçues. Clive était alors une puissance; f’Angleterre, à son retour, l’avait salué avec acclamations. Le pouvoir l’avait fait pair d'Irlande et baron de Plassey. L’opinion publique était avec lui; il était de force à soutenir la lutte. Condamné par la cour des directeurs, qui avait déjà fait saisir dans le Bengale le revenu de son jaghire, il lui intenta un procès en cour de chancellerie. Le temps s'écoulait cependant; de nouvelles élections allaient venir. Sur ces entrefaites, arrive en Angleterre le récit des dernières révolutions du Bengale et de la guerre avec Mir-Caussim.

Tous les regards se tournent vers Clive; ces événements lui faisaient beau jeu. Supplié de reprendre en main les affaires de la Compagnie, il s'y refuse

longtemps, donnant cependant à entendre que, s'il était assuré du bon vouloir de la cour des directeurs, rien ne l'empêcherai t de donner à la Compagnie de nouvelles preuves du zèle dont il était animé pour son service. Sullivan , menacé par cette clause conditionnelle, se mit à protester à son tour de la disposition où il était de prêter à Clive une coopération franche et même amicale. Mais forcé par là de rompre la glace, celui-ci répond catégoriquement que la réconciliation plusieurs fois tentée est devenue impossible, que les vues de Sullivan sont diamétralement opposées aux siennes, et qu’il ne peut rien accepter si la cour conserve son président. Les élections se firent sous le coup de cette déclaration, et Sullivan fut remplacé.

Clive, muni, en raison des circonstances, d’un pouvoir illimité, même de celui d’organiser dans l’Inde un gouvernement nouveau, partit le 4 juin 1764. Il arriva à Calcutta le 3 mai de l’année suivante. Les circonstances en vue desquelles on lui avait confie des pouvoirs extraordinaires n’existaient plus; mais bien d’autres difficultés restaient à aplanir. En conséquence, lui et les membres désignés du gouvernement provisoire jugèrent à propos de retenir le pouvoir qu’on lui avait éventuellement déféré. Le mal auquel Clive voulait remédier en taillant dans le vif, et dût-il y périr, était cette anarchie profonde, cette corruption organique qui avait vicié tous les ressorts de l’administration, et qui, à force de confusion et de mépris de tout droit, avait fini par se prendre elle-même pour un droit. Il commença par s’attaquer aux deux grandes questions qui dominaient toutes les autres, celle du commerce des employés à l’intérieur et celle des présents.' Les moyens termes, adoptes parVansittart, n’étant aux yeux de Clive qu’un palliatif insuffisant, il fit, malgré l’opposition d’une moitié d'un conseil, passer la motion d’un nouveau serment, par lequel chaque employé devait s’engager à ne recevoir ni présents ni gratifications pour les actes de son

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service. L’objection du jaghire fut réveillée dans cette discussion, et, à vrai dire , c’était là le côté faible du réformateur lord Clive. Il s’en tira comme il put, en alléguant l’importance toute particulière des services par lui rendus, et qu’aucun autre que lui n’aurait pu rendre; la spontanéité de Mir- Jaffier dans ce don que Clive n’avait ni imposé comme condition avant les services , ni exigé ou sollicité après ; la non-acceptation de tout autre présent pendant les trois années de puissance qui avaient suivi ce don , et qui lui amenaient tant d’occasions de s’enrichir par ce moyen. Il n’eût pas fallu presser beaucoup toutes ces raisons pour les réduire à leur expression véritable, qui était un peu celle-ci : C’est que je m’appelle Lion. Il y eut quelques protestations , même dans le conseil, contre le serment ; il y eut même quelques scandales occasionnés par des récriminations qui amenèrent une enquête contre certains membres du gouvernement; mais l’enquête tomba d’elle-même, et tout le monde se soumit.

L’affaire du commerce traîna davantage. Clive avait débuté comme la cour des directeurs, par une suppression totale et immédiate. Mais cette mesure, ajoutée à la précédente, ruinait presque les employés en les réduisant à des appointements insuffisants. C’était les condamner plus que jamais à se rejeter sur les opérations clandestines et les profits illicites, ce qui, indépendamment du désordre qui en fût résulté dans l'administration , eût compromis la dignité de leurs fonctions et celle du nom anglais , déjà compromises d'ailleurs par le dénûment qu’on les eût forcés d’étaler aux yeux des indigènes. Clive trouva un autre système. Tout en maintenant l’interdiction sur tous les objets de commerce, il fit une exception unique en faveur du sel, et, pour régulariser le trafic de cette denrée , il l’érigea en monopole. Ce monopole était exploité par une société représentée par autant d’actions qu’il y avait d’employés civils, militaires ou religieux. Quand la

Compagnie , prenant en cela la place du nabab, avait prélevé un droit de 36 pour cent, les bénéfices se répartissaient par portions égales entre toutes les actions , et chaque employé venait, suivant son grade, prendre une ou plusieurs de ces parts, ou une simple fraction de part. Le gouverneur avait, par exemple, cinq actions et cinq parts ; le général trois ; les dix conseillers et les colonels, chacun deux ; les quatorze plus anciens marchands , chacun les trois quarts d’une part, etc. Le fonds social était formé par un apport proportionné pour chaque actionnaire au nombre de parts ou fractions de parts dévolues à son grade ou à sa fonction. Les bénéfices de la première année furent énormes.

Clive à lui seul en tira 21,179 livres sterling (529,475 francs) pour les cinq parts auxquelles il avait droit. Il est vrai que dans cette somme le bénéfice d’une spéculation particulière qu’il avait faite en vendant à la société de grandes quantités de sel qu’il avait amassées, se cumulait avec le bénéfice qu’il prélevait comme actionnaire.

Néanmoins l’opération fut assez belle pour que le comité crût devoir élever le droit perçu par la Compagnie de 35 à 50 pour cent. Cette prospérité effraya la cour des directeurs, qui craignit que l’assemblée des propriétaires à Londres n’en profitât pour demander une augmentation de dividendes.

Elle renouvela d’une manière plus formelle que jamais ses injonctions pour l’interdiction absolue de tout commerce à ses employés , même réunis en société. Clive, qui avait extirpé les abus, et rétabli l’ordre à l’aide de son monopole, se vit obligé de l'abolir.

Mais le monopole régulier se vit aussitôt remplace par un monopole anarchique et oppressif, que quelques individus reconstituèrent à leur profit par les accaparements.

Clive avait opéré bien d’autres réformes. Il avait à établir le triomphe de l’intérêt général sur l’intérêt personnel. Pour que l’exemple vînt d’en haut, il interdit à tous les gouverneurs le commerce même extérieur. Les

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membres du conseil, occupés de leurs affaires, ne se croyaient pas obligés à la résidence. Pour suppléer les absents, on avait été obligé d'augmenter le nombre des conseillers. Clive les astreignit à la résidence; il coupa court par là à un autre abus. Plusieurs de ees messieurs se faisaient nommer chefs de factoreries, et se prévalaient de leur qualité de conseillers pour se faire allouer des émoluments plus forts dans ces fonctions nouvelles.

Clive leur interdit tout cumul de ce genre. Il eut aussi à vaincre bien des résistances. La facilité que les employés trouvaient dans ce chaos d’abus poiir faire de rapides fortunes, était cause qu’ils ne séjournaient guère dans l’Inde, et que le personnel, incessamment renouvelé, n’était presque en entier composé que de jeunes gens sans instruction et sans expérience.

Clive ne voulut pas laisser les grades supérieurs à la merci de ces incapacités, et, au lieu de leur donner de l’avancement, il fit venir de Madras les employés dont il avait besoin. Ce fut le signal d’une coalition qui ourdit contre lui un système fort étendu de petites vengeances, et alla jusqu’à prendre rengagement de ne plus accepter ses invitations à dîner. Une coalition plus sérieuse fut celle qui se forma dans l’armée. La désorganisation avait pénétré jusque dans son sein avec l’indiscipline, et les officiers en donnaient l’exemple. Nous avons vu déjà le major Carnac forcé de rétrograder pour cette cause, lorsqu’il poursuivait Mir-Caussim sur les frontières du royaume d’Oude. Les choses en vinrent à de plus graves excès. Il était d’usage que la Compagnie allouât aux officiers en campagne une indemnité, nommée batta dans la langue du pays.

Mir-Jaflier, après son avènement, avait témoigné sa satisfaction à l’armée, en doublant ce batta. Par la suite, en dépit des réclamations de la cour des directeurs, etcomme tous les autres abus que nous avons déjà rencontrés, cette largesse du double batta devint une sorte de droit pour ceux qui en profitaient. Clive, qui visait à 30* livraison. (Isde.)

mettre l'ordre et l’économie dans les finances , crut que la paix lui offrait une occasion favorable de faire rentrer ce droit onéreux dans ses premières limites. Il ordonna la suppression du double batta. D’un bout de la présidence à l’autre , les officiers des trois brigades composant l’armée anglaise se liguèrent pour repousser cette mesure. Il fut convenu, au milieu du plus grand secret, qu'à un jour désigné ils donneraient tous en masse leur démission, si le double batta n’était rétabli. Un seul refusa d'entrer dans le complot , et ce refus , qui amena une querelle , en causa la découverte.

Cet incident fit seulement hâter d’un mois le jour fixé {1er mai 1766). Clive, en annonçant sa résolution de ne pas céder et d’employer toute la sévérité que les lois lui permettaient, fit arrêter et conduire a Calcutta les fauteurs présumés de la sédition; en même temps, il appelait de Madras tous les officiers et cadets qui n’étaient pas rigoureusement nécessaires pour le service. Puis , se transportant lui-même dans les camps et dans les garnisons, il parla aux mutins, réveilla le sentiment de l’honneur dans le coeur de ceux qui n’étaient qu’entraînés.

Pour mettre le comble à la crise, une invasion de Mahrattes s'annonçait.

Cette circonstance concourut peut-être à en faire rougir plus d’un de sa désertion. Quelques soumissions avaient déjà été faites, d’autres suivirent en lus grand nombre ; l’ordre se rétalit. L’Inde anglaise avait été à deux doigts de sa perte. Des coupables, les uns furent condamnés à la dégradation, d’autres simplement renvoyés en Angleterre. Un colonel , sir Robert Fletcher, qui n’avait pas déployé assez d’énergie à la tête de sa brigade , fut destitué et renvové du service.

Clive ne pouvait faire passer sans contestation même des bienfaits. Avec le legs de Mir-Jaffier (70,000 liv. st.), il avait constitué un fonds dont la rente serait employée en pensions pour les officiers et les sous-officiers infirmes par suite de blessures ou de maladies, ou pour les veuves qu’ils laisseraient

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dans le besoin. En vertu du nouveau serment qui n’excluait point 1 acceptation des legs, on lui contesta le droit d’eniplover cet argent comme il l’avait fait. On alla même jusqu’à prétendre que ce n’était point un legs de Mir-Jaffier, mais un don de son (ils. Néanmoins, cette largesse de lord Clive fut un des arguments les plus employés auprès des officiers pendant leur révolté pour les ramener dans le devoir.

Après la mort de Mir-Jaffier, la présidence avait hésité dans le choix de son successeur, entre un lils de Mi ram encore enfant et un frère cadet du même prince. L’enfant mineur présentait cet avantage que la Compagnie exercerait plus facilement le pouvoir sous son nom. Mais le second fils de . Mir Jaffier, Najib-al-Doulah , pouvait disposer d’une immense fortune, et les avantages qu’on espérait en tirer, I emportèrent sur toute autre considération. Les présents n’étaient pas encore alors prohibés. Toutefois on s’arrangea de manière à ne lui laisser d autre pouvoir que celui de dépenser son argent. On lui enleva complètement le souci de l’entretien et du commandement des troupes, voila pour son pouvoir militaire. Quant à l’administration civile, on ne lui laissa que le droit de nommer un ministre . dont il devait soumettre la nomination à l’agrément du président et du conseil. On abolit en outre l’hérédité dans sa famille; la Compagnie ne pouvant admettre qu’après avoir fait trois nababs, elle n'eùt suffisamment manifesté que son élection seule faisait le droit. Ce nabab mourut au mois de mai de l’année suivante (1766). Cet événement et le nouveau droit que la Compagnie avait proclamé mettaient Clive à même de réaliser ses premières idées sur la suppression du nabab et l’établissement de la souveraineté immédiate de la Compagnie dans ses possessions. Mais ses idées s’étaient modifiées, et toute la réalité du pouvoir étant exclusivement concentrée dans les mains de la présidence, il ne crut pas devoir sacrifier à ce qui ne pouvait plus être qu’une satisfaction de vanité, l’avan-

tage qu’il y avait à conserver aux yeux des indigènes l’appareil extérieur d’uu gouvernement consacré par le temps et entre dans les moeurs. On élut donc nabab le troisième fils de Mir-Jaffier, le jeune frère de Najib-al-Doulah, Saiffal-Doulah. Clive l’effraya si bien sur les charges du pouvoir qui lui était confié, sur les sommes dues par lui à la Compagnie, sur le tribut annuel dû à l’empereur, etc., que le jeune prince, pour s'en débarrasser, fut bien heureux d’abandonner tous ses revenus à la Compagnie. De toutes les prérogatives de sa dignité, c’était la seule qu’on lui eût laissée. Il ne lui restait plus rien qu’un vain titre et une pension de 50 lacs de roupies que la Compagnie s’engageait à lui faire pour ses dépenses personnelles. Ce bel arrangement conclu, il s’écriait en sautant de joie : « Dieu soit loue ! je vais donc avoir autant de jolies danseuses que j’en voudrai ! » Clive avait raison. A quoi bon supprimer le nabab ? Ce n’etait plus qu’une question d’économie et de temps.

L’empereur et son vizir le nabab d’Oude avaient aussi subi des traités non moins léonins. Si Clive leur laissa uelque chose, ce ne fut que ce qu'il édaiguait de prendre, ou ce dont il eût été embarrassé. On se rappelle que le vizir, après avoir proposé aux Anglais un traité d’alliance qui manqua, en partie parce qu’il voulait bien trahir, mais non livrer son allié Mir-Caussim, en partie parce qu’il ne demandait pas moins, pour prix de sa défection, que la province de Bahar, fut réduit par le major Carnac à implorer la générosité de ses ennemis. Ce fut Clive qui eut à terminer cette affaire. Il rendit au nabab la totalité de ses États, moins les districts d’Allahabad et de Corah déjà cédés à l'empereur. Les Anglais avaient tout avantage à relever le royaume d’Oude pour en faire, à leurs possessions immédiates, une barrière contre les incursions des Mahrattes. Le nabab n’en dut pas moins payer sa restauration d’une somme de 5 lacs de roupies (12,500,000 fr.j, pour les frais de la guerre. Quant à

l’empereur Shah-Allam II, son empire, démembré nu nord par les Afghans, à l’ouest par les Maltraites, à l’est par les Anglais, dans le Deccan par les Anglais et les Mahrattes encore, sans compter Haïder, se trouvait réduit à peu prés à ces deux villes d'Allahabad et de Corail qu’on voulait bien lui conserver, et h sa suzeraineté douteuse sur 1e royaume d’Oude. Il marquait l’abandon de cette suzeraineté sur les possessions anglaises en renonçant au tribut de 30 lacs de roupies que les traités précédents lui allouaient pour sa part dans les revenus des provinces de Bengale, Bahar et Orissa. Il renonçait également à une somme de 5 lacs et demi gui lui appartenait pour des jnghires a lui assignés sur les terres de la Compagnie. Il confirmait celle-ci dans la possession de tou§ les territoires par elle occupés dans toute l’étendue de l’empire mogol , y compris le jaghire de Clive, que le gouverneur ne voulut pas oublier. Il lui conférait la diwanie ou ferme générale des trois provinces citées plus haut; concession que la Compagnie avait plusieurs fois refusée, et qui devenait inutile maintenant que la souveraineté de ces provinces passait tout entière des mains de l’empereur dans les siennes.

Mais le traité ne voulait rien omettre de ce qui constatait la dépossession.

Enfin, comme après cela il ne restait plus rien à l’empereur, le traité lui garantissait une somme de 26 lacs pour son entretien et celui de sa maison.

C’était la moitié moins de danseuses qu'on n’en avait accordé au nabab Saïff-al-Doulah. Mais l’empereur, le dernier héritier de Timour et d’Aureng-Zeb, n’en devint pas moins, comme le nabab, un simple pensionnaire d’une compagnie de marchands anglais.

Tant de travaux et le climat du Bengale avaient ruiné la santé de Clive.

Quand il vit surtout la cour des directeurs détruire l’ouvrage qu’il avait si péniblement élevé pour couper dans leur racine les abus nés du commerce des employés dans l’intérieur, il n’aspira plus qu’à retourner en Angleterre.

Dès le mois de mai 1766, au plus fort

de sa lutte avec les officiers, il écrivait au gouverneur de Madras : « Pensezvous que l’histoire fournisse un autre exemple d’un homme ayant 40,000 livres sterling de rente, une femme, une famille, un père, une mère, des frères et des sœurs, et abandonnant sa patrie et toutes les jouissances de la vie pour prendre la crtarge d’un gouvernement aussi corrompu , aussi insensé, aussi dénué que l’est celui-ci de tout principe de raison et d’honneur? » Un exemple ue l’histoire ne fournit pas est celui 'un autre homme ayant fondé, en aussi peu de temps et avec aussi peu de ressources, un empire aussi vaste, aussi solide et aussi durable. A la fin de janvier 1667, Clive quitta le Bengale pour n’y plus revenir. Il laissait au conseil de sages instructions pour maintenir l’ordre qu’il avait restauré.

En Angleterre, il devait encore rencontrer des luttes.

En 1772, la Compagnie, écrasée par ses dettes et dans l’impossibilité de faire face à ses affaires, fut obligée, après deux emprunts successifs, d'avoir recours au ministère pour un troisième emprunt d’un million de livres sterling. La question arriva devant le parlement , avec un projet de réorganisation civile, politique, judiciaire, présenté par le président de la cour des directeurs. Le parlement, avant de rien résoudre, nomma deux comités, l’un secret, chargé de prendre connaissance des affaires de la Compagnie; l'autre spécial , chargé d’informer sur sa constitution même , sur son assiette dans les pays exploités par elle, en un mot, sur les conditions de son existence. A la session suivante, "le rapport était prêt; il fut présenté par le colonel Burgoyne, et l’année 1774 vit s’ouvrir un débat à jamais mémorable dans les annales parlementaires de la Grande-Bretagne. La discussion , tracée d’abord dans un cercle de termes généraux, enveloppait Clive cependant, et le cernait en quelque sorte de manière à montrer que tous les coups allaient être bientôt diriges sur lui. Plusieurs propositions rédigées dans cet esprit et en forme de principes, furent

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votées avec une facilité qui faisait présager que, lorsqu’il n’y aurait plus qu’à voter sur l'application qu’on en voulait faire au lord baron de Plassey, la chambre , iidèle à son premier vote, ne reculerait pas. Burgoyne avait retracé toute l’histoire de ces quinze dernières années, depuis la prise de Chandernagor sur les Français , avec qui l’on venait de traiter, jusqu’au renversement de Mir-Cnussim ; il avait appuyé sur les circonstances de l’élévation de Mir- Jaffier, sur le faux traité communiqué à Omischund, sur la signature de l’amiral Watson contrefaite, sur les prodigalités par lesquelles Mir-Jaffier avait acheté ou soldé le concours des Anglais, et sur les sommes énormes dont les employés s’étaient fait une curée. Il relevait aussi cette énormité de marchands qui s’érigent en souverains, monstrueux amalgame où l’autorité du souverain ne lui sert qu’a assouvir la rapacité du marchand; il montrait les révolutions se multipliant par leurs mains, les exactions, les rapines, les violences , les trahisons, les cruautés, tous ces excès que Clive avait si souvent signalés en dernier lieu , et si énergiquement combattus. Enfin , s’attaquant à Clive lui même , il le montrait profitant de ce désordre et s’amassant une fortune de 2,080,000 roupies, seulement en somme.' reçues (la fortune de Clive était au moins quatre fois plus considérable, d’après sou propre aveu dans le fragment de lettre qu’on a lu plus haut), et il concluait en demandant un grand acte de justice nationale qui imposât une restitution générale de tant de millions indûment perçus , alin que la Compagnie, frustrée par ces concussions, les pût appliquer à payer ses dettes.

Il n’y allait pas moins pour Clive que d’être réduit à l’état où il était lorsqu’il partit comme simple écrivain ; aussi ne manqua-t-il pas de dire dans sa réponse, que. dans la situation cruelle où on l’amenait, personne ne voudrait l’assurer pour un schelling. A vrai dire, il y avait là peut-être un peu d’hyperbole, car Burgoyne, en poursuivant

la restitution , n’avait pas manqué de provoquer en faveur de qui de droit une récompense nationale digne des services rendus et digne de la nation qui les récompensait. Mais il voulait d’abord ue justice fût faite, et qu'elle servît e réparation pour le passé et de frein pour l’avenir. Dans ce débat, la position de Clive était réellement faible.

L’autorite de son nom , le prestige des grandes choses qu'il avait faites, étaient le seul objet qu’il pût opposer à ces grandes et éternelles considérations de justice , d'humanité, d’honneur national, d’intérêt général, qu’on invoquait contre lui. Bien plus, il avait contre lui ses propres maximes et les règles qu’il avait imposées aux autres. On eût pu le battre avec ses propres armes. 11 ne pouvait malheureusement prouver qu’il eût- été désintéressé; il chercha du moins à prouver que ses services lui avaient bien mérité sa fortune ; argument incontestable, s’il n’eût pris soin de se la faire lui-même. La chambre voulut faire un grand et solennel acte de respect pour ces services , en dérogeant manifestement à ses principes en faveur d’un homme. Elle avait voté en principe dès le début , que 1° toutes les acquisitions faites sous l’influence de la force militaire, ou au moyen de traités avec les princes étrangers, appartenaient de droit à l’État ; 2° que l’appropriation d’acquisitions ainsi faites aux émoluments d’employés civils et militaires était illégale ; et 3° en fait, que de grandes sommes d’argent, que des propriétés considérables avaient été acquises dans le Bengale , de princes ou de grands personnages de cette contrée, au moyen de fonctions civiles et militaires , et que ces sommes et ces propriétés avaient été acquises par des fonctionnaires publics et appropriées à leur usage particulier. Quand on en vint à voter sur la question personnelle, la première motion présentée contenait des expressions de blâme. Elle dut être remplacée par une autre rédaction , qui se bornait aux simples énonciations des faits. Cette motion ainsi amendée, et portant que le très-honorable Robert lord Clive,

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baron du Plassey en Irlande, à l’époque de la déposition de Surajah Doulah et de l’établissement sur le trône de Mir- Jaffin, avait reçu une somme de2 lacs de roupies comme commandant en chef, une autre somme de 2 lacs 80,000 roupies comme membre du comité de gouvernement, une autre somme de..., etc., en tout 2,080,000 roupies , il y eut pour l’aflirmative une majorité de 155 voix contre 95. La seconde motion que lord Clive, en agissant ainsi, avait abusé des pouvoirs qui lui étaient confiés, au mauvais exemple des fonctionnaires publics , fut repoussée sans division. La troisième, que lord Clive avait en même temps rendu à son pavs de grands et méritoires services, fut admise à l’unanimité.

Ainsi fut vidé ce grand débat. Clive n’y survécut pas longtemps. L’irritatiôn qui lui en était restée, les fatigues que lui avaient occasionnées les deux années qu’avait duré ce procès, laissèrent leur empreinte sur sa constitution déjà épuisée ; elles lui laissèrent une mélancolie sombre, dont rien ne pouvait le divertir. Cette fortune qu’il avait trouvé si cruel qu'on lui arrachât , il se l’arracha en quelque sorte lui-même en se sevrant de toutes les commodités, de toutes les jouissances qu’elle mettait à sa portée. Cette famille qu’il s’étonnait d’avoir quittée pour aller gouverner un pays comme l'Inde, il l'écartait autant que possible pour se renfermer dans une solitude factice où il aimait à n’avoir pour hôte que son chagrin. Il avait rapporté du Bengale une maladie de foie, qui, sans doute, n’était pas étrangère à ces dispositions. Après le procès, le mal s’exaspéra. Le seul remede qu’il voulut employer fut un usage plus immodéré que jamais de l’opium , dont il avait contracté l’habitude dans l’Inde. Il alla cependant aux eaux de Bath et sur le continent, par ordre des médecins. Mais à la session suivante , quelques tentatives faites pour réveiller une querelle solennellement et à tout jamais vidée , trouvèrent en lui une sensibilité qui, ce semble, devait être émoussée contre ces attaques mort-nées. Elles achevèrent

de l’aigrir. Il s’en irrita, dit un historien moderne, comme on le fait d’une piqûre, même après une large et protonde blessure. A mesure qu’il approchait de sa fin , il sentait remuer plus douloureusement au fond de son cœur le ressentiment de sa fierté blessée , de sa puissance humiliée, de son honneur réduit à être mis en question et à se défendre. L’orgueil de l’homme qui avait exercé une puissance souveraine, qui avait élevé et renversé des trônes, posait et se redressait toujours avec indignation dans ses rêves, sur la sellette de l’accusé. Il mourut dans sa quarante-neuvième année, le 22 novembre 1775. Par une singularilé bizarre, le major général au service de la Compagnie, le lord lieutenant des comtés de Shrop et de Montgomery, le représentant de Shrewsbury, le pair d’Irlande, membre de la société royale, venait d’ajouter à ces titres celui de docteur en droit.

Quant à ses résultats généraux sur les affaires de l’Inde, l’intérvention du parlement aboutit à un acte qui fut nommé bill régulateur, etqui changeait la constitution de la Compagnie. Iæ renouvellement annuel de la cour des directeurs fut remplacé par une disposition qui étendait les pouvoirs des membres composant la cour à une durée de quatre années. Les membres sortants ne pouvaient être réélus qu’après une année d’interruption. Le droit de voter dans les élections reposait sur. une propriété de 1,000 livres sterling dans les actions de la Compagnie; le cens était par là plus que doublé. 2,000 livres conféraient deux votes, 6,000 trois votes, 10,000 quatre votes, chiffre maximum du nombre de votes échéant à une même personne. Dans l’Inde, le gouvernement suprême était dévolu à la présidence de Calcutta. Les présidences de Madras et de Bombay étaient placées sous sa dépendance. Le conseil suprême se composait de quatre conseillers nommés pour cinq années, et d’un gouverneur général. Leur nomination appartenait à la cour des directeurs , sous l’approbation de la couronne , et sauf le droit que se ré-

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servait le parlement de faire les premières nominations. Il était enjoint à la cour des directeurs de transmettre à l’un des secrétaires d’État et au lord de la trésorerie, dans le délai de quatorze jours, copie de toutes les pièces u’elle recevrait sur les affaires de l’Ine. Le roi devait nommer une cour de justice composée de trois juges et d’un président, pour les trois provinces de Bengale, Bahar et Orissa. Cette cour était en même temps une cour d’appel pour les jugements rendus par les autres tribunaux. L’interdiction du commerce intérieur était formellement renouvelée pour les particuliers , et le privilège exclusif de ce commerce confirmé à la Compagnie. Usant du droit qu’il s’était réservé , le parlement nommait en même temps gouverneur général Warren Hastings, et conseillers le général Clavering, George Monson, Richard Barwell et Philip Francis.

La plupart de ces dispositions choquèrent vivement et soulevèrent de violentes réprobations. Les propriétaires se plaignaient de se voir évincés pour la plupart par l'élévation du cens, et de voir le pouvoir royal prendre dans la gestion de leur propre fortune la place dont on les dépouillait. Il est vrai que le ministère avait mis d’autres conditions au prêt de 1,400,000 livres sterling qu’il accordait à la Compagnie, ainsi qu’à la remise momentanée des 400,000 livres d’impôt qu’elle payait à l’État sur les revenus des territoires qu’elle possédait. Cette condition était de disposer à l’avenir de toutes les acquisitions territoriales, dont il laissait néanmoins la jouissance à la Compagnie pendant une durée de six ans. Ce n'était rien moins qu’attaquer la Compagnie dans sa souveraineté , et bien des gens confondant ce droit de souveraineté avec ceux de la propriété privée, s’armaient des principes qui règlent celle-ci pour repousser les atteintes qu’on portait à l’autre; mais la raison d’État n’avait que faire ici de ces chicanes de légiste , elle demeura victorieuse.

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