L’UNIVERS
multipliait les points vulnérables.Lord Cornwallis le montra bien , car sans s’arrêter à former un siège régulier ui eût pu en effet justifier les calculs usultan, dès lelendernain desonarrivée, après la parade du soir , il donna ordre aux troupes de se tenir sous les armes. Il avait résolu de tenter une attaque nocturne, et d’enlever simplement les redoutes par escalade et par surprise. Cet immense train d’artillerie de siège qu’il avait amené ne devait même pas, quant à présent, brûler une gargousse. Ainsi étaient déjouées par une idée que sa simplicité même rendait , à force d’audace , impossible à prévoir, toutes les savantes et laborieuses dispositiontque le sultan avait entassées pour sa défense.
Le gouverneur général partagea sou armée en trois corps, dont lui-même commandait le centre. L’aile droite, ui devait attaquer la fameuse redoute e Lally, marchait sous les ordres du général Medows; l’aile gauche était conduite par le colonel Maxwell. Derrière l’armée , venaient quelques centaines d’artilleurs européens et lascars sans canons , parce que l'artillerie eût entravé la rapidité de l’attaque , mais destinés à faire jouer contre l’ennemi sa propre artillerie à mesure qu’on s’en emparerait. Tout était prévu d’ailleurs pour le cas de réussite , comme pour celui d’échec sur un point ou sur un autre. Tippou ne supposait pas que lord Cornwallis voulût rien commencer avant l’arrivée du corps d’Abercromby: Aussi ne s’attendait-il à rien moins qu’à une attaque. Les Mahrattes eux-mêmes et les autres alliés prirent d’abord les préparatifs du général en chef pour des préparatifs de retraite , et ils témoignaient leur surprise de cette pusillanimité.
Ce fut bien pis lorsqu’ils ne purent plus douter qu’il s’agissait sérieusement d’une attaque. Alors , épouvantés , consternés , on les vit feire leurs adieux à leurs amis anglais, qu’ils croyaient marcher à une mort certaine. Leur stupéfaction n’eut plus de bornes , lorsqu’ils virent un aussi grand personnage que le gouverneur
énéral , se mettre lui-même à la tête es combattants , comme un simple soldat.
Entre dix et onze heures, chaque colonne avait atteint son point d’attaque. La lune jetait une clarté magnifique, qui disparut bientôt sous des nuages de fumee. Tippou achevaitalors son repas du soir. A la première alarme, il se hâte de monter à cheval. Les Mysoriens , d’abord étonnés , avaient cherché à se rallier ; mais la haie-rempart, après une résistance assez vive, était franchie, et les Anglais pénétraient pêle-mêle avec les fuyards dans les lignes ennemies. Sans perdre de temps , la colonne du centre passe la riviere, et son avant-garde se précipite aux portes de la citadelle , dans l'espérance qu’on n’aurait pas eu le temps de les refermer. Mais il était déjà trop tard; Tippou, qui avait à peine eu le temps de la devancer, continuait à donner ses ordres. Bientôt la seconde division arrive à la suite de la première, mais plus lentement dans le gué encombré de fuyards. La troisième division de la colonne du centre suit la seconde ; mais son chef ne jugeant pas la position tenable, repasse la rivière et rejoint lord Cornwallis. Ce dernier, resté dans le camp ennemi à la tête d’un corps de réserve , s’était affaibli considérablement en envoyant des renforts sur divers points. Tippou,, qui avait rallié une partie de son armée, s’était hâté de saisir cette occasion d’accabler le général en chef. Ce fut alors que la troisième division arriva fort a point pour le délivrer. Les Mysoriens, attaqués à la baïonnette , tinrent bon jusqu'au point du jour ; mais alors ils abandonnèrent le terrain. Avant ce moment, d’ailleurs, le bruit du combat avait «mené sur ce point le général Medows et le colonel Maxwell, qui avaient enlevé chacun leur redoute aux deux extrémités delà ligne de défense. L’armée victorieuse prit une position très-forte dans le midi de l’île , et se prépara cette fois à un siège en forme contre la citadelle. Peu de jours après , Abercromby arriva avec un renfort de 3000 Euro*
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péens , 4000 indigènes et de l’artillerie. Lord Cornwallis s’était présenté le 5 février devant Seringapatam ; dans la nuit du 6, il avait enfoncé la première ligne des fortifications de l’ennemi ; le 7 , il commença ses travaux contre la seconde. A partir de ce jour, Tippou, qui sentait son trône chanceler , ne remit plus le pied dans son palais. Une tente grossière et sans ornement abritait les soucis du sultçm. Il songea alors à demander la paix. Dès le 15, ses propositions, d’abord repoussées, commencèrent à être écoutées.
Des conférences eurent lieu tous les jours suivants, et le 24 on rédigea une minute de traité, dont les stipulations principales étaient que Tippou abandonnerait aux alliés la moitié de son territoire ; qu’il leur payerait pour frais de guerre 3 crores et 30 lacs de roupies ; que deux de ses fils seraient livrés en otage aux Anglais , pour la garantie de l’exécution du traité. Ce traité irrita fortement l’armée, qui s’était promis un lÿhe butin de la prise de Seringapatam, et qui d’ailleurs était animée d’une haine toute personnelle contre Tippou. On eut de la peine à arracher les soldats à la tranchée. Cependant, le 26, l’exécution du traité commença par l’envoi des deux plus jeunes fils du sultan au camp des Anlais. C’était bien de la hâte de la part e Tippou, car les préliminaires seulement étaient arrêtés, et d’autres points restaient en litige, qui faillirent tout brouiller. Le sultan avait à cœur de punir un rajah qu’il avait rendu son tributaire , et qui , impatient de secouer le joug, avait profité de l’invasion des Anglais pour s’allier avec eux. Cette même raison faisait que lord Cornwallis mettait du prix à le sauver des vengeances du sultan. II voulait donc faire comprendre son territoire au nombre- de ceux qui étaient abandonnés aux puissances alliées. iMais le traité portait textuellement que la part de chacune des puissances serait formée des provinces adjacentes à leurs territoires respectifs. Dr le district de Markuri appartenant au rgjah ne confinait
aux Etats d’aucun des alliés. Fondé sur la lettre du traité , Tippou s’obstina à ne s’en point dessaisir. Lord Cornwallis ne s’obstinant pas moins, les choses en vinrent à ce point que les canons furent remis en batterie et les fils du sultan dirigés sur le Carnatique. Mais le lendemain ils furent rappelés. Tippou céda, et les signatures furent apposées sur le traité définitif. Par suite de cet arrangement , les Mahrattes eurent pour limite la rivière Toumbudra. Le Nizam gagna l’espace compris entre le Peunar et la Kistnah. Quant aux Anglais, ils s’arrondirent de trois côtés : à l’est du Mysore, par l’acquisition 'du territoire de’ Barahmal et des Lower-Ghauts, qui devinrent une barrière pour le Carnatique ouvert de ce côté; au sud, par un district voisin de Dindigul ; à l’ouest, par la principauté héréditaire du sultan sur la côte de Malabar.
Toutes ces affaires terminées, Cornwallis se rendit à Madras, où le retinrent encorequelque temps de nouveaux arrangements à prendre au sujet des éternels embarras financiers du nabab, puis il fit voile pour Calcutta II aurait eu à cœur d’y surveiller la mise à exécution du système administratif et judiciaire qu’il avait introduit ; mais la guerre qui venait d’éclater entre la France et i’Angleterre lui fit juger sa présence nécessaire dans le Carnatique. Lorsqu’il y arriva , Pondichéry qu’il venait prendre était pris, et, le temps de ses fonctions étant expiré , son successeur nommé, il n’aspira plus qu’à retourner en Angleterre.
Plus heureux qu’aucun de ses prédécesseurs , il fut loué, récompensé, honoré pour avoir fait exactement l’opposé de ce qu’il avait eu mission de faire. Il était venu pour établir le règne de la paix , et il avait presque toujours été en guerre; il était venu pour abolir le système des alliances offensives et défensives, et il s’était fait des alliés à toute outrance; il était venu pour introduire un régime d’économie dans les finances, et il avait dépeusé plus qu’aucune autre administration précédente. Au pre-
au
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mier bruit de ses succès , l’assemblée des propriétaires lui vota des remercîments unanimes ; plus tard , le 23 janvier 1793, la cour des directeurs décida qu’une statue lui serait élevée dans la maison de la Compagnie des Indes. Elle lui vota en outre, a lui ou à ses hoirs, pour une durée de vingt années, à prendre du jour de son départ pour l’Inde, une pension de 5000 livres sterling. Cette sorte d’apothéose qui lui était décernée de son vivant, n'empécha pas quelques voix de lui rappeler qu’il était un simple mortel.
Au milieu de ce concert de louanges, un parole s’éleva du sein de l’Inde même, qui opposait à la politique du triomphateur une autre politique. On le blâmait surtout d’avoir traité avec Tippou qu’ii tenait à sa merci. Mais Cornwallis, dominé en cela par ses idées européennes d’équilibre et de contre-poids, n’avait jamais songé à abattre le sultan du Mysore. Il le regardait comme nécessaire pour contre-balancer la puissance des Mahrattes ou du Nizam. Il fondait le repos de l’Inde sur l’établissement de trois ou quatre grandes puissances assez fortes pour s’inspirer mutuellement du respect ou de la crainte, et pour ne plus laisser aux Anglais d’autre rôle que celui de suprêmes modérateurs.
A cela sir Thomas Munro répondait que le plus sûr moyen de maintenir la paix, était de rendre ses ennemis trèsfaibles et soi-même très-fort. Il préconisait l’esprit de conquêtes eu égard à certaines circonstances, et traçait sur la carte les frontières que lord Cornwallis eût dû donner aux possessions anglaises. Il montrait ce que l'Angleterre jrvait à redouter encore des forces de Tippou, qui avait, disait-il , perdu la moitié de ses revenus , mais non la moitié de son pouvoir. Et en effet il faisait voir par combien de points les frontières anglaises demeuraient vulnérables aux coups du sultan , grande tentation pour un homme qui ne demandait qu’à frapper, et comment il eût été aussi facile que prudent d’y remédier. Les vues ae sir Thomas Munro s’étaient formées dans l'Inde,
et à la seule école de l’expérience. A une politique un peu théoricienne et d’un autre monde, il opposait une politique toute pratique. Les faits, il faut le dire, se chargèrent de lui donner raison.
L’événement ne fut pas non plus favorable aux vues administratives de lord Cornwallis. En voulant créer, par la propriété qu’il conférait aux zemindars , un grand corps ariitocratique , riche , puissant , qui envelopperait l’Inde entière et servirait d’intermédiaire entre le gouvernement et la population , il ne réussit qu’à répandre sur la face du pays une nuée de mendiants, et cela par un mécanisme bien simple. Le zemindar, déclaré propriétaire du sol , était seul comptable de. l’impôt. Or la rentrée de l’impôt ne pouvant souffrir de retard , on donna pour sanction aux droits du gouvernement , la vente des terres des contribuables retardataires, et l’on établit pour ce cas une procédure spéciale et expéditive. D’un autre côté, le zemindar n’avait aussi contre le ryot en retard qife la voie de l’expropriation , mais cette fois sous le régime de la loi ordinaire et avec toutes les lenteurs habituelles de la procédure anglaise. Il résulta de là qu’en fort peu de temps ce grand corps de propriétaires que lord Cornwallis avait voulu fonder n’existait plus , et que tous les zemindars expropriés, ruinés, étaient littéralement réduits à la mendicité. En 1796 déjà un dixième de la totalité des terres des trois provinces, Bengale , Bahar, Orissa, avait été mis en vente. L’accumulation des
firocès de ce genre , combinée avec les enteurs de la procédure , produisit un autre résultat inattendu ; les tribunaux en furent tellement encombrés, que la justice en fut arrêtée. Dans une seule cour, il y eut jusqu’à 30,000 procès en arrière. On calcula qu'au train dont allaient les choses , les plaideurs n'auraient désormais pas moins de cent ans à attendre pour obtenir satisfaction , et encore à supposer que l’arriéré ne se grossit point. Mais, au contraire, il allait grossissant
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d’une manière incalculable , car on avait senti que , pour les ryots vexés par les zemindars , ou pour les zemindars créanciers des ryots , une justice aussi lente était un déni de justice, c’est-à-dire une quittance pour les débiteurs, et que c’était en outre un encouragement à la mauvaise foi, et par conséquent aux procès. On établit donc, tantôt en faveur des uns, tantôt en faveur des autres, des règlements qui , sans jamais atteindre le juste équilibre cherché , excitèrent tantôt les uns, tantôt les autres à multiplier les procès. La ruine des zemindars en fut hâtée beaucoup plus que l’expédition des affaires. Alors on exigea de tout plaideur qui introduisait une instance, la consignation d'une somme assez forte. C’était livrer le pauvre au riche, comme une proie à dévorer. Après de vains palliatifs , on en vint à reconnaître que le seul remède était d'augmenter le nombre des juges ; mais il eût fallu le faire dans une proportion telle, que l’imagination, et surtout l’économie de la Compagnie s’en effraya. On préféra rendre aux zemindars leur droit antique de se faire justice eux mêmes, et de vendre sans autre forme de procès, les biens du ryot qui ne payait pas. Ainsi, après avoir enlevé à celuici la protection de la justice, on lui enleva celle de la loi , et un régime établi en vue de rendre à tous une justice égale, aboutit en définitive à rendre plus écrasante que jamais l’oppression du faible.