‹ Inde histoire et description de tous les peuples, de leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc par m. Dubois de Jancigny et par m. Xavier RaymondChapitre 36 sur 38 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

GUEBBE DES BIBMAZIS.

Le successeur nommé de lord Hastings fut d’abord M. Canning. Il avait fait tous ses préparatifs de départ, et s’était même rendu à Liverpool , lorsque les événements politiques l'avant appelé à la tête du ministère qui se formait alors en Angleterre, il résigna ses fonctions de gouverneur général.

Il fut remplacé par lord Amherst. Ce dernier arriva dans l’Inde au mois d’août 1824. De graves événements accomplis sous le gouvernement de son

firédécesseur intérimaire, M. Adams, ui avaient légué une guerre à soutenir contre un peuple qui ne s’était oint encore présenté dans la lice, ien que limitrophe des possessions anglaises.

L’empire birman , tel qu’il se composait en 1823, était un empire tout nouveau et exactement contemporain de l’empire anglais dans l’Inde. Le fondateur du premier, Alomprab, était un roi d’Ava , qui s’arrondit aux dépens de ses voisins. Il conquit le Pégu, l’année même où Clive gagnait la bataille de Plassey. Ses successeurs firent comme les successeurs de Clive, et les provinces de Merguy, de Tavov, de Tennasserim, vinrent, l’une après l’autre, s'ajouter aux conquêtes qu’il avait laissées. En 1823, l’empire birman s’étendait, au nord, jusqu’au Thibet, au sud, jusqu’à Malacca; il était borné à l’est par la Chine et Siam , à l’ouest par les possessions anglaises et le golfe de Bengale. Une grande partie de ce territoire se composait de royaumes autrefois indépendants , récemment soumis. Le reste des pays conquis l’avait été surtout sur le royaume de Siam , en butte aux entreprises continuelles de ses belliqueux voisins, les Birmans. C’est ainsi que la principauté d’Ava, simple province du royaume de Pégu, devint elle- même, en" fort peu de temps , la tête d’un vaste empire auquel elle donna son nom.

Ces deux empires naissants, celui des Anglais et celui d'Ava, ne pou-

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vaient guère se trouver côte à côte et si rapprochés , sans avoir à se reconnaître mutuellement de plus près encore. Les premières relations , quoique pacifiques, eurent cependant tout ce u’il fallait pour faire pressentir à eux peuples si entreprenants les incommodités d’un si grand voisinage et les événements qui en pourraient sortir. Une violation du territoire anglais commise par un gouverneur birman, qui , à la tête de 4 à 5,000 hommes , poursuivait trois chefs révoltés , fut le premier acte international qui mit en contact les gouvernements des deux pays (1794). Sommé d’évacuer le territoire qu’il avait violé, le général birman obéit sans difficulté, et alla lui-même porter au général anglais des explications et des excuses. Cette affaire en resta là quant au fond, mais elle attira l’attention du gouvernement anglais sur la cour d’Ava , à laquelle il n’avait pas encore eu le temps de songer jusqu’alors, et lui fit sentir la nécessité de porter ses investigations de ce côté. Les sujets anglais avaient d’ailleurs des intérêts de commerce assez considérables dans le port de Rangoun , et la sollicitude du gouvernement se trouvait naturellement appelée à intervenir, pour fixer d’une manière régulière les rapports des deux ppuples. Une ambassade fut en conséquence envoyée à Ava, d'où elle rapporta un traité de commerce, une carte fort exacte du cours de l’Irrawaddy, et de nombreuses observations de "géographie, d’histoire naturelle, etc. A la suite du traité, un résident anglais fut accrédité à Rangoun. Il eut lieu d’y constater plus d’une fois le mauvais vouloir de la cour d’Ava à l’égard du traité qu’elle avait signé. Au bout de dix ans seulement, le gouvernement de Calcutta crut devoir envoyer un nouvel ambassadeur. Celui-ci n’eut qu’à se louer de l’accueil qui lui fut fait. Riais la même mission lui ayant été confiée quelques années après, on ne lui permitpas d’aller au delà de Rangoun. Peirà peu la cour d’Ava en venait à des actes d’hostilité presque déclarée. Au moment où le marquis

d’Hastings commençait sa guerre contre les Gourkhas , quel ne fut pas son étonnement de recevoir du mavwoun d’Arracan une lettre où celui-ci réclamait pour les Birmans la possession légitime du Bengale ! Les rapides succès par lesquels les Anglais vengèrent l’honneur de leurs armes, d’abord entamé , comme nous l’avons vu , eurent bientôt fait justice de cette prétention, qui ne reparut plus. Toutefois, l’esprit agressif des Birmans n’en continua pas moins à se manifester en toute rencontre. Enfin, en 1823, une attaque à main armée eut lieu contre la petite île de Sapouri , située à l’embouchure de la Teknaf, dans la province de Chittagong. Quelques cipayes qui l’occupaient en furent chasses, et les Birmans en prirent possession.

D’autres bandes, sorties des royaumes d’Assam et de Munipour, firent irruption sur le territoire anglais, enlevèrent des chasseurs d’éléphants et ravagèrent quelques villages. La province de Silhet vit aussi se former des partis qui eurent le malheur de remporter de petits avantages contre les détachements anglais envoyés à leur poursuite. Tant d'insultes "lassèrent enfin la longanimité du gouverneur général ,-et il résolut de reporter la guerre à sa source. Un corps de 6,000 hommes, tiré des présidences de Calcutta et de Madras, fut formé en deux divisions , sous le commandement en chef de sir Archibald Campbell. La flotte qui les portait arriva, le 10 mai , dans la rivière de Rangoun, avec mission de s’emparer de cette ville importante. La garnison se défendit à peine, et les Anglais y entrèrent presque sans coup férir; mais ils la trouvèrent complètement déserte.

Les marchands européens établis à Rangoun avaient eux-mêmes été enlevés. L’armée anglaise se trouva ainsi perdue dans une grande ville qui ne lui pouvait être d'aucune ressource, et réduite aux vivres qu’elle avait apportés. Tout le pays avoisinant était désert comme la ville, et l’ennemi n’y avait rien laissé dont les envahisseurs pussent tirer quelque utilité. Les An-

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glais se hâtèrent d’engager, par des proclamations, les habitants à revenir, en les assurant que leur vie et leurs

Qriétés seraient efficacement pro- >s. Ces proclamations ne purent meme pas se répandre. Le général birman faisait impitoyablement mettre à mort tout homme suspect d’être entré en relation avec les Anglais. Ceuxci , en poussant des reconnaissances dans les campagnes, les trouvaient parsemées de cadavres destinés à servir d'exemple et à contenir la population par la terreur. La tactique des Birmans paraissait être, en ce moment, de faire, en quelque sorte, le vide autour de leur ennemi, et de le forcer ainsi à périr étouffé. L’armée anglaise ne pouvait d’ailleurs s’avancer dans le pays à plus d’une ou deux journées de Rangoun , faute de moyens de transport. Cette ville de 50,000 âmes, métropole d’un grand commerce, ne leur offrait pas un seul animal de trait, pas un seul petit bateau ; ils se contentèrent donc provisoirement de se fortifier dans leur position. Non loin de Rangoün, et sur une hauteur qui domine toutes les collines avoisinantes , est une pagode connue dans toute l’Inde sous le nom de Shoe-Dagon- Prah , ou dragon d'or. Elle est bâtie en pierres, avantage rare dans ce pays, où toutes les constructions sont en bois de bambou, et où même les ouvrages de guerre ne consistent guère qu’en retranchements de terre élevés à la hâte. Les Anglais avaient dans cette pagode un excellent poste militaire tout formé, et ils l’occuperent.

En même temps l’ennemi se fortifiait dans un village nommé Kemundine, situé au-dessus de Rangoun ; quelques bateaux de la flotte , envoyés en reconnaissance de ce côté , y furent accueillis par une fusillade.

Le lendemain , un détachement de grenadiers eut ordre d’en déloger l’ennemi , et l’en débusqua en effet. Dans l’un des deux petits forts dont ce détachement eut a s’emparer, on trouva le corps d’une jeune et belle femme qui avait eu les deux cuisses fracassées par une halle , et qui respirait encore ;

c’était la femme du gouverneur. Les femmes , dans ce pays , sont aptes à exercer des commandements militaires, et elles remplacent assez fréquemment leurs maris absents ou empêchés. Les grenadiers anglais eussent voulu emporter celle-ci , mais le temps leur manqua. D’autres escarmouches de même importance eurent lieu encore, et occupèrent les Anglais sans plus de résultats , jusqu’au moment où la saison des pluies arriva. Ils se trouvèrent alors dans la position la plus critique. L’inondation vint resserrer le blocus que l’ennemi avait formé autour d’eux , et les réduire plus que jamais aux vivres salés qui composaient presque uniquement leur nourriture. La résistance toute passive des Birmans avait d’ailieurs quelque chose de plus inquiétant et de plus formidable que les dangers des champs de bataille. Ils se bornaient à se montrer de temps en temps par détachements aux approches de la ville. On envoyait à leur rencontre , et il s’ensuivait des engagements sans conséquence, car 1’écbec du jour ne les empêchait pas de reparaître le lendemain. Ils s’avisèrent d’un stratagème qui eût pu, d'un seul coup , leur faire raison des Anglais. De Kemundine, où ils étaient revenus , ils lançaient dans la rivière des brûlots construits de manière à pouvoir embrasser les vaisseaux qu’ils rencontreraient, et à ne s'en point séparer jusqu’à ce qu’ils fussent dévorés par la flamme. Chaque jour ils abandonnaient au courant un certain nombre de ces brûlots, et il fallut tout le courage , toute l’adresse et l’infatigable vigilance des matelots pour préserver la flotte de ce danger ; encore n’y eussent-ils peut-être pas réussi , si un coude que faisait la rivière un peu au-dessus de la station, n’eût arreté au passage le plus grand nombre de ces brûlots. L’ennemi , en outre , multipliait ses retranchements autour des Anglais, et les poussait presque jusque sous les murs de la ville. Ces sortes d’ouvragés jouent un très-grand rôle dans la manière de combattre du peuple birpoan, et, à vjr#i

dire, les armées de cette nation ne combattent jamais que derrière des revêtements palissadés qu’ils élèvent avec une rapidité qui semble en avoir fait pour eus une arme portative.

Pendant qu’ils disputent une palissade à l’ennemi , une autre s’élève comme parenchantementderrièrela première.

En marche , ils ne couchent et ne campent qu’à l’abri d’une palissade qu’ils construisent aussitôt qu’ils s’arrêtent. Ils n’ont point de tentes, mais seulement des trous qu’ils creusent et dont ils rejettent la terre de manière à en former un parapet. Deux hommes, l’un armé d’une pioche, l’autre d’une pelle, sont attachés à chacun de ces trous, qui se rejoignent tous de manière à former une tranchée; si le besoin l’exige, on enfonce ensuite dans la terre des pieux étroitement serrés qui complètent ce système de défense.

D’autres pieux , suspendus horizontalement à des cordes légères , sont fréquemment préparés pour écraser l’ennemi dans le cas où il en viendrait à l'assaut. La campagne, jusqu'à plusieurs milles au delà de Rangoun, était comme sillonnée de ces sortes d’ouvrages birmans. Sir Archibald Campbell crut l’heure venue de frapper un grand coup, et de chasser les birmans de Kemundine. Le 8 juin , il divisa ses troupes en trois corps de 800 hommes chacun , forma une flottille qu’il charea de grosse artillerie pour ouvrir la rèche dans la. palissade de Kemundine , et se mit en marche. Une fausse direction , prise par deux des trois colonnes d’attaque , fit manquer l’opération pour ce jour-là. Le lendemain on vit arriver une sorte de parlementaire qu’on affecta de traiter avec distinction; mais, comme il ne produisait aucun titre de créance, sa visite n’amena qu’un échange de politesses.

Le 10, les troupes étaient sur pied à deux heures du matin ; les palissades que l’on rencontra furent emportées ; mais, lorsqu’on fut arrivé devant Kemundine, on découvrit, à côte de l’ouvrage principal, d’autres retranchements trop étendus pour que l’armée anglaise, à raison de son petit nombre,

pût les investir. La nuit approchait d’ailleurs, et, malgré la pluie qui tombait à torrents , les Anglais en profitèrent pour construire des batteries de brèche. Le lendemain on reconnut que l’élasticité du bambou , dont étaient faites les palissades, rendait ces batteries inutiles. Le boulet, en traversant la palissade, courbait le bambou, qui reprenait aussitôt sa place; on résolut de donner immédiatement l’assaut que l’ennemi n’attendit pas; en arrivant au pied de la palissade, on trouva qu’il l’avait évacuée. Un autre poste, nommé Cheduba , fit une plus grande résistance. Les Birmans y avaient enfermé leurs femmes et leurs enfants comme dans un lieu de sûreté, et ils firent une defense énergique. Les Anglais, néanmoins, entrèrent d’assaut dans la redoute dont le commandant s’était fait tuer sur la brèche. Sa femmes et ses enfants faits prisonniers furent envoyés à Calcutta. Sir Archibald , victorieux, établit cette fois un poste à Kemundine.

Cependant le Wonghi Birman ne se tenait pas pour battu, et il voulait avoir sa revanche. Le 1er juillet, du haut de la grande pagode , on vit plusieurs corps ennemis débusquer d’un jungle et se diriger vers Rangoun, en suivant une direction à peu près parallèle à la ligne des ouvrages anglais.

Les tirailleurs dont on les enveloppa r\p les empêchèrent point de chercher à percer la ligne anglaise , et iis vinrent en effet à bout de gagner une éminence où le feu de l’artillerie put seul les arrêter. Un régiment d’infanterie, venant appuyer le feu du canon, les en culbuta, et les obligea à battre précipitamment en retraite. L’aile droite et le centre des Birmans, qui avaient besoin de la réussite de cette attaque pour agir à leur tour, furent entraînés dans la déroute. Ces échecs répétés déterminèrent la cour d’Ava à remplacer son général, qui eut pour successeur Soumba Wonghi. Ce dernier, s’il ne fit pas la guerre avec plus de succès, eut du moins le bonheur de se faire tuer dans une redoute. Cette mort , et l’état de la saison , qui ren-

aogle

ized b'

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dait momentanément toute guerre impossible, amenèrent un répit dont les Anglais profitèrent pour faire une diversion sur les provinces maritimes au sud de Rangoun. La flotte mit à la voile pour Tavoy, qui se rendit , et de là pour Mergui, qui fut pris d’assaut.

Toute la province de Tenasserim fit sa soumission.

Pendant qu’il ordonnait cette conquête dans l’espérance de déterminer la cour d’Ava à demander la paix, sir Archibald Campbell mettait à profit le découragement répandu dans l’armée birmane pour attirer à Rangoun les habitants fugitifs. Il y réussit avec peine; mais les bons traitements faits aux premiers qui se laissèrent séduire, en gagnèrent d’autres. La plupart des environs de Rangoun avaient été soumis aux plus cruelles violences de la part des Wonghis, qui en avaient chassé ou mis en réquisition les habitants. Une bonne partie des habitants de la ville y étaient répandus sous la surveillance de troupes destinéesà leur garde. Sir Archibald, dans l’espérance de les délivrer, envoyait des détachements dans les campiagnes. Les chefs birmans avaient soin de les dérober à toutes les recherches des Anglais, et l’on n’en put ramener qu’un très-petit nombre.

Cependant le découragement l’emportait dans l’armée birmane sur la terreur des peines sévères qui l’avait jusque-là contenue, et la désertion en éclaircissait rapidement les rangs. Le roi d’Ava sentit le besoin d’agir vivement sur l’esprit des peuples, et, pour relever les courages abattus, il mit à la tête de l’armée deux princes du sang royal , ses propres frères. Us vinrent escortés de nombreux magiciens ou astrologues dont les décisions font loi dans toutes les entreprises des Birmans , et inspirent une confiance aveugle. Ils se firent suivre en outre d’un corps de 5 ou 6,000 hommes , appelés les Invulnérables du roi. Dans ce corps d’élite, on compte une autre élite de 300 hommes qui portent par excellence le nom d 'invulnérables du roi. « Ces derniers , dit un historien

moderne, sont distingués par des cheveux coupés très-court, par la manière particulière dont ils sont tatoués. Sur les bras, les cuisses, la poitrine, ils portent des figures d’éléphants, de tigres,et d’autres animaux féroces indéfébi lement tracés sur la peau . Dans ieur enfance, on leur enfonce dans la chair, sur la poitrine, dans les bras, en haut des cuisses, de petites lames d’argent, d’or, quelquefois des pierres précieuses sur lesquelles certaines paroles ont été prononcées. Quand la peau s’est refermée, que la plaie s’est cicatrisée, le charme est censé avoir opéré; ils sont dès lors considérés parmi leurs concitoyenscommeinvulnérables: euxmêmes partagent cette conviction , ou du moins semblent le montrer par la témérité avec laquelle ils s’exposent aux dangers les plus imminents. Dans toutes les palissades, dans tous les postes , il s'en trouvait toujours un ou deux. Leur devoir était d’exécuter au-devant de l'ennemi une sorte de danse guerrière en avant des leurs et en défi de l’ennemi. Par là ils inspiraient du courage et de l’enthousiasme à leurs camarades. •»

Les deux princes établirent leur quartier général , l’un à Pégu, l’autre à Donoubieu , sur la rivière de Rangoun, à 60 milles au-dessus de la ville. Ils firent de nouvelles levées, et era-

Krent également, pour ramener éserteurs, la menace des châtiments et l’appât des récompenses. Un assez long temps s’écoula avant qu’ils jugeassent à propos d’ouvrir sérieusement la campagne contre les Anglais : les astrologues avaient reculé le moment favorable. Provisoirement ils se bornèrent à occuper certains postes d’où ils gênaient beaucoup les Anglais dont ils avaient enlevé tous les bateaux, et à qui ils interdisaient la pêche ; gêne très-grande dans ce moment surtout où les nombreux malades dont le climat et la saison encombraient chaque jour les hôpitaux, avaient besoin de vivres frais. De cette situation il résulta quelques engagements où les Anglais eurent l’avantage. Enfin, pour la nuit du 30 au

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31 août , les astrologues ayant trouvé une conjonction propice, l'attaque générale fut décidée. Rien n’avait été épargné, pas même le temps, pour donner aux troupes l’assurance du succès. Les invulnérables avaient solennellement juré devant le front de l’armée qu’ils reconquerraient la grande pagode. Ils ne réussirent qu’à se faire écraser sur ses escaliers. Accueillis par un feu de mitraille à bout portant et par la fusillade de toute la division anglaise, qui s’était repliée dans la pagode , les assaillants virent leurs rangs tellement ravagés , qu’un petit nombre d’hommes à peine parvint à regagner les jungles du voisinage.

C’en était fait de l’armée des princes et du prestige de leur nom , et de la tournure offensive qu’ils avaient essayé de donner à cette guerre; eux aussi se virent immédiatement remplacés. Le choix du roi alla chercher a l’autre extrémité de l’empire un général renommé qui venait d’obtenir, sur la frontière du Bengale, quelques succès de détail contre des cantonnements anglais; il se nommait Maha Bandoulach. Son courage et son habileté avaient réussi à répandre une certaine terreur dans la province de Chittagong, où il guerroyait alors , et cette terreur, se propageant à travers les campagnes, avait même gagné Calcutta. Un matin , le corps anglais qui lui tenait tête fut bien étonné de voir son camp évacué, et de ne pouvoir saisir nulle part un seul vestige de sa marche. Il avait , avec toute son armée qu’il emmenait à Rangoun, disparu pendant la nuit sans laisser derrière lui un blessé, un traînard, aucun indice de la direction qu’il avait prise. Dans cette saison de pluies et d’inondations, à travers les marais ou jungles malsains de la province d’Arracàn, il sut faire faire pius de 200 milles à son armée , au milieu d’obstacles qui eussent dévoré en quelques jours l’armée européenne la mieux aguerrie et la plus acclimatée. Donoubieu avait été donné pour rendez-vous général aux nombreux renforts que Bandoulach appelait de tous côtés sur

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Rangoun. Un train d’artillerie considérable avait été embarqué sur l’Irrawaddy. Tout annonçait une reprise d’amies formidable.

Les Anglais , de leur côté , faisaient de nombreux préparatifs; mais une fièvre épidémique énervait en ce moment leur armée. Cette fièvre, rarement mortelle, plongeait pendant plusieurs mois ceux qu’elle avait atteints dans un état de faiblesse qui les rendait tout à fait impropres au service.

Après avoir essayé de tous les moyens, et même d’hôpitaux flottants, pour obtenir le rétablissement des malades, on résolut, sur l’avis des médecins, de les envoyer à Mergui , récente conquête de leurs armes, et là, en effet, ils reprirent leurs forces avec assez de rapidité. Tout en se livrant à ces soins et à ceux de la défense de Rangoun , sir Archibald essayait de se créer des ressources en rapport avec celles que déployaient contre lui ses adversaires.

Il visa surtout à former une alliance avec les Siamois , les éternels ennemis des Birmans. Le roi de Siam ouvrit complaisamment l’oreille aux propositions qui lui furent faites; mais, taut que la victoire ne serait pas décidée , sa tactique était de ne se compromettre avec aucun des deux partis , espérant que plus tard il saurait se faire payer par le vainqueur les belles promesses qu’il lui aurait faites. Quoi qu’il en soit , ces négociations aboutirent à une expédition que sir Archibald envoya du côté des frontières de Siam , à Martaban, pour se mettre en communication avec un corps de troupes que le roi de Siam rassemblait aussi de ce côté, ou peut-être pour le contenir.

Martaban est situé au fond du golfe de ce nom, et non loin de Rangoun.

La flotte expéditionnaire mit à la voile le 13 octobre; elle portait deux régiments. Le gouverneur, homme énergique, ayant refusé, sous le feu des vaisseaux , de rendre la place, l’assaut fut livré et réussit. Apres avoir mis garnison dans Martaban, les Anglais firent voile au sud et allèrent soumettre de la même manière Yeh, située entre Martaban et Tavoy. Pendant que

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ces expéditions arrachaient aux influences malsaines du pays de Rangoun une partie des troupes anglaises, et leur assuraient d’autres avantages, les maladies sévissaient plus crùellemeut que jamais contre les troupes restées sous les ordres de sir Archibald Campbell. La lin des pluies , saison toujours pernicieuse , avait laissé le pays couvert d'eaux stagnantes , dont les exhalaisons empoisonnaient l’atmosphère. La mortalité avait commence dans le camp au mois de septembre ; elle fut bien plus considérable encore durant le mois d’octobre. Sir Archibald profita du repos que lui laissaient les préparatifs des Birmans et l’inondation des campagnes, poursolliciter des secours propres a combler les nombreuses éclaircies dont les rangs offraient le triste spectacle. Les présidences de Madras et de Calcutta appliquèrent toutes leurs ressources à l’organisation des renforts dont il avait besoin. Grâce à ces efforts, les troupes sous ses ordres se recrutèrent bientôtde SOOmatelots, dedeux régiments d’infanterie anglaise , de plusieurs bataillons indigènes, d’un régiment de cavalerie , de chevaux d’artillerie, etc. De son côté, l’armée d’Ava , rassemblée à Donoubieu , formait, vers la fin de septembre, un effectif de 60,000 hommes , assez mal armés il est vrai , bien que la pique et le poignard, seules armes offensives de la plupart d'entre eux , soient dans leurs mains des instruments qu’ils savent rendre redoutables dans les engagements corps à corps. Ils avaient en outre une bonne artillerie portée à dos d’éléphants , et plusieurs milliers de pionniers pour creuser derrière les combattants ces trous qui deviennent aussitôt pour ceux-ci un logis et un rempart.

A la fin de novembre, les deux armées se trouvèrent en présence. Tout était prêt de part et d’autre. Les Anglais occupaient, de Kemundine à Prizendoun, un front très-étendu, dessinant un triangle, dont la grande pagode était le sommet. Ils l’avaient fortifié de distance en distance , et les

600 matelots arrivés de la province de Chittagong avaient été employés à construire de nombreux bateaux ; on en avait formé une flottille destinée à protéger le point important de Kemundine. Bandoulach, de son côté, avait fait toutes ses dispositions d’attaque. Le 1 CT décembre , avant le lever du jour, il engagea, justement sur ce point, l’action qui, dans l’après-midi, s’étendit jusqu’à la grande pagode, séparée de Kemundine par une forêt que ses troupes occupaient. Ce fut le commencement d’une suite de combats qu’on pourrait appeler une seule bataille, et qui dura huit jours, tint étaient grands l’acharnement du général birman et la constance qu’il savait inspirer à ses troupes, chaque jour battues, chaque jour délogées nonseulement de leurs palissades improvisées, mais de quelqu’une de leurs positions les plus importantes et les mieux fortifiées. Ils y perdirent successivement leur artillerie, leurs magasins , une partie de leurs drapeaux, et des ombrelles dorées qui sont l’insigne du commandement pour les chefs. Il s’ensuivit une grande désertion qui repeupla en partie la ville de Rangoun. Bandoulach ne commença sa retraite, le 8 décembre, qu’aprës avoir tout perdu : mais ayant rencontré en route un renfort qui lui arrivait, il revint sur ses pas, plus animé que jamais, pour réparer, avec 25,000 hommes , l’échec qu’il venait d’essuyer à la tête de 60,000. Habile à se faire une ressource même de ses pertes , il sut mettre à profit la désertion de ses soldats pour susciter aux Anglais un ennemi intérieur jusque dans Rangoun , où les déserteurs avaient trouvé asile. Il y noua des intelligences au moyen desquelles il tint suspendu sur la tête des vainqueurs un danger d’autant plus formidable qu’on n en connaissait point la mesure et qu’on ne.

savait par où le conjurer. Quelques-uns des plus fidèles et des plus dévoués serviteurs de Bandoulach s’étaient mêlés aux déserteurs et introduits dans la ville. L’espionnage i le meurtre , l’incendie étaient les hôtes que les An-

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glais avaient accueillis dans leur sein. Dans la nuit du 12 au 1 3 décembre, le feu éclata sur plusieurs points. La ville étant toute bâtie en bois, quelques minutes pouvaient suflire pour y propager partout l'incendie et pourdetruire en un clin d’œil tous les approvisionnements et toutes les munitions de l’armée. Il était probable en outre que Bandoulach allait profiter du désordre pour fondre sur la place, tandis que les troupes anglaises seraient occupées à éteindre l’incendie et à préserver leurs magasins. Toutefois cette appréhension ne fut point justifiée , et pendant qu’une partie des soldats gardait les remparts, le reste parvint a arracher aux flammes à peu près une moitié de la ville. Aussitôt qu’il fut délivré des soins de cet événement, sir Archibald voyant l'inaction de l’ennemi, résolut de prendre lui-même l’offensive. Le 15, deux colonnes se mirent en mouvement pour prendre l’ennemi de front et à revers, dans une position qucBandouîaeh avait déclarée imprenable. Ses soldats eux-mêmes en étaient tellement convaincus, qu’ils laissèrent, sans faire feu, les Anglais s’avancer jusqu’au pied de la palissade. Mais s’ils étaient fondés à regarder comme une folie la témérité d'une pareille attaque, celle que leur présomption leur fit commettre était plus grande encore. Pour avoir trop tardé à ouvrir leur feu , ils donnèrent aux assaillants le temps de se mettre à couvert, en sautant dans le fossé, d’où ils fondirent immédiatement à la baïonnette sur les Birmans déconcertés. En un moment, ils les eurent culbutés et chassés des rem-

fiarts. La cavalerie acheva de mettre es fuyards en déroute. Bandoulach se retira sur Donoubieu.

Rangoun se trouvait définitivement délivré. L'ascendant des armes anglaises était établi d’une manière irrésistible dans l’esprit des habitants.

Beaucoup de ces malheureux qui , depuis plusieurs mois, n’avaient pour demeure que les bois et les revers des tranchées qu’on les condamnait à creuser, secouèrent enfin le joug de la terreur qui les avait assujettis à cette

vie misérable, et rentrèrent dans la ville, maigres, hâves, épuisés : on les aida à reconstruire leurs maisons; on éleva un bazar; les denrées que le pays produisait en abondance y affluèrent bientôt. Sir Archibald reçut de nouveaux renforts, et il ne songea plus qu’à poursuivre ses avantages en pénétrant dans l’intérieur du pays.

Deux autres armées entamaient l’em-

fiire birman à l’ouest et nu nord par es provinces d’Arracnn et de Sylliet.

Sir Archibald n’en tenta pas moins une dernière démarche auprès du roi de Siam pour le déterminer à joindre ses forces à celles des Anglais. Il en reçut une réponse non moins remplie "de protestations amicales que d’ambiguïté sur le fond même de la question.

Convaincu que c’était là un allié dont il ne fallait rien attendre, il se décida à passer outre. Le 13 février, l’armée de terre , escortée de la flotte qui suivait tous ses mouvements, se mit eu marche le long de la rivière Lain , qu’elle devait suivre jusqu’à l’Irrawaddy, qu’elle côtoierait aussi jusqu’à Donoubieu. Lorsqu'elle arriva devant cette place, le 7 mars, par la rive gauche du fleuve , elle entendit une vive canonnade : c’était le brigadier général Cotton qui y était arrivé trois jours auparavant par la rive droite, et , sans attendre le corps d’armée principal , avait sommé et attaqué la place. Ne doutant pas du succès , sir Archibald poursuivit sa route. Mais Bandoulach, entouré de 15,000 hommes et de 150 canons, avait fait une résistance digne de sa renommée, digne de la confiance qu’on avait placée en lui. Après s’être emparé de quelques ouvrages et de deux enceintes palissadées, le brigadier général Cotton fut repoussé devant la troisième.

Le général en chef en reçut la nouvelle le 1 1 et rétrograda aussitôt. Les bateaux manquaient en ce moment pour passer la rivière ; le zèle des soldats y suppléa. Le 25 , l’armée tout entière se trouva concentrée au pied des murs de Donoubieu ; la flotte la rejoignit le lendemain. La place se trouva ainsi investie par terre et par eau ;.les

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batteries de brèche furent construites, et le feu commença. Bandoulaeh avait réparé et étendu les fortifications de Donoubieu ; il était résolu à en faire le tombeau de l’armée anglaise, ou à s’ensevelir sous leurs ruines; Il ne négligeait rien pour faire entendre à ses soldats que cette résolution était inébranlable dans son âme et pour la faire entrerdans les leurs. Tout homme qui montrait de la faiblesse était immédiatement puni de mort, et Bandoulach ne dédaigna pas d’abattre de ses propres mains les têtes de deux fuyards. Tout annonçait donc une résistance furieuse et désespérée, lorsque, le 2 avril, deux matelots lascars, échappés du fort où ils étaient prisonniers de guerre, vinrent annoncer au général anglais que Bandoulaeh était tué, et que la garnison de Donoubieu se débandait malgré les efforts de ses chefs. L’armée assiégeante entra, en effet, sans coup férir dans la place, où elle trouva intacts les magasins et l'artillerie, que personne n’avait pris le temps de mettre hors de service. L’empereur, en recevant la nouvelle de ces événements , donna à la mémoire de Bandoulaeh les marques de la plus profonde affliction ; il s'enfernta pendant plusieurs jours sans vouloir admettre auprès de sa personne même ses plus familiers serviteurs.

Sir Archibald, sans perdre de temps, continua sa marche sur Prome, où les Birmans semblaient vouloir jouer encore une fois les destinées de leur empire. L’armée arriva le 24 en face de cette ville, où l’ennemi avait accumulé en peu de temps les plus formidables moyens de défense. Mais le découragement était dans tous les cœurs , et tous ces retranchements, dont étaient hérissés les abords de la place et les hauteurs voisines, furent évacués, ainsi que la ville elle-même, sitôt que l’ennemi parut. Les Anglais, en y entrant, n’eurent à lutter que contre l’incendie que les Birmans, en fuyant, avaient laissé derrière eux. L’einpereur, après ce nouveau revers, ne se montra que plus inflexible dans ses

projets de résistance ; mais les moyens mêmes qu’il employait pour mettre à contribution toutes les forces de ses peuples ne servaient qu’à pousser ceuxci à s’y soustraire. Tous les villages étaient déserts ; les habitants erraient dans les bois , d’où sortirent bientôt des bandes dévastatrices qui parcouraient les campagnes pour y vivre de brigandages. Les Anglais, établis à Prome, qu’ils avaient rebâti, organisèrent des colonnes mobiles pour nrrêterce désordre. Espérantque decette ville il pourrait dicter la paix sans que l’empereur l’obligeât à pousser jusqu’au cœur de l’empire les malheurs et les humiliations de cette guerre, sir Archibald y avait organisé un dépôt forinéde magasins considérables, construit une nombreuse flotte de bateaux propres à remonter les torrents de i’Irrawaddy ; dispositions offensives qui assureraient le succès de la guerre si elles ne parvenaient pas à inspirer le désir de la paix. Il avait même établi dans le pays, et à l’aide des naturels, une administration nouvelle en remplacement de celle que son arrivée avait mise en fuite.

L’empereur, bien loin d’être découragé, daignait à peine répondre aux propositions que lui faisait parvenir son ennemi victorieux. Par son ordre et par celui de son lottou, ou conseil , de nouvelles levées s'effectuaient dans tout l’empire. D’immenses quantités d’armes et de poudre se fabriquaient chaque jour dans ses arsenaux. Des peuples nouveaux, les Shaans, étaient appelés à fournir leur contingent pour cette guerre qui semblait vouloir se rallumer plus sanglante que jamais.

Des magiciennes, ajoutant les tributs de leur art à tant de moyens naturels, distribuaient aux guerriers des eaux enchantées qui devaient les rendre invulnérables et faire tomber à leurs pieds les balles et les boulets qu’ils en auraient pu arroser. En quelques mois on eut ainsi organisé, armé, équipé une armée de 66,666 hommes , nombre cabalistique sur les vertus duquel on fondait les plus inébranlables espérances. Le repos forcé de la saison

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des pluies était venu en aide à ces préparatifs qu’on faisait de part et d'autres. Malgré la confiance qu’inspiraient à la cour d’Ava de si magnifiques résultats , l’esprit de ruse familière aux peuples orientaux ne lui permit pas d’en appeler tout de suite, et franchement, aux armes. En réponse aux dernières ouvertures de sir Archibald, on envoya à Prome une ambassade chargée de régler les préliminaires de la paix. Sans doute on ne voulait qu’avoir la mesure des prétentions des Anglais, ou celle des forces et de l’assurance qui leur restaient en présence des nouveaux obstacles qu’ils allaient avoir à vaincre. Les ambassadeurs apportaient l’assurance des dispositions pacifiques de leur souverain, demandaient une trêve de quarante jours et l’envoi de deux officiers anglais dans le camp birman. Ces deux officiers partirent avec eux le 8 septembre , et arrêtèrent avec le ki-wonghi , ou chef des ministres, une convention préliminaire portant une suspension d’armes jusqu’au 17 octobre, et réglant tout le dispositif d’une conférence pour le 2 octobre entre le premier ministre dûment autorisé et les autorités anglaises également munies des pouvoirs nécessaires. Le village de Neougbenzeick à 25 milles au-dessus de Prome, sur la rive gauche de l’Irrawaddy, était le lieu désigné pour la conférence. Les plénipotentiaires s’y rencontrèrent en effet au jour fixé , et se prodiguèrent mutuellement les démonstrations amicales. Lorsqu’on en vint à parler d’affaires, sir Archibald exposa les conditions qu’il mettait à la paix , et qui étaient : la cession aux Anglais des provinces d’Arracan, Merguy etTavoy; la reconnaissance d’Assam et Munipour comme États indépendants sous la protection anglaise; le payement aux Anglais de deux crores de roupies (50 millions de francs) pour les frais de la guerre. De pareilles exigences rendirent stupéfaits les ambassadeurs birmans. Il n’en était pas une contre laquelle ils n’eussent d'excellentes objections; contre la dernière surtout, ils alléguaient une raison péremptoire,

l'impossibilité. En somme, ils se déclaraient sans pouvoirs pour traiter à de semblables conditions , et demandaient un nouveau délai, jusqu’au 3 novembre , pour en référer à leur cour.

Ce délai, qui, vu l’inondation encore subsistante , ne coûtait rien à sir Archibald , leur fut accordé.

Les troupes se renfermèrent donc en deçà des lignes que les termes de l’armistice leur interdisaient de franchir. Mais les bandes qui infestaient le pays ne tardèrent pas à grossir et a violer audacieusement le territoire aillais. Malgré les plaintes de sir Archiald et les promesses du ki-wonghi de veiller à réprimer ces désordres, les insultes continuèrent, et il ne fut bientôt plus possible de douter que ces bandesavaient leur point d'appui dans l’armée birmane elle-même. Sur les nouvelles réclamations du général anglais, le ki-wonghi répliqua par des récriminations. Après des reproches adressés-à sir Archibald sur l’exagération de ses demandes et sur le peu de bonne foi que les Anglais apportaient dans la négociation d’une paix qu’ils mettaient à de pareilles conditions , il concluait par ces mots : « Si vous désirez sincèrement la paix et le rétablissement de l'amitié entre vous et l’empire birman, videz vos mains de ce que vous nous avez pris; alors, si vous le désirez, nous demeurerons sur un pied amical avec vous. Nous enverrons une demande au roi pour le relâchement de vos prisonniers, puis nous nous hâterons de vous les renvoyer. Mais , l’armistice expiré, si vous montrez quelque velléité de renouveler vos demandes d’argent pour le payement de vos dépenses pendant la guerre , ou bien pour obtenir de nous un territoire quelconque , alors regardez notre amitié comme finie. Telle est la coutume des Birmans. »

Une telle déclaration était la guerre.

L’infatigable activité de la cour d’Ava venait de refaire encore l’armée birmane, qui montait à 80,000 hommes, partagés en trois divisions , dont la plus forte, celle du centre, était commandée par le ki-wonghi en personne.

La gauche était sous les ordres d’un vieux général éprouvé, Maha-Nemiow, qu’on envoyait exprès d’Ava pour diriger les operations de cette campagne.

Les Anglais, obligés de laisser une garnison dans Prome , n’avaient guère que 5,000 hommes à opposer à cette multitude. Les deux armées se rencontrèrent le 10 novembre, et cette première rencontre valut aux Birmans un petit avantage qui inspira aux Anglais plus de circonspection , sans relâcher en rien celle du vieux Maha-Nemiow.

Aucun des stratagèmes de sir Archibald neput déterminer l’ennemi à sortir de sa prudente réserve, pour engager une action générale. Sir Archibald finit par se résoudre à prendre lui-même l’offensive, et combina son plan de manière à pouvoir attaquer l’une après l'autre chacune des trois divisions ennemies. Ce plan réussit. La gauche des Birmans , commandée par Maha- Nemiow, fut la première enfoncée, malgré une résistance furieuse (Ier décembre). Le lendemain , la droite fut attaquée, dans une position formidable par elle-même, et protégée en outre par une série de palissades élevées de mille en mille, et qu’il fallut toutes enlever avant d’arriver à l’attaque principale. Ce fut l’ouvrage d’une heure. Les Birmans , culbutés , mitraillés, taillés en pièces , laissèrent sur la place 40 ou 50 pièces de canon et tout le matériel de leur armée, dont la flotte anglaise s’empara. Il ne restait plus à vaincre que l’aile gauche, sur l’autre rive de la rivière Nawine. Le général en chef confia au brigadier général Cotton le soin d’en finir. Celui-ci, traversant la rivière, le 5 décembre, n’eut pour ainsi dire qu’à se montrer pour avoir raison de ces troupes découragées par les revers des deux jours précédents.

Le 9, l’armée se mit en marche sur Ava. Les Birmans avaient encore leur réserve , forte de 10,000 hommes , qui était restée intacte sous les ordres du prince Memiabou, alors en position à Melloune , et les débris des armées vaincues les jours précédents , débris qu’on essayait de rassemblera Meadav,

dont on voulait faire un dernier boulevard pour l’empire. Les Anglais mirent plus d’un mois pour atteindre ce point. Les mauvais chemins, les jungles épais, les marais impraticables, le choiera qui décimait leurs rangs, mirent leur courage à de grandes épreuves.

Ils arrivèrent le 17 janvier (1825) à Meaday, et le trouvèrent évacué par les hommes valides, mais encomnré de morts et de mourants. Le choléra faisait plus de ravages encore dans l’armée birmane que dans l’armée anglaise. En outre , de nombreux gibets garnis de leurs cadavres à demi dévorés par des vautours, attestaient par uel moyen de discipline les généraux ’Ava essayaient de contenir leur armée.

Le 21, sir Archibald reprit sa marche vers Melloune. La route devenait de plus en plus mauvaise et déserte.

Les Birmans avaient dépeuplé et détruit tous les villages. Les cadavres dont ils jonchaient leurs traces attestaient seuls la présence récente d’êtres vivants dans cette morne solitude, qui eûteu bientôt dévoré l’armée anglaise, si celle-ci n’eût côtoyé le fleuve par où la flottille pourvoyait à sa subsistance. Arrivés en vue de Melloune, les Anglais reçurent un parlementaire chargé de nouvelles ouvertures de paix. De nouvelles négociations s’engagèrent, où sir Archibald reproduisit les conditions qu’il avait déjà faites , et où les Birmans renouvelèrent leurs objections. Néanmoins , après bien des discussions et quelques coups de canon , le traité fut signé. Un délai de quinze jours était accordé aux plénipotentiaires pour obtenir la ratification de l’empereur et pour remplir les préliminaires, qui consistaient dans la reddition des prisonniers et le payement du premier terme de la somme imposée. Indépendamment de l’ardeur que les Birmans mettaient à élever des fortifications, malgré la suspension d’armes , sir Archibald eut lieu de se convaincre que le traité dont ils l’avaient leurré n’était qu’une ruse pour gagner du temps; le délai allait expirer et la ratification n’arrivait pas. Les

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négociateurs voulaient imposer d’autres conditions et obtenir une prolongation de l’armistice. Tout leur fut refusé, et, au terme fixé, l'armée anglaise prit les armes, débarqua son artillerie de siège, construisit ses batteries, et, dès le lendemain matin, commença à foudroyer Melloune. Un incident "qui eût dû faire écbouer l’attaque, fut, au contraire, ce qui en hâta le succès. Une colonne d’assaut, qui était transportée en bateau sur le point où elle devait agir, se vit entraînée par le courant sous le feu de la place , avant qu’aucun des corps destinés à appuyer cette opération fût arrivé à son poste. Ainsi perdue, ou jugée telle par le reste de l’armée , demeurée spectatrice sur l’autre rive , cette poignée d’hommes aborda rgsolûment les retranchements et entra dans la palissade , où une armée de 15,000 hommes s’enfuit devant elle.

On trouva dans ISIelloune l’original du traité qui avait dû être envoyé à la ratification de l’empereur, et" une cassette contenant 30 ou 40,000 roupies, qui appartenait au prince Memiabou.

Sir Archibald se donna le plaisir de lui renvoyer, avec quelques compliments ironiques, l’exemplaire officiel du traité. Le prince lui répondit d’une manière non moins ironique, que de l’argent avait été aussi laissé avec le traité , et que l’empressement de sir Archibald à restituer l’un était un sûr garant de l’empressement qu’il mettrait à restituer l’autre.

L’irrésolution commençait à entrer dans le cœur de l’empereur d’Ava. et à ballotter ses conseils. Les Anglais marchaient sur sa capita le; les circonstances devenaient pressantes et menaçantes.

Les leçons du passé devaient l’avoir désabusé du prestige de sa puissance militaire; mais son orgueil se relevait avec rage sous l’humiliation de ses armes abattues. Tantôt il essayait de fléchir sir Archibald qui avançait toujours , en lui envoyant comme négociateur un prisonnier anglais, le docteur Price; tantôt il se rejetait entre les bras de ceux qu’entraînait le vertige de la guerre, et ne prenait conseil que du

fanatisme aventureux qui leur tenait lieu de raison. Un des dignitaires de sa cour, Tajeah Soudjin, s’offrit à chasser avec 30,000 hommes les rebelles étrangers. L’empereur le prit au mot, lui donna des hommes et de l'argent, ainsi que le titre deNaiwoun- Barein , ou roi de l’enfer. Le roi de l’enfer vint se foire briser à Pagahammieu.etdès lors sir Archibald eut, pour ainsi dire, un pied dans la capitale. Le roi de l’enfer l’v précéda, pour offrir encore à l’empereur son épée et ses services ; mais l’empereur, confus d’avoir déjà une fois compté sur ce présomptueux, fit un signe, et le malheureux fut entraîné sous les pieds des éléphants, qui l’écrasèrent.

En même temps on renvoyait au camp des Anglais le docteur’ Price , porteur de propositions que le général refusa péremptoirement, et auxquelles il substitua son ultimatum. C’était le payement immédiatement de 35 lacs de roupies, la remise du traité ratifié, et celle des prisonniers. A l’expiration du délai de cinq jours , le docteur Price revint avec l’argent exigé et deux plénipotentiaires birmans pour régler les termes du traité. Après trois jours de débats, le traité fut enfin signé. « Et maintenant que nous sommes en paix avec les Anglais, dit un négociateur en déposant lecalain (plume de roseau en usage dans tout l’Orient), si les Chinois osent nous insulter, qu’ils prennent gardeà eux ! » Motcharmantdcnaïveté, surtout dans la bouche d’*in diplomate.

Des politesses furent échangées ensuite entre l’empereur et les chefs anglais. Deux officiers vinrent à Ava, où ils eurent l’honneur d’être admis à la cour en réception solennelle ; des présents furent échangés. L’armée, qui avait compté sur le butin d’Ava comme dédommagement de ses souffrances, murmurait de cette solution pacifique. Le 5 mars , elle commença son mouvement de retraite. Une partie fut embarquée sur les transports qui venaient d’arriver par l'Irrawaddy; le reste fut mis en marche surProme.

Cette campagne, qui avait d’abord soulevé des mécontentements contre

L’UNIVERS

lord Amherst, finit, grâce h son heureuse issue, par lui réconcilier les esprits. On trouva cependant que les avantages obtenus par les Anglais n’étaient pas en rapport avec les efforts qu’ils leur avaient coûté. A défaut d’argent qu’on ne pouvait plus tirer d’un État épuisé, quelques-uns eussent voulu qu’on exigeât du moins des cessions de territoire. Mais le temps des agrandissements territoriaux était passé. L’Inde entière était conquise.

Poursuivre au delà de ses frontières le système d’envahissement que les circonstances y avaient rendu nécessaire , c'était se lancer sans but, sans profit et contre toute raison, dans une carrière sans limites. Les provinces maritimes de Tennasserim , de Merguy, de Tavoy, abondantes en bois de construction , et utiles, du moins, par ce côté, n’étaient- elles pas une conquête suffisante? Tant d’agrandissement n’était- il pas désormais une cause d’affaiblissement dans des pays lointains aussi difficiles à garder qu’à mettre en valeur? La politique d’extension était devenue un anachronisme, un contre-sens, comme la politique de restriction en avait été un au temps de sir George Barlow et de lord Cornxvallis. Lord Amherst eut la sagesse d’élre l’homme de son temps.

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