FAIRES DE CHINE
En même temps que le gouvernement de lord Auckland employait les ressources de la politique et la force des armes pour mettre les frontières occidentales du vaste empire indien à l’abri de l’invasion dont la Perse et la Russie les menaçaient dans un avenir éloigné, il avait t surveiller les dispositions souvent douteuses et les mouvements des puissances du second et du troisième ordre qui entourent le territoire propre de la Compagnie ou se mêlent pour ainsi dire à ce territoire.
Au moment où se préparait l’expédition d’Afghanistan , des symptômes d’hostilité latente semblaient ainsi se révéler sur divers points , et se rattacher, d’un côté, à l'influence perso-russe, de l’autre, à celle de l’Hindo-Chine. Lord Auckland sut pourvoir à tout avec un sang-froid, une prudence et une présence d’esprit peu ordinaires. La nécessité de se mettre en mesure de repousser au besoin des voisins
menaçants , ne nuisit en rien aux préparatifs de l’expédition d’Afghanistan. Tandis que cette expédition s’organisait sur une vaste échelle et , dans ses diverses parties, avec un ensemble et une énergie si remarquables , les forces anglaises dans les provinces d’Arracân et de Tenasserim (conquises sur les Birmans dans la guerre de 1825-26) sont augmentées; la cour d’Ava est prévenue que la moindre démonstration hostile de sa part entraînera l’occupation immédiate de ses ports de mer; en même temps l’envoyé du roi de Napâl auprès de Randjit Singh est arrêté; on fait savoir à son maître que toutes ses menées, tant avec les princes de la Péninsule qu’avec les sujets de la Compagnie, ont été découvertes : on lui enjoint péremptoirement de faire retirer les détachements qu’il avait poussés sur plusieurs points de la frontière, et qui avaient commencé à se retrancher dan» les passes principales du bas pays; et afin de le contraindre à satisfaire à cette demande , un corps d’observation considérable s’assemble au pied des montagnes. Dans les deux cas , cette attitude ferme etdécidée amena les résultats prévus par le gouverneur général. Le roi d’Ava, tout en continuant à se montrer peu bienveillant, manifesta cependant bien plus de crainte d’être attaqué que de disposition à prendre lui-même l’offensive. La soumission des Napâlais fut instantanée et entière; ainsi les deux puissances se trouvèrent efficacement tenues en échec, tandis u’une partie considérable de l’armée tait engagée en Afghanistan et qu’une forte division , cantonnée sur les bords du Sutledge, se tenait prête à appuyer au besoin, dans le Pandjâb, les mesures politiques du gouvernement suprême.
L’Angleterre doit beaucoup à lord Auckland pour la fermeté avec laquelle, dans ses discussions avec le souverain birman en 1837, il a su maintenir une politique pacifique. Le résident anglais a la cour d’Ava , le commissaire chargé de l’administration des provinces méridionales (cédées par les Birmans) , et
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plusieurs des autorités civiles et militaires qui connaissaient ou prétendaient connaître le caractère et les vues du nouveau souverain (*) et les intérêts du gouvernement britannique, dans ses relations politiques avec l’empire birman, proclamaient hautement et avec instance la nécessité absolue de venger l’honneur anglais par un appel immédiat aux armes. L’armée, naturellement avide des chances d’un service actif, de promotions et de butin (**), prêtait sa puissante voix à ces manifestations entraînantes. La presse fit son possible pour appuyer les efforts de la passion et de l’égoïsme : elle n’avait pas d’expressions assez poignantes pour stigmatiser la soumission honteuse du gouvernement ou l’imprudence de sa politique, en permettant au roi d’Ava d’insulter les Anglais avec impunité, en lui donnant le temps de consolider son pouvoir, de rassembler et dé discipliner ses troupes, et de se préparer à sa convenance a une guerre ouverte, etc. Lord Auckland, sans s’émouvoir de ces clameurs, continua tranquillement ses préparatifs, et lit signifier aux Birmans qu’il était en mesure non-seulement de repousser toute agression, mais de châtier les agresseurs. Depuis cette époque, Tharawadî a jugé a propos de rester dans l’inaction: les relations du gouvernement suprême avec la cour d’Ava ne sont pas amicales; mais il n’est pas douteux que les triomphes obtenus par l’armée anglaise dans l’Afghanistan n’aient fait réfléchir le souverain birman, et considérablement refroidi son ardeur guerrière et ses projets de veneance ; cependant il nous paraît proable que la lutte n’est que retardée.
(*) Tharawadî, le roi actuel des Birmans, est frère du dernier roi. Une révolution amenée par l'état de faiblesse et d’imbécillité où était tombé ce prince dès 1824, a placé Tharawadî sur le trône. Ils descendaient tous deux du grand Alompra, qui régna sur ce vaste empire avec gloire , il y a prés d’un siècle.
(**) Voyez la Revue d’Édimbourg, citée plus haut.
Il était dans les limites du possible (et selon l’opinion de plusieurs on devait considérer comme probable) que le différend de l’Angleterre avec la Chine, différend dont nous allons nous occuper bientôt, contribuât à précipiter l’époque de la collision. Les Chinois ont dû, en effet, profiter des relations que l’on sait exister entre la cour de Pékin et les souverains d’Ava et de Napâl, pour exciter ceux-ci à attaquer les Anglais dans un moment qui devait sembler favorable à l’invasion du Bahar ou de l’Assam; mais nous avons pu nous convaincre que le gouverneur général était prêt a tout événement, et la manière dont il a dirigé cette grande affaire d’Afghanistan est la preuve la plus complète qu’aucune crise n’eût trouvé sa vigueur en défaut. « En supposant que le but de la « Chine eût été atteint, les Anglais «eussent pu avoir (disait derniere- « ment la Revue d’Edimbourg) à li- « vrer bataille à une armée de Tar- « tares dans les plaines de Bèltar, au « milieu de ces cnamps de pavots qui « ont donné une si mauvaise réputa- « tion à la Compagnie, ou parmi les « plantations rivales du haut Assam .
« qui doivent bannir le thé de Chine « des marchés européens. » Lord Auckland avait la conscience de sa force, et rien ne prouve mieux, selon nous, qu’il était à la hauteur de la mission que lui avait confiée l’Angleterre, que la modération de son langage et son attention constante, dans ses rapports officiels avec les princes du pays, à faire ressortir les avantages de la civilisation et du commerce, et à placer la gloire du législateur et de l'administrateur éclairé bien au-dessus de celle du conquérant. Nous choisissons comme exemple de cette dignité et de cette convenance de langage les instructions que lord Auckland donnait à M. Macnaghten pendant la mission de ce fonctionnaire à Lahore, pour la conclusion du traité que nous avons reproduit plus haut (p. 57 etsuiv.). Ces instructions, sous la date du 15 mai 1838, portent ce qui suit :
« Dans les discussions qui
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fiourront avoir lieu au sujet de la poitique actuelledu gouvernement, vous ferez remarquer au maharadjah que le gouverneur général n’a jamais montré qu’il eût soif'de guerres ou de conquêtes, que les limites de l’empire hindo - britannique lui ont toujours paru suffisamment étendues , et qu’il aimerait mieux conquérir le désert par la charrue , élever des villages là où les tigres ont établi leur demeure , et étendre le commerce et la navigation sur des eaux restées jusqu’à ce jour improductives, que de prendre un pouce de territoire à ses voisins, ou de faire marcher des armées pour conquérir des royaumes ; cependant il se sent fort de ses ressources militaires, et sait qu’avec une armée de cent mille hommes , sous des officiers européens dans le Bengale, et cent mille hommes de plus qu’il peut appeler à son aide de Madras et de Bombay, il peut aisément repousser toute agression et punir tout ennemi ; mais il ne considère cette armée que comme une garantie de paix , et comme un moyen de conserver dans toute leur intégrité la puissance territoriale et la dignité de la Compagnie des Indes orientales. En discutant les dangers auxquels le gouvernement anglais peut être exposé, vous pouvez remarquer ue, pour ce qui regarde les ennemis u côté de l’ouest, les Sikhs et les Anglais sont comme une nation, et que leurs armées , agissant de concert sur le champ de bataille, seraient invincibles. Au nord se trouve le Napâl , et vous pouvez dire que le gouverneur général est parfaitement informé des troubles qui ont éclaté dans ce royaume et du désaccord qui y règne en ce moment. Il sait aussi que tout pays qui est divisé est dangereux pour ses voisins, et que des intrigants mettent tout en œuvre pour exciter des troubles au dehors, afin de se donner de l’importance au dedans. Toutes les manœuvres de ces hommes pervers lui sont connues, et il les surveille; mais le gouverneur général espère que cette fièvre d’excitation s’apaisera dans le Napâl, comme elle promet de s’apaiser
à Ava. Les montagnes de Napâl peuvent être difficiles a gravir, mais elles ont été déjà gravies par des troupes anglaises; une rencontre dans les plaines serait fatale aux Gaurkhas , et le Napâl n’est guère en état de perdre les laks que lui rapportent ses possessions dans le terrai (*). Ava est dans une position analogue à celle où se trouve le Napâl ; des commotions intérieures ont influé sur les relations extérieures; le gouvernement anglais, avec ses steamers et ses vaisseaux de guerre et quelques régiments de Madras, pourrait envahir en un instant et conquérir de vastes portions d’un pays malsain ; mais il a été lent à s’offenser, et il espère encore que tout pourra s’arranger. Quant à des troubles sérieux qui pourraient éclater à l’intérieur, Sa Seigneurie ne peut rien appréhender, car en même temps que tous les chefs indigènes savent apprécier la bonne foi et la modération du gouvernement anglais envers ceux qui sont fidèles à leurs engagements, ils ont la conscience de leur faiblesse, et savent que la trahison amènerait leur propre ruine , et ne ferait qu’ajouter a la puissance et aux ressources du gouvernement suprême.
« Pour ce qui concerne les affaires commerciales , vous pouvez exprimer particulièrement la satisfaction avec laquelle le gouvernement anglais a reçu la nouvelle de la protection pleine de sollicitude que le maharadjah a accordée au commerce des deux Etats en sanctionnant le passage des bateaux et le transport des marchandises par l’Indus à Bombay. On connaît assez l’importance que le gouvernement anglais attache à la prospérité des intérêts commerciaux; on sait qu’il regarde le commerce comme la source légitime des richesses et du pouvoir, et son extension comme le plus sûr lien qui
(*) Tarai, terrai, tîriana ; vastes plaines au pied des montagnes , très-fertiles et abondantes en riches pâturages. Les droits de pacage sont pour les Napâlnis une source importante de revenus. Les forêts qui bordent le Terrai fournissent de bons bois de construction.
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puisse unir les nations. Il se plaît à voir, dans l’adoption de ces mesures, le moyen d’augmenter les richesses et le pouvoir du maharadjah , et se réjouit de l’agrandissement mutuel des deux nations (*). »
Avant de résumer ce que l’on sait aujourd’hui en Europe sur l’état intérieur des Indes anglaises et sur l’avenir politique et commercial de ce vaste empire, nous allons essayer de donner en quelques pages, à nos lecteurs, une idée des causes qui ont amené la rupture entre la Chine et l’Angleterre, et des principaux événements qui ont marqué le cours des hostilités. Cette grande affaire de Chine, qui mérite à tant d’égards d’être étudiée et suivie avec soin , a donné lieu à mille conjectures, et amené la publication d’un nombre infini de pièces officielles, de renseignements particuliers; elle avait fait éclore plusieurs plans de campagne, et les appréciations les plus diverses des causes qui ont provoqué la rupture, comme aussi des conséquences probables de ce grand événement.
La conduite du capitaine Elliot , surintendant du commerce anglais en Chine, et celle des hauts fonctionnaires chinois ont été surtout l’objet d’une polémique active. Il serait difficile de faire, même à présent, la part des hommes et des choses dans cette lutte imprévue ; mais nous croyons que la question du commerce de l'opium qui a été la cause immédiate du différend, n’en est pas la cause unique: elle n’est pour nous qu’un des points qui se rattachent à la question générale des relations de l’Europe avecla Chine, relations vieillies, et qu’une secousse, devenue inévitable, pouvait seule rajeunir et faire tournera l’avantage réel de la civilisation et de l’industrie.
Depuis un grand nombre d’années, l’opium est importé en Chine , nonseulement des possessions anglaises dans l’Inde , mais encore de plusieurs autres parties du globe, tant par les Européens que par les Américains. Les autorités chinoises avaient ostensible-
(*) lndian papers , n? 4, March., 1840.
ment prohibé l’importation et l’usage de cet article; mais, jusqu’en 1839, la Courcéleste n’avait pi is aucune mesure décisive pour mettre fin à ce trafic. Le commerce de l’opium était, par le fait, une contrebande , non pas seulement tolérée, mais soutenue et protégée, pour ainsi dire, en plein jour, par des officiers chinois de tous les rangs , dont la connivence se payait par une commission de soixante à cent vingt piastres par caisse d’opium (selon que l’opium était livrable à Macao ou à Canton), commission réglée et perçue aussi ouvertement que s’il se fût agi de tout autre article d’importation étrangère.
Cette contradiction monstrueuse entre la solennité des décrets prohibitifs et les faits devait avoir pour résultat inévitable l’accroissement rapide du mal que signalaient ces décrets journellement éludés. Cependant, après l’abolition du privilège de la Compagnie , le gouvernement anglais voyant le danger qui pourrait résulter del’extension illimitée de ce trafic prohibé, prit des mesures pour en obtenir la légalisation ou pour le supprimer entièrement.
Le gouvernement chinois examina sérieusement la question de son côté.
Plusieurs conseils furent tenus à la cour impériale de Péking, afin de décider si l’opium serait admis en payant un certain droit; l’avis contraire prévalut définitivement à la petite majorité, dit-on, de deux ou trois voix.
Selon quelques versions, un grand nombre d’officiers de l’État, consultés à ce sujet, donnèrent leur opinion formelle en faveur de l’importation , movennant le payement d'un droit; mais les ministres de l’empereur rejetèrent cet avis. Lord Palmerston, aussitôt qu’il eut connaissance de ce résultat, donna l’ordre au surintendant anglais à Canton d’informer tous les négociants anglais et tous les capitaines de vaisseaux marchands » que le commerce était illégal ; que le gouvernement anglais ne pouvait intervenir dans le but de mettre les sujets anglais à même de violer les lois du pays dans lequel ils commerçaient, et que, s’ils persistaient, ils devaient
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en subir les conséquences. » Confor- .mémcnt à ces instructions, le capitaine Elliot (*) prit toutes les mesures dont la gravité des circonstances indiquait l’adoption, se montrant disposé a donner toute satisfaction raisonnable aux autorités chinoises, et, comme représentant du gouvernement anglais, évitant de la manière la plus marquée toute relation avec les contrebandiers. Une proclamation à cet effet fut publiée en décembre 1838.
La contrebande néanmoins se faisait aussi exactement que par le passé, les autorités chinoises se prêtant au trafic, tandis que le gouvernement impérial et le surintendant anglais continuaient à l’interdire par leurs décrets.
En février 183D cependant, les injonctions les plus séveres envoyées de Péking prescrivirent de faire exécuter les ordres de l’empereur, et , conformément à ces ordres, un Chinois, convaincu d'avoir participé au trafic de l’opium, fut pendu le 26 de ce mois, devant les factoreries étrangères. Cet acte violent d’une justice tardive, acte complètement inattendu au milieu des habitudes d’impunité qui avaient réglé jusque-là tous les rapports des parties intéressées, fut regardé par les Européens comme une insulte , et les pavillons des diverses factoreries furent amenés.
Le 10 mars, le commissaire impérial Lin (pron. Linn ) arriva à Canton avec la mission spéciale d’abolir sans délai et de déraciner complètement ce commerce illicite. Le 18, il rendit deux décrets , l’un adressé aux marchands hongs, l’autre aux étrangers ; ce dernier exigeait, sous peine de mort, que tout l’opium chargé, tant sur les navires-entrepôts {store ships) que sur les vaisseaux mouillés au
(*) Le surintendant Charles Elliot est capitaine de vaisseau. Les autorités chinoises l'ont traité longtemps avec beaucoup d’égards, et paraissent même avoir admis dans leurs rapports officiels avec lui (faveur toute spéciale chez un peuple aussi orgueilleux) l’assimilation de son rang politique à celui de mandarin de troisième classe.
dehors, fût livré au gouvernement.
Le surintendant Elliot et autres résidents à Canton , qui n’avaient jamais pris la moindre part au commerce de l’opium, furent saisis, privés de nourriture, et menacés d’une mort certaine si le décret n’était pas exécuté sous trois jours. Le représentant de la reine d’Angleterre n’avait donc devant les yeux que l’alternative du supplice ou d’une soumission entière et immédiate; il choisit ce dernier parti. Le 27 mars, le capitaine Elliot requit tous les sujets anglais résidant en Chine de livrer l’opium qu’ils pouvaient avoir en leur possession, se rendant responsable des valeurs ainsi livrées pour le compte du gouvernement. De cette manière, vingt mille deux cent quatre-vingt-onze caisses d’opium furent remises aux autorités chinoises.
Le 21 mai , à deux heures du matin , la remise était complétée; mais les conditions consenties par les Chinois, ou n’avaient point été exécutées , ou ne l’avaient été que partiellement.Ces conditions étaient : 1° que les serviteurs des prisonniers seraient relâchés quand le • quart de l’opium aurait été livré ; 2° que les embarcations pourraient aller et venir pour le service des Anglais après livraison du second quart, 3° que les relations commerciales interrompues seraient rétablies après livraison des trois quarts; et enfin 4° que les choses reprendraient en tout leur cours ordinaire quand la livraison de l’opium serait complétée.
Les vingt mille deux cent quatre-vingtonze caisses d’opium furent solennellement ouvertes, et leur contenu, réduit en pâte et délayé dans des cuves construites à cet effet sur la plage, fut jeté à la mer en présence d’un immense concours de peuple, le 17 juin.
A dater de cette époque, bien que le surintendant se fût flatté pendant quelques jours de l’espérance de rétablir les relations commerciales sur un pied amical , et de les mettre à l’abri de nouvelles secousses par l'adoption de certains règlements concertés avec les autorités chinoises , les choses ne firent qu'empirer. Sans entrer dans le
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détail des événements, nous dirons seulement que le premier acte de ce drame étrange se terminait, le 3 novembre 183!) , par un combat entre deux corvettes anglaises ( Folage et Hyacinth ) et vingt-neuf jonques chinoises, près de l'embouchure de la rivière de Canton. Dans ce combat, l'activité et la précision fatales de l'artillerie européenne remportèrent une victoire sanglante et décisive. Une des jonques sauta; trois furent coulées bas; le reste prit la fuite dans le plus grand désarroi, et tout espoir d’accommodement s’évanouit. On se trompait cependant en pensant que la rupture violente des relations régulières entre les deux peuples avait fait un tort considérable et immédiat au commerce anglais dans l’Inde. Le trafic de l’opium, depuis la saisie opérée par le commissaire Linn, reprit une activité prodigieuse , et le gouvernement suprême de l’Inde se crut tellement sûr des débouchés que ménageaient aux spéculateurs l’audace et l’intelligence des contrebandiers, qu’il lit ses avances aux cultivateurs indigènes sur la même échelle de production que par le passé. C’est ici le lieu de donner quelques éclaircissements sur la part que prend le gouvernement de la Compagnie à la production de l’opium , et sur la véritable extension de la culture du pavot dans les possessions anglaises de l’Inde.
Le monopole de l’opium , considéré comme mesure administrative, avait été le sujet d’une enquête rigoureuse de la part de la commission nommée par le parlement pour examiner l’état des affaires de la Compagnie, antérieurement à la nouvelle cnarte, et la correspondance officielle entre les autorités de Londres et celles de l’Inde, au sujet de cette tbranche de revenus, depuis 1816 jusqu’en août 1830, a été publiée dans un appendice à l’un des rapports de la commission. Ces documents montrent distinctement les vues et les principes adoptés par le gouvernement au sujet du monopole.
En 1816 (sous le gouvernement de lord Moira), la vente de l’opium était
sous la surintendance du bureau de commerce ( boarcl of trade ), auquel il avait été notifié que le gouvernement, en se mêlant d’un trafic si contraire aux intérêts généraux de l’humanité, avait bien moins en vue l’augmentation de ses revenus que la régularisation, et, par suite, la réduction de ce même trafic dans des limites de plus en plus resserrées. Il était permis d’espérer, disait le gouvernement dans ses instructions, queles mesures prescrites à cet égard auraient pour résultat, non -seulement d’empecher le commerce illicite de cette drogue, mais d’en réduire graduellement la consommation aux besoins de la médecine.
La cour des directeurs, l’année suivante, expliqua de la manière la plus claire ses sentiments à l’égard de la vente del’opium, tant à l’intérieur qu’au dehors. En sanctionnant les mesures adoptées par le gouvernement du Bengale pour l’approvisionnement intérieur de cette drogue, elle s’exprimait ainsi :
« Nous désirons, en même temps, « qu’il soit clairement compris que no- « tre sanction est donnée a ces mesu- « res, non en vue des revenus qu’elles « peuvent produire, mais dans Pespoir « qu’elles restreindront l’usage de cette « drogue pernicieuse, et que les dis- « positions qui en régleront la vente, « a l’intérieur, seront combinées de « telle sorte qu’elles empêcheront l’in- « troduction de l’opium dans les dis- « tricts où l’on n’en fait pas usage , « et limiteront la consommation dans « les autres lieux au strict nécessaire, « autant que possible.
« A l’égard des moyens à employer « pour s'assurer à l’avenir d’un ap- « provisionnement permanent pour la « consommation intérieure, npus som- « mes d’avis qu’on devrait adhérer in- « variablement à la résolution de ne « pas introduire la culture du pavot « dans les districts où elle n’est pas « connue aujourd’hui; mais que l’ap- « provisionnement doit être augmenté, « soit par les améliorations apportées « à la culture dans les parties du pays « où des agents du gouvernement sont
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« déjà établis, soit par l’établissement « d’une agence du gouvernement dans « les districts où on sait que la plante « est cultivée dans le but d’un com- « merce clandestin. En conformité « avec ce principe , nous approuvons « entièrement le rejet de la proposi- « tion qui vous a été faite par l’agent « de Banar, d’établir une factorerie à « Monghèr, district dans lequel il pau raltrait que le pavot n’est pas CUl- « tivé. D’un autre côté, en autorisant « la formation d’un approvisionnement « à Rangpour, où il paraît que tous les « efforts pour empêcher la culture il- « licite du pavot ont été vains, notre « seul but (et certainement c'en est un « honorable) est de substituer unecul- ■ ture autorisée à une qui est illégale; « de restreindre un mal qui ne peut « pas être entièrement réprimé ; de ré* « gulariser une habitude entraînante « de laquelle on ne peut sevrer tout à « fait le peuple, et d’employer le mo- « nopole, moins comme un instrument « de gain , que comme un préservatif « de la santé et des principes de la « communauté.
« En résumé, nous devons faire ob- «'server que notre désir est, non- « seulement de ne pas encourager la « consommation de l’opium, mais en- « core de diminuer l’usage , ou, pour « mieux dire, l’abus de cette drogue ; « et dans ce but , comme aussi dans « celui de l’augmentation de nos re- « venus ( prenant en considération « les effets d’un commerce illicite « dans nos propres possessions, et la « concurrence que peut nous faire à « l’étranger l’opium produit dans d’au- « très pays) , nous pensons qu’il est « convenable que le prix, tant au dehors « qu’à l’intérieur, soit aussi élevé que « possible. S’il dépendait de nous d'em- « pêcher entièrement l’usage de cette « drogue, autrement que comme médicament, nous le ferions de bon « cœur par compassion pour l’espèce » humaine; mais cela étant absolu- * ment impraticable, nous ne pouvons « que faire tous nos efforts pour régu- « lariser et pallier un mal qui ne peut « pas être déraciné. »
La commission parlementaire à laquelle l’examen de cette importante question était dévolu quinze ans après (en 1 832), arrivait aux conclusions suivantes :
« Dans l’état actuel des finances de « l’Inde, il ne serait pas prudent a de renoncer à une source aussi im- « portante de revenus; un droit sur « l’opium étant un impôt qui tombe « principalement sur l’étranger, et qui « parait , au total , moins sujet à ob- « jection que tout autre qu'on pour- « rait lui substituer. II ne faut pas « perdre de vue, dit ailleurs le rapport, « qu’une saine politique exige que cette « dépendance éloignée de l’empire soit « soumise à un système d’impôt aussi « modéré que les' besoins de son gou- « vernement puissent l’admettre. »
Ces mêmes considérations ont été reproduites avec une grande force pendant la dernière session du parlement, dans le cours de la discussion relative aux affaires de Chine.
La Compagnie a donc pu croire qu’en se rendant maîtresse de la production, elle agissait d’après des principes de saine administration, et meme, en ce qui concernait ses propres sujets , avec une sollicitude toute paternelle. Une fois la nécessité du monopole admise, il faut reconnaître que la Compagnie se trouve dans l’obligation de fournir aux besoins de la consommation. Elle n’a pu, il est vrai, s’aveugler sur l’existence de ce fait , savoir : que la plus grande partie de l’opium acheté à ses ventes publiques était importée en contrebande en Chine, en opposition aux lois du pays, et contribuait nécessairement à l'abrutissement des populations ; mais la connaissance de ce fait, quelque déplorable qu’il pût être, n’imposait aucune obligation au gouvernement de l’Inde anglaise de suspendre ses ventes, ou de prohiber une culture profitable à ses sujets. Si la culture eût été parfaitement libre, et que l’opium exporté eût pavé un droit à l’exportation, comme d’autres marchandises, la Chine eût été inondée plus promptement, à meilleur marché, et d’une dro-
gue de qualité inférieure. Voilà ce qui paraît certain. Ce que la Compagnie pouvait et devait éviter (une fois la nécessité du monopole admise, nous le répétons), c’était de se rendre complice d’un trafic illégal; et c’est une règlequ’elle a observée de la manière la plus scrupuleuse. Empêcher l’introduction clandestine et illégale de l’opium en Chine et en d’autres pays était évidemment l’affaire et ledroitexclusifdes gouvernements de ces pays. Il serait, il faut en convenir, plus raisonnable de mettre sur le compte de nos gouvernements tous les excès causés par l’ivrognerie et la démoralisation dégradante qui résulte de l’abus des liqueurs fortes, dont la consommation (source importante de revenus) est légalisée dans nos climats, que de déclamer, comme on le fait , contre la Compagnie des Indes anglaises au sujet du monopole de l’opium. Nous pensons même que si lu Compagnie eût repoussé avec une vertueuse norreur ce revenu net de trente à quarante millions que lui procure l’opium , aux dépens des étrangers , et eut cherché à remplacer cette source de revenu par un impôt levé sur ses propres sujets , une pareille conduite eût été stigmatisée , comme le comble de la folie et de l’hypocrisie à la fois. On s’est beaucoup" apitoyé sur les maux qu’imposerait à la population indienne une production forcée de cette drogue pernicieuse, et on a imprimé plusieurs fois que déjà, les misères qui résultent pour les Indiens employés à la culture du pavot, de la contrainte qu’on exerce à leur égard, et de l'insuffisance du prix des journées, sont comparables à ce que les esclaves endurent dans les lieux les moins civilisés de la terre. Ces assertions sont contredites par des documents officiels et par le témoignage des personnes les mieux instruites de ce qui se passe.
Il n’est pas moins inexact de prétendre que la culture du pavot ait pris une extension tellement prodigieuse dans l’Inde qu’elle menace d’envahir la presque totalitédu sol arable.
Selon quelques-uns des publicistes an-
glais et français, « le revenu de l’Inde « presque tout entier est engagé dans « le commerce de l’opium, et pour suf- « lire à une immense production, il a « fallu que presque toute l’Inde fût « transformée en un champ de pavots.»
Pour la première partie de cette assertion , nous renvoyons nos lecteurs aux chiffres que nous avons donnés plus haut sur fes diverses sources des revenus des Indes anglaises ; quant à l’extension réelle de la culture du pavot , voici quels sont nos calculs et lés conclusions auxquelles nous croyons légitime de s’arrêter, jusqu’à plus ample information.
La culture du pavot se fait principalement dans quelques districts du Malwa et des provinces de Bénarèset de Patna. Dans le Malwa, l’opium n’est point récolté pour le gouvernement , mais il ne s’exporte que de Bombay sur l’acquittement d’un droit de cent vingt -cinq roupies par caisse.
Dans le Bengale le pavot est cultivé exclusivement pour la Compagnie, et l’opium vendu publiquement à Calcutta. Des recherches faites avec beaucoup de soin par ordre du gouvernement, en 1820, avaient établi que, dans le Malwa, quatre-vingt-sept mille bigahs de terre (environ vingtdeux mille hectares ) étaient consacrés à cette culture, et fournissaient à l’exportation environ huit mill emands, ou quatre mille caisses d'opium. En 1838, il a été expédié de Bombay vingt-cinq mille caisses, ce qui suppose que fa production a sextuplé depuis 1820, ou, en d’autres termes, que la culture du pavot occupait en 1838 de cent trente à cent quarante mille hectares. Or, le Malwa produit à lui seul plus de la moitié de la quantité totale, et à la même époque, 1838, le Bengale a produit dix-neuf mille cinq cents caisses , ce qui donne à peu près cent mille hectares de culture. En somme , on peut estimer à deux cent cinquante mille hectares environ la superficie occupée par la culture du pavot (*). Il y a loin de là aux conclu- (*) La quantité d'opium récoltée ait Bengale, et livrable en 1839, a atteint a», 000
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«ions que nous avons cru utile de combattre , et les conséquences de la cessation partielle du commerce de l’opium ne pouvaient être aussi graves qtron se l’était imaginé (*). La consommation avait cependant augmenté dans ces dernières années, de manière à causer les inquiétudes les plus légitimes au gouvernement chinois, moins touché sans doute des effets jternicieux de la drogue sur la santé et le moral des sujets du céleste empire , qu’effrayé de la quantité de numéraire que l’habitude, comparativement récente, de payer l’opium en argent enlevait rapidement a la circulation. La