COMMUNE DE MASCARA
situation. Mascara est située par 2° 12' de longitude occidentale, et par 35° 26'. de latitude septentrionale, dans l’intérieur de l’Algérie, à 96 kilom. S.-E. d’Oran, à 71 kilom. S. de Moslaganom, à 164 kilom. de Tlemsên.
aspect extérieur. De quelque côté que le voyageur arrive à Mascara, cette ville lui présente l’aspect d’une imposante cité. Elle est assise au versant S. des collines qui ferment au N. la plaine de R’ ris, sur deux mamelons séparés par un ravin où coule l’oued Toudman, que l'on passe sur trois ponts de pierre. Sa vaste enceinte crénelée, les élégants minarets de scs mosquées, la masse grandiose des édifices militaires, la beauté des vignobles et des jardins qu'on traverse, tout concourt à donner de cette ville une impression favorable.
vote historique. Mascara qui ne fut pendant longtemps qu’un bourg sans importance, a été agrandie pour les Turcs, il y a environ cent cinquante ans, par Mustapha Bon Chelararo, bev de Mazouna, qui abandonna l’ancien Mascara, situé au lieu
dit FA-Keurt , à 4 kilom. plus au S.-O. L’étymologie de Mascara, soit qu’elle vienne de Omm el-Asker (la mère des soldats), ou plus simplement deM’asker (lieu où se rassemblent les soldais) , atteste une ancienne réputation guerrière qui est justifiée par tout ce que nous savons de son histoire. Lebey Mustapha Bou Ohelaram est celui qui, en l’année 1708, s’empara d’Oran, dont il sortit en 1732. Il mourut d’hvdropisie à Mascara en 1737, et ses successeurs y séjournèrent ‘près de soixante ans. Son fils, lousef, y mourut de la peste, en 1738. Mustapha el-Hamar, son beau-frère, y régna dix ans, et mourut assassiné. Oaïd el-Deb, frère de ce dernier, homme généreux et magnifique, craignant l’envie du dev d’Alger, se sauva chez les Espagnols,. en 1751. Mohammed él-Djami, son successeur, périt assassiné. Osman s’occupa pendant dix- neuf ans à détruire les Méhals, et reprit en 1760, Tlemsén révolté. Hassan-Bey, craignant d’étre victime d’intrigues de cour, se sauva en Orient. Ibrahim de Miliana, qui lui succéda, mourut en 1776, dans son lit, et Hadj Kellil, qui vint après, fut tué par un orage de pierres qui fondit sur sa tente, vers l’année 1779. Mohammed el-Kebir attaqua Oran durant trois ans, et n’y rentra que par suite d’une capitulation avec les Espagnols, en 1792. Les habitants de Mascara, s’il faut en croire Sidi Hamed ben lousef de Miliana, ne jouissaient pas alors d’une grande réputation de pfobité, puisqu il dit, dans ses vers : « J’avais conduit des voleurs prisonniers dans les murs de Mascara; ils ont trouvé un refuge dans les maisons. » Kt, ailleurs : a Si tu rencontres quelqu’un gras, fier et sale, tu peux dire : c’est un habitant de Mascara. » Les Hachems cantonnés aux entours, n’avaient pas mieux été traités par lui : « Une pièce fausse est moins fausse qu'un homme des Hachems, * avait-il dit.
En 1830, les Koulour’lis occupaient la ville et la rendirent par capitulation aux Kabyles, qui les attirèrent dans la plaine de H’ris, et les massacrèrent sur les rives de l’Oued Résibia.
C’est en 1806 que naquit, à 16 kilom. S.-E. de Mascara, dans un hameau nommé la Guctna, situé dans un quartier d'El-Hammam, oh se trouvent des eaux thermales, le célèbre Abd cl- Kader, fils du marabout Mahi ed-Din, de la tribu des Hachems, prétendant descendre des Kkalifes fatimites, et, par là même, du prophète Mahomet. Ce jeune Arabe ayant été reconnu émir des Croyants par ses compatriotes, et inauguré en cette qualité, le 28 septembre 1832, établit le siège de sa puissance dans la ville dont nous nous occupons. Par suite du traité de la Tafna. en date du 26 février 1834, un consul français fut admis dans cette place. Après la reprise des hostilités, le maréchal Clauzel et le duc d’Orléans s’ouvrirent glorieusement la route de Mascara, <m ils entrèrent le 6 décembre 1835, et la trouvèrent déserte. Ils y séjournèrent jusqu’au 9, et l’évacuèrent en la livrant aux flammes et détruisant l’arsenal et les établissements militaires qu’Abd ei-Kader y avait fondés. Mustapha ben Tami y revint
rf y était khalifa pour l’émir en 1840. Le maréchal Bugeaud l'occupa définitivement le 30 mai 1841, et la ravitailla en aoiit. Le général Lamoricière, le 30 novembre, y installa, en qualité de bey, lîadj Mustapha Oulid Osman.
importance politiçue. Mascara, qui est le
chef-lieu d’une subdivison militaire de la province ri'Oran, est la résidence d’un Général de brigade. Un Sous-Préfet, un Juge-de-Paix, règlent les intérêts de la population européenne, qui est de 1,967 Français, 956 Étrangers, 1,564 Israélites. Population en bloc, 202. Il y a aux quartiers d’Aïn Beïda, Bab Ali, Si Ali Mohammed et dans la banlieue, 4,753 Arabes.
physionomie locale. L’ancienne Mascara, proprement dite, était d’une fort petite étendue. Placée sur la rive gauche de l’oued Sidi Toudman, qui coule du N. au S., elle ne renfermait guère que les établissements militaires du beylik, et les faubourgs qui l’entouraient occupaient un plus vaste espace que la ville elle-même. Sur la rive droite du ravin était un quartier, l’Argoub lsmaël, qui a conservé son vieux nom arabe, et qui était complètement séparé de Mascara par un mur en pisé, avec tourelles. Les beys avaient là leur quartier de cavalerie. Aujourd’hui, un commun système de défense, consistant en un rempart crénelé et planté d'arbres, flanqué de huit bastions et de dix tours, embrassant 50 hectares de surface, de 3 kilom. de pourtour, lie ensemble ces deux points et a englobé un vaste faubourg qui s’étendait au S. de Mascara, et portait le nom d’Aïn-Beïda. Six portes sont percées dans cette enceinte : 1® celle d’Oran; 2° et 3° les deux portes du
faubourg de Bab-Ali; 4° la porte de Moslaganem; 5° celle de Tiharet ; 6° celle de Sidi-Mohammed.
Quatre grandes fontaines abreuvent la ville : la fontaine de la place Louis-Philippe, dont la coupe en marbre blanc vient des anciens beÿs ; la fontaine dite Aïn-Beïda (la fontaine blanche), qui est la plus abondante de toutes et a donné son nom à un quartier; la fontaine de l’Argoub et celle de la place Clauzel. Elles sont alimen- • tées par l’oued Sidi-Toudman, qui prend sa source au lieu dit Ras el-Aïn, à 3,000 mètres au N.-O. de Mascara, et, à 2,000 mètres au-dessous, entre le faubourg de Bab- Ali et la ville, reçoit Y Aïn bent el-Soltan (fontaine de la fille du Sultan), qui vient du S.-E. Ces deux cours d’eau réunis coulent dans le ravin qui se creuse du N. au S. et séparent Mascara proprement dite, du quartier de l’Argoub-Ismaël. Le vallon, large au départ, se rétrécit peu à peu. Un rocher taillé à pic forme, sur un point de ce parcours, un versant d’où l’eau se précipite en cascade dans un précipice très-profond. Les rochers de Ja rive gauche, sur laquelle Mascara est assise, disparaissent à l’endroit où le vallon s’évase de nouveau, en approchant de la plaine. On passe l'oued Toudman sur trois ponts en maçonnerie, dont un maintient la circulation des habitants, et les deux autres sont éclusés pour régler les eaux, l’un à leur entrée dans la ville, l’autre à leur sortie, à environ 500 mètres des murs. Le ravin de l’oued Toudman, d’une longueur d’environ 200 mètres, qui était, au sein même de la ville, un foyer d’infection compromettant pour la salubrité, a été transformé en
un jardin public, d une étendue de 3 hectares et demi. 11 y a trois rues françaises principales, qui sont. les rues de Nemours, d’Orléans et Louis-Philippe. La place d’Armes, qui est le point habituel de promenade, est remarquable, non par sa régularité ni par les édifices qui l’entourent, mais par un mûrier séculaire d'une dimension considérable.
établissements MILITAIRES. Parmi les vieu* édifices on peut citer le Bcylik, où se trouve l'horloge publique, édifice de construction espagnole ou italienne — et la maison actuellement occupée par le service du Génie, sur la place d'Armes.
Les constructions militaires modernes sont : une fort belle Caserne d’infanterie, placée sur un point élevé de la ville, d’un fort bel aspect, ainsi que le Pavillon des Officiers, qui lui est contigu ; un Quartier de cavalerie de construction analogue, avec d’immenses cours et de belles écuries ; le nouvel Hôpital militaire, sur le point culminant de la ville, d’où l’on jouit d'une salubrité et d'un point de vue admirables; le Magasin à poudre, situé à l'Argoub. On doit aussi citer le Cercle des Officiers, et surtout son jardin, créé en 1854.
établissements civils. L’église affectée au culte catholique est une ancienne mosquée appropriée assez convenablement, et suffisante jusqu'à ce jour pour la population. La Mosquée qui reste affectée au culte musulman touche à la place d'Armes; elle a un minaret d'un assez bel effet. Elle n'est pas plus au milieu des populations musulmanes que l’église n’est au milieu
des populations chrétiennes. L'ancienne mosquée d'Àïn Beïda, située au milieu des bâtiments militaires, où elle sert de magasin, conservera dans l'avenir un titre intéressant à la renommée : c'est là qu’Abd el-Kader prêchait de préférence à ses coreligionnaires. Jusqu'ici, le seul édifice civil qui soit digne d'être mentionné, c'est le Bureau arabe, de style mauresque trè. -élégant, construit en -1854 et en 1855, par le Service des Bâtiments civils, au quartier de l'Àrgoub.
Les Services publjcs administratifs sont tous, jusqu'à ce jour, installés dans des maisons particulières, prises en location. Un Comité de bienfaisance a été autorisé, le 31 juillet 1853. Des Écoles publiques, une Salle d'asile, sont ouvertes aux jeunes filles et aux garçons. Un Abattoir est convenablement placé. Il y a une École arabe-française. Station télégraphique.
Un marché très-important de grains et de bestiaux, se tient tous les jours à l'Argoub et à la porte d'Oran. Il s'y fait un mouvement d'affaires très-considérable.
industrie particulière. La minoterie occupe cinq moulins, que met en mouvement l’oued Toudman. Le commerce s'exerce sur les huiles et les vins qui sont d’une qualité supérieure, aussi bien que sur les grains et les bestiaux.
moyens de transports. Le service postal est quotidien entre Oran et Mascara, et réciproquement. 11 se fait par des diligences de légère construction. Tous les jours, en outre, un second service de voitures suit le même parcours.
routes. Les routes rayonnant de Mascara sont :
1 o Route carrossable de première classe d’Oran, par l’oued el-Hammam, le Sig, Tlélat; 2° route de traverse de Mostaganem, par St-Hyppolite, la redoute Perregaux, Aïn-Nouïsi ; 3° route carrossable vers la même ville, par El-Bordj, Aïn-Kebira,Hassian Romri ; 4° route carrossable de Tiharet, par Ternifin, Medjaref, Djilali ben Amar; 5° route carrossable de Saïda, par Aïn-Fekan, TOuisert, Dra er-Roumel.
Avant de parler des environs de Mascara, il ne faut pas oublier ses faubourgs. Celui de Bab Ali, occupant le fond d’un vallon, contient une population arabe assez considérable, qui lui donne quelque importance. Il est situé à 100 mètres de Mascara, dont l’oued Toudman et t’Aïn bent Sultan, ù leur jonction, le séparent entièrement. Celui de Sidi Mohammed est composé de gourbis qui tombent chaque jour.
environs. Les terrains qui entourent Mascara dans un rayon de 2 kilom. environ, sont soigneusement cultivés. Le sol est presque partout calcaire. La partie 0. des abords de Mascara est couverte de vignes, dont le produit est on ne peut plus abondant. La plaine de R’ris est située au pied des coteaux où la ville est assise, et à moins de 1,000 mètres de son enceinte. Les céréales réussissent, mais la température est trop froide pour les cotons. La garance, les arachides, les plantes textiles s’y plaisent mieux. Mascara est situé à 550 mètres d’altitude, le climat est très-sain. L’horizon est presque toujours pur et sans nuages. En hiver, le froid
est beaucoup plus vif qu a Oran, el les montagnes voisines se couvrent ordinairement de neige. En été, la température est très-élevée; le vent du Sud (SirocoJ arrivant du désert, y donne des journées de chaleurs très-fatigantes; mais en temps ordinaire, une légère brise, venant de la mer, se fait sentir vers trois heures après midi. En automme et au printemps, l’air est pur et propre à hâter le retour de la santé des convalescents. Les habitants de Mascara sont rarement atteints des maladies particulières au climat d'Afrique, et les fièvres intermittentes sont presque inconnues parmi eux. Les trois cours d eau de l’oued Toudman, d’Àïn Beïda, et de Ben Arrach, se réunissent sour les murs de Mascara, à 100 mètres au S. de la ville. Ils vont se déverser dans la plaine de R’ris, fournissent aux besoins des irrigations, et vont se perdre dans les prairies domaniales, à 18 kilom. environ, au S.-E.
Les sections communales de Mascara, sont :
SAINT- ANDRÉ. Ce village, commencé en 1847, à 1,800 mètres S.-O. de Mascara, au lieu dit Arcibia, n’a été définitivement constitué que par décret du 22 janvier 1850. Les premiers colons étaient d’anciens militaires. Le nombre des habitants s’élève aujourd’hui à 361 Français, 54 Etrangers. Dans la banlieue il y a 35 Arabes. Les eaux du ravin d’Arcibia y ont été amenées, alimentent la fontaine située au centre du village, et à leur sortie sont réunies dans un vaste bassin, d’où elles vont arroser les jardins de ce canton fertile.
SA1NT-HIPPOLYTE, situé sur le petit plateau d’Aïn Toudman, à 3,300 mètres au N. de Mascara. 11 a été créé aux mêmes époques et dans les mômes conditions que Saint- André, au milieu des montagnes, qui séparent la plaine R’ris de celle de l’Habra. La route de traverse qui conduit a Mostaganem, touche un des angles de ce village. Entre le ruisseau qui abreuve les habitants, et une chaîne de mamelons à pentes assez escarpées, sc trouve une zône de terrains aplanis et ar-
ros&bles, d’une largeur de 60 mètres, sur une grande longueur : c’est sur cet emplacement qu’on a distribué aux colons des jardins potagers, qui sont en plein rapport et plantés d’arbres de toute espèce. Le village présente un carré, dont les côtés ont 140 métrés. 11 possède une belle place, ornée d’une plantation de mûriers, Chaque colon jouit, a côté de son habitation, d’une grande cour formée par des murs crénelés, d’une assez grande élévation, formant une enceinte presque continue. un fossé et deux bastions complètent le système de défense. Des peupliers, plantés à 2 mètres des murs, leur forment tout autour une ceinture verte du plus gracieux effet. Cette position domine la plaine de R’rls. La population est de 98 Français, 4 Etrangers. La cascade de Sidi Dabô, à environ 4 kiloin., est assez curieuse pour mériter l’attention des visiteurs.
Dans le but de faire connaître la physionomie du pays, nous ne résistons pas au plaisir de citer. ici quelques passages d’une relation de voyage à Mascara, qu’un touriste humoristique, déjà plusieurs fois cité dans ces descriptions de la province d’Oran, a envoyé à Y Opinion nationale , sous la date du 25 octobre 1866 :
« C’est certainement une grande surprise pour un Parisien de voir, au 12 octobre, les vendangeurs dans les vignes d’un coin quelconque de l’Algérie. C’est pourtant ce que j’ai vu ces jours-ci, après avoir gravi le riant plateau de Mascara.
« On ne s’attend guère à voir une scène de Bourgogne quand on grimpe, par la route suspendue en corniche, les rampes escarpées du Djebel- Tifrovra. Sans les oliviers et le? palmiers nains, en se croirait dans les Alpes ; si l’on voyait de la neige sur les cimes, on s’imaginerait volontiers^ que l’on gravit le mont Cenis. Heureusement, les précipices sont presque toujours couverts de hautes broussaille?, quelquefois même de vraies forêts de lentisques, de tamariscs et de thuyas aux troncs desquels on pourrait se raccrocher, s’il prenait fantaisie aux chevaux de se débarrasser de vous
« Nous étions partis de l’oued El-Ilammam (rivière du Bain),
dans les eaux de laquelle on pèche, le croiriez-vous?
des anguilles et des barbillons.
« N’ayant pas de guide ni de conducteur de diligence pour nous renseigner, nous demandions souvent des nouvelles de Mascara r
« Et nous montions toujours, sans voir les minarets, le dernier sommet en cachait un autre, puis un autre, — et quatre heures ainsi.
« Les distractions ne nous manquaient pourtant pas. A mesure que nous montions, les points de vue changeaient : aux gorges vertes et boisées succédaient des entassements de roches n ies; des groupes de tentes écrasées en rond dans les
broussailles se montraient, laissant échapper les troupeaux et les enfants dans les coins verts où l'on pouvait paître et se rouler; des vallées aux pentes rouges tachetées çà et là de touffes sombres de jujubiers et de diss, ressemblaient à d’immenses peaux de tigre; puis des ravius aux flancs tourmentés, aux côtes tranchantes, portant souvent, pour toute parure, un olivier sauvage en plumet.
t Outre cela, c’était un vendredi, jour démarché à Mascara, marché très- fréquenté, où les indigènes, grands flâneurs, viennent de dix lieues à la ronde, n eussent-ils qu’une poule ou une mesure d’orge à vendre. Les méandres de la corniche où nous nous traînions ruisselaient de troupeaux; les petits ânes, chargés ou déchargés, y faisaient la majorité à côté des chevaux efflanqués, des bœufs rouges, bas et trapus, et des interminables chameaux qui donnent l’idée d’un pic de montagne * en marche. A côté ou sur le dos des bêtes, marchaient les maîtres avec leurs vêtements de moines du moyen âge, qui, je dois l’avouer, s’harmonient à merveille avec la couleur des terrains et les roches auxquels la nature les a accrochés.
t Enfin, à quatre heures et quart, au moment où nous nous résignions à l’indéfini, des lignes vertes régulièrement espacées nous apparurent à travers les poteaux du télégraphe, (l’étaient les vignes, sentinelles perdues des vignobles déjà célèbres de la contrée de Mascara. Le but approchait, mais la ville ne se montrait pas encore. Elle est si bien masquée de montagnes, qu’on ne la voit qu’en y entrant.
t Après avoir gravi le dernier sommet, la végétation éclata comme un bouquet; la vigne nous entoura de tontes parts drue et fraîche, pleine encore de grappes que des troupes de vignerons cueillaient en riant, comme en pleine Bourgogne. Ici ie n’ai pu retenir mon enthousiasme; j’ai salué les coteaux de Mascara en jetant en l’air mon chapeau, que le vent a failli prendre, pour un cadeau.
« Aux groupes qui revenaient toujours du marché, se mêlaient cette fois des voitures chargées de tonneaux placés debout et remplis de raisins noirs à demi foulés. Des jolies maisons rouges, et des cours ombragées, sortaient des odeurs . de grappes en fermentation. Plusieurs cabarets, le long de la route, réunissaient, sous leurs auvents lumineux, des compagnies bigarrées de. turcos, de négros et même d’Arabes qui, mêlés aux soldats de France, venaient goûter le vin blanc nouveau. Les enseignes très-engageantes, malgré la hardiesse de leur orlhographe, nous décidèrent à nous mêler à la foule, de sorte qu’il était à peu près nuit quand nous arrivions sur le pont du ravin de Mascara.
« Tout le monde sait qu’il y a des vignobles à Mascara, que quelques-uns d’entre eux donnent déjà des vins agréables, et que tous en donneraient si la qualité des cépages était mieux choisie; la grande surprise était pour nous dans la maturité
tardive et dans la saison avancée où nous surprenions les vendangeurs à l’œuvre. En réfléchissant à la succession des pentes raides, échelonnées depuis le Sig (quarante-huit kilomètres;, on se rend compte de ce retard; quand on mange des petits pois et des asperges à Mascara, il y a près de deux mois qu’ils sont rôtis à Oran par le soleil.
a Si les gigantesques âloès n’avaient montré leur mine aU tière dans les haies, et si les caroubiers et les oliviers, vastes comme les châtaigniers, ne s’étaient dressés le long des chemins et au milieu des champs, on n’aurait jamais pu se croire en Afrique. Je ne doute pas qu’avec de. pareilles conditions de sage lenteur dans la végétation, les vignobles de Mascara ne soient appelés à partager, sur les tables de l’Europe, le triomphe des vins de France.
« Ce nom de Mascara -est d’ailleurs un nom si sonore, si facile à retenir, si plein de gaieté; il ferait si bien à coté des noms de Chambertin, de Pomard, de Chablis, de Fauterne et de Château- Margaux, qu’il faut se hâter de l’y placer.
« Le quartier indigène n’a plus rien de bien original; les habitants l’avaient ruiné quand la ville est retombée définitivement aux mains des Français. Ce qui m’y a le plus intéressé, ce sont les enfants demi-nus qui se roulent et jouent dans la poussière, devant les maisons basses, éclatantes, dont la blancheur fait ressortir les cafetans • bleus et les chachias ■ rouges.
• v Cependant, à l’œil qui sait chercher se présentent encore )ar-ci par-là des portes en fer à cheval, des intérieurs à coonnes qui semblent des intérieurs de cloître, ombragés de larges figuiers.
« De toutes les surprises qu’offre Mascara, l’une des plus étranges est d’v rencontrer des harpistes italiens. Là, comme à Sidi Bel-Abbès, comme à Tlemsèn, on rencontre devant les cafés ce genre d’artistes aussi fréquemment qu’à Paris.
« Comment ont-ils pu se hisser jusqu’ici, eux et leurs lourds instruments?
« Les décrotteurs y abondent également avec la boîte classique du pont Neuf, portant la semelle de bois pour assurer le pied. Voilà du progrès, j’espère, mais il n’est pas à la portée de tous, car les pieds-nus et les babouches indigènes n’cn profitent pas. » (An tony Méray.)