DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE
Le département de la Gironde est attaqué en certaines régions de la manière la plus grave, comme on devait naturellement s'y attendre, puisque l'invasion phylloxérienne du sud-ouest de la France a pris naissance, au moins en partie, aux environs de Bordeaux, dès 1866; mais, en raison de la nature différente des sols et de l'influence des vents régnants les plus habituels, la maladie, marchant surtout vers l'est, n'a pas du tout pris une extension circulaire uniforme autour de son point de départ. La partie la plus essentiellement attaquée est ce que les géographes nomment l'Ëntre-deux-Mers, c'est-à-dire la portion angulaire, à sommet aigu, qui se trouve comprise entre la Garonne et la Dordogne, dont la réunion forme ensuite la Gironde. Avant de donner les détails que j'ai pu recueillir, encore sommairement, sur l'étendue du mal, je dois à la vérité de déclarer que nulle part les opinions soutenues d'une manière unanime par la
plorables se rencontrent unis à une ignorance d'une incroj veté. On a pu lire des journaux agricoles imprimant sérieusement qu'une des principales causes du mal est l'engouement irréfléchi et immodéré pour les chiffons de laine, substance très-azotée, il est vrai, mais très-riche en vermine, et dont les débris infects ont pu donner naissance au Phylloxéra W. Cette génération spontanée s'associe aux intempéries, aux sécheresses pour les uns, aux humidités pour les autres, etc. Il faudra l'évidence palpable d'une démonstration expérimentale sur une grande échelle, qui ne peut tarder maintenant, pour obliger les esprits les plus prévenus à reconnaître l'immense service que les études rationnellement conduites, jointes aux ressources de la science, sont seules capables de rendre, malgré la cohorte des praticiens.
Il est de toute justice, cependant, de reconnaître que quelques hommes, dans la Gironde, ont osé réagir contre les croyances générales : ainsi M. Pérez, professeur à la Faculté des sciences de Bordeaux, M. le docteur Azam, M. Falières, pharmacien à Libourne, etc.
Lors de ma visite à Libourne, à la fin d'août 1874 , le mal ne commençait qu'après Coutras, et des apparences de taches se manifestaient en approchant de Libourne. Le mode de culture n'était plus celui des Charentes; les vignes sont soutenues par des échalas, principalement disposées en rangées avec d'autres cultures intercalées, souvent sur de larges espaces, plus rarement plantées en plein. Tous les cépages ont été attaqués indistinctement; toutefois, comme on pouvait s'y attendre, les plus délicats plus fortement. Tels sont : le chasselas, le sauvignon, le muscat, le malvoisie, le merlot, le noir de Pressac. Le Phylloxéra se rencontre, dans le Libournais, sur tous les terrains, les sables exceptés. Il se plaît surtout dans les terres maigres, à calcaires désagrégés, et a marché
« Journal d'agriculture et d'horticulture de la Gironde, numéro du 25 mai 1878
dillant le sol, comme on Ta vu en 1872; les gelées successives, qui fatiguent la vigne, ne restent pas sans influence.
Après les fumures, la vigne s'est mieux portée pendant quelque temps, mais le Phylloxéra a envahi les nouvelles radicelles, au point que le raisin a de la peine à mûrir. Dans les palucls phylloxérées, qui sont des terres d'alluvion très-fertiles, la vigne résiste beaucoup, eh reproduisant sans cesse des radicelles. Il y a, dans le Libournais comme dans les Charentes, le fait important de vignes plantées en terrains vierges, qui sont attaquées comme les autres, ce qui prouve combien est illusoire le prétendu affaiblissement des sols, invoqué comme cause de la maladie. On a vu en certains points, mais non partout, d'après les réponses au questionnaire, des ceps envahis revenir à la santé au bout de deux ans; mais ils n'avaient plus de Phylloxéras.
Dans le canton même de Libourne on peut dire que la plus grande partie des vignobles de Saint-Emilion sont atteints. D'après M. Boisard, secrétaire du Comité viticole de Saint-Émilion , le Phylloxéra existe dans ces localités depuis trois ou quatre ans. On le rencontre dans les vignes de la commune de Libourne. Quelques vignobles sont malades à Arveyres. Vayres, sur les bords de la Dor-
dans beaucoup de vignobles, mais encore peu de mal en 187 [\. Chez M. Giraud, il y avait environ un tiers d'hectare très-gravement attaqué, et où l'on avait constaté le mal en juin 1873.
A la palud de Condat, existaient, en 187/i, sept foyers d'infec-
avait eu des vignes mortes. On a trouvé du Phylloxéra dans des lieux mouilleux en hiver, avec fond d'argile imperméable retenant l'eau, mais qui se fendillent en été; nous avons eu absolument les mêmes faits en plusieurs points cités de l'arrondissement de Cognac.
Saint-E
qui n'ont absolument rien. A Saint-Sulpice-de-Faleyrens, terrain riverain de la Dordogne , argilo-calcaire , quelques propriétés souf-
Sav. étrang. t. XXV. — N° 4. 8
Néac, à Saint-Sulpice-
t, avec peu de mal encore; d'Izon, où il y a quelques foyers.
On a tenté, dans le canton de Libourne, plusieurs moyens curatifs, dont nous devons faire mention.
A Pomerol, MM. Giraud traitent leurs vignes malades par l'insecticide de l'invention de M. FalièresW, formé d'un mélange de trois parties de plâtre et d'une partie d'huile lourde de gaz , essentiellement constituée par la naphtaline et l'acide phénique. On répand la substance en poudre sur le sol des vignobles, et on a soin que la partie traitée soit isolée du reste par une tranchée profonde de o m ,6o à 1 mètre, remplie de terre mêlée à quelques millièmes du mélange. L'emploi de ce procédé a eu lieu aussi à Baron (canton de Branne), chez M. Seignaux, à Arveyres, chez M. Mogondeaux. On s'est servi de 5,ooo kilogr. de plâtre naphtaline par hectare. Le goudron de houille, employé seul et liquide, avait donné des résultats nuisibles aux vignes. A Saint-Emilion, dans sa propriété du Cadet, M. Piola, maire de Libourne, a la maladie de la vigne depuis trois ans; en i 8 7 4 , on y trouvait six taches, l'une de 1 00 ceps, les autres de 2 o à 2 5. Il a traité ses vignes par un pro-
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pied des ceps.
A Vayres, ont eu lieu des tentatives d'une tout autre nature. M. Gachassin-Lafite a essayé une méthode de greffage par approche' 2 ), analogue à ce qui se pratique en plusieurs points de l'Hérault, et destinée à associer aux vignes atteintes un sarment américain réfractaire , dont les racines se substitueront , l'année suivante , à celles du Vilisvinifera, tandis que, au contraire, on ne laissera subsister que le système aérien de ce dernier, de manière à obtenir une vigne mixte , dont l'insecte ne pourra détruire le système radi-
(1) Falières, Du Phylloxéra et d'un nouveau mode d'emploi des insecticides, br. in-8°, Bordeaux, 1874.
(2) Gachassin-Lafite, Conservation des vignobles par la rhizoplastie , br. in-8°, Bordeaux, Féret et fils, 1874.
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 59 culaire, tandis que les raisins resteront ceux des vins habituels du vignoble.
Dans le canton de Castillon, le mal a été constaté dès 1872, et s'évaluait à un centième de la superficie des vignobles en mai 1 8 7/4. Le canton de Branne, à la pointe de l'Entre-deux-Mers, est le plus gravement atteint du département de la Gironde. La maladie s'y voit par étendues de 20 hectares. On y a signalé le mal en 1871, et depuis il n'a fait que s'accroître.
En mai 187/io la superficie atteinte était estimée aux sept dixièmes, dont un dixième en vignes détruites, et le mal s'est beaucoup aggravé depuis. Nous pouvons citer, parmi les communes trèsattaquées : Baron, Nérigean, Saint-Germain-du-Puch, Saint-Quentin-de-Baran, Saint-Aubin-de-Blagnac, Grésillac, Guillac, Daignac, Tizac-de-Curton, Nogean, Cabara. A Lugagnac, on avait vu, disait-on, les femelles ailées sur les feuilles dans la première quinzaine d'août 1 874. A Génissac, l'invasion était très-visible en 1878.
Dans le canton de Lussac, le mal était bien reconnu au commencement de 1878, et, à la fin de 187/i-, on peut dire que toutes les communes étaient plus ou moins atteintes. Au château des Tours, chez M. Azevedo, se trouvaient 5o,ooo pieds de vigne attaqués. C'est au mois de septembre que se fait la grande extension des taches. M. 1 Rousseau a indiqué avoir vu dans ce canton une vigne nouvelle, plantée en excellent terrain vierge, envahie et détruite à la seconde année. On a essayé dans ce canton de Lussac, où tous les cépages sont pris indistinctement, le plâtre, la cendre, les fumures, les goudrons, etc.
Dans le canton de Pujol, la maladie de la vigne a été constatée en juin 1873.
Je ne puis donner d'époque précise pour les cantons de Sainte- Foy et de Fronsac; ils étaient atteints encore légèrement en 1874.. Chez M. Raymond Chaperon, à la palud de Lugon, dans le canton de Fronsac, en terre d'alluvion, il y avait un demi-hectare fortement attaqué. Le mal, d'après lui, a marché de l'ouest à l'est. Il a essayé récemment (fin d'août 187^), de même que M. Boitot, de faire
une tranchée avec une couche de fumier gras, et une couche de
sable, mêlée d'un vingtième de coaltar. Il attendait le résultat. C'est dans les paluds de ce canton que les vignes résistent longtemps au Phylloxéra, en formant continuellement de nouvelles radicelles.
Comme contraste, dans cet arrondissement de Libourne, si fortement éprouvé, je dois faire remarquer que, chez M. James Chaperon, à Clospalu, commune de Libourne, il n'y avait pas de mal dans le vignoble formé d'une argile alluviale très-mouillée en hiver, et qu'on pourra inonder cet hiver aux grandes marées.
Un propriétaire de Saint-Émilion, M. Gautier, a proposé, comme remède à la maladie de la vigne, d'entourer de varech le pied de vigne, déchaussé à o m , 1 environ, puis de rechausser. Cet engrais, prétend-il, apporte du sel, qu'il regarde comme insecticide, et, en outre, est très-hygrométrique et entretient l'humidité nécessaire.
Les autres arrondissements de la Gironde sont moins attaqués que celui de Libourne. En raison de ses terrains sablonneux, souvent aussi ferrugineux, le Mécloc est resté indemne; du moins on le regardait comme tel en 1 8 7 4- On ne signalait, sur la rive gauche de la Garonne, que trois points atteints et légèrement; ce sont les communes de Villenave-d'Ornon, tout près de Bordeaux, et, plus au sud, de Castres et de Portets, près de Podensac. Presque toute l'invasion s'est jetée sur la rive droite de la Garonne et de la Gironde, où il y a bien plus de vignes, et surtout, comme nous l'avons dit, clans l'Entre-deux-Mers. Elle a commencé dans les paluds de Floirac, contre Bordeaux. D'après les indications qui me sont données par M. le docteur Azam , il y avait dans l'automne de 1874, dans la Gironde, des attaques, le plus souvent par points isolés, sur cent sept communes. M. Maxime Cornu avait notamment reconnu le mal en 1878 à Créon, à Capian. L'arrondissement de Blaye, au nord de l'Entre-deux-Mers et sur la rive droite de la Gironde , a commencé à présenter des signes de maladie en 1874. Elle a fait son apparition, encore faible, dans le canton de Bourg, dans les
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 61 communes de Gauriac et de Bourg, sur les propriétés de MM. Chenu, Bichon et Ribadieu.
On peut assigner au Phylloxéra , dans la Gironde , les limites actuelles (fin 187/1.) suivantes, d'après les relevés statistiques de M. le docteur Azam. Les deux points attaqués les plus septentrionaux sont les communes de Bayon et de Comps, du canton de Bourg, puis, au sud-est de ces points, la commune de Prignac. Les communes attaquées les plus voisines de la Charente-Inférieure sont celles de Mouillac, Vérac, Tarnès et Villegouge. Un intervalle presque sans vignobles se présente par les cantons de Saint-Savin et de Guitres. Les localités extrêmes atteintes à l'ouest du département sont, dans l'arrondissement de Libourne, la commune de Saint- Cybard, du canton de Lussac, près de Villefranche de la Dordogne , et, plus à l'ouest encore, Sainte-Foy, sur la limite la plus occidentale du département. Au sud le mal a gagné l' arrondissement de la Réole, et ses limites méridionales sont Saint-Macaire , chef-lieu de canton, Saint-Pierre-d'Aurillac, Saint-Germain, le Pian, entre les communes de Langon et de la Piéole. Il atteindra bientôt Marmande.
En terminant ces indications sommaires sur la Gironde, je dois faire connaître que des viticulteurs essayent les semis de lupin, comme culture intercalaire destinée à détruire le Phylloxéra, en enfouissant ensuite la plante entre les racines des ceps. On a aussi proposé d'associer à la vigne le topinambour [Helianth as luberosus), dans l'espérance, tout à fait chimérique, que les femelles ailées s'attacheraient à ce végétal, qui leur serait livré en pâture, tandis que les vignes, saupoudrées de plâtre et de fine poussière, seraient préservées.