OBSERVATIONS DIVERSES
La Commission du Phylloxéra a pris soin de recommander à ses délégués de i8y4 l'examen des caractères extérieurs offerts par
les vignes attaquées. Aucun ne donne une certitude de l'existence de la maladie phylloxérienne , si Tonne voit pas l'insecte lui-même. La tache, les feuilles jaunies, recroquevillées sur les bords qui rougissent, la faible pousse des sarments de l'année en regard de celle des vignes saines, sont les caractères qui se montrent les premiers à l'observateur pendant toute la belle saison. On doit y joindre, comme indice très-probable de maladie, la chute plus précoce des feuilles en automne, mais en ayant grand soin de ne comparer sous ce rapport que les mêmes cépages, dans les mêmes sols. Il y a en effet des cépages qui perdent leurs feuilles bien plus tôt que d'autres. Les observations récentes ont fait voir que l'examen des radicelles ne donne pas des caractères aussi certains qu'on l'a cru d'abord. Les renflements, qui se produisent si habituellement sous les premières succions du Phylloxéra, ne sont peut-être pas exclusivement dus à l'insecte , quoiqu'ils donnent en général un très-bon caractère accessoire du mal; c'est ce que M. Boutin, délégué de l'Académie des sciences, a parfaitement reconnu dans la Vienne. Je m'occupe d'expériences et d'observations à cet égard dans les vignes nullement phylloxérées, près de Paris, à Champrosay (Seine-et- Oise), avec la collaboration de M. J. Fallou, mon excellent collègue à la Société entomologique de France. Les vieux vignerons de cette localité disent que les renflements des radicelles se montrent sur les vignes épuisées et sans séve. Il faut aussi être circonspect à l'égard du caractère tiré de la pourriture des radicelles, qui se produit habituellement sous l'action du Phylloxéra après la destruction des renflements, et oblige l'insecte à remonter sur les racines proprement dites, et même, à la fin de la maladie, sur les grosses racines. La pourriture des radicelles se montre normalement en automne sur toutes les vignes, quand le raisin est parvenu à maturité, et surtout après la vendange. Rien d'étonnant à ce que ces détails touchant les radicelles ne soient bien connus que depuis peu; avant l'invasion phylloxérienne, qui a porté l'attention sur les racines et sur les radicelles, on ne s'occupait guère d'examiner le système radiculaire d'un végétal qu'on ne déplante pas, qu'on laisse
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE, vieillir pendant bien des années sur place, jusqu'à ce qu'il combe sous les mousses qui envahissent les vieux ceps, et que la sortie des bourgeons de printemps ne se fasse plus.
Les beaux travaux de M. Balbiani ont presque entièrement fait connaître l'évolution du Phylloxéra de la vigne, très-analogue à celle du Phylloxéra du chêne. Il y a encore cependant quelques lacunes que l'auteur comblera par ses observations prochaines. Il me paraît possible que l'œuf ou les œufs pondus par les femelles sexuées, aptères ou sans suçoir, après accouplement, ne passent pas nécessairement l'hiver et puissent éclore beaucoup plus tôt. Je ne puis expliquer autrement qu'avec difficulté ces faits d'infection à grande distance et soudaine, au milieu de l'été, bien trop loin des vignobles phylloxérés pour que les lentes migrations des aptères à la surface du sol aient pu amener les insectes. Les femelles ailées ont dû pondre des œufs donnant les sexués, peut-être ces œufs ont s-vite , ainsi (
de Cognac, excellent observateur, souvent cité par les délégués de l'Académie, me disait qu'en visitant une commune de la Champagne où il a des vignes, il n'avait trouvé aucun Phylloxéra dans les divers vignobles de la commune, et qu'en y revenant un mois après (ces deux visites dans l'été de 187/i}, tout était phylloxéré. Quand je suis allé à Javrezac, centre de la Grande Champagne, au mois de juin, et alors que l'attention de tous, excitée par la presse locale, était portée à l'observation de l'insecte, il n'y en avait pas dans les vignes qui, en septembre, offrirent une douzaine de taches commençantes. Les vignes phylloxérées étaient, en juin, encore fort éloignées de Javrezac. Je sais bien que des expériences négatives ne donnent pas la certitude, qu'il a pu se faire des importations par accident, que des Phylloxéras se trouvaient peut-être, en très-petit nombre, depuis le printemps, ignorés sur certains ceps; mais je crois qu'il n'est pas impossible que les sexués, issus des ailés, aient donné tout de suite naissance aux larves qui ont gagné les racines. L'œuf l'hiver ne serait pas alors un passage nécessaire, du
moins pour une partie des oeufs de sexués. On comprend, au traire , que , pour le Phylloxéra du chêne , qui vit à l'air libre et à découvert, l'œuf régénérant la vitalité de l'espèce doit hiverner et n'é clore qu'au printemps, car les petites larves, moins protégées, auraient plus de chances de périr par le froid. Il y aura à examiner ce point de l'entomologie de l'insecte.
En outre , une observation décisive et plus importante pour la pratique permettra de reconnaître si on est en droit de généraliser l'observation de MM. Rœsler et Terrel des Chênes, et de plusieurs autres personnes, sur la migration, à la fin de l'été, des aptères des racines sur les ceps. Je trouve à cet égard, dans mes nombreuses notes d'excursions, que M. Delamain a entendu des paysans affirmer la présence du Phylloxéra au-dessus du sol sur les ceps, au point de pouvoir les gratter à la main.
Aussitôt que le premier échantillon de sulfocarbonate de potassium fut arrivé au laboratoire de Cognac, je cherchai à me rendre compte de l'action toxique des gaz et vapeurs qui se dégagent de cette substance. J'ai employé le procédé des flacons de chasse, dont se servent maintenant tous les entomologistes pour tuer les insectes délicats sans altérer leurs couleurs ni détériorer leurs organes fragiles. Ces flacons offrent au fond une couche de cyanure de potassium en petits fragments, recouverte de papier, et les insectes jetés* dans le flacon sont tués en un temps généralement très-court, variant selon la taille et l'espèce, au moyen du dégagement d'acide cyanhydrique. C'est également. ce gaz qui offre
laboratoire est nécessairement proscrit par des raisons de sûreté publique.
Le sulfocarbonate dont je me suis servi était en solution liquide, à 4o° Baumé. Il occupait sur de la brique pilée le fond du flacon d'essai; un couvercle de fort papier et quelques supports empêchaient les racines chargées de Phylloxéras de toucher le sulfocarbonate, afin qu'on fût certain que les gaz seraient seuls à agir, sans absorption du liquide par les racines. Il y avait trois flacons, d'un
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 65 litre, d'un demi-litre, d'un quart de litre, et trois pareils flacons servant de contrôle, simplement humectés d'eau sur les parois et renfermant des racines chargées d'insectes. Les deux séries de flacons furent maintenues dans l'obscurité, afin de respecter complètement les conditions naturelles des Phylloxéras souterrains. Au bout de vingt-quatre heures, presque tous les insectes étaient morts, à l'exception des œufs, qui demeuraient d'un beau jaune, et de quelques rares petites larves non pondeuses. Les flacons de contrôle n'offraient qu'un très-petit nombre de sujets morts par l'effet du changement de milieu. Le jour suivant, les insectes, gros ou petits, sont morts, ainsi que presque tous les œufs, qui sont ou ternis ou plissés; quelques œufs étaient encore vivants et bien jaunes, probablement ceux pondus parles femelles en mourant. Presque tous les Phylloxéras restaient, au contraire, vivants dans les flacons de contrôle. Enfin, au troisième jour, tous les œufs sont morts et ternis dans les trois flacons à sulfocarbonate , tandis que , dans les trois contrôles, presque tous les insectes sont vivants et tous les œufs sont en parfait état.
On doit comprendre parmi les composés analogues aux sulfocarbonates le corps connu dans le commerce sous le nom d'engrais antiphylloxérique Vicat, qui dégage des vapeurs d'acide sulfhydrique et de sulfure de carbone, comme les sulfocarbonates alcalins, mais très-probablement en terre d'une manière moins directe, avec moins de diffusion, et par suite moins d'efficacité.
Les expériences sur l'action toxique du gaz dégagé de ce mélange ont eu lieu absolument avec la disposition expérimentale qui vient d'être indiquée. Au bout de vingt-quatre heures, la plupart des Phylloxéras sont morts, et quelques larves et la majorité des œufs sont vivants, tandis que, dans les flacons de contrôle, presque tous les insectes sont bien portants et tous les œufs sont vivants. Vingt-quatre heures après, tous les insectes sont tués par les dégagements gazeux, mais les œufs sont encore bien jaunes et vivants. Une grande partie des insectes de contrôle sont vivants. Enfin, le troisième jour, les œufs et les insectes sont morts dans les trois Sav. étrang. t. XXV, — N° 4, 9
flacons; dans les flacons de contrôle une partie des Phylloxéras sont vivants; quelques jeunes larves marchent; des femelles adultes pondent; l'autre partie a péri par dessiccation des racines. Il faut bien remarquer que ces expériences de laboratoire laissent entièrement à part la question de savoir si l'insecticide liquide de M. Vicat éprouvera dans le sol une diffusion suffisante pour atteindre toutes les racines, bien entendu à une dose assez faible pour n'exercer aucun effet fâcheux sur les vignes, et ne pas entraîner une trop forte dépense. Il est introduit autour des ceps au moyen d'une tarière tabulaire surmontée d'un mesureur W.
L'insecticide de M. Vicat est formé d'un mélange du résidu de condensation du gaz du boghead (houille anglaise employée spécialement à la fabrication du gaz portatif, et que nous avons en France près d'Autun et dans l'Ardèche) avec le goudron de houille ordinaire ou de schiste , le tout rendu miscible à l'eau sous l'action combinée de la chaux et de la vapeur à haute pression; on y ajoute ensuite de la potasse d'Amérique, du salpêtre, enfin du sulfure de potassium du commerce et du sulfure de carbone, bien reconnaissable encore parmi les odeurs infectes de ce mélange.
La question de climat me paraît avoir une importance capitale dans l'extension du Phylloxéra; les attaques du sud-ouest de la France sont beaucoup plus disséminées qu'elles ne paraissent l'être dans le midi de la France, d'après les cartes de M. Duclaux. On ne peut couvrir d'une même couleur d'aussi larges espaces envahis, la réunion des taches d'attaque se faisant plus lentement. Ainsi l'arrondissement méridional de Barbezieux reste préservé, en trèsgrande partie, bien qu'il ait au sud le Libournais et au nord les cantons de Pons, de Saintes, de Burie, de Cognac, de Rouillac, si fortement atteints,
La vitalité de l'insecte est tout à fait subordonnée à la température. Dans les environs de Libourne, il n'était complètement réveillé avec mue que dans le milieu de mai 187^, d'après les ob-
(1) Comptes rendus des travaux de la Société des agriculteurs de France, p. 526.
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 67 servations de M. Falières. À l'arrière-saison de i 874, j'ai pu suivre de la manière la plus nette l'influence de la chaleur. Ainsi à Cognac, au i er octobre 187/i, l'apparition des ailés avait cessé, et on ne trouvait plus qu'un petit nombre d'œufs sur les racines. À propos de ces femelles, destinées au transport de l'espèce à grandes distances, je ne saurais trop appeler l'attention sur ce point que Tinsecte, à ailes fortement nervulées, est doué par lui-même d'un vol vif; le concours du vent lui est certainement d'une aide très-efficace, mais il n'en a pas un besoin absolu, et peut s'envoler de lui-même de manière à gagner un courant d'air propice. Dans les premiers jours d'octobre, le temps était frais, pluvieux par intervalles, et avec des gelées blanches. Aussitôt les œufs disparurent, et il ne restait qu'un petit nombre de femelles adultes. Puis survinrent plusieurs jours de chaleur, sans gelée blanche. Aussitôt j'ai vu des femelles recommençant à pondre. Dans les premiers jours de novembre, à mon retour à Cognac, du congrès de Montpellier, le feuillage ne donnait plus aucune indication extérieure par sa couleur; seulement il était tombé sur les vignes très-malades et persistait encore sur les autres. La première semaine de novembre a offert des journées chaudes; il n'y avait plus de mères pondeuses sur les racines, mais beaucoup de petites larves destinées à hiverner. Au Breuil, en terre forte et froide, un certain nombre de ces larves étaient déjà cuivreuses, cuirassées, en hibernation: à Montignac, en terre légère et sur le roc, elles étaient encore presque toutes dodues et jaunes, à peine quelques-unes ridées et cuivreuses, et quelques rares œufs étaient encore visibles. Aux Rabanières, près de Saintes, en terre légère et sur coteau, l'hibernation commencée à la fia d'octobre n'était pas encore terminée; les racines de certains ceps avaient la plupart de leurs insectes encore dodus et jaunes, tandis que d'autres en offraient le plus grand nombre de cuivrés. On trouvait encore quelques cadavres de mères.
Nous pouvons rattacher à cette influence de la température la question de la réfrigération hibernale. Beaucoup de viticulteurs
ont songe a déchausser les vignes phyhoxerees en hiver, au risque d'amener la congélation des racines, afin de tuer l'insecte engourdi qui les recouvre. Nul doute que le froid suffisamment prolongé et assez intenae ne doive tuer un animal qui semble surtout se réfugier sous terre pour être à l'abri de l'effet direct de l'atmosphère, puisque les feuilles et les bourgeons de la vigne peuvent le nourrir, que les racines ne sont pas absolument indispensables. J'ai cherché à voir quel abaissement de température le Phylloxéra, devenu inerte et cuirassé pour le sommeil de la mauvaise saison, peut supporter sans périr, du moins pendant un certain temps. Il n'est pas permis de tirer de conclusion en dehors des limites de ces expériences. Elles ont eu lieu à la fin de janvier 1876, c'est-àdire à l'époque où l'insecte, au milieu de sa léthargie annuelle, se trouve le plus éloigné des conditions de sa vie active. C'est alors seulement qu'elles peuvent offrir un intérêt pratique, au moment où le froid naturel est d'ordinaire le plus intense. Les insectes ont été soumis à l'action de mélanges réfrigérants, hors du contact des matières produisant l'abaissement de température, en place et immobiles sur les racines , dans les conditions normales de l'hiver, les racines étant disposées dans des tubes de métal réfrigérés, à l'intérieur desquels un thermomètre donnait la température. Un double contrôle était établi, d'une part, au moyen d'insectes maintenus dans la terre humide, sans autre réfrigération que la température du dehors, qui est généralement restée à quelques degrés au-dessus de zéro, et, d'autre part, avec des insectes exposés dans un air chargé de vapeurs de sulfure de carbone , qui sont morts à partir du second jour et ont passé pa difications de couleur et de forme, ; réduits à des pellicules desséchées. Il est difficile de s'assurer rigoureusement, sans ce double contrôle, de la mort d'êtres immobiles, couverts d'une sorte de cuirasse protectrice, et l'on éprouve souvent les mêmes incertitudes que dans les expériences analogues pour les œufs de vers à soie. Les Phylloxéras en hibernation ont supporté, pendant huit heures pour la plupart, et, pour certains,
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 69 pendant plusieurs jours successifs dans ce laps de temps, des températures qui ont été principalement comprises entre — 6° et — 1 o°. Ces froids seront bien rarement atteints, et Ton peut presque dire jamais dans nos climats, aux profondeurs de 3o à 5o centi- 3ien plus, où descendent le plus souvent les racines de
Jl n'y a qu'à se reporter à cet égard aux expériences de MM. Becquerel M sur les températures au-dessous de la surface du sol, d'après lesquelles, l'air variant de o° à — 12 0 , la température est descendue à — l\° k 5 centimètres de profondeur dans un sol dénudé, tandis quelle est toujours restée au-dessus de zéro, à la même distance de la surface , pour un sol gazonné ; or les vignobles ne sont pas des sols entièrement dénudés, surtout quand ils sont mal tenus ou se trouvent le siège de cultures intercalaires, cas fréquent en beaucoup de pays pour les vignobles communs.
Dans nos hivers, si souvent pluvieux, les infiltrations doivent tendre à amener dans les profondeurs des températures se rapprochant de + 4°, sans effet fâcheux sur les insectes en hibernation. 11 n'y a pas eu de différence appréciable entre les insectes réfrigérés et ceux qui étaient dans l'état normal sur des fragments de racine. Ils ne sont morts, ensemble , qu'au bout d'une dizaine de jours, envahis par diverses productions byssoïdes et mycodermiques. Je dois faire exception pour des Phylloxéras qui avaient été à dessein entourés, sur leurs racines, d'une couche de papier à filtre bien mouillée, de manière à subir l'effet du gel et du dégel d'une pellicule de glace en contact immédiat; beaucoup de ceux-ci sont morts, après l'épreuve d'une réfrigération, gonflés et comme soudés en une sorte de marmelade. L'eau paraît leur être bien plus nuisible que le froid, et sur les contrôles qui n'ont pas subi l'effet du froid, il y avait des groupes d'insectes gonflés par endosmose après leur mort et agglutinés; cela se produisit surtout par un accident, la terre qui les renfermait ayant été inondée par la pluie, qui dura
Comptes rendus de VAcad. des sciences, 18 janvier 187b, LXXX, 1 4 1 •
une nuit entière; la submersion doit agir ainsi en les faisant tomber en déliquescence après leur aspbyxie. Je ne crois donc pas qu'on doive compter sur le froid de l'hiver comme agent de destruction directe, bien entendu dans l'état normal des vignobles et sans les coûteux et très-profonds déchaussements de l'expérience de M. de Saint-Trivier W. Gomme je l'ai déjà écrit, l'action de cette saison, à mesure qu'on remontera au nord, me paraît devoir être une marche de plus en plus lente dans les progrès du mal, l'hibernation commençant plus tôt et finissant plus tard; en outre, on aura de moins en moins ces insolations intenses et prolongées du Gard, du Vaucluse, de l'Hérault, qui développent avec tant de puissance le nombre des individus et la succession rapide de leurs générations funestes.
Au milieu des alarmes causées à juste titre par l'apparition du Phylloxéra, on s'est demandé si la nature ne nous fournirait pas des auxiliaires carnassiers , destinés à contre-balancer le développement immense de l'espèce phytophage, suivant une loi naturelle bien connue. On s'est rappelé que la Pyrale de la vigne avait disparu d'elle-même de beaucoup de vignobles, notamment des environs de Paris, avant qu'on ait eu connaissance du procédé de l'ébouillantage de Thomas Raclet, par l'action combinée des nombreux parasites qui l'attaquent, et qui ont été décrits par Audouin dans son ouvrage célèbre, et principalement des Pimpla (Ichneumoniens, Hyménoptères). Quand une espèce pullule par l'abondante nourriture que lui offrent les plantes couvrant seules le sol, en raison d'une culture exclusive par l'homme , les carnassiers s accroissent au bout de quelque temps dans une progression énorme, au point d'arrêter et même de faire disparaître presque entièrement les phytophages, jusqu'à ce que, les carnassiers étant morts de faim par l'absence de la proie, celle-ci puisse reprendre sa prédominance. Il faut ajouter que les influences atmosphériques entrent aussi pour une part considérable, plus grande même que
(1) Journal de l'agriculture de M. Barrai iS-]b, t. II, p. 53,
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 71 celle des carnassiers, dans les destructions subites dont nous observons que les espèces nuisibles sont frappées en certaines années.
Peut-on avoir une espérance raisonnable de voir le Phylloxéra disparaître de lui-même, ou du moins éprouver une très-forte diminution par des causes de ce genre? Il y a d'abord cette circonstance très-fâcheuse de la provenance exotique de l'insecte (car l'opinion qui veut faire du Phylloxéra une espèce indigène est peu probable); cette espèce, transportée par accident dans un autre hémisphère , sur un végétal nouveau pour elle et dont elle amène la mort, n'a sans doute pas en Europe les insectes compensateurs naturels de son existence, de même qu'elle n'est pas équilibrée a priori avec notre Viiis vinifera, tandis qu'elle est destinée à vivre sur les vignes américaines sans produire leur mort. En outre, la vie souterraine que l'instinct a tout de suite fait adopter au Phylloxéra transporté en Europe est certainement la plus fatale circonstance qui ]
aux influences atmosphériques, c auxiliaires contre les insectes.
Les Pucerons, famille voisine de celle des Phylloxériens, ont pour ennemis naturels les Coccinelles (Coléoptères), dont les larves les saisissent entre leurs pattes de devant pour les dévorer, et les Névroptères des genres Hemerobius, Linn., et Chrysopa, Leach. Les larves de ces derniers , nommées par Réaumur Lions des Pucerons, sucent les liquides de leurs victimes, en enfonçant dans leur corps une sorte de pince tubuleuse , formée par l'accolement des mandibules et des maxilles; beaucoup rejettent sur leur dos les peaux vidées des Pucerons dont elles se sont repues, et s'entourent d'une belliqueuse couverture de dépouilles opimes. De très-petits Hyménoptères viennent pondre un œuf dans le corps dodu d'un Puceron ou d'une Cochenille, et il en sort une larve qui se nourrira des organes internes, et qui arrête ainsi le développement de l'espèce phytophage. Tels sont spécialement : dans les Ichneumoniens, les petites espèces du genre Anomalon, Gravenhorst; parmi les Braconiens, la petite famille des Aphidiidœ, consti-
tuée par les genres Elassus, Wesmael, Praon, Haliday, et Aphiclias ,
Nées
, les
2' eiire s
Comys,
et Encyrtus, Latreille. Seulement les nombreuses et utiles espèces des trois ordres d'insectes que nous signalons se nourrissent d'Aphidiens et de Cocciens vivant à l'air et non sur les racines. M. Rœsler, dans ses dessins amplifiés du Phylloxéra vastalrix, Planchon, qui figuraient a Paris, à l'Exposition des Insectes de 1874, a représenté une larve de Chrysopa dévorant un Phylloxéra. Ce sont sans doute des insectes qui étaient venus accidentellement à l'air, car ces larves ne sont pas fouisseuses ; en outre , les Chrysopes ne sont pas des insectes bien abondants.
Jamais je n'ai trouvé de Fourmis s attaquant aux Phylloxéras, et souvent des fourmilières existent entre les racines des vieux ceps. Au reste, les Fourmis ne mangent pas les insectes vivants . et, si on les rencontre en si grand nombre sur les Pucerons, ce n'est nullement pour les détruire , mais pour lécher des sécrétions sucrées, que les Phylloxériens, dépourvus des cornicules postérieures, ne leur présentent pas.
Une grande quantité de Coléoptères carnivores courent à la surface du sol et chassent aux insectes qu'ils y rencontrent. Il faudrait qu'il existât un grand nombre de ces insectes dans les profondeurs erre arable, et de taille appropriée à la petitesse du Phyl-
les Oiseaux, dédaignent des proies trop chétives. La curiosité ardente des amateurs a fait découvrir de très-petits Coléoptères terricoles qui pourraient nous rendre des services contre le Phylloxéra s'ils devenaient abondants. Telles sont, parmi les Carabiens et carnassiers de proie vivante, les espèces du genre Anillm, Jacquelin du Val, qui sont, en France, les Anillus cœcas, J. du V., hypogœus, Aubé, f rater, Aubé, et en Italie Ai Florentinus ; ce sont des Bembidium, aveugles en raison de leur vie souterraine, dont la taille est d'environ i mm ,5. Les Scotodipnus , Schaum, ou Microtyplus,
que les Anillus, a1
millimètre , doivent avoir un
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 73 régime analogue ; mais ce sont des insectes des lieux montagneux. La famille des Lathridides présente, vivant dans les sols arables, les Anommatus, Wesmaei (ainsi en France A. duodecimstriatus , Muller), de même taille que les précédents; le Langelandia anophthalma, Aubé, de toute la France, atteignant i à i millimètres; le Lyreus subterraneus , Aubé, de la France méridionale. Ces insectes se nourrissent de détritus annualisés et probablement aussi de petits Articulés vivants. Le sol arable renferme encore un Adelops (Silpbiens), Y A. Wollasfoni, Janson, ayant environ 1 millimètre, découvert en Angleterre, et tout récemment trouvé en France, à Rennes, par M. Oberthur. Il doit vivre certainement de détritus, comme tous ses congénères qui recherchent les fumiers frais. Si ces petits insectes, par une cause imprévue, se multipliaient dans la terre des vignes phylloxérées, ils nous rendraient des services. Malheureusement ils comptent jusqu'à présent parmi les raretés entomologiques. Il est difficile de voir ces minuscules créatures au milieu de la terre arable. Un assez singulier moyen est de placer celle-ci dans un vase de métal, qu'on chauffe peu à peu par le fond ; les petits animaux presque imperceptibles qui peuvent s'y trouver se réfugient bientôt sous le couvercle. On peut encore, si la terre est assez humide pour détacher Técorce du bois, enfoncer sous terre, à environ 3o centimètres, des fragments de bûches garnies d'écorce. Au bout de quelques jours on les retire, et on examine les insectes qui se sont glissés entre le bois et l'écorce, ce qui rentre dans les habitudes d'un grand nombre de Coléoptères, recherchant une humidité favorable. J'ai fait fréquemment usage de ce procédé, à la fin de septembre et au commencement d'octobre, en plaçant les bûchettes au milieu de la terre des racines chargées de Phylloxéras, en espérant des pluies qui ont tout à fait manqué en 1 87 1\. ; la terre, toujours sèche, laissait les écorces adhérentes; de plus, en choisissant des écorces déjà à demi détachées, je n'y ai pas trouvé les Coléoptères espérés. En raison de la sécheresse , ils avaient sans doute gagné des retraites très-profondes. J'ai déjà parlé d'une petite larve de Cicadelle (Hémiptère homo-
Sav. étrang. t. XXV. — N° 4. 10
ptère) qu'on trouve souvent en nombre considérable sur les feuilles des vignes dans les Cbarentes. Il se passe peu de semaines où Tonne m'apporte des échantillons de cet animalcule , qui effraye beaucoup certains paysans, qui croient avoir affaire a un nouveau Phylloxéra; d'autres personnes, au contraire, se demandent s'il n'y aurait pas là un auxiliaire. Cette Cicadelle abonde aussi sur les vignobles de l'Hérault, comme me l'apprend M. Licbtenstein , mon aimable et savant collègue de la Société entomologique de France. Elle est blanchâtre ou d'un jaune pâle à l'état jeune, ses élytres et ses pattes devenant verts à l'état parfait. M. Licbtenstein rapporte l'espèce au Typhlocyba uiridipes, Curtis, ou Cicadelle à pieds verts. C'est un insecte phytophage, nuisible à la vigne, mais légèrement, déterminant sur les feuilles d'abord des piquetures brunes , puis le jaunissement et la flétrissure. Cet insecte se voit aussi bien sur les vignobles sains que sur les vignobles phylloxérés (et il en est de même du Bromius viiis, Coléopt.), et il n'a aucune influence sur le Phylloxéra.
j'ai cherché à me rendre compte directement des insectes qui voltigent incessamment dans les vignes pendant les semaines les plus chaudes de l'année, dans lesquelles se développent ces femelles ailées transportant au loin l'espèce dévastatrice. Il est bon de savoir si on a quelque chance de rencontrer parmi eux des carnassiers assez abondants pour amener une réduction sensible. II nous manque, il est vrai, encore un élément d'appréciation, c'est la proportion de ces femelles ailées par rapport aux aptères ; elle est encore mal déterminée et doit surtout dépendre de l'épuisement des vignes. Je dois dire que les insectes volants auxiliaires sont de peu d'importance, comme on pourra s'en convaincre par l'exposé suivant. Je capturai en forte quantité de très-petits insectes, la plupart à peine perceptibles à l'œil pendant leur vol, en promenant au-dessus des vignes, dans les vignobles les plus phylloxérés. un vaste filet à papillons, en^ logistes. Quand il s'était rempli cl un i
, je les faisais tomber dans le flacon de chasse à cyanure de
ETUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 75
et j emportais ainsi une masse de petits insectes de mort, dont j'opérais ensuite à loisir le dépouillement et la détermination. Un très-grand nombre de ces petites espèces, sauf celles des ordres des Coléoptères et des Lépidoptères, sont encore inédites, et on est obligé de se borner à distinguer les genres, ce qui du reste est tout à fait suffisant au point de vue pratique qui nQus occupe. J'ai chassé ainsi, soit le jour, soit le soir, jusqu'à la nuit tout à fait close, par les jours de soleil chauds et clairs, par les jours brûlants et orageux, dans les temps couverts ou même de brouillard. Les grands vents seuls rendent les investigations inutiles, en empêchant de voler les délicates espèces appropriées par leur taille à attaquer, s'il y a lieu, les Phylloxéras ailés.
Voici quelques exemples, choisis entre un bien plus grand nombre, mais très-suffisants, car les résultats sont identiques. On peut remarquer qu'il y a des espèces aptères, ce qui tient aux coups de filet accidentels sur les extrémités des rameaux.
Fin juin (jour). — Très-nombreux petits Diptères , volant en tourbillons sur les vignes, et qui sont des Cécidomyes et quelques Gulicides à antennes plumeuses; en outre, de petites Cicadelles, quelques Braconiens et Proctotrupiens.
i4 juillet (jour). — Agriotes gallicus et Dasytes (Coléopt.) ; Tenthrédine, deux espèces de Formicicles, Halictide (?), plusieurs Chalcidides et Ichneumonides (Hyménopt.); Cicadelle (Hémipt. homopt.); Syrphides et Muscides (Diptères); jeune Thomise (Aranéide).
20 juillet (jour). — Exochomus aurifus et Altica (Coléopt.), Ichneumonide , Cicadelles, Clilorops (Diptère) et Muscicle, Arachnide.
2 août (chasse du soir). — Rumia cratœgata et Agrophila sulphurea (Lépidopt. hétéroc.) ; Culicides et Muscides.
3 août (chasse nocturne sur un vignoble très-phyiloxéré). — Microlépidoptères, Puceron vert très-allongé. Araignée, Muscide et Chironomus (Cidicides) à antennes très-plumeuses.
27 août (jour, de 2 à 3 heures, soleil ardent, temps chaud et
lourd). — Bruchus, Apion, Altica (Coléopt.) , Halictide, Ichneumonide, Chryside, très-petits Chalcidiens d'un vert brillant (Hyménopt.); Tortrix (Lépidopt.); Miride (?) et Aphis vert à grêles antennes (Hémipt.); Aranéide; Muscides (les plus nombreux).
3i août (jour). — Bruchus, Altica; Halictide, Cemon us, Ichneumonides, Chalcidide (?) , Diplolepis (Hyménopt.); Culicides, Syrphus, six espèces de Muscides et d'autres très-petits Diptères; Arachnides.
i er septembre (chasse du soir, soirée très-chaude et un peu orageuse ; il y avait eu 32° dans la journée). — Altica et Harpaius (Coléopt.) ; Ichneumonide ; Botys (Lépidopt.) ; Phytocoris et Cicadelle (Hémipt.); Muscides; Arachnide.
6 septembre (jour). — Altica, Tenthredo, Eumenes, Chalcidides (Hyménopt.); Gicadelle ; Thrips (Thysanoptères) ; Cidicides, Chlorops, Muscides (Dipt.).
La majorité de ces insectes sont inoffensifs. H y a des Hyménoptères térébrants qui pourraient nous rendre de très-grands services si les Phylloxéras femelles d'émigration, au lieu d'être ailés et fort actifs, étaient des insectes à peu près immobiles, se prêtant aisément au dépôt d'un œuf sous leur peau. C'est ce fait capital qu'oublient la plupart des personnes qui attendent le secours des parasites, recommandent de les introduire dans les vignobles et de favoriser leur développement, en admettant même que nous ayons une action possible à exercer en ce genre. Les parasites si efficaces contre la Pyrale de la vigne attaquent cet insecte , non pas en papillon et capable de s'envoler au loin, mais à l'état de chenille, ne se déplaçant que lentement sur les pampres et cherchant vainement à repousser l'ennemi en agitant la tête. C'est presque exclusivement aux larves qu'ont affaire les Hyménoptères à tarière et les Entomobies (Diptères). Je n'ai pas trouvé, parmi ces Diptères de faible taille , si abondants dans les vignobles , les espèces qui chassent à la proie vivante, l'emportent enlacée entre leurs pattes robustes et la percent de leur rostre acéré; tels sont les Asilides, les Dasypogons, etc. Ces Diptères ne sont pas très-communs, et, d'ordinaire, d'assez forte taille, cherchant, dans leur instinct vorace, de gros
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 77 insectes, et n'exerçant pas leur attention sur des atomes ailés, à peine visibles au milieu des airs, comme les Phylloxéras.
Si j'ai donné quelque développement à la question entomologique des parasites du Phylloxéra, souvent fort mal comprise, c'est afin de motiver cette conviction que nous devons avoir peu d'espérance en de tels auxiliaires, par la petitesse de l'insecte, la grande mobilité des sujets destinés à la vie aérienne, et surtout par l'existence profondément souterraine de la majorité des individus de l'espèce ennemie de la vigne.
En résumé, le Phylloxéra se présente dans les conditions les plus redoutables pour nous, au point de vue de sa destruction possible. Les insectes nuisibles, multipliés outre mesure par les cultures uniformes opérées par l'homme, sont détruits souvent par des accidents atmosphériques, comme de violents orages ou des froids tardifs ou précoces, surprenant ces petits animaux à l'état d'activité et non dans celui de vie latente, où ils pourraient leur résister. Le Phylloxéra est à l'abri de pareils agents de destruction, comme il l'est des insectes carnassiers ou parasites, en raison de l'existence aérienne de ceux-ci.
On est donc obligé d'avoir recours aux agents insecticides, et principalement aux sulfocarbonates alcalins, dont l'expérimentation, à la fin de 1 8 7 4, a été spécialement confiée à MM. M. Cornu et Mouillefert, délégués de l'Académie. Je ne crois pas que l'on puisse répondre que les insecticides détruiront à jamais tous les Phylloxéras; mais on doit légitimement espérer qu'ils permettront à la vigne, ne conservant pendant un certain temps qu'un nombre nul ou très-minime d'insectes, de vivre en tolérance avec le fléau, surtout si on fortifie ensuite par de l'engrais les plantes épuisées par l'insecte. îl est bien certain aujourd'hui que non-seulement le Phylloxéra fait mourir la vigne de faim en détruisant ses radicelles, puis ses racines elles-mêmes, mais qu'il cause une altération intime et profonde dans les éléments chimiques de celles-ci. C'est ce qu'ont parfaitement prouvé les analyses de M. Dumas, puis celles de M. Boutin, délégué de l'Académie.
On peut dire que jamais la vigne n'a rencontré un plus funeste ennemi que celui qui menace aujourd'hui de diminuer la production vinicole de toute l'Europe. Les autres insectes nuisibles et l'oïdium s'attaquent aux organes aériens, dont la perte n'amène pas, d'une manière prompte du moins, la mort du végétal. Un animal destructeur de la racine produit, au contraire, une mort assez rapide, caries racines sont les organes de la vie incessante de la plante et par suite les plus importants. C'est par eux seuls que la vie végétale continue en hiver, alors que tout le système aérien est au repos.
Quelques considérations , importantes surtout pour les Charentes, où le vin n'atteint pas un prix élevé, sont à méditer pour l'emploi des insecticides, qui sont le seul remède direct efficace, en laissant bien entendu de côté la solution désespérée et, j'espère bien, évitable, des vignes américaines. La main-d'œuvre, qui devient de plus en plus coûteuse, sera un obstacle sérieux, surtout quand il faudra de l'eau. Il est en outre un genre de vignobles pour lesquels le traitement par les insecticides devra se faire nécessairement en hiver; ce sont ceux où la vigne, au lieu d'être cultivée en plein, se trouve au milieu de rangées intercalaires d'autres cultures. Il est de toute nécessité d'appliquer les substances insecticides dans les allées intercalaires, car les racines de vigne tracent sous tout leur sol, rejoignant par-dessous les racines de la rangée de vignes opposée.
Les personnes étrangères à l'exploitation des vignobles ignorent à quel point les racines de la vigne, c'est-à-dire les organes que le Phylloxéra couvre de ses légions funestes, peuvent s'écarter du cep, surtout dans le sens horizontal. J'observe fréquemment, dans mes investigations du Phylloxéra dans les terres crayeuses et légères, des racines de vigne ayant 3 mètres et plus, et j'ai entendu citer des exemples, pour de très-vieilles vignes, de racines s'étendant jusqu'à 1 o mètres. 11 serait difficile d'imposer au propriétaire de perdre toute la récolte intercalaire , en faisant un traitement en été.
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 79 En terminant, je crois devoir m'expliquer relativement au caractère auquel on reconnaît le plus habituellement la maladie de la vigne, notamment lorsqu'elle est dénoncée aux enquêtes officielles.
Lorsque le Phylloxéra commence à se porter sur les racines d une vigne, il ne produit d'abord aucun effet extérieur apparent; sa présence s'annonce d'autant moins que la vigne est plus vigoureuse , en terre plus profonde et plus riche , surtout si le cep est fumé, C'est par exemples continuels que j'observe les Phylloxéras sur des ceps que rien ne distingue des ceps parfaitement indemnes. C'est là , disonsle en passant, un des meilleurs arguments qui prouvent que l'insecte seul est la cause de la maladie de la vigne. S'il ne se portait que sur des vignes déjà atteintes dans leur santé par quelque cause, on devrait voir d'abord la vigne, ses racines privées d'insectes, prendre une pousse rachitique et des feuilles étiolées, puis le Phylloxéra s'y établir. C'est, au contraire, l'ordre inverse qu'on ^e : le Phylloxéra d'abord, le caractère extérieur après, et fois très-longtemps après.
Une des causes qui ont amené cette croyance opiniâtre du Phylloxéra effet, croyance si funeste, en ce qu'elle détourne les viticulteurs des traitements rationnels, c'est la répugnance que toutes les personnes étrangères aux études entomologiques éprouvent à comprendre comment de minuscules insectes peuvent produire de si graves effets. On ne réfléchit pas que la petitesse de la taille est compensée par la multitude des sujets, et qu'on est dans le cas de l'effet souvent grandiose des petites forces simultanées. Certaines personnes se sont appuyées sur un fait entomologique mal compris et généralisé à tort. 11 est vrai que les petits Coléoptères nuisibles aux forêts s'attaquent de préférence aux arbres affaiblis par quelque cause. Cela tient au mode de ponte des femelles de toute la tribu des Scolytiens , qui déposent leurs œufs dans des trous sous l'écorce , où devront vivre et se développer leurs larves. Si les arbres sont jeunes et vigoureux, la séve ne tarde pas à combler ces trous et à étouffer les jeunes larves; aussi l'instinct détourne les femelles de ces conditions défavorables. Il n'y a là qu'un fait particulier, en rapport
avec des mœurs spéciales, et l'analogie qu'on voudrait établir avec le Phylloxéra est fausse. En général, les insectes nuisibles, comme on le voit pour les Hannetons, les Altises, les Pucerons, les chenilles de divers Bombyciens, etc., attaquent des plantes vigoureuses et jeunes, tout aussi bien que les autres.
11 résulte cle ce que nous venons de dire que la tache du vignoble ne donne qu'un caractère trompeur, si on croit pouvoir la prendre comme l'indice d'une invasion phylloxérienne toute récente. On ne peut se flatter de détruire le mal à son début dans une localité, soit par l'arrachage avec empoisonnement du sol, soit par un traitement aux insecticides, particulièrement aux sulfocarbonates alcalins , de la portion visiblement atteinte et de ses alentours. Le Phylloxéra existe disséminé, encore inaperçu, non-seulement sur les vignes éloignées de la tache, mais sur les vignobles voisins. Au reste, dès que la crainte que fait naître l'existence d'une première tache signalée dans une localité appelle l'attention, on en annonce d'autres autour, qui avaient jusqu'alors échappé aux gens inattentifs.
Que faire donc? Le seul moyen d'arrêter le mal à son origine dans une contrée par l'emploi des insecticides, c'est de prescrire une surveillance continuelle des vignes d'aspect parfaitement sain, dans les localités qui sont à quelques lieues de distance des régions où le mal est confirmé. Il faut arracher des racines et les examiner à la loupe, et, dès qu'un seul Phylloxéra aura été vu, traiter aussitôt toute la pièce de vigne par les insecticides, sans regarder ici à la dépense, puisqu'il s'agit de préserver, au moins pour un temps, tout un pays. On comprend que cette inspection des racines, qui doit être minutieuse et quotidienne (le danger l'exige), incombe aux propriétaires des vignobles. L'administration ne peut que les aider clans leur contrôle, en l'absence de toute prescription législative autorisant son intervention dans une propriété privée. Le rôle de la science est le même.
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