LES
(Figaro. — Janvier 1879.)
Ce fragment de Mémoires qui ne sont pas destinés à la publicité, du moins quant à présent, — fut, par une circonstance fortuite, communiqué au rédacteur en chef du Figaro, auquel il parut offrir de l'intérêt; il témoigna le vif désir de le publier et voulut bien faire précéder cette publication des lignes suivantes :
« En attendant que nous reprenions la publication des Souvenirs de M. Granier de Cassagnac — ce qui aura lieu prochainement — nous empruntons à des mémoires inédits des fragments fort intéressants sur les hommes et les choses dans les premières années du roi Louis-Philippe. L'auteur, comme on le verra, était très mêlé alors au mouvement du journalisme et de la littérature, et le temps n'a rien enlevé à la verve et à l'agrément de ses souvenirs. »
out en faisant une large part à l'actualité, le Figaro ne dédaigne l^w^S^ pas les études rétrospectives , et ses nombreux lecteurs n'ont oublié ni les Mémoires d'un Journaliste , par son rédacteur en chef, ni les souvenirs d'Alphonse Karr, ni les très curieuses révélations sur le second Empire, récemment publiées par M. Granier de Cassagnac. Quelque périlleux qu'il puisse être de prendre la parole après de pareils maîtres, je profite de l'hospitalité qui m'a été gracieusement offerte pour publier quelques souvenirs sur une génération qui a presque complètement disparu, avec l'espoir que cette causerie familière et en robe de chambre ne sera pas sans quelque intérêt pour ceux qui loi ont succédé.
Venu à Paris en 1834 pour y compléter mes études, j'y fis bientôt la connaissance d'un jeune étudiant en médecine qui faisait le compte-rendu de la Chambre des députés pour le journal le National; cela s'appelait,
dans le langage du temps, faire la Chambre. Ce travail n'était pas sans importance à cette époque du complet épanouissement du gouvernement parlementaire ; il n'était pas aussi complet que le compte-rendu sténographique publié par le Moniteur et ressemblait davantage, mais avec plus d'étendue, au compte rendu analytique du second Empire. Il était beaucoup plus difficile, car les rédacteurs chargés de cette besogne étaient fort mal placés, dans une tribune de second rang d'où Ton entendait assez bien l'orateur qui occupait la tribune, mais fort mai ceux qui l'interrompaient et que l'on ne voyait que de dos. Or / 'interruption jouait un grand rôle dans le compte-rendu des débats parlementaires, et, sous cette indication : une voix, le rédacteur y prenait part quand bon lui semblait. C'est un journaliste qui a prêté au maréchal Sébastiani, exposant les difficultés d'une campagne en Pologne que réclamait l'opposition, ce mot qui a souvent été répété : « Faut-il y aller en ballon ? » On ne prévoyait pas encore l'importance que le ballon a acquise plus tard.
Cette ingérence, ou plutôt cette omnipotence de la presse dans le compte-rendu des débats parlementaires où l'on pouvait faire dire à un député ce qu'il n'avait pas dit, où, au moyen d'un on rit, distribué à volonté,
on pouvait le rendre ridicule, cet incontestable abus a souvent préoccupé les pouvoirs publics; mais, alors qu'il fallait beaucoup compter avec le quatrième pouvoir, le remède n'était pas facile à trouver; on nomma des commissions, comme cela se fait d'habitude quand les questions sont d'une solution difficile, et, bien entendu , ces commissions n'aboutirent à rien.
Sous le prétexte de l'aider dans son travail, mais en réalité pour me procurer une agréable distraction à laquelle je prenais un goût très vif. mon ami Pierre Bernard,' c'était le nom du jeune rédacteur du National, m'emmenait à sa tribune pour les séances intéressantes, et bientôt il fut convenu entre nous que, si une occasion favorable se présentait, il me ferait entrer dans quelque journal pour faire, en sous-ordre, au début, ce travail dont il s'acquittait si bien. Cette occasion se présenta au commencement de la session de 1835; un nouveau journal très démocratique, le Réformateur , venait d'être fondé par Raspail; bien que j'appartinsse à ce qu'on appelait alors la jeunesse libérale, la nuance me semblait bien un peu vive et me causait quelques scrupules; mais Bernard me rassura en me faisant remarquer qu'il ne s'agissait après tout que d'un travail spécial, qu'il suffisait de faire avec intelligence et en
LES JOURNALISTES D AUTREFOIS . f>
soignant les orateurs du parti, et qu'on n'était pas obligé d'épouser les doctrines du premier- Paris.
J'acceptai donc, et bientôt je fus en pied dans cette tribune des journalistes où jusque-là je n'étais venu qu"en amateur; je fais la Chambre comme adjoint à un vieux rédacteur nommé Millot. et surnommé Jésus- Christ, — je ne sais pourquoi; ce n'était certainement pas à cause d'un carrick à quatre collets, que j'avais vu aux élégants dans mon enfance, mais dont Millot ne prolongeait plus la mode surannée qu'en compagnie de quelques cochers de fiacre; c'était un type assez curieux et qui n'appartenait guère au groupe de gens intelligents qui faisaient alors avec distinction le travail dont j'allais faire l'apprentissage et parmi lesquels on comptait Wollis, le spirituel chroniqueur, le Charlet de la Galette des Tribunaux, où il créa avec tant de succès l'article Police correctionnelle, — Flocon, qui pour son malheur fut ministre en 1848, — je neveux pas dire pour le nôtre, car ce ne fut pas le plus mauvais, -- et qui faisait la Chambre pour le Constitutionnel; Alexandre Tardieu, qui faisait le même travail pour le Courrier français, dont il était en même temps le critique d'art et qui est devenu, sous l'Empire, rédacteur en chef des procès -ver baux
ï6 LES JOURNALISTES d'aUTREPOIS
du Corps législatif; enfin Pierre Bernard, mon introducteur, qui faisait le National, où je devais le remplacer l'année suivante.
On voyait encore, dans cette tribune, moins aristocratique, mais beaucoup plus nombreuses, et plus pittoresque que celle des rédacteurs en chef, d'autres types curieux et variés; ainsi, à côté de jeunes étudiants comme Bernard et moi, figuraient trois anciens gardes du corps, déjà mûrs, tous, bien entendu, attachés à des journaux légitimistes : Jadin, le frère du peintre, pour la Quotidienne , Brisset pour la Galette de France, Théodore Anne, pour la France, tous les trois ayant travaillé pour le théâtre. C'est aussi vers cette époque que fit dans notre tribune une apparition assez courte et peu remarquée, un jeune homme dont personne ne prévoyait certainement alors les hautes destinées, M. Fialin de Persigny, attaché à la Correspondance Justin.
Le hasard me donna pour voisins deux rédacteurs du Corsaire, hommes d'esprit l'un et Pautre, mais d'une nature bien différente, qui faisaient, chacun à leur tour, un article sur la Chambre, presque toujours très piquant : le premier était Eugène Briffaut, alors très populaire, joyeux boute-en-train, grand buveur de Champagne, 'et qui fut, à
LES JOURNALISTES D AUTREFOIS jj
bon droit, choisi pour faire le Viveur dans les Français peints par eux-mêmes, où Bernard a fait avec non moins de vérité Y Infirmier. Briffant avait eu le bras cassé Tannée précédente, dans un des duels politiques qui eurent lieu à cette époque, par un assez triste personnage l, dont j'avais quelques raisons pour me rappeler le nom, car, dix ans auparavant^ il avait tué à bout-portant, dans un duel à marcher, un chirurgien-major de la marine, ami de ma famille, détail que Briffaut ignorait et que je lui racontai; il souffrait encore de sa blessure, surtout en écrivant, mais il n'était pas moins gai pour cela.
Le second rédacteur du Corsaire était un type bien différent, et son nom, peu connu alors, est aujourd'hui complètement ignoré; c'était cependant un universitaire fort distingué, du nom de Hourdoux; il avait eu le prix d'honneur en 1 8 1 1, un an après Cousin; c'était une espèce de Chodruc-Duclos littéraire ; il était assez misérable et ne pardonnait pas à ses deux anciens copains, Cousin et Villemain, de l'avoir laissé tellement en arrière et de n'avoir pu obtenir de leur crédit qu'une maigre pension de douze cents francs, sur les secours aux gens de lettres;
1 M. de la Trësorière.
)' 8 LES JOURNALISTES ti AUTREFOIS
aussi n'était-il jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait leur offrir dans son journal un éreintement bien senti et toujours littéraire.
Comme mon but principal , dans cette étude rétrospective,.est de raconter sans parti pris et bondjîde, ce qui est facile à quelqu'un qui n'a point joué de rôle politique, mais qui a beaucoup fréquenté les coulisses de ce grand théâtre, et qui se souvient', comme ma seule prétention est de rappeler quelques détails dont j'ai été le témoin et qui ne sont pas sans intérêt quand il s'agit de gens la plupart aujourd'hui disparus, quelques-uns oubliés et qui de leur vivant ont eu leur importance, je reviens au Réformateur.
Le Réformateur était alors le journal de la démocratie la plus avancée; il dépassait de beaucoup la Tribune, qui était cependant assez accentuée et à plus forte raison le National, qui, pour Raspail, n'était qu'un nid d'aristocrates. Raspail, son fondateur, n'était guère alors connu que par quelques travaux scientifiques estimables et n'avait pas encore
conquis la réputation de moins bon aloi que lui valurent plus tard la politique et le camphre; il ne me fallut pas longtemps pour voir le degré d'exaltation auquel ce fanatique était arrivé.
Ses deux principaux collaborateurs, sur ' lesquels il avait beaucoup d'empire, étaient Dupoty, un homme à breloques, mélange de beau de province et de commis-voyageur, au demeurant assez pauvre sire et qui eut cependant un moment de célébrité par une condamnation très sévère et très critiquée que la Cour des Pairs lui infligea, pour cause de complicité morale (délit nouveau) dans l'attentat Quenisset. L'autre collaborateur était Dubosc, gros garçon, qui, par sa bonne humeur, contrastait singulièrement avec son chef, et qui gaspillait, dans une politique bien peu en harmonie avec ses goûts et ses allures, une fortune et des aptitudes dont il aurait pu faire un meilleur emploi.
J'avais, du reste, très peu de rapports avec ce monde-là; je n'allais au journal que lorsque le travail de la Chambre l'exigeait, et, aussitôt ce travail terminé, je partais avec mon chef de file Millot. Je pus cependant être témoin de l'émotion qui régna au journal, la veille du duel que Raspail eut avec Cauchois-Lemaire, alors rédacteur en chef du Bon Sens, à la suite d'une polémique
très vive et que j'ai raconté dans le Figaro du 1 1 janvier 1878.
Comme Raspail était très mauvais coucheur, Millot, le pacifique Millot, eut une discussion avec lui, je ne sais plus à quel propos, et dut quitter le journal avant la fin de la session. Je le suivis dans sa retraite, prenant facilement mon parti de cette mésaventure qui eut cependant son côté assez piquant pour moi, car Millot obtint, par jugement du tribunal de commerce, une indemnité de douze cents francs dont il se garda bien de m'offrir une part proportionnelle.
Je me résignais d'autant plus facilement que je ne voulais pas faire du journalisme ma carrière et que je me rattrapais en reprenant mes études avec une assiduité que mes travaux parlementaires avaient un peu interrompue. Mais il faut bien dire que quand on a mordu, même dans les conditions très modestes où j'avais débuté, à cette agitation de la vie politique, surtout dans l'ardeur de la jeunesse, il est bien difficile de s'en désintéresser complètement. Aussi j'avais conservé mes entrées dans notre tribune et j'y allais encore de nouveau, en amateur, lorsque les séances étaient intéressantes.
J'étais dans cette situation lorsque, quelques jours avant l'ouverture de la session
LES JOURNALISTES D'AUTREFOIS 6t
de 1836, Bernard, avec lequel j'avais continué mes relations d'intimité, vint me trouver pour me proposer de le remplacer au National, voici à quelle occasion : Armand Carrel s'occupait depuis quelque temps de travaux historiques et avait proposé à Bernard de prendre auprès de lui la position que luimême avait occupée auprès d'Augustin Thierry, d'être son secrétaire. Bernard, qui avait une grande facilité de travail et un caractère très agréable, convenait parfaitement pour cette position, qu'il accepta avec d'autant plus d'empressement qu'elle le rapprochait davantage de Carrel pour lequel il avait une grande sympathie. Il me dit : Carrel m'a laissé le choix de mon successeur; voulez-vous me remplacer? Je ne me fis pas prier, bien que cette succession, après mes trois mois d'apprentissage, m'effrayât un peu.
Le lendemain, Bernard vint me prendre pour me présenter au rédacteur en chef du National. Carrel avait quitté depuis quelque temps la petite maison de la rue Blanche, n° 9, où il habitait au moment de son duel avec Roux-Laborie et occupait un bel appartement, au premier, rue Grange-Batelière, n° 7, aujourd'hui n° 18.
Ce ne fut pas sans une vive émotion que je parus devant cette personnalité, alors dans
tout son éclat et qui, par son talent comme par son caractère, occupait dans la presse une place de premier rang et avait toutes les sympathies de la jeunesse libérale. Carrel avait alors trente-cinq ans; ilétait assez grand, mince; il avait une abondante chevelure noire et ne portait ni barbe ni moustache; sa physionomie, sinon ses traits, rappelait assez celle de Bonaparte, premier consul; son œil noir et perçant, un peu couvert par l'arcade sourcilière, donnait surtout beaucoup de caractère à cette figure très distinguée, qui a été merveilleusement rendue par le médaillon de David, dont le bronze traduit très bien les traits accentués et la chaude coloration d'une peau brune.
Carrel me reçut avec cette grâce mêlée d'une certaine dignité, qui était le caractère distinctif de sa personne et ne l'abandonnait jamais; après quelques questions bienveillantes sur la carrière à laquelle je me destinais et, sans me demander de profession de foi, il me dit : Bernard m'a répondu de vous, vous êtes des nôtres.
Quelques jours après j'entrais en fonctions, comme chef d'emploi, avec un traitement de quatre cents francs par mois, ce qui était magnifique pour un étudiant, et Carrel me donnait pour collaborateur un aimable jeune homme, J. G., qui faisait déjà au National
le compte rendu de l'Académie des sciences, de concert avec le docteur Dumont, gendre de Pariset; il est aujourd'hui membre de l'Institut et sénateur... Il a fait plus de chemin que moi '.
Les principaux collaborateurs du National étaient alors :
Adolphe Thibaudeau, fils du célèbre conventionnel, Pélu de trente-deux collèges après le 9 Thermidor, l'auteur de la première histoire du Consulat et de l'Empire qui ne fut pas inutile à M. Thiers et le protecteur de l'enfance de ce dernier qu'il fit entrer comme boursier au collège de Marseille, lorsqu'il était préfet de cette ville; je me laisserais aller volontiers à parler plus longuement du père, qui était une figure, dans la conversation duquel il y avait beaucoup à gagner, que j'ai beaucoup pratiqué, car il était mon compatriote et Pami de ma famille; et son modeste salon que j'ai fréquenté jusqu'à sa mort, arrivée en 1854, est un des premiers qui m'aient été ouverts à mon arrivée à Paris ; mais je ne dois pas oublier qu'il ne s'agit ici que du National et que c'est du fils seulement que je dois parler. Adolphe Thibaudeau était déjà, à cette époque, un homme de quarante
' Il s'agit de M. Joseph Garnier, mort il y a quelques mois
ans; il n'était journaliste que par hasard, et voici comment la chose était arrivée : après un premier désastre financier éprouvé à Vienne, où, dans des spéculations de Bourse, il avait compromis la forjune de son père, alors en exil, il était venu à Paris où son nom, son esprit très brillant, ses grandes aptitudes pour les affaires, Pavaient promptement mis en rapport avec les principaux financiers de l'époque, notamment avec M. Laffite. Sous le patronage du riche banquier, il prit la direction d'un établissement industriel important, la verrerie de Choisy-le-Roi, qui, pendant quelque temps, marcha à merveille, mais sombra dans la crise commerciale qui suivit la révolution de Juillet. J'insiste sur cette circonstance que je rappellerai bientôt et qui acquit une sitristeimportancedansleduelqui coûta la vie à Carrel et que j'aurai à raconter. A la suite de ce désastre commercial, et pour échapper aux obsessions de créanciers trop pressants, Thibaudeau partit pour l'Angleterre et, comme c'était un homme de ressources, qu'il avait une connaissance parfaite de la langue anglaise, il envoya de Londres au National une correspondance signée O..., qui fut très remarquée. Lorsque l'orage fut un peu calmé, Thibaudeau revint en France et prit une part plus régulière à la rédaction du National dont ilétait, après
LES JOURNALISTES d' AUTREFOIS 6 (
Carrel, le collaborateur le plus actif, et où il était spécialement chargé de la polémique quotidienne. Carrel avait beaucoup de goût pour lui, c'était celui de ses collaborateurs qu'il fréquentait le plus souvent, et il vivait avec lui dans une grande intimité.
Après Thibaudeau venait Littré, qui était déjà un savant, — M. Littré a dû naître savant — et qui, avec son esprit encyclopédique, menait de front des travaux de médecine fort estimés, des études philologiques dont nous avons plus tard pu admirer le résultat, et une collaboration assez assidue au National, où il était spécialement chargé de la politique étrangère; — le père Desloges, un vétéran, ancien rédacteur du Globe, grand joueur d'échecs, qui était toujours prêt à faire un article suffisant sur n importe quoi; — Ernest Becquet, qui traitait spécialement les questions d'économie politique; c'était le frère puîné d'Etienne Becquet, rédacteur des Débats, auteur du fameux article paru dans cette feuille à propos de l'avènement du ministère Polignac et qui se terminait par ces mots : « Malheureuse France, malheureux roi ! », et de Mme de Courchamp, chez laquelle M. Thiers alla chercher une prudente retraite dans la vallée de Montmorency, pendant les journées de Juillet. Le feuilleton des théâtres était confié à un cri-
66 LES JOURNALISTES d'aUTREFOIS
tique très autorisé, Hippolyte Rolle, pour lequel Carrel avait beaucoup de goût, non seulement parce que c'était un homme d'un grand talent, mais encore parce que c'était, comme disent les Anglais, un parfait gentleman, ce que Carrel prisait fort. Mon vieil ami Rolle est, aujourd'hui, le seul survivant de cet état-major, et j'espère que c'est encore pour longtemps, malgré les rudes assauts qu'a subis sa santé. Plusieurs autres écrivains en renom tels que Sainte-Beuve, D. Nisard, etc., faisaient de temps en temps des articles Variétés. Il est bien entendu que je ne veux citer ici que les vrais rédacteurs, l'état-major, et que je néglige un certain nombre d'individus [gens ardelionum) qui fréquentaient volontiers les bureaux du National, pour faire croire qu'ils en étaient, servitude du parti que Carrel lui-même était obligé de subir, tout en tenant à distance ceux qui étaient importuns.
C'est au National, dans l'hiver de 1 8 3 £ , que je vis pour la première fois M. Louis Blanc, qui venait de débuter au journal le Bon Sens, et dont Carrel admit quelques articles dans son journal; je fus assez surpris quand je vis l'auteur de ces articles imagés, éloquents, quoique un peu déclamatoires, ce qui ne déplaît pas à la jeunesse; il paraissait alors à peine âgé de quinze ans.
LES JOURNALISTES D'AUTREFOIS 6j
Ce ne fut pas, — je l'ai déjà dit, — sans une certaine appréhension, qu'après trois mois d'apprentissage au Réformateur, je pris la succession de Bernard au National; ce travail, beaucoup plus développé que ne l'a été le compte rendu analytique sous l'Empire, qu'il fallait faire sans le secours de la sténographie que j'ignorais complètement, et avec l'aide d'un collaborateur très inexpérimenté, n'était pas chose facile. Dans cette tribune du second rang, où l'on était très étroitement installé, il fallait comprendre rapidement, écrire de même, et plusieurs ont échoué dans ce travail ardu. La responsabilité était particulièrement lourde vis-à-vis d'un rédacteur en chef comme Carrel, avec lequel les rapports étaient charmants, car il était d'une exquise courtoisie ; mais il prenait son journal très au sérieux, il voulait qu'il fût bien fait, et, malgré sa polémique souvent acerbe et dédaigneuse avec le Journal des Débats, c'était ce journal qu'il prenait le plus volontiers pour point de com-
paraison, — comparaison dangereuse, car pour le travail dont j'était chargé, le Journal des Débats se faisait dans des conditions bien différentes des nôtres.
Ce travail y était confié à un vieux sténographe du Moniteur, le père Breton, qui datait du procès de Gracchus-Babeuf, et dont je n'ai pas parlé, parce qu'il n'habitait pas notre tribune. Profitant de ses privilèges de rédacteur du Moniteur, il était constamment dans l'hémicycle de la Chambre, et là il notait avec soin les interruptions que nous entendions si difficilement, et il en parsemait son compte rendu, qu'il faisait avec des épreuves du Moniteur. Il pouvait donner sa copie à une heure avancée de la nuit, ce qu'on n'admettait guère au National, et tous ces motifs réunis lui assuraient une incontestable supériorité sur nous. Ce fut à ces privilèges et à son absence de tout scrupule qu'il dut de pouvoir mettre dans son journal, en 1832, l'interruption du député Dulong, qui ne figura pas au Moniteur, interruption qui fut cause de son duel avec le général Bugeaud et lui coûta la vie.
Comme spécimen des difficultés que présentait notre travail dans les conditions où nous étions placés et du discernement qu'il fallait y apporter, je veux citer un incident qui se présenta peu de temps après mon
LES JOURNALISTES d' AUTREFOIS 6g
entrée en fonctions et qui me causa une certaine émotion. Dans une séance importante du commencement de la session, à propos de la discussion sur la conversion de la rente, M. le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, répondant à une question d'un membre de la gauche, avec ce ton cassant et un peu dédaigneux qui lui était familier, se servit trois ou quatre fois de cette locution : Est-ce clair? qui a été souvent répétée et est restée célèbre dans les fastes parlementaires. Je racontai l'incident à Carrel en revenant de la Chambre; il trouva dans le journal du soir la confirmation de mon récit et le fameux mot en toutes lettres, et fit immédiatement, à ce sujet, un de ces articles à l'emporte-pièce dont il avait le secret et qui ont fait dire avec raison que ces articles semblaient écrits avec la pointe d'une épée.
Mais le lendemain, en lisant le discours du duc de Broglie dans le compte rendu du National, il n'y trouva pas le mot qui avait servi de texte à son article; le soir même il me parla de cette omission d'un ton sec et contrarié qui ne lui était pas habituel ; mais il me fut facile de mettre ma responsabilité à couvert; ce n'était pas moi qui avais fait le discours du duc de Broglie, ayant donné la préférence à celui de M. Odilon Barrot, qui l'avait précédé, c'était mon collaborateur
yO LES JOURNALISTES D AUTREFOIS
G..., le sénateur d'aujourd'hui; à l'appui de mon assertion, j'envoyai chercher la copie à Timprimerie, elle me justifia complètement; le pauvre G..., peu familier avec ce genre de travail, n'avait pas reproduit le mot textuel et l'avait remplacé par je ne sais quel synonyme, d'un choix malheureux.
Comme ce sont des souvenirs intimes et inédits que j'écris, je veux donner sur les circonstances qui ont engagé Carrel à continuer le journalisme après la révolution de Juillet, et sur sa position privée au moment où j'entrai au National, quelques détails qui ne seront pas sans intérêt et qui pourront aider à expliquer bien des choses; Sainte-Beuve en a touché un mot dans l'étude qu'il a consacrée à l'illustre publiciste, mais il n'avait pas vu d'aussi près que moi et il n'y a pas mis la précision que je vais tâcher d'y apporter.
Carrel, lorsqu'il était sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie, était devenu l'amant de la femme d'un de ses chefs de batail-
Ion, avec lequel cette irrégularité lui valut, lorsqu'il eut quitté le service, un duel. Cette liaison devint bientôt une chaîne, à laquelle Carrel fut rivé jusqu'à la fin de ses jours et qui eut, comme on va le voir, une grande influence sur sa destinée.
Après la révolution de Juillet, comme cela se pratique toujours en pareille circonstance et s'est pratiqué depuis sur une plus large échelle, chacun chercha à avoir la meilleure part possible dans les dépouilles opimes, la presse ne fut pas oubliée et en première ligne se trouvait le National qui avait si puissamment contribué à l'intronisation de la branche cadette et qu'il fallait pourvoir ; aussi MM. Thiers et Mignet furent immédiatement casés au Conseil d'Etat, mais Carrel qui était sur le même pied qu'eux, puisqu'ils étaient tous les trois rédacteurs en chef, chacun leur mois, Carrel fut envoyé en mission dans les départements de l'Ouest; on a pensé non sans raison, que cette faveur fut un bon tour de son collègue, M. Thiers, qui redoutait l'indépendance de ce gêneur et qui était bien aise de s'en débarrasser pour quelque temps. Carrel, qui n'était pas un ambitieux, accepta sans se faire prier cette mission qui du reste flattait peut-être ses goûts militaires et la remplit avec autant de conscience que de dévouement.
A son retour, on crut suffisamment récompenser ce dévouement en lui offrant la préfecture..- du Cantal, qui n'était pas encore illustrée par l'immortelle épopée de Dumersan, faveur d'autant plus singulière, quand elle était offerte à un homme de la valeur de Carrel, que, quelques jours auparavant, on avait donné une préfecture meilleure que celle-là à M. Gauja, l'ancien gérant du National. Quelque maigre que put sembler la pitance à l'ancien collègue de MM. Thiers et Mignet, Carrel ne refusa pas et il se disposait à se rendre à son poste lorsqu'il reçut la visite d'un ambassadeur officieux que M. Guizot, ministre de l'intérieur, lui envoyait pourlui faire quelques observations au sujet de son intérieur, dont le ministre avait été informé et lui faire comprendre qu'il devait aller seul prendre la direction administrative qui lui était confiée. (De nos jours on n'a pas de ces scrupules-là, et nous pourrions.citer un personnage qu'une situation semblable n'a pas empêchéd'être pourvu d'une grande ambassade.) Carrel éconduisit l'ambassadeur sans avoir donné de réponse positive; mais après en avoir conféré avec la personne intéressée, il notifia au ministre un refus très net.
Cet incident ne pouvait être ignoré au National, avec lequel Carrel avait conservé des relations, et les propriétaires de ce jour-
nal, un peu inquiets de sa situation, s'empressèrent de profiter de cette circonstance pour en confier la direction, à de très belles conditions, à celui de ses fondateurs qui se trouvait ainsi en disponibilité.
Le National, sous la direction de Carrel, soutint le gouvernement de Juillet jusqu'à la chute du ministère Laffitte, et ce ne fut qu'à l'avènement du ministère Périer (13 mars) qu'il entra résolument dans l'opposition et combattit la politique dite de résistance...
Comme je n'écris que des souvenirs intimes et personnels et que je n'ai la prétention, ni de raconter, ni surtout de juger les graves événements qui se sont succédé dans ces premières années si orageuses de la monarchie de Juillet, je reprends le récit de quelques détails inédits que j'ai pu connaître et que je puis aujourd'hui raconter sans inconvénient, puisque tous les acteurs sont morts.
En prenant possession de son nouveau poste de secrétaire de Carrel, Bernard entra complètement dans l'intimité du rédacteur en chef du National; pour travailler à son aise avec lui il partageait ses repas, il était enfin complètement de la maison, ce qui, avec son humeur galante et le charme dont il était doué, aurait pu n1être pas sans dan-
ger pour le ménage, s'il ne s'était présenté le dérivatif que voici :
Carrel avait pour ami intime un ancien camarade de Saint-Cyr, gentilhomme d'origine espagnole, du norad'H...J dont la famille avait été naturalisée française. D'H...
avait servi dans un régiment de cavalerie commandé par le comte de V... et, dans cette situation, il avait fait comme Carrel dans son régiment d'infanterie, il était devenu Pâmant de la femme de son colonel et cette liaison avait pris de telles proportions que Mm° de V... s'était séparée de son mari et que d'H... avait donné sa démission. Ils vivaient donc maritalement depuis quelque temps déjà et la camaraderie d'école, l'analogie de situation, le rang social auquel les instincts aristocratiques de Carrel n'étaient pas indifférents, avaient bientôt créé une grande intimité entre les deux couples.
D'H... et Mmo de V... venaient souvent dîner chez Carrel; le jeune et nouveau commensal qu'ils y rencontrèrent se trouva là d'autant plus à propos que la discorde s'était introduite dans ce ménaged'aventure; d'H... était brutal, la comtesse était exigeante; bientôt les assiduités de Bernard furent agréées, l'ancien officier fut congédié et la comtesse entama une nouvelle liaison qui dura jusqu'à sa mort, c'est-à-dire plus
LES JOURNALISTES D'AUTREFOIS J j
de vingt ans. D'H... mourut de la poitrine quelques années après la rupture, mais personne ne se brouilla avec le ménage Carrel.
Lorsque je fus un peu plus familier avec Carrel qui, malgré son extrême politesse, m'imposait toujours beaucoup, je lui rappelai que la première fois que je Pavais vu c'était à la Cour de cassation, dans son procès au sujet du nouveau titre que le journal avait pris (le National de i834) pour échapper à l'interdiction du compte rendu des débats judiciaires qui avait été prononcée par un jugement. C'était aussi la première fois que j'entendais le célèbre procureur général Dupin, qui donna des conclusions favorables au journal. Carrel présenta quelques observations avec beaucoup de tact et démesure. Cependant il n'était pas content de lui. « Vous avez dû me trouver b... mauvais, me dit-il familièrement, c'était la première fois que je me trouvais à pareille fête et j'étais un peu intimidé en face de tous ces vieux magistrats en robe rouge. »
Dans le courant du mois de juillet 1836, j'eus avec Carrel une conversation qui me causa une vive impression et dont le souvenir me fut tristement rappelé quelques jours plus tard. Je me trouvais dans le bureau de rédaction, à l'entresol de la rue du Croissant, où était alors le National, avec Lhéritier,
qui faisait le journal, — (ce qu'on appelle aujourd'hui secrétaire de la rédaction), — travail qui avait son importance et dont ont été chargés, pendant trente ans, Saint-Ange aux Débats et Boniface au Constitutionnel. Il était environ onze heures, je venais de terminer mon travail ; Carrel descendit de son cabinet qui était au-dessus de nous et où il travaillait habituellement seul, ou bien avec Thibaudeau; il alluma son cigare et se mit à causer. La conversation prit bientôt la tournure d'un épanchement intime; il nous parla de ses travaux historiques qui le préoccupaient beaucoup et se plaignit amèrement du peu de temps que lui laissaient, pour des travaux aussisérieux, les exigencesdu journal. Nous l'encouragions, Lhéritier et moi, dans la mesure où nous pouvions le faire; mais il nous répliqua avec un accent de sombre découragement dont le souvenir me revint quelque temps après, à la suite de ce fatal duel qui lui coûta la vie: «Vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir un pareil boulet au pied. » Cette disposition d'esprit, qui trahissait chez lui une grande lassitude du journalisme, ne fut peut-être pas étrangère à la façon si regrettable dont il risqua sa vie et que je vais raconter sur mes simples souvenirs, mais avec la certitude de ne pas me tromper.
A quelque temps de notre conversation, et à la même heure, le 19 juillet, Carrel descendant de son cabinet, nous trouva encore Lhéritier et moi, achevant notre besogne; il alluma son cigare et allait se retirer, lorsque Lhéritier lui dit : « Monsieur Carrel, vous n'oubliez pas que vous avez promis à Capo de Feuillide de mettre quelques lignes dans le National à propos de son procès avec Girardin. » C'est vrai, répondit Carrel, et prenant un des feuillets blancs que j'avais laissés devant moi : comment écrivez-vous donc Capo? me dit-il. Je lui dis l'orthographe du nom, et il écrivit rapidement, et d'un seul jet, un article d'une trentaine de lignes qu'il envoya immédiatement à la composition.
Ainsi, c'était pour un homme dont il savait à peine le nom, pour un assez triste personnage, médiocrement considéré, mais par un sentiment de bonne camaraderie et peutêtre aussi sous l'empire de l'antipathie que lui inspirait l'adversaire, qui venait de prendre une position militante dans la poli-
tique et cherchait à opérer une révolution dans la presse, que Carrel écrivit ces quelques lignes que, quatre jours après, il devait payer de sa vie.
Le lendemain du jour où cet article fut écrit, je tombai malade par suite d'un excès de travail et je n'avais pas encore pu quitter le lit lorsque, le 2 3 ^ le National m'apporta la nouvelle de la rencontre qui avait eu lieu le matin entre Carrel et M. de Girardin, en donnant sur sa blessure des détails de nature à causeries plus légitimes alarmes.
Voici ce qui s'était passé et les détails que le pauvre Thibaudeau me donna quelques jours plus tard ; je tiens d'autant plus à les publier dans leur intégrité, qu'ils ne se trouvent qu'incomplètement dans le récit de M. Louis Blanc, le seul écrivain contemporain qui, dans son Histoire de dix ans, ait assez exactement raconté le duel qui coûta la vie à Carrel.
J'ai voulu rechercher dans la collection du National et de la Presse les deux articles qui ont amené la rencontre, et je crois qu'il ne sera pas sans intérêt de les reproduire textuellement.
L'article de Carrel, écrit dans les circonstances que je viens de rappeler, était ainsi conçu :
« M. Emile de Girardin, membre de la
LES JOURNALISTES D'AUTREFOIS jg
Chambre des députés, est à la tête d'une Société qui croit avoir trouvé le moyen d'établir un journal au prix de 40 francs par an, découverte heureuse et dont le pays profitera, si M. de Girardin réussit dans cette entreprise. Mais, comme premier moyen de succès, M. E. de Girardin a cru devoir publier des prospectus dans lesquels il parle de journaux qui existent depuis six, dix, quinze et vingt ans, en termes que nous nous sommes contentés de mépriser pour notre compte, mais qu'un de nos confrères, le Bon Sens, a relevés dans une série de feuilletons fort piquants et dont le public s'est beaucoup occupé. Le spirituel auteur de ces feuilletons, M. Capo de Feuillide, passe en revue les combinaisons et les calculs dans la confidence desquels on a été mis par les prospectus de M. de Girardin. M. Capo de Feuillide trouve l'entreprise mauvaise : il en a bien le droit, et il appuie son opinion de considérations et de raisonnements qui ne nous ont pas paru sortir des limites d'une discussion permise. M. E. de Girardin pouvait répondre dans son journal : il a mieux aimé considérer comme une diffamation contre sa personne les doutes jetés sur l'exactitude de ses calculs; il a attaqué le Bon Setis et M. de Feuillide devant la police correctionnelle. Cette affaire sera jugée demain,
et M. de Girardin jouira du bénéfice des lois de septembre. La presse ne pourra pas rendre compte des débats de cette affaire; nous en ferons connaître le résultat, qui ne nous paraît pas douteux, car rien ne ressemble moins à la diffamation, telle que nos lois la définissent, que la discussion soutenue par M. de Feuillide contre les assertions et les chiffres de M. de Girardin. »
Le lendemain du jour où parut cet article, le 21 juillet, la Presse y répondait de la façon suivante, comprenant dans sa réponse les journaux qui, comme le National, avaient attaqué la nouvelle entreprise de M. de Girardin, le Temps et le Bon Sens :
« .... Le National, à l'occasion de ce procès, jette, ce matin, un blâme sévère sur M. de Girardin pour ne s'être pas de préférence servi de la voie de la Presse. Le reproche manque de la loyauté attribuée au caractère de M. Carrel. Assurément le reproche serait mérité si le Bon Sens s'en fût tenu à l'examen critique et sévère de la base économique sur laquelle la Presse est établie ; mais il n'en a pas été ainsi : les accusations les plus odieuses et les plus personnelles ont été accumulées contre M. de Girardin.
« C'est bien malgré nous, et parce qu'il ne nous est point possible de garder le silence,
LES JOURNALISTES D'AUTREFOIS 8l
que nous nous jetons sur le terrain où l'on nous pousse; mais enfin, si l'on persiste à le vouloir, nous l'accepterons et nous publierons ce que le Bon Sens, le National et le Temps ont coûte à leurs actionnaires; nous ferons à notre tour les comptes de ces journaux, puisqu'ils prennent la peine de faire les nôtres; les renseignements sur ce point ne nous manqueront pas plus que ceux qui nous seraient nécessaires pour la biographie de plusieurs rédacteurs de ces journaux, si nous étions jamais contraints de la publier. En ce cas même, nous promettrions encore de nous en tenir à la stricte vérité des faits; nous n'aurions pas, nous, de faillites imminentes à prédire; il nous sullirait de faillites consommées à relever au greffe du tribunal de commerce. »
Le ton de ces deux articles était assurément un peu aigre, mais, à part le mot de mépris dans l'article de Carrel et celui de loyauté attribuée, etc. dans celui de M. de Girardin, — et, dans ce temps-là, comme aujourd'hui, la polémique courante, avec ses vivacités, s'en permettait bien d'autres, — il n'y avait réellement pas lieu à se couper la gorge ; aucun homme sensé, quelque chatouilleux qu'il pût être sur le point d'honneur, n'aurait conseillé à Carrel d'envoyer un cartel à M. de Girardin. La fin de l'article
82 LES JOURNALISTES d' AUTREFOIS
de la Presse contenait, il est vrai, une allusion cruelle et trop transparente sur les faillites consommées ; mais elle ne pouvait pas s'appliquer à Carrel qui n'avait jamais fait d'affaires ; elle ne pouvait donc viser que Thibaudeau dont j'ai raconté le désastre industriel. Aussi Ton comprendra la douleur poignante que dut causer à l'ami de Carrel la suite de cet incident dont cependant il fut bien innocent.
Aussitôt qu'ils eurent connaissance de Farticle de la Presse, dans la journée du 21, Carrel et Thibaudeau se rendirent ensemble chez M. de Girardin et eurent avec lui une conversation dans laquelle les choses se passèrent avec beaucoup de courtoisie de part et d'autre. On se quitta en termes qui devaient faire regarder l'affaire comme terminée ; mais, soit dans la soirée, soit dans la matinée du lendemain (je ne sais plus au juste laquelle des deux, et la chose est sans importance) Carrel, obéissant à je ne sais quel sentiment, eut l'idée de retourner seul chez M. de Girardin. Que se passa-t-il dans ce tête-à-tête ? Personne ne l'a jamais su au juste, et M. de Girardin, le seul survivant de ce triste drame, pourrait seul le dire. Toujours est-il qu'une rencontre devait avoir été arrêtée, car en quittant M. de Girardin, Carrel choisit immédiatement ses deux té-
moins, qui furent Persat et Ambert. Ce choix était aussi malheureux que possible et n'indiquait que trop clairement la résolution de Carrel de n'entendre à aucun arrangement.
Ambert, le grand Ambert, comme on l'appelait, était un fort bel homme, assez forte lame, ayant, comme quelques autres, la prétention d'être du National, mais n'y ayant, en réalité, jamais fait une panse d'à et se bornant à paraître dans les circonstances où il fallait faire une manifestation, ou bien payer de sa personne dans quelque collision politique, comme pour l'affaire de la duchesse de Berry. Maurice Persat était un ancien officier de l'Empire, mis en demisolde par la Restauration ; il eut une vie assez aventureuse et avait fait partie de ce fameux bataillon de la Bidassoa, commandé par l'italien Pacchiarotti et dans lequel Carrel avait eu la malheureuse inspiration d'entrer avec lui. De là l'origine de leur liaison, et lorsqu'en 1834, après quelques années passées en Algérie, Persat avait obtenu sa retraite de capitaine, Carrel le fit nommer gérant du National, poste qui n'exigeait guère d.'autre capacité que celle de faire les mois de prison auxquels les gérants de quelques journaux étaient alors exposés. C'était un très brave homme, très dévoué à
Carrel dont nous disions qu'il était le mameluk ; il se serait volontiers fait tuer pour lui, mais il n'était guère propre à l'empêcher de se faire tuer lui-même dans la triste aventure où il s'était si malheureusement embarqué.
Il se produisit à cette occasion un incident assez curieux, et qui m'a été raconté par l'auteur lui-même. Grégoire, qui était alors imprimeur du National, et qui, comme tous ceux qui l'approchaient, était fort dévoué à Carrel, mis au courant des choses, croyant qu'il était très facile d'arranger honorablement cette affaire, si seulement il lui était possible de remplacer Persat comme témoin, était chez Carrel, le 23 au matin, avant six heures : la rencontre avait été fixée au bois de Vincennes pour sept heures ; Ambert devait s'y trouver de son côté et Carrel partir de chez lui avec Persat ; Grégoire, sans rien dire de ses projets à Carrel, envoya Persat acheter des cigares et aussitôt fit monter Carrel dans un tilbury attelé d'une jument anglaise d'une grande vitesse, qu'il dirigea lui-même à toutes jambes sur Vincennes.
Persat, à son retour rue Grange-Batelière, ne trouva plus personne, on lui dit que Carrel venait de partir avec Grégoire ; aussitôt il court chercher un cabriolet de remise à deux roues, véhicule alors fort usité
et assez rapide ; Persat donne cinq francs au cocher à la condition qu'il le conduira à fond de train à Vincennes, où il réussit à arriver presque en même temps que Carrel et Grégoire et à remplir son rôle de témoin... comme il le comprenait.
Il n'y avait plus rien à faire pour Grégoire dans cette situation, et cependant il est bien probable que, quoi qu'en aient dit ensuite les témoins de Carrel, s'ils eussent fait la moindre tentative auprès des témoins de M. de Girardin, qui étaient Lautour-Mézeray et Paillard de Villeneuve, rédacteur en chef de la Galette des Tribunaux, ce dernier surtout très raisonnable et très pacifique, l'affaire aurait pu être très facilement et très honorablement arrangée. Mais le sort en était jeté, les armes furent chargées, les deux adversaires furent placés à quarante pas avec faculté de marcher chacun de dix pas et de tirer à volonté, mode beaucoup plus dangereux que le tir au commandement à distance ferme, qui se pratique plus volontiers aujourd'hui. Après avoir fait chacun quelques pas, les deux adversaires tirèrent presque en même temps; M. de Girardin eut la cuisse traversée et Carrel fut atteint au bas-ventre...
La gravité de la blessure de Carrel ne permettant pas de le transporter à son domicile,
on le déposa chez un de ses anciens camarades, qui passait alors Tété à Saint-Mandé avec sa mère, Peyrat, ancien officier de la garde royale, qui, lui aussi, avait eu plusieurs duels et avait conservé avec Carrel d'amicales relations, bien qui'ls fussent dans deux camps différents, car Peyrat était royaliste ardent.
Le fatal dénouement qui n'était que trop prévu, et contre lequel tous les efforts de la science furent impuissants, ne se fit pas longtemps attendre, et, dans la nuit du 24, Carrel succomba à une péritonite aiguë déterminée par les graves lésions produites par la balle qui avait déchiré les intestins.
Une particularité assez curieuse se présenta à propos des obsèques de Carrel.
L'irritation du parti avancé, — on ne savait pas bien encore s'il fallait dire républicain — la position récemment prise par son adversaire dans le camp opposé, les circonstances qui avaient précédé la funeste rencontre, tout cela faisait craindre une manifestation contre laquelle le gouvernement voulait prendre des précautions par un grand déploiement de forces. Saint-Mandé avait alors pour maire un chef d'institution, homme de sens, très respecté de ses administrés et très écouté dans les conseils du gouvernement, car c'était un conserva-
LES JOURNALISTES d' AUTREFOIS Sj
teur résolu; il alla trouver le ministre de l'intérieur, qui était alors M. deMontalivet, parvint, non sans peine, à le convaincre des inconvénients qu'offrirait la présence de la troupe, et répondit du maintien de Tordre.
La façon dont les choses se passèrent donna pleinement raison au maire de Saint- Mandé. Le 2$ juillet dans l'après-midi, un concours de dix mille personnes se pressait dans l'avenue du Bel-Air et conduisait, dans le plus grand ordre, au cimetière de Saint- Mandé, le cercueil de Carrel porté à bras par les ouvriers typographes du National.
Toutes les notabilités du parti libéral assistaient à cette triste réunion; on y remarquait surtout Chateaubriand, qui avait pour Carrel la plus haute estime, Béranger, qui s'était arraché à sa retraite de Fontainebleau, Laffitte, Arago, Cormenin, etc. Il est bien entendu que les deux anciens fondateurs du National avec Carrel, MM. Thiers et Mignet, brillèrent par leur absence; il est vrai que M. Thiers était alors président du conseil.
Malgré mon état de souffrance et appuyé au bras de Bernard, je pus faire partie de ce cortège et rendre à l'homme qui m'avait inspiré une si vive et si respectueuse sympathie un dernier hommage. Deux discours fuient
88 LES JOURNALISTES d' AUTREFOIS
prononcés : l'un par Arnold Scheffer, ancien gérant du National, l'autre par Martin Maillefer, rédacteur du Bon Sens. Le pauvre Thibaudeau voulut, lui aussi, prendre la parole, mais à peine avait-il prononcé quelques mots que ses sanglots étouffèrent sa voix, et il eut une défaillance. L'épreuve, en effet, était au-dessus de ses forces, car les circonstances qui lui étaient personnelles dans ce triste drame étaient encore pour lui un surcroît de douleur.
Je ne veux pas essayer sur cette noble figure de Carrel une étude rétrospective après celle qui a été si bien faite en 18^2 par Sainte-Beuve, et je n'ai que peu de choses à ajouter aux souvenirs intimes que j'ai cru intéressant de publier. Je tiens, toutefois, à rappeler que Sainte-Beuve citant un fragment d'un article très ému et très éloquent que Carrel publiait dans le National au mois de juin 1830, à propos du suicide de Sautelet, qui fut, je crois, son premier gérant, ajoute cette réflexion : « Hélas ! ce qu'il dit là contre le suicide, ne pourrait-on pas, en partie, le dire aussi contre le duel, qui n'est souvent qu'uneautre forme de suicide, comme cela fut trop vrai de lui, qui écrit, et de son cas suprême ? »
Oui, cela est vrai, et ce n'est pas seulelement au point de vue philosophique que la
LKS JOURNALISTES D'AUTREFOIS 89
réflexion de Sainte-Beuve peut être fondée; elle l'est surtout au point de vue réel, positif, dans ce qui concerne le duel qui coûta la vie a Carrel et qui, par les circonstances que j'ai racontées dans leur détail, peut au moins être regardé comme un demi-suicide. Un souvenir encore qui me revient à l'esprit à propos de Carrel et qui peut aider à apprécier son caractère : malgré ses trop légitimes griefs contre son ancien collaborateur, malgré surtout la suprême et bien inique injure que le ministre lui avait faite en provoquant son arrestation après l'attentat de Fiesehi, il avait conservé un faible pour M. Thiers. Ainsi, je me rappelle qu'un jour, à la suite d'une séance où j'avais vivement admiré le grand talent de tribune de M. Guizot, nous discutions la valeur relative de ces deux hommes dont la rivalitéj qui devint si vive dans la suite, commençait à poindre. Je dis que je trouvais M. Guizot plus fort que M. Thiers. — Oh! oui, riposta Carrel d'un ton sarcastique, plus fort en thème peut-être... C'est qu'à mon sens, il y avait plusieurs points de contact entre ces deux fondateurs du National, ils étaient l'un et l'autre autoritaires et patriotes — chauvins même, si l'on veut, — et Carrel n'a jamais pardonné à M. Guizot son voyage à Gand.
On s'est souvent demandé, et pour mon compte je me suis plusieurs fois fait cette question : quelle aurait été l'attitude de Carrel sous le second Empire, s'il eût vécu ? Pas plus que sous Louis-Philippe on n'aurait pu le conquérir en lui donnant un régiment, et il est permis d'hésiter sur le parti qu'il aurait pris. Quant à moi, j'ai de la peine à croire qu'il fût resté irréconciliable.
En se laissant aller aux réflexions qui se présentent en foule à l'esprit à propos de ce que sont devenus, depuis la mort du plus éminent journaliste de l'époque que je viens de rappeler, quelques-uns des hommes dont le nom est associé à ces souvenirs, il serait vraiment permis de se laisser aller au fatalisme des Orientaux : « C'était écrit ».
Le modeste chef d'institution de Saint- Mandé devenant en 1848 commissaire de la République, grâce aux relations que lui avait values avec le National la mort de Carrel et malgré son très grand dévouement à M. Guizot, dont il sollicitait, en 1846, le privilège d'un théâtre populaire aux Champs- Elysées (lire à ce sujet les curieux détails publiés par Taschereau dans la Revue rétrospective de 1848) — ses deux fils mis ainsi en lumière et devenant deux des meilleurs préfets de l'Empire; — M. Thiers, le président du conseil, et M. de Montalivet,
le ministre de l'intérieur, au moment où les obsèques de Carrel causaient au gouvernement de vives appréhensions, devenus, l'un président de la République et l'autre un de ses plus chauds appuis; — l'adversaire de Carrel, chargé d'ans et de millions, et après un grand nombre d'évolutions, devenant lui aussi un des plus grands zélateurs de la forme nouvelle... tout cela prouve-t-il que, suivant la moralité de certains contes, « la vertu trouve tôt au tard sa récompense » ou bien que « tout arrive » dans notre pays, que la logique y trouve ou n'y trouve pas son compte ? — Choisissez. Pour moi je me borne à reprendre mes souvenirs.
Peu de temps après la mort de Carrel, le National déménagea de cette vilaine rue du Croissant, dont la malpropreté répugnait à cet homme élégant qui, en'outre, avait beaucoup de peine à y faire entrer ce cabriolet que les purs lui ont quelquefois reproché et qu'il aimait à conduire. Il s'installa dans le local beaucoup plus convenable de la rue Le Pe-
letier, que Carrel avait choisi lui-même et dans lequel il lui tardait tant de transporter son journal.
Thibaudeau prit la rédaction en chef avec tout l'ancien personnel et la garda moins d'une année. Ce n'est pas seulement pour se donner tout entier à l'industrie naissante des chemins de fer, comme je le dirai bientôt avec plus de détail, que Thibaudeau quitta si promptement le National. Il y avait là des difficultés, des incompatibilités, dont la grande autorité de Carrel avait bien pu triompher, mais contre lesquels Thibaudeau devait nécessairement se briser; il fallait beaucoup compter avec les propriétaires du journal qui étaient principalement représentés par Thomas, ancien marchand de bois, esprit étroit, assez vulgaire, véritable culotte de peau du parti libéral — conspirateur de la Restauration; il était difficile à un raffiné comme Thibaudeau, démocrate d'occasion, d'accepter la suprématie d'un personnage qui lui était aussi antipathique, et le divorce se fit bientôt sans beaucoup de regrets de part ni d'autre.
La direction du National resta pendant quelque temps flottante et incertaine; Thomas n'avait ni assez de capacités ni assez d'autorité morale pour la conserver longtemps; quand, par hasard, il avait écrit un
entrefilet de dix lignes, il était dans tous ses états, il allait lui-même en surveiller la composition, et le chef compositeur, Caillaux, garçon fort intelligent, comme il s'en trouve beaucoup parmi les ouvriers typographes, disait alors plaisamment de lui : « Sa tête fume ».
Il y avait bien de temps en temps auprès de lui son associé dans le commerce de bois, Bastide, — on les appelait quelquefois en riant Bastide et Josion; mais Bastide ne faisait que de rares apparitions au journal; il passait pour s'occuper beaucoup plus de ses affaires personnelles; peut-être étudiaitil Wattel pour se préparer au ministère des affaires étrangères, qu'il occupa en 1848. Il fallait donc suppléer a cette insuffisance et trouver quelqu'un qui fût à la hauteur de la tache.
On s'adressa à un médecin, le docteur Trélat, qui avait, pendant assez longtemps, honorablement exercé sa profession dans le faubourg Saint-Marceau, pendant que son confrère et ami Recurt l'exerçait dans le faubourg Saint-Antoine. Comme lui égale, ment, il y avait fait de la politique, avait cultivé les sociétés secrètes en attendant, l'un et l'autre, que leur heure, qui n'était pas encore arrivée, les portât à un ministère
où ils firent leur avènement simultané, mais seulement en 1848.
Trélat sMtait fait remarquer par un discours très violent et assez éloquent, prononcé devant la cour des Pairs, dans le procès des accusés d'avril, et il avait, pendant quelque temps, rédigé avec un certain succès un journal de province, le Patriote du Puy-de- Dôme. Ce fut donc à ce médecin que l'on eut recours pour relever le National, dont la santé donnait des inquiétudes; mais l'on s'aperçut bientôt que la tâche était trop lourde pour ses épaules et l'on se décida à faire appel à un homme qui pendant plusieurs années avait été à la tête d1un journal beaucoup plus avancé que le National, la Tribune, où il avait, par la violence de ses articles, procuré bien des mois de prison à un de mes anciens maîtres d'études, Ferdinand Bascans, que j'ai retrouvé adjoint au maire du premier arrondissement en 1848, — et où il avait, dans plusieurs circonstances, accentué son désaccord avec Carrel dans des termes assez vifs pour rendre imminent un duel empêché par des amis communs.
C'était Armand Marrast.
Le choix était bon; Marrast était un esprit très fin, un écrivain brillant et solide, comme la plupart de ceux que l'Université a fournis à la presse. Il avait été professeur de rhéto-
rique à vingt-deux ans; mais, comme beaucoup de ses collègues, il avait trouvé que cette ingrate carrière ne menait pas assez loin, et après une tentative infructueuse pour entrer dans les bureaux d'un ministère, sous M. de Martignac, il avait essayé du journalisme, obscurément d'abord, mais bientôt avec éclat dans la Tribune, où son tempérament, bien plus, je le crois, que ses convictions, lui tirent atteindre des hauteurs qui devaient quelquefois lui donner le vertige. Avec des formes différentes' et beaucoup moins de distinction extérieure, il complétait très bien ce trio quelque peu aristocratique dans la démocratie : Carrel, Thibaudcau et Marrast. Son règne fut de beaucoup le plus long et personne n'ignore la part importante qu'une guerre acharnée de dix ans lui assura dans la chute de la royauté de Juillet, guerre impitoyable dont le dernier mot, sorti de sa bouche dans la journée du 24 février, fut celui-ci : « Il est trop tard ». Intelligence d'élite, au demeurant, et qui, au milieu du tohubohu de 1848 et du lamentable spectacle que donnèrent tant d'incapacités si inopinément arrivées au pouvoir, se fit remarquer par beaucoup de sens, de modération et surtout par la façon dont il dirigea les débats de l'Assemblée constituante.
J'ai voulu compléter mes souvenirs sur le
96 LES JOURNALISTES DAUTREFOIS
National en consacrant ces quelques lignes aux successeurs de Carrel que j'ai peu connus, à l'exception de Thibaudeau, avec lequel je quittai le journal et dont je veux compléter l'histoire qui a tout l'air d'un roman.
Thibaudeau, malgré sa mésaventure industrielle de 183 1, qui fut si cruellement rappelée par le fondateur de la Presse, tout en se livrant pour un temps aux travaux assez absorbants d'un rédacteur en chef de journal, songeait toujours aux affaires; il en avait le goût, je puis dire le génie, et espérait que la fortune, dont les faveurs ne lui étaient pas indifférentes, ne lui tiendrait pas toujours rigueur.
L'industrie des chemins de fer, si péniblement introduite en France, venait enfin d'y acquérir ses droits de nationalité, et grâce à l'énergique impulsion des frères Péreire, la petite ligne de Paris à Saint-Germain venait d'être inaugurée; Thibaudeau conçut ridée de la prolonger jusqu'à Rouen; mais ce n'était pas chose aussi simple et aussi facile que cela le semble aujourd'hui. Le vent n'était pas encore à cette grande industrie; Thostilité du gouvernement, dont le plus puissant et le plus persistant organe était M. Thiers, les hésitations du Parlement, où les discussions politiques, les rivalités de
clocher, primaient l'intérêt général, la froideur enfin des capitalistes étaient des obstacles difficiles à surmonter. Thibaudeau conçut l'idée de s'adresser aux capitaux anglais qui, moins timides que les nôtres, avaient déjà opéré en Angleterre des travaux importants; ils fit plusieurs voyages à Londres, et grâce à sa parfaite connaissance du pays, aux excellentes relations qu'il s'y était faites et surtout à son ami Leader, qui était alors un des chefs du parti whig dans la Chambredes communes, il parvint à constituer uneCompagniepour l'exécution ducheminde Paris à Rouen, et après bien des difficultés avec l'Administration française, difficultés dont son habileté et son opiniâtreté triomphèrent, ce chemin fut exécuté sous la directiond'un habile ingénieur anglais, M. Locke. A l'inauguration de ce chemin, Thibaudeau reçut la croix de la Légion d'honneur des mains de M. le duc de Nemours. Un article cruel parut, à -cette occasion, dans le National, dans lequel se trouvait une allusion au duel de 1836; mais les partis sont féroces et se refusent rarement ce genre de satisfaction.
Quelques années plus tard, l'industrie des chemins de fer, décidément acclimatée en France, prenait un grand essor, la Compapagnie du Nord se formait sous la puissante
impulsion de la maison de Rothschild dont le chef, qui faisait bien les choses, distribuait des actions au pair à un certain nombre de personnes dont l'influence avait pu être utile au succès de l'affaire, etparmi lesquelles Thibaudeau ne fut pas oublié. Ce fut à cette époque que, dans un dîner donné par Véron à ceux de ses amis qui avaient bénéficié de ces largesses dont il avait eu sa part, Thibaudeau, qui avait pris au lansquenet une main malheureuse, joua contre le comte Walewski un coup de 96,000 fr. qu'il gagna.
Malheureusement pour lui, Thibaudeau se laissa entraîner à un autre jeu beaucoup plus dangereux, celui de la Bourse; il n'y fut pas heureux, et au moment de la révolution de 1848 il était pour la seconde fois à peu près ruiné et réduit à son traitement de directeur, ou plutôt de secrétaire, suivant la formule anglaise, du chemin de fer de Rouen et ensuite du Havre. Mais l'avènement du prince Louis-Napoléon à la présidence de la République et, plus tard, à l'Empire, vint lui ouvrir de nouveaux horizons. Le prince, qui l'avait connu dans sa jeunesse, alors que le père de Thibaudeau était en exil, avait beaucoup de goût pour cet esprit brillant, très cultivé, fertile en ressources, et lui aurait certainement fait une position politique
importante, si Thibaudeau n'eût pas préféré continuer les affaires. Mais il était de ceux que le chef de l'Etat consultait le plus volontiers sur les questions financières, et ce fut en grande partie à ses conseils et à son influence que fut dû l'emprunt national, substitué à ceux dont les gros banquiers avaient jusque-là obtenu le monopole.
La grosse affaire dans laquelle il fit sa troisième fortune fut le chemin de fer de Paris à Lyon, que ses premiers concessionnaires avaient été obligés d'abandonner après la révolution de Février, et qui fut ensuite concédé à M. Charles Laffitte, avec une part importante pour Thibaudeau, et c'est sous l'impulsion de ces deux hommes habiles que cette ligne est devenue l'excellente affaire que l'on sait.
La plus-value considérable promptement acquise par les actions que Thibaudeau avait eues au pair lui constitua rapidement une très belle fortune ; ayant fait quelques années auparavant un mariage qui fut un long roman, mais dont la conclusion le rendit heureux, n'affichant point le luxe extérieur que pratiquaient volontiers alors les nouveaux enrichis, Thibaudeau consacrait surtout ses revenus à des acquisitions d'objets d'art et, sous la direction d'un homme de goût, M. Charles Blanc, il réunit une
belle collection de tableaux, de dessins, livres à figures, etc. En i8)ï il fit l'acquisition d'une charmante propriété à quelques lieues de Tours, le château des Touches, qui appartient aujourd'hui au grand imprimeur M. Marne; au mois de mai i8f6, j'allai passer quelques jours avec lui dans cette délicieuse résidence; il nageait dans le bonheur, me Faisait admirer ses travaux d'embellissement; en le quittant je lui serrai la main avec effusion et lui dis : « Mon cher ami, c'est votre troisième fortune, si je compte bien; sachez la conserver. — Oh ! me répondit-il, soyez tranquille, j'ai tout liquidé et je ne fais plus aucune opération... » Au mois de décembre suivant, il mourait complètement ruiné ! Il avait subi, m'a dit depuis un ami commun, une perte de douze cent mille francs, dans une seule Bourse, par suite d'une opération sur le crédit mobilier, faite sur dépêche télégraphique envoyée d'Evian.
Pour compléter ces souvenirs sur le personnel de l'ancien National, je ne dois pas oublier de dire ce qu'est devenu Bernard, dont la vie fut aussi un roman avec un triste dénouement et offrant quelques ressemblances, proportions gardées, avec celui de Thibaudeau.
Après la mort de Carrel et pendant quel-
ques années, Bernard ne fit plus de journalisme qu'à bâtons rompus ; il avait recueilli un petit patrimoine qui lui donnait une certaine indépendance, et filait le parfait amour avec la comtessede V... Mais, en matière pareille, rien n'est éternel, surtout avec une nature aussi inflammable que celle de l'ancien secrétaire de Carrel : une nouvelle liaison vint se greffer sur l'ancienne; mais — prodige d'habileté — sans apporter, en apparence du moins, le moindre trouble dans la première, et, le dimanche, à ces réunions si élégantes et si recherchées des concerts du Conservatoire, on pouvait voir, dans une loge, ce disciple de Don Juan entre la noble comtesse et la jeune femme d'un autre monde, qu'il lui avait donnée comme amie.
Dans cette nouvelle situation et par des motifs que je ne veux pas préciser pour ne pas rendre trop transparent le voile dont il convient encore de couvrir certains détails, Bernard reprit la plume du journaliste et prit part à la rédaction du journal le Siècle, dont il devint bientôt le rédacteur en chef; mais la tâche était au-dessus de ses forces; homme d'esprit et d'un travail facile, Bernard faisait à merveille un article de fantaisie, comme tous les journaux en admettent; mais il n'avait ni la consistance, ni la suite d'idées nécessaires pour bien diriger un journal,
même le Siècle, et, malgré la haute influence qui l'avait poussé à ce poste, il dut le quitter au bout de quelques mois. •'
Mais, vers cette époque, il se présenta une circonstance qui faillit lui ouvrir une autre porte de la vie politique. La révolution de Février venait d'éclater; Bernard à cette date, était toujours... l'ami de la comtesse de V..., il y a mieux : il passait tous les ans une grande partie de l'été dans son château^ et il avait su faire accepter cette liaison par l'austère aristocratie de l'Anjou. De quel nom la décorait-on? Ma foi, je n'en sais rien au juste; tout ce que je puis dire, c'est que Bernard y jouissait d'une telle considération, qu'aux élections de 1848, il fut agréé comme candidat à l'Assemblée constituante — républicain modéré — même par le parti légitimiste; malheureusement pour lui, son influence ne s'étendait pas au delà de l'arrondissement de B..., où il obtint douze mille voix; il ne fut pas nommé.
Peu d'années après cet échec politique, qui fut bien près d'une victoire, la comtesse mourut laissant une fortune de près de deux millions dont il n'eût tenu qu'à Bernard d'hériter; maisilnevoulutaccepterqu'unlegs, assez convenable du reste, ce qui lui valut la reconnaissance et les bonnes grâces d'une famille qui, bien que l'une des plus riches
de France, ne fut pas fâchée de recueillir un héritage sur le sort duquel elle avait pu concevoir quelques alarmes.
A la tête d'un assez joli capital dans les premières années de l'Empire et peu tenté de rentrer dans la presse, qui n'offrait pas alors des perpectives très séduisantes, Bernard fit comme beaucoup d'autres, il se laissa tenter par les spéculations financières, il devint un des habitués les plus assidus de la Corbeille; à un moment où tout le monde gagnait de l'argent, où il se fit de si rapides et de si grosses fortunes que quelques-uns ont su conserver, Bernard toucha de bien près au million; il entama alors un troisième règne; je ne voudrais pas affirmer que ce fut celui de Mmode Maintenon; il eut un salon. A Paris, surtout quand on a appartenu à la presse, et qu'on a de l'argent, il est facile d'avoir un salon fréquenté par des gens d'esprit à la condition de n'être pas trop difficile sur l'article femmes.
Mais, pour Bernard comme pour beaucoup d'autres, hélas ! le moment de la déveine arriva et coïncida avec la décadence de la caisse Mirés, qui était alors la providence de bien des gens en détresse. Le décavage fut complet et le pauvre Bernard, après avoir été millionnaire, après avoir traversé de bien rudes épreuves, est mort il y a trois ans, oc-
cupant à la direction de la presse un modeste emploi que d'anciens amis lui avaient fait obtenir pour l'empêcher de mourir de faim.
Après ma sortie du National, je me remis à mes chères études (le mot n'était pas encore inventé), avec une assiduité d'autant plus nécessaire que j'avais un examen difficile à passer; mais il était écrit que je n'en avais pas fini avec les travaux parlementaires. J'étais depuis deux mois en disponibilité, lorsqu'un de mes plus sympathiques collègues, Lavallée, c\m faisait la Chambre pour la Quotidienne, tomba malade et me pria de le remplacer, ce que j'acceptai avec empressement.
Lavallée avait un frère aîné qui était un des hommes les plus laborieux de la presse, Joseph Lavallée, auteur d'un assez grand nombre de romans-feuilletons, aujourd'hui oubliés, comme le seront sans doute dans quelques années la plupart de ceux qui décorent aujourd'hui le rez-de-chaussée de beaucoup de journaux; grand chasseur de-
vant Dieu, il était un des principaux rédacteurs du Journal des Chasseurs. Le frère avait été pendant quelque temps secrétaire du général Lamarque, ce qui ne l'avait pas empêché d'être chargé du compte rendu de la Chambre pour la Quotidienne, parce que, comme je l'ai dit, l'identité d'opinions n'était pas exigée pour ce travail spécial, que le démocrate Flocon faisait au Constitutionnel, et le très conservateur Tardieu au Courrier français.
Au commencement de la session de 1837, La vallée mourut d'une phthisie laryngée et Ton m'offrit sa succession. L'offre était tentante : cinq cents francs par mois pour un étudiant qui ne pouvait pas être en possession du diplôme tant désiré avant deux ans, c'était un joli denier et j'acceptai avec empressement. La situation était d'autant plus agréable qu'à la Quotidienne, on était beaucoup moins exigeant qu'au National pour le travail qui m'était confié et pour lequel je n'avais pas besoin de collaborateur.
Pourvu qu'on soignât les orateurs du parti, on était très coulant pour tous les autres et le compte rendu des débats parlementaires pouvait être abrégé à volonté. Il est vrai que, si les députés du parti dont la Quotidienne était alors le principal organe étaient peu nombreux, ils prenaient une part
active aux discussions de la Chambre, et, si je les eusse crus, j'aurais eu recours aux épreuves du Moniteur toutes les fois qu'ils ouvraient la bouche; mais ce privilège n'était réservé qu'au chef du parti, au plus grand orateur qui ait illustré la tribune française depuis Mirabeau, à Berryer.
Après le travail que j'ai fait pendant plusieurs années et dans lequel j'ai pu apprécier en dilettante les orateurs distingués dont quelques-uns laisseront un souvenir impérissable, j'aurais volontiers cédé à la tentation d'essayer quelques portraits; mais cette œuvre a été si parfaitement accomplie dans un livre devenu classique, les Orateurs de Timon, que je resterai fidèle à mon titre et ne parlerai avec quelque détail que des journalistes.
Je veux cependant faire une courte exception pour cette grande et si brillante personnalité de Berryer qui a laissé à ses contemporains une si profonde impression et que la postérité ne connaîtra que bien imparfaitement. Berryer était en effet un grand orateur doublé d'un grand artiste, et il est aussi difficile de faire comprendre à ceux qui ne l'ont pas entendu l'effet que produisait cette voix incomparable, que de dire à ceux qui n'ont pas vu les Italiens il y a quarante ans ce qu'était Rubini.
Toutes les qualités physiques comme tous les dons de l'intelligence que l'on peut rêver pour constituer le grand orateur, Berryer les possédait au plus haut degré, et la voix surtout, ce merveilleux instrument qui, chez lui, était d'une telle richesse, avait un charme indéfinissable. Quand il occupait la tribune, si ce n'est pour les discussions d'affaires, comme la discussion du Traité américain, où il parla plus de quatre heures, il n'avait aucune note devant lui, et, bien que l'ordonnance de ces magnifiques discours dût être préparée à loisir, la forme était toujours improvisée. Détail curieux et bon à signaler : lorsque la plupart des orateurs, et surtout M. Thiers, passaient la nuit à corriger les épreuves de leurs discours au Moniteur, Berryer n'a jamais voulu en revoir une seule. Quand il descendait de la tribune après un de ses grands discours, il était dans l'état où se trouvait Gladiateur (pardon de la comparaison) après avoir triomphalement fourni sa carrière; il était en nage, son valet de chambre devait le changer des pieds à la tête, il fallait l'enfermer avec soin dans sa voiture et ensuite le mettre au lit pendant quelque temps.
Il ne fallait pas songer à reproduire un pareil orateur autrement que par les ressources de la sténographie et, lorsqu'il avait
I08 LES JOURNALISTES d' AUTREFOIS
parlé, mon travail se bornait à envoyer chercher au Moniteur les épreuves de son discours que je revoyais avec soin et dont j'accentuais les mou vements qui ne me semblaient pas suffisamment indiqués.
Ce privilège du Moniteur, toujours réservé à Berryer, était souvent sollicité et rarement obtenu par ses principaux lieutenants, qui étaient alors MM. de Laboulie, Béchard et du Gabé : le premier, homme de beaucoup d1esprit, qui avait occupé avec distinction un siège au parquet d'Aix, à la fin de la Restauration; le second, homme laborieux et disert qui, après avoir tenu une place importante au barreau de Nîmes, était devenu avocat à la Cour de cassation; le troisième enfin, qui, après avoir été pendant plusieurs années un des premiers dans le groupe légitimiste de la Chambre, termina misérablement sa carrière parlementaire en votant pour le ministère de M. Guizot et que tout le monde reconnut dans cette sanglante apostrophe que M. de Maleville lança un jour de la tribune : « Nous pourrions dire le tarif de certaines consciences » .
Dans ce groupe, je dois citer un député de Toulouse, non point comme orateur — ■ il ne parlait guère que sur les questions touchant à l'armée — mais parce qu'il me rappelle un détail assez curieux, qui est un trait de mœurs
contemporaines ; il s'agit du colonel Espinasse.
M. Espinasse avait été chef d'escadron dans la garde royale, ce qui lui donnait le rang de lieutenant-colonel, et faisait que, par courtoisie, on l'appelait le colonel Espinasse. Il était le fils d'un avocat de Toulouse qui avait conquis au barreau de cette ville une assez brillante renommée, et avait été, pendant longtemps, le rival du célèbre Romiguières. Il s'appelait Louis et signait ainsi son nom : L. Espinasse.
J'ai eu beaucoup de ses autographes entre les mains, car il ne manquait jamais de m'écrire, même lorsqu'il n'avait prononcé que quelques mots, pour me demander de prendre l'épreuve de son discours au Moniteur, ce dont je me dispensais le plus habituellement.
A la questure, en lisant le nom du colonel, on en fit un seul mot, Lespinasse, et, comme il siégeait à droite, on crut devoir y ajouter la particule; il en fut de même au Moniteur, et le colonel ne réclama pas.
Mais la Quotidienne, bien qu'il s'agît d'un coreligionnaire, ne fut 'pas d'aussi facile composition. Le comte de Lostanges, gérant du journal, fut toujours intraitable à ce sujet, et me dit, la première fois que je voulus écrire le nom du colonel comme l'écrivait le
Moniteur : « Mais j'ai beaucoup connu son père, citait un avocat distingué, il se nommait Espinasse... » Je ne résistai pas, et le nom du colonel resta invariablement écrit dans le moniteur du parti comme il devait régulièrement l'être.
J'ai voulu citer ces détails comme un échantillon assez curieux des transformations de noms qui se sont souvent produites, sans en excepter le monde parlementaire, dans notre pays démocratique. Je pourrais en citer beaucoup d'exemples, et la manie ne date pas d'hier : à la fin du dix-huitième siècle, à une époque où la noblesse n'était pas une simple affaire de gloriole, mais où elle conférait des privilèges, il était de mode dans la bourgeoisie d'ajouter un second nom au nom patronymique, sans que cela tirât à conséquence, et dans cette catégorie je pourrais nommer beaucoup de personnages qui ont marqué dans la période révolutionnaire, tels que : Roland de la Plâtière, Pétion de Villeneuve, Thuriot de la Rozière, etc. ; et le plus curieux de tous, Brissot, fils d'un pâtissier de Chartres, qui, né au villaged'Ouarville, se faisait appeler Brissot de Warville, à l'anglaise.
Mais je laisse là cette digression et je reviens à la Quotidienne pour tracer la silhouette de ses principaux rédacteurs, au moment où j'y entrai.
Au premier rang, et avant tous les autres, il faut citer le fondateur, le vénérable Michaud, alors septuagénaire, ressemblant assez à Voltaire, au physique et même au moral, quoique rédacteur d'un journal monarchique et religieux; mais, en cherchant bien, on aurait pu trouver dans les premiers essais de sa jeunesse quelques péchés qui rendaient la chose plus vraisemblable.
Cela ne l'empêcha pas de fonder, quelque temps après le 9 thermidor et de concert avec son frère, je crois, le journal la Quotidienne qui fut un des plus courageux organes de la réaction contre les excès de la révolution. A ce propos je dois rappeler un détail qui donne la mesure des écarts auxquels peuvent entraîner la passion politique et le ferraillage quotidien du journalisme, écarts auxquels les esprits les plus délicats et les hommes les plus aimables dans le commerce habituel ne sont pas toujours sûrs d'échapper.
C'est dans les premiers temps de l'existence de son journal que Michaud y plaçait,
112 LES JOURNALISTES D AUTRKFOIS
tous les jours, cette cruelle apostrophe à l'adresse de Marie-Joseph Chénier : « Ca'in, qu'as-tu fait de ton frère ? » Suard, l'ami de Michaud, lui reprocha un jour cette injustice en lui démontrant, comme la postérité s'est chargée de le confirmer, combien toute incrimination à ce sujet contre Marie-Joseph était peu fondée, quelque regrettables du reste que pussent être et son exaltation momentanée et ses dissentiments avec son frère et la polémique à laquelle ils donnèrent lieu et dans laquelle Marie-Joseph n'eut pas le bon bout. Mais la démonstration victorieuse de Suard ne parut pas émouvoir beaucoup Michaud, qui se borna à répondre de son air sarcastique : « C'est égal, c'est tout de même un bon chat que nous lui avons jeté dans les jambes ! »
A Pépoque où je vis pour la première fois ce vétéran de la presse, il habitait Passy, où j'allai lui faire une visite; il voulut bien me présenter à Mme Michaud, qui avait vingtcinq ans de moins que lui, et qui justifiait encore la réputation de jolie femme dont elle avait joui; c'était la fille du banquier Vital- Roux, qui — rapprochement bizarre — avait été l'un des commanditaires de mon ami Thibaudeau dans la verrerie de Choisy-le- Roi. M. Michaud paraissait être pour elle. .. un second père.
LES JOURNALISTES D AfTREFOIS I I )
Cet excellent vieillard était du reste, malgré le triste état de sa santé, l'homme le plus charmant et du commerce le plus facile; on l'aimait beaucoup au journal et l'on regrettait qu'il ne pût y faire que de courtes apparitions; il avait l'humeur gaie et trouvait facilement le mot pour rire, gaulois même à l'occasion.
A côté de M. Michaud, et depuis longtemps, son principal collaborateur, était M. Laurentie, qui pendant plus d'un demisiècle, a été l'un des hommes les plus éminents et les plus respectés de la presse française. J'étais heureux de retrouver à la Quotidienne cette personnalité très originale qui me rappelait des souvenirs de collège. En effet, M. Laurentie, qui était inspecteur général de l'Université sous la Restauration, vint deux fois au collège où je faisais mes études et où je fus interrogé par lui; je le fis sourire en lui rappelant cette circonstance et en lui disant combien il avait peu justifié l'espèce de terreur que nous inspirait son nom déjà mêlé aux luttes de la politique et dont la notoriété était parvenue jusqu'à nous.
Il était en effet impossible de trouver une nature plus affable, plus bienveillante que celle de M. Laurentie, et tel je Pavais vu lorsqu'il exerçait ses hautes fonctions universitaires, tel je le retrouvais à la rédaction de
la Quotidienne, toujours souriant, toujours de bonne humeur, et — contraste singulier ! — cet homme si charmant dans ses rapports officiels comme dans ses rapports privés, qui dans son modeste intérieur, où j'ai été quelquefois admis, était un modèle comme époux et comme père, cet homme dont le principal délassement, dans l'intervalle de travaux importants et nombreux, était un violoncelle dont il jouait très agréablement, cet homme, la plume à la main, était un polémiste à outrance, n'admettant pas les demi-tons et faisant des charges à fond de train comme Veuillot ou Cassagnac. C'est dans cette gamme qu'on lui a souvent reproché d'avoir écrit que la Saint-Barthélémy avait été une rigueur salutaire; l'a-t-il réellement écrit? Je n'en suis pas bien sûr, mais j'affirme bien que, si c'eût été son opinion, il n'aurait pas reculé devant l'expression.
Immédiatement après ces deux colonnes de la Quotidienne, en 1 838, on trouvait un type assez curieux, comme il y en a habituellement un par journal et que l'on peut appeler la bonne à tout faire. Il se nommait Célestin Moreau, ei par un hasard assez singulier, en même temps que je retrouvais £ la Quotidienne mon ancien inspecteur général, je retrouvais également dans la personne de Moreau un ancien camarade de
collège, mais que j'avais peu connu parce qu'il avait cinq ou six ans de plus que moi. Il était le gendre d'un homme assez connu, comme mime d'abord et comme organisateur de bibliothèques ensuite, Alexandre Vattemare; il était lui-même un bibliophile assez distingué et a laissé un travail de recherches estimé des spécialistes sur les Ma^arinades, ou pamphlets et brochures sur le cardinal Mazarin. Moreau venait tous les jours à la Quotidienne, à la même heure et avec la régularité d'un chef de bureau... régulier ; je crois bien qu'il mettait des manches de lustrine, et après avoir parcouru les journaux pour voir s'il y trouverait un sujet de polémique ou d'article quelconque, il se mettait à la besogne et faisait lentement, péniblement un article suffisant, à peu près
comme le père Desloges au National.
Venait ensuite le vicomte de Blosseville, homme aimable et du meilleur monde; et, à ce propos, il est bon de le dire, le bureau de rédaction de la Quotidienne était alors un véritable salon, les relations y étaient charmantes, et longtemps après avoir quitté ce journal, j'ai été heureux de les cultiver et de les conserver.
M. de Blosseville était membre, un peu attardé, d'un trio de jeunes fonctionnaires qui, au commencement du règne de Louis-
I I 6 LES JOURNALISTES d'aUTREFOTS
Philippe, avaient quitté les fonctions publiques pour conserver leur indépendance et se lancer dans la vie politique; les deux autres avaient déjà, à cette époque, conquis une grande notoriété et étaient membres de la Chambre des députés : c'étaient MM. de Tocqueville et Gustave de Beaumont. M. de Blosseville était resté leur ami intime sans entrer dans la voie qu'ils avaient choisie; il était légitimiste, mais pas intransigeant; il faisait à la Quotidienne des articles que j'appellerais des seconds-Paris, sans beaucoup de relief, mais toujours convenables; ayant une grande indépendance de fortune, M. de Blosseville n'était à la Quotidienne qu'un rédacteur d'occasion, il pelotait en attendant partie; il cherchait sa voie qu'il ne trouva qu'une quinzaine d'années plus tard; il fut en effet un des légitimistes qui se rallièrent, avec désintéressement, il est bon de le dire, et il fut nommé député (candidat agréé) par le département de l'Eure; mais, aux élections de 1863, ayant fait partie de ce que l'on appelait le groupe des 91, qui avaient voté un amendement désagréable au gouvernement sur la question romaine, il fut abandonné et non réélu. M. de Blosseville était le frère du jeune officier de marine, hardi navigateur, qui périt en remplissant une mission dans les mers du Nord.
Dans ce groupe de rédacteurs politiques, il faut encore placer M. Poujoulat.
M. Poujoulat, devenu rédacteur en chef de Y Union, dans laquelle s'est transformée l'ancienne Quotidienne, était alors au second plan et n'avait guère de raison d'être que la protection très chaude de M. Michaud; on n'admettait qu'en rechignant ses articles longs, lourds, diffus, qui devinrent beaucoup plus rares après la mort de son protecteur; — mais il s'est rattrapé depuis.
Pour compléter ce personnel, je dois parler de quelques épaves militaires que la Quotidienne, comme les autres journaux du parti, avaient recueillies après la révolution de Juillet.
On comptait alors à la Quotidienne trois anciens officiers de la garde royale ou des gardes du corps, démissionnaires après 1830.
Le premier était le comte de Lostanges, gérant du journal, n'y ayant jamais — et pour cause — écrit une ligne, mais ayant fait et étant destiné à faire encore plusieurs mois de prison, toujours, je crois, pour des articles de M. Laurentie. Parfait gentilhomme et d'une tenue irréprochable, cet ancien capitaine de la garde royale représentait très dignement le plus important des journaux légitimistes; il était fort bien de sa personne, ce qui lui valut, quelques années plus tard,
d'épouser une veuve à la tête d'une trentaine de mille livres de rente et lui permit de quitter le poste un peu périlleux qu'il occupa honorablement pendant un assez grand nombre d'années.
En second lieu venait Jadin, frère aîné de Godefroy Jadin, le peintre, et fils d'un musicien de talent, ancien garde du corps , faisant la Chambre des pairs pendant que je faisais la Chambre des députés, co-auteur de quelques vaudevilles et donnant des articles Variétés dansdivers journaux; brave garçon, d'un esprit vif et gai, malheureusement, plus tard, un peu éteint par l'abus de l'absinthe et autres alcooliques, comme le pauvre Etienne Becquet.
Le troisième était un ancien officier de la garde royale nommé de Vaugrigneuse; il avait pour principale mission, à la Quotidienne, de traiter les questions militaires et faisait presque tous les jours, à cette époque, un article sur la guerre civile qui désolait l'Espagne; il est bien entendu que ces articles étaient toujours et exclusivement favorables aux carlistes; mais il était, lui aussi, trop familier avec l'absinthe et il avait une difficulté particulière à trouver le mot propre qu'il demandait toujours à ses voisins.
Sous l'Empire il a quitté la presse légiti-
miste, où il n'a jamais fait grande figure, pour un poste de consul à New-York, que lui valut la protection du prince Napoléon dont il avait fait la connaissance lorsque celui-ci eut, sous le règne de Louis-Philippe, un duel avec M. de la Roche-Pouchin dont Vaugrigneuse avait été le témoin.
Le feuilleton de théâtres était confié àThéodore Muret pour les théâtres secondaires et à Merle pour les grands théâtres.
Le premier, était un homme anguleux, sec et froid, mais au demeurant un galant homme, suffisamment lettré pour faire convenablement sa besogne, auteur lui-même de quelques pièces qui ont eu un certain succès et d'une Histoire du Théâtre, manquant d'originalité et de relief, mais dans laquelle on peut trouver d'utiles renseignements. Il avait épousé la fille de Vial, l'auteur dramatique, et est mort il y a quelques années. On lui avait donné, dans les théâtres, un singulier sobriquet, on rappelait la clé des lieux, parce que, disait-on, avec son nez pointu en avant, son lorgnon et son air préoccupé et pressé, il avait toujours l'air de chercher cet instrument, et aussi parce qu'il le demandait régulièrement cinq minutes après être arrivé au théâtre.
Le feuilleton des grandes scènes était, comme je viens de le dire, confié à Merle,
120 LLS JOURNALISTES D AUTREFOIS
que j'ai gardé pour la bonne bouche, car c'est, dans le personnel de la Quotidienne, l'homme avec lequel j'ai été le plus lié, et cette liaison a duré jusqu'à sa mort. Merle avait, à l'époque où je suis entré à la Quotidienne, bien près de soixante ans; mais c'était encore, par l'esprit, la bonne humeur, la bonne santé, un véritable jeune homme. Très instruit des choses de théâtre, sans être précisément un érudit, esprit judicieux, écrivain élégant, sans avoir la faconde de Jules Janin ni le nerf de Rolle, il était, avec ses deux collègues de ce temps-là, le critique le plus lu et le plus autorisé, surtout pour ce qui concernait le Théâtre-Français, le vieux répertoire et la tradition.
Sa vie avait été très accidentée : provençal transplanté à Paris comme Thiers, Mignet, Méry, Roqueplan, il avait conservé un peu d'accent, mais il avait très grand air, était fort bel homme et affectionnait, comme quelques-uns de ses contemporains, un costume élégant qu'on ne voit plus aujourd'hui, l'habit bleu à boutons de métal, le gilet jaune clair et le pantalon gris-perle; en rencontrant, le soir, au foyer de l'Opéra, cet homme qui avait surtout vécu dans le monde des théâtres, on l'aurait volontiers pris pour un membre de la Chambre des lords.
Il avait fait partie de ce groupe de gais
vaudevillistes de la Restauration, à la tête desquels on peut placer Désaugiers, et avait collaboré à un grand nombre de pièces avec Brazier et Dumersan. Vers 1820, il était directeurdu théâtrede la Porte-Saint-Martin, où il gagna beaucoup d'argent. Malheureusement, comme cela est si facile dans le monde des théâtres, comme l'ont fait plusieurs de ses collègues et notamment celui de ses successeurs que l'on enterrait il y a quelques jours*, il en dépensait encore plus qu'il n'en gagnait et il quitta cette direction avec des dettes et non avec des économies... « Ah! me disait-il quelquefois, si j'avais seulement l'argent que m'ont coûté les huissiers! »
Ce fut pendant cette direction qu'il épousa Mm0 Dorval, et la chose vaut la peine d'être racontée.
Mme Dorval, veuve très jeune encore, était, à la Porte-Saint-Martin, la pensionnaire de Merle; elle y montra bientôt ces grandes qualités dramatiques qui firent d'elle une des illustrations de la scène française; sans être jolie, elle avait beaucoup de charme; une liaison s'établit entre elle et son directeur. Merle avait déjà à cette époque, une certaine réputation comme écrivain royaliste et
* Marc Fournier.
bien pensant; le bruit de sa liaison irrégulière avec sa pensionnaire arriva jusqu'aux oreilles de Mme la Dauphine, qui était rigoureuse sur ce chapitre, et qui en fut surprise et affligée. Elle chargea un officier de sa maison de la délicate mission de faire des ouvertures à Merle et de lui exprimer la satisfaction avec laquelle on verrait régulariser par un mariage une situation qui lui semblait surtout regrettable chez un homme animé d'aussi bons sentiments. Merle accueillit l'ambassadeur avec sa courtoisie habituelle et, une fois le but de la mission exposé, il s'empressa de lui donner l'assurance qu'il serait fait comme Mme la Dauphine le désirait; en effet, peu de temps après cette démarche, Merle épousait Mme Dorval, qui conserva son nom... et sa liberté.
Ce fut plutôt une association, dans laquelle chacun fit son apport, qu'un véritable mariage avec les devoirs réciproques qu'il impose; il faut le dire cependant, et ce dont j'ai été plusieurs fois témoin me permet de l'affirmer, si chacun conserva sa liberté, chacun, dans cette union à manches larges, rivalisa de bons procédés, d'invariable dévouement; dans cet intérieur que la gêne est venue souvent visiter, Mmc Dorval apporta la plus grosse part, mais les petits soins de son mari, aussi bien au foyer domestique que
dans la vie extérieure, dans les journaux, dans les théâtres, etc., ne lui firent jamais défaut; malheureusement, il y avait du coulage des deux côtés.
Pour donner une juste idée de la liberté que Merle laissait à sa femme et pour faire voir combien il était loin d'être un tyran jaloux, je veux citer un incident assez piquant et bien caractéristique.
Mme Dorval eut avec Alfred de Vigny une longue liaison qui ne fut pas exempte d'orages; Merle ne l'ignorait pas et n'y apportait aucun trouble. Un matin Merle écrivait son feuilleton de théâtre pour la Quotidienne, dans la chambre de sa femme, qui ne se levait jamais avant midi; de Vigny arriva pour faire une visite sans façon, dit en entrant bonjour à Merle qui continua son feuilleton,, et s'assit auprès du lit de Mme Dorval. Bientôt la conversation, à laquelle Merle ne prêtait aucune attention, devint assez vive et Mme Dorval fit à de Vigny une scène de jalousie au sujet d'une visite compromettante qu'il avait faite la veille; de Vigny se défendait de son mieux, Mmc Dorval insistait, le dialogue devenait orageux; alors Merle qui, jusquelà, n'avait rien dit et que cette conversation gênait dans son travail, dit à sa femme d'un ton impatienté, mais avec sa bonhomie
habituelle : — Mais puisqu'il te dit qu'il n'y est pas allé !...
Hermione fut désarméeet l'orage fut apaisé.
La dernière fois que j'ai vu Merle, nous nous étions un peu perdus de vue depuis que j'étais marié, plus sérieusement que lui, et que je cultivais moins assidûment ce genre de relations; — c'était chez son gendre, M. L..., du théâtre du Palais- Royal. Mmc Dorval était morte, Merle avait été atteint par la paralysie et avait été recueilli par ce jeune ménage où il avait trouvé les soins les plus affectueux et les plus dévoués; mais bientôt, probablement par délicatesse et pour ne pas lui être à charge, il le quitta pour aller passer quelques mois encore chez une sœur à lui, qui était dans l'aisance, et chez laquelle il mourut avec tous les sirops nécessaires, suivant la formule de Saint-Ange, du Journal des Débats.
Après avoir tracé l'esquisse des principaux rédacteurs de la Quotidienne en 1838, je dois encore citer deux noms qui, à des titres divers, y avaient leur importance : d'abord, Levinho, le caissier, Israélite converti, qui avait eu pour marraine Mme la duchesse d'Angoulême, et qui devait peut-être à ces précédents les fonctions qui lui avaient été confiées dans le journal monarchique et religieux; c'était un homme aimable, obligeant
et qui avait toujours dans sa caisse quelques louis au service des rédacteurs qui pouvaient avoir besoin d'une avance sur le mois courant.
Le second personnage était Bully, le garçon de bureau, — Jean-Vincent Bully, l'inventeur du fameux vinaigre de toilette, qui n'avait pas encore acquis l'immense réputation dont il jouit aujourd'hui. Bully était un type curieux et parfaitement placé à la Quotidienne; très assidu à son poste, c'était la première personne que l'on rencontrait lorsque l'on venait au journal, et il y rappelait à merveille, aussi bien par son costume que par ses allures, les bedeaux qui offrent de l'eau bénite à l'entrée des églises.
Au moment des journées de Juillet, Bullv avait, dans la rue Saint-Honoré, près de la rue de Rohan, un petit magasin de parfumerie dans lequel, le dernier jour de combat, il fut heureux de donner asile à quelques soldats de la garde royale pour lesquels étaient toutes ses sympathies; les vainqueurs, qui les poursuivaient, firent irruption dans le magasin, le saccagèrent de fond en comble, et vidèrent complètement un tiroir où se trouvaient les fonds destinés aux échéances de la fin du mois. Le pauvre Bully fut ruiné du coup.
Quelque temps après, on lui offrit et il accepta avec empressement le modeste emploi de garçon de bureau à la Quotidienne. J'y
I2Ô LES JOURNALISTES d'aUTREFOIS
fus un jour témoin d'un incident dont il fut je puis dire le héros, et qui peint l'homme tout entier. M. de Lostanges, qui était très soigné dans sa toilette et qui faisait une assez grande consommation de vinaigre de Bully, dit au garçon de bureau : « Mon cher Bully, vous devriez bien me donner la recette de votre vinaigre; je le préparerais moi-même et cela me coûterait moins cher que celui que me vend le parfumeur. — Oh! monsieur le comte, répondit Bully, c'est absolument impossible, j'ai vendu ma recette 1 »
Vers 1840, le pauvre Bully tomba malade, je le voyais toujours la figure enveloppée d'un mouchoir en mentonnière; je m'informai avec intérêt de ce qu'il avait... il était atteint d'un cancer à la mâchoire. Je lui demandai s'il avait consulté un médecin ; il me répondit affirmativement et m'indiqua un nom que je ne connaissais pas; voyant que ce nom ne semblait pas m'inspirer une confiance absolue : — Oh ! monsieur, s'empressa-t-il d'ajouter, sept pièces deplainpied !
Quelques mois plus tard, Bully mourait à l'hôpital. Le propriétaire de son vinaigre est plusieurs fois millionnaire.
LKS JOURNALISTES D AUTREFOIS
Dans le courant de l'année 1838, il survint dans la propriété de la Quotidienne un fait important. M. Michaud céda sa part à un grand personnage, et cet événement, qui produisit une assez vive émotion au journal, y amena bientôt un nouveau directeur : citait M. le comte de Locmaria1.
M . de Locmaria était un ancien lieutenantcolonel qui avait été sous-directeur du personnel au ministère de la guerre sous le général de Bourmont; il avait, bien entendu, quitté le service après la révolution de Juillet, et M. le duc de Lévis l'avait choisi pour être le professeur d'art militaire de son auguste élève. Ce gentilhomme breton était bien l'esprit le plus étroit, le plus bouton de guêtre qu'il fût possible de rencontrer, et il était difficile de faire un plus mauvais choix pour la direction du principal journal du parti. Il avait l'air de considérer la rédaction de la Quotidienne comme un régiment dont il
1 Mort au mois de décembre 1881, à l'âge de qo ans.
aurait été le colonel; les rapports si faciles et si charmants avec MM. Michaud et Laurentie ne pouvaient être que très froids avec un homme aussi guindé que M. de Locmaria, qui avait toujours l'air d'un haut fonctionnaire donnant une audience.
Pour exercer et pour justifier son titre de directeur, il écrivait péniblement quelques petits articles de vingt-cinq à trente lignes, en général fort insignifiants, et les articles de M. Laurentie étaient les seuls, et encore à grand'peine, qui échappassent à ses prétentions de corriger et de modifier. Son premier soin, en arrivant à la Quotidienne, fut de réduire tous les traitements. Comme je n'avais pas échappé à la mesure, j'allai, à cette occasion, à Passy, faire une visite à M. Michaud, dont la santé s'affaiblissait tous les jours. « Que voulez-vous, me dit-il, en souriant malignement, avec ces gens-là il n'y a rien à faire qu'à se résigner. J'ai cependant voulu lui donner une petite leçon, voici à quel propos : vous savez que la Quotidienne, ellemême, a dû payer son tribut à la mode des romans-feuilletons; nous donnions cinquante francs par feuilleton; or, M. de Locmaria est venu me trouver pourm'annoncer triomphalement qu'il venait de faire un traité avec un pauvre diable d'écrivain nommé Cari Ledhuy, qui devait fournir des feuille-
tons à raison de vingt-cinq francs. — Eh bien ! vous avez fait une mauvaise affaire, me suis-je empressé de lui répondre, car si les feuilletons sont bons, vous faites perdre vingt-cinq francs à ce pauvre garçon, s'ils ne valent rien vous faites perdre vingt-cinq francs au journal. »
Depuis lors, M. Michaud resta étranger à la Quotidienne et un an plus tard, au mois d'octobre 1839, il succomba à une affection de poitrine dont il était atteint depuis longtemps et qui ne l'empêcha pas cependant d'atteindre sa soixante-douzième année.
Pour la seconde fois en trois années, j'assistai aux obsèques de mon rédacteur en chef. Mais cette fois, au lieu du tragique drame de Saint-Mandé, et, tout en payant à l'homme cminent que nous perdions le tribut de légitimes regrets que nous lui devions, il ne s'agissait plus que de se soumettre aux lois de la nature. L'affluence calme et recueillie fut, bien entendu, beaucoup moins nombreuse qu'à l'enterrement deCarrel; on y vit la plupart des notabilités du parti royaliste, du monde des lettres et de la presse de toutes les opinions; Chateaubriand fut un des premiers au rendez-vous; il ne pouvait pas perdre cette occasion de rendre un dernier hommage à l'homme dont le dévoûment lui avait toujours été si fidèle et qui alla jusqu'à lui
sacrifier la faveur royale; personne en effet n'avait perdu le souvenir de l'abnégation avec laquelle M. Michaud avait renoncé à ses fonctions de lecteur du roi, pour ne pas abandonner son illustre ami après son brusque renvoi du ministère.
C'était presque la première fois, et ce devait être la dernière, que je voyais Chateaubriand; aux obsèques de Carrel je ne l'avais vu que de loin; mais dans le salon de M. Michaud, je pus m'approcher de lui, l'entendre causer un instant avec la sobriété que comportait la circonstance et admirer sur ce corps toujours un peu frêle et très affaibli par l'âge la belle tête rappelant encore le portrait si connu que Girodet avait fait trente ans auparavant.
Peu de temps après la mort de M. Michaud, un nouveau personnage vint s'agréger à la Quotidienne , où il mit une somme assez importante; je n'oserais pas affirmer qu'au point de vue exclusivement financier ce fût une bonne affaire; mais, comme un avenir très prochain le démontra, il y avait là une arrière-pensée politique. Ce nouveau personnage était le duc de Valmy.
Par une heureuse compensation, le duc de Valmy était l'antipode de M. de Locmaria; autant l'un était sec et gourmé, autant l'autre était affable et charmant dans ses rapports.
Ll-.S JOURNALISTES D AUTREFOIS I 5 1
Le duc de Valmy était le petit-fils du maréchal de l'Empire Kellermann, duc de Valmy, et le second fils du général Kellermann qui fut un des plus brillants généraux de cavalerie de la période impériale et qui, par une singulière fortune, dirigea à Marengo et à Waterloo, au commencement et à la fin, les deux principales charges de cavalerie de l'épopée napoléonienne. La mort récente du général avait mis son second fils en possession de son titre et de sa fortune, le fils aîné, qui était officier de cavalerie, étant mort des suites d'une chute de cheval.
Dans ces souvenirs intimes il me sera permis de dire comment le petit-fils du vainqueur de Valmy, le fils du général qui avait été disgracié par la Restauration pour avoir accepté la pairie pendant les Cent-Jours, et qui était l'un des membres les plus prononcés de l'opposition libérale dans la Chambre des pairs depuis qu'il y avait remplacé le maréchal son père, se trouvait alors dans les rangs du parti légitimiste. Avec le duc de Valmy il fallait souvent dire : « Cherchez la femme».
Au moment de la révolution de Juillet, le jeune Kellermann était secrétaire de légation et son chef était le marquis de Caux. Le marquis fut révoqué par le nouveau gouvernement. Le jeune secrétaire resta pendant quelque temps encore à son poste; mais
bientôt il donna sa démission et l'on dut croire que la femme de son ancien chef, qui avait sur lui beaucoup d'influence, ne fut pas étrangère à cette détermination. En effet, quelques années plus tard, le marquis de Caux étant mort, la marquise devint la duchesse de Valmy.
Une fois ses vaisseaux brûlés avec le gouvernement de Juillet et sa place prise dans le parti légitimiste, le duc de Valmy, qui, sans être un ambitieux, aimait la vie active et les émotions de la politique, songea à entrer à la Chambre; ce fut certainement en vue de se préparer une candidature qu'il prit un intérêt important dans la Quotidienne reconstituée. Bientôt, en effet, il fut nommé député par la ville de Toulouse, avec le colonel Espinasse, dont j'ai déjà parlé, et alla siéger sur les bancs de la droite. Il fit, en 1844, partie des flétris de Belgrave-Square.
Après ma sortie de la Quotidienne que je quittai en 1842 pour me livrer à des travaux d'une autre nature, et ceux-là définitifs, je conservai toujours avec le duc de Valmy des relations auxquelles j'attachais beaucoup de prix et qui, dans les dernières années de sa vie, devinrent très intimes. Je pourrais puiser dans nos longues conversations sur les hommes et sur les choses des souvenirs qui ne seraient certainement pas sans intérêt,
mais qui pourraient, à cette date où il y a encore des survivants, être des indiscrétions; je me bornerai à quelques détails anecdotiques qui sont de nature à faire connaître l'homme et qui ne me semblent point offrir d'inconvénient.
En i8)-o, le duc de Valmy, qui, après la chute de la monarchie de Juillet, était resté fidèle au parti légitimiste et avait été un des principaux promoteurs de ce que l'on a appelé la fusion , fut chargé, auprès d'un auguste personnage, d'une mission qui, à son grand regret, n'eut pas plus de succès que celle qui devait être renouvelée vingt-trois ans plus tard. Cet échec lui causa un grand découragement et l'engagea à abandonner la vie politique pour se livrer aux grandes affaires qui prirent, au commencement de l'Empire, un si rapide essor, et dans lesquelles il se lança avec une fiévreuse activité. Comme j'étais complètement étranger à ce genre d'occupations, je le perdis de vue pendant quelque temps. Cependant l'ayant rencontré dans le courant de l'année 1853, je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il n'eût pas été appelé à faire partie du Sénat, où son nom l'appelait si naturellement. « — Mon Dieu, me dit-il, l'Empereur m'a fait des ouvertures à ce sujet; je l'ai remercié, en lui donnant l'assurance que si mon faible con-
cours pouvait lui être utile dans une circonstance a\Dnnée, il lui était complètement acquis; mais, ajouta le duc, l'Empereur n'a pas besoin de moi au Sénat et, avec mes antécédents, si je me laissais faire sénateur, on ne manquerait pas de dire de moi ce que l'on a dit de P... et de L..., que je me vendais pour trente mille francs par an. »
Le duc de Valmy conserva donc, sans être directement mêlé à la politique, de très bons rapports avec l'Empereur, et je ne jurerais pas qu'il ne fut pas pour quelque chose dans la faveur dont jouissait à la Cour son beaufils, le marquis de Caux. Quant à lui personnellement il ne s'occupa plus, comme je l'ai dit, que des grandes affaires. Les sociétés financières, les compagnies de chemins de fer, recherchaient alors beaucoup les grands noms et il occupa dans plusieurs une position importante. Malheureusement, sur ce terrain mouvant il y a des hauts et des bas, et il est bien difficile aux gens du monde qui sont atteints de cette passion sur le tard, d'éviter complètement les faiseurs et les accidents. C'est ce qui arriva au pauvre duc à l'époque de l'Exposition universelle de 1867.
On lui mit sur le dos une affaire de Cercle international, où ne devait pas figurer l'accessoire important qui n'a pas'été oublié dans la création récente d'une institution du
même nom et dont l'insuccès lui coûta plusieurs centaines de mille francs.
Le duc eut, dans ce temps-là, une autre faiblesse, mais celle-là moins coûteuse. Sous le prétexte qu'il avait publié plusieurs ouvrages, entre autres un gros volume intitulé le Génie des peuples dans les arts, il se fit recevoir, ayant pour parrains Alphonse Royer et Charles Narrey, à la Société des Gens de lettres. Il est bien entendu que ce n'était qu'un membre in partibus et qu'il n'y a jamais mis les pieds.
Un de nos plus fréquents sujets de conversation, à cette époque, dans nos réunions intimes de l'hôtel de l'avenue Raphaël que le duc avait fait construire sur ses dessins, fut le mariage dont le « tout Paris d s'occupa pendant plus d'un an et sur les oscillations duquel j'étais régulièrement tenu au courant. Le marquis de Caux, beau-fils du duc de Valmy, avait conçu une grande passion pour la diva célèbre qui régnait alors aux Italiens, et aspirait à lui donner son nom; mais cette union, malgré les nombreux précédents qui pouvaient la justifier, n'était pas du goût de la duchesse qui y voyait une mésalliance. Le duc au contraire qui, en matière pareille, avait la manche beaucoup plus large et qui ne détestait pas le monde des théâtres, accueillait avec joie, sinon avec orgueil, la perspec-
I 3 6 LES JOURNALISTES d'aUTREFOIS
tive cPavoir pour belle-fille une étoile de cette grandeur, ne songeant guère alors au sort que l'avenir réservait à cette union tant désirée.
La dernière fois que je vis le duc, au printemps de 1868, au moment où j'allais faire un long voyage, il me dit : « Le mariage est décidé, et je vous invite à dîner avec ma belle-fille, à votre retour. » Le mariage se fit en effet, au mois de juillet suivant, à Londres; mais notre programme ne put pas s'accomplir, car, deux mois plus tard, le pauvre duc était enlevé par une attaque d'apoplexie. Je sus à mon retour qu'on avait rappelé à ce propos les circonstances dans lesquelles était mort le maréchal de Lauriston sous la Restauration; un journal bien intentionné avait dit que le maréchal était mort dans les bras de la religion, et les mauvaises langues avaient ajouté que la religion, c'était la belle danseuse Legallois. Mais, malgré quelques vraisemblances, et d'après ce que m'a affirmé Alphonse Royer, qui avait des raisons pour être bien informé, cette fois les mauvaises langues se sont trompées.
LES JOURNALISTES d' AUTREFOIS ljj
J'ai un peu dépassé les limites que je m'étais tracées en parlant d'un homme qui ne fut journaliste que quelque temps et par occasion, et je veux rentrer dans mon cadre en revenant aux journalistes d'autrefois.
Je pourrais parler assez longuement du personnel de deux journaux importants, les Débats et le Constitutionnel ; mais après quelques articles qui ont paru dans \e Figaro à ce sujet et dont je suis peut-être le seul à me souvenir, je ne veux pas me répéter. Je me bornerai donc à terminer cette étude rétrospective en parlant de deux hommes aujourd'hui un peu oubliés et qui ont autrefois joué dans la presse un rôle important, Jacques Coste et Lerminier.
Jacques Coste, qui était un type très réussi de Bordelais actif, intelligent et très entreprenant, fonda, dans les derniers temps de la Restauration, le journal le Temps, qui occupa bientôt un rang important dans la presse libérale et qui se signala particulièrement par son énergique résistance aux ordon-
nances de Juillet. Coste, bien plus homme d'affaires que journaliste, écrivait peu dans son journal, mais il s'en était réservé la direction, comme les Bertin aux Débats et plus tard le docteur Véron au Constitutionnel. Bien que ce fat un homme fort habile, son journal fut cependant toujours une mauvaise affaire, et il n'y a aucune exagération à dire qu'il coûta à ses actionnaires plusieurs millions. Mais Coste avait un talent merveilleux pour leur démontrer qu'un nouveau sacrifice était nécessaire, et je ne serais pas surpris que Balzac eût un peu songé à lui en créant son immortel type de Mercadet.
Les réceptions de Coste dans l'ancien hôtel du général Bonaparte, rue de la Victoire, furent pendant plusieurs années très recherchées, et tout ce qu'il y avait de distingué, dans la politique, les lettres, la diplomatie, passa par ses salons dont il faisait très bien les honneurs, parfaitement secondé par Mm0 Coste qui fut dans son temps une jolie femme.
Coste était un des hommes les plus décorés de l'Europe. C'était du reste un homme aimable et bienveillant, quoique d'un caractère très vif. Dans les premiers temps fort agités de la monarchie de Juillet, il eut un duel aussi oublié probablement que ceux de Raspailetde Lerminier que j'ai racontés dans le Figaro, et qui fit alors un certain bruit.
A la suite d'un article paru dans le Temps et dont Coste n'était certainement pas Fauteur, au sujet de l'intervention d'un commissaire de police dans je ne sais quel mouvement de la rue, ce commissaire, nommé Benoît, accompagné de son collègue, M. Marin de l'Ombre, se rendit dans les bureaux du Temps, demanda le directeur auprès duquel il fut introduit; à peine était-il en face de Coste que sans aucune explication il le frappa violemment au visage... Le lendemain, une rencontre eut lieu, et Coste lui logea une balle dans la tête; vingt ans après Coste, me racontant les circonstances de cette affaire, me confia un détail que le public ignora; au moment où il fut l'objet de cette inqualifiable agression, il était en traitement pour une des plus cruelles infirmités qui affligent l'espèce masculine, traitement dans lequel une bougie (pas de l'Etoile) jouait son rôle; aussi, au moment de la voie de fait la douleur fut-elle épouvantable et Coste faillitil se trouver mal. Il faut convenir que le commissaire de police n'avait pas volé ce qui lui arriva le lendemain.
En 184g, Coste, qui avait quitté le Temps sans s'y être enrichi et qui était toujours à la recherche des affaires, fit un traité avec le prince de Monaco, qui était alors le prince Florestan, traité qui n'avait rien de commun
avec celui qui fut conclu plus tard et n'avait pour base que les droits régaliens, dont Coste avait fait l'acquisition, et dont je lui ai entendu développer les immenses avantages d'une façon très séduisante. Coste ne réussit pas, mais, malgré son échec, il peut être regardé comme le véritable fondateur de la grande affaire qui plus tard, dans les mains de M. Blanc, et par d'autres moyens que les droits régaliens, eut un si brillant succès.
Le second personnage dont je veux parler est Lerminier, auquel j'ai déjà consacré un souvenir l'an dernier, en racontant sous ce titre :• Un duel ignoré, le duel qu'il eut avec un dramaturge du temps et dans lequel il se conduisit vaillamment.
Les péripéties par lesquelles a passé Lerminier pendant les vingt années où il a occupé un des premiers rangs dans la presse française } seraient longues et quelquefois difficiles à raconter; je ne veux en indiquer que les principaux points.
Après avoir pris une part importante à la rédaction de l'ancien Globe, dans les derniers temps de la Restauration, et avoir figuré dans l'état-major saint-simonien, Lerminier fut nommé, en 1 8 3 1 , professeur de législation comparée au collège de France, chaire créée pour lui par M. de Montalivet et
occupée aujourd'hui par M. Laboulaye. Il faut avoir été étudiant à cette époque pour se faire une idée du succès qu'eut cet enseignement, qui rappelait, s'il ne le dépassait, celui qu'avaient eu, quelques années auparavant, les trois célèbres professeurs de la Sorbonne.
Mais ce n'était pas seulement par son enseignement du collège de France que Lerminier avait si rapidement conquis sa grande popularité; il occupait encore un des rangs les plus importants dans la presse libérale, soit au journal le Bon Sens, dont il fut rédacteur en chef, soit à la Rente des Deux- Mondes, dont il était un des collaborateurs les plus actifs et où il tint pendant plusieurs années le sceptre de la haute critique. A l'apogée de sa réputation, en 1836, il fut. sous le patronage de M. Odilon Barrot, candidat de l'opposition à Strasbourg, sa ville natale, mais il ne fut pas nommé.
A la suite de cet échec, auquel il fut très sensible, Lerminier se retira de la presse militante et ne conserva que son enseignement au collège de France et sa collaboration à la Revue des Deux-Mondes. Il était dans cette situation au commencement de l'hiver de 1838 lorsqu'il fut invité aux réceptions hebdomadaires de M. le comte Mole, alors président du conseil. M. le comte Mole venait
d'entamer une œuvre qu'on appela les conversions individuelles et à laquelle les grâces et la distinction de son esprit le rendaient merveilleusement propre; aussi y obtint-il de nombreux et rapides succès. Lerminier lui était naturellement désigné, et par la haute position qu^l occupait, et peut-être aussi par les dispositions d'esprit dans lesquelles il se trouvait placé depuis son échec électoral. A sa première apparition à l'hôtel des affaires étrangères, le président du conseil déploya auprès du publiciste toutes ses séductions, lui témoigna avec effusion tout le plaisir qu'il avait à le voir dans ses salons et lui demanda, sur un ton d'aimable reproche, pourquoi il n'avait pas son ruban à la boutonnière. — « Par l'excellente raison, répondit Lerminier, que je ne suis pas décoré. » Là-dessus étonnement, plus ou moins sincère, du ministre, qui se récrie sur ce qui ne peut être qu'un oubli qui sera promptement réparé. Quelques jours plus tard, la nomination de Lerminier dans la Légion d'honneur paraissait au Moniteur.
Quelque légitime que fût cette distinction accordée au publiciste éminent, au brillant professeur du collège de France, elle fut accueillie sur un ton aigre-doux par la presse de l'opposition. Mais ce fut bien autre chose lorsque, quelques mois plus tard, Lerminier,
qui avait été reçu en audience particulière par le roi, fut nommé maître des requêtes en service extraordinaire; ce fut un concert des plus vives attaques parmi lesquelles fut surtout remarqué un article du Courrier français, attribué à Léon Faucher.
Lerminier, qui était un homme de premier mouvement et d'un tempérament ardent, releva le gant, et, dans un article de la Revue des Deux-Mondes, qu'il publia malgré les conseils de Buloz, répondit avec une grande vivacité aux attaques dont il avait été l'objet.
Jusque-là il n'y avait rien de bien extraordinaire, ni qui sortît des habitudes de la presse, quelque vive qu'eût pu être la polémique. Mais voilà que tout d'un coup une campagne sur un autre ton s'engage dans le journal le Charivari; on ne se borne plus à attaquer Lerminier dans sa vie publique, on l'attaque dans sa vie privée, dams ses mœurs... à ce point que, dans un article publié par ce journal, se trouvait un jour un dialogue à la Vadius et Trissotin, dans lequel l'interlocuteur de Lerminier lui jetait à la face cette apostrophe : a Vous êtes un péd... un pédant ! »
Les amis de Lerminier, qui connaissaient la résolution qu'il avait montrée quelques mois auparavant dans le duel dont j'ai parlé
et où quatre balles avaient été échangées à vingt pas, s'étonnaient de la longanimité avec laquelle il supportait ce dernier genre d'attaques et en reçurent de fâcheuses impressions, tant et si bien que peu à peu le vide se fit autour de lui. Le professeur qui, pendant plusieurs années, avait été si vivement acclamé par ses élèves, fut conspué et obligé de quitter cette chaire du collège de France, qu'il avait occupée avec tant d'éclat.
Dix ans plus tard, M. de Falloux, arrivé au ministère de l'instruction publique et croyant que les troubles qui avaient eu lieu au collège de France, à propos de Lerminier, n'étaient qu'une de ces mutineries passagères d'écoliers auxquelles n'échappent pas les professeurs les plus éminents, et dont Rossi et Sainte-Beuve furent eux aussi victimes, voulut rétablir l'ancien professeur dans sa chaire; mais de nouvelles et violentes protestations eurent lieu, et, quelque oubliées que dussent être les incriminations politiques de 1838, les allusions du Charivari ne l'étaient pas, et ce fut à ce motif que l'on attribua la cause du tumulte devant lequel Lerminier dut se retirer pour la seconde fois.
A peu de temps de là Lerminier essaya de rentrer dans la presse en créant un nouveau recueil sous le titre des Tablettes européennes; mais cette tentative eut peu de .
LlCS JOURNALISTES I) AUTREFOIS 14}
succès, et, en 1 8 f 4, à peine âgé de cinquante ans, cet homme dont la vie dépassait de beaucoup la grandeur et décadence de César BirotteaUj mourait obscurément à Paris.
LLS
es souvenirs sur le National sont ' 4 tombés sous les yeux de M. Radou, /iilèi l'ancien caissier de ce journal, que je ne croyais plus de ce monde, et m'ont valu le plaisir de le revoir après une quarantaine d'années d'interruption dans nos relations. M. Radou a bien voulu me donner, sur la fondation du National et sur le personnel de sa rédaction, des détails qui vont me fournir un utile post-scriptwn au travail que j'ai récemment publié.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de connaître les origines d'un journal, qui, sous
deux directions différentes, a si puissamment contribué à la chute de deux monarchies, et d'être initié à quelques détails de sa rédaction sur'lesquels l'ancien caissier du National est seul en mesure de fournir des renseignements certains. M. Radou en effet, qui déjà avait été utilement consulté par Sainte-Beuve, pour l'étude qu'il a publiée sur Carrel, possède une collection du National, depuis sa fondation jusqu'à la fin de 1836, dans laquelle est écrit de sa main au bas de chaque article le nom de son auteur, renseignement intéressant pour une époque ou la loi Tinguy sur les signatures, aujourd'hui si peu observée, n'existait pas encore.
Dès 1828, Armand Carrel songeait à créer un nouveau journal politique d'une nuance plus vive que le Constitutionnel et le Courrier français qui occupaient alors le premier rang dans l'opposition libérale. Les travaux littéraires auxquels il s'était livré depuis quatre ans qu'il avait quitté la carrière militaire, deux volumes de Résumes, alors à la mode, quelques articles péniblement admis dans des Revues qui n'avaient pas beaucoup de lecteurs, ne suffisaient ni à son activité, ni à sa légitime ambition. Mais il avait, pour atteindre son but, deux grosses difficultés à vaincre : il lui fallait s'assurer le concours de collaborateurs plus expérimentés que lui*
il fallait surtout trouver le capital nécessaire à la fondation d'un grand journal.
Carrel était très lié avec un jeune libraire, son condisciple et son compatriote, le brillant Sautelet, qui, par les charmes de sa personne, la grâce et la distinction de son esprit, s'était assuré de nombreuses sympathies et était particulièrement répandu dans le monde politique. Sautelet mit son concours le plus actif au service de ridée de Carrel et s'en ouvrit particulièrement auprès d'un jeune journaliste qui, par la publication récente d'une histoire de la Révolution française, venait de conquérir une grande popularité et qui, dans une collaboration déjà ancienne au Constitutionnel, rencontrait des entraves dont il était désireux et impatient de s'affranchir.
Sautelet allait souvent trouver, au restaurant des Frères Provençaux, où il dînait habituellement, le journaliste en question, leur compatriote, M. Adolphe Thiers. Ils s'y livraient à de longues et intéressantes causeries dans lesquelles il était souvent question de la fondation du nouveau journal ; enfin, dans le courant de décembre 1829, les capitaux nécessaires furent réunis et le fonds social fixé à quinze parts de vingt mille francs chacune, dont douze seulement devaient être versées, les trois autres étant réservées à titre
de privilège spécial, aux fondateurs de l'entreprise.
Le titre choisi fut le National, les trois rédacteurs en chef devaient être MM. Thiers, Mignet et Carrel ; le premier numéro parut le 3 janvier i83o. Aux principaux collaborateurs que j'ai déjà cités, il faut ajouter les noms de MM. Hippolyte Passy pour l'économie politique et financière, Chambolle pour la politique, L. Peysse pour la critique d'art et d'autres travaux scientifiques et littéraires, Mérimée et J.-J. Ampère pour des travaux purement littéraires.
Tout le monde sait la guerre ardente et sans merci que le nouveau journal déclara immédiatement au ministère Polignac, et il est inutile de faire à ce sujet aucune citation. Ce que je veux me borner à rappeler, ce sont quelques détails de nature à édifier ceux qui pourraient l'ignorer sur le rôle prépondérant qu'y remplit M. Thiers; ces détails auront un intérêt particulier aujourd'hui qu'on publie la collection des nombreux discours prononcés pendant sa longue carrière par l'homme politique à la fortune duquel la position qu'il occupa dans la presse ne fut pas indifférente.
En même temps qu'il se posait comme le champion le plus ardent de la liberté, de ce qu'on appelait alors les idées libérales, le
National prenait résolument parti dans la lutte littéraire qui venait de s'engager, pour les anciennes doctrines contre les nouvelles ; il était pour les Classiques contre les Romantiques. M . Thiers, qui, dans sa longue carrière de journaliste et d'homme politique, a touché à toutes les questions, voulut faire le premier feuilleton des théâtres dans le journal qu'il dirigeait, et avant que Rolle, qui était alors un des rédacteurs du Figaro, le Figaro de Bohain, en eût pris possession, il publiait dans le second numéro du National un long article sur une pièce nouvelle jouée à l'Odéon, Une Fêté de Néron, par Soumet et Belmontet.
Dans cet article, où il est fort peu question de l'œuvre elle-même, et où les noms des deux acteurs qui jouaient les principaux rôles, M"c Georges et Ligier, ne sont même pas prononcés, l'auteur fait une longue dissertation sur l'histoire romaine de ce temps-là et sur les ressources qu'elle pouvait offrir au théâtre, il malmène assez rudement les novateurs qui « regardant comme épuisées les combinaisons simples et vraies, se jettent dans l'atroce, se tourmentent pour produire des effets extraordinaires et s'attachent à la peinture des monstres, comme si les monstres étaient la nature. » Au reste, M. Thiers, s'il donnait ainsi le signal dans la guerre contre
le romantisme, était bientôt suivi par ses collaborateurs, et, à quelque temps delà, en dehors du feuilleton des théâtres, Carrel publiait trois grands articles sur Hernani qu'il traitait très sévèrement.
Portant le principal poids delà polémique quotidienne, M. Thiers ne négligeait aucun des détails qui lui semblaient offrir de l'intérêt et qui concernaient les personnalités importantes du moment. Ainsi, un jour, il rend compte delà réception de Lamartine à l'Académie française; un autre, il fait un article très chaud à l'appui de la candidature de M. Guizot à Lisieux : « C'est, dit-il, un de ces esprits rares et précieux qui joignent à une théorie vaste un sentiment vrai des choses pratiques; c'est un des hommes qui entendent le mieux aujourd'hui cette monarchie représentative dans laquelle il faut nous enfermer » . Enfin, le 3 1 janvier, parlant de l'élection du Puy, où le candidat de M. de Polignac, Berryer, venait d'être nommé, M. Thiers écrit ceci : « Voilà M. Berryer nommé. Maintenant, ce point obtenu, il reste encore à en obtenir un, c'est que M. Berryer soit éloquent. Quelques plaidoyers, fort riches en invectives, ne sont pas encore une garantie d'éloquence politique. En vérité, si on ne devait avoir qu'un génie oratoire à la façon de M. de Courvoisier, ce qui est déjà beau-
LES ORIGINES DU « NATIONAL » I î 3
coup accorder à M. Berryer, il ne vaudrait pas la peine d'avoir tant travaillé ».
Mais c'est surtout dans la campagne qu'il entama contre l'expédition d'Alger et que, depuis le commencement jusqu'à la fin, il dirigea en personne, que M. Thiers déploya toute son activité et mit en œuvre toutes les ressources de son esprit, dont il fit souvent un meilleur emploi, mais que plus tard il employa encore à combattre les chemins de fer. Dès le 1 1 février, il écrivait : « De nouveaux détails sont parvenus à la connaissance du public sur la folle expédition qui occupe en ce moment le Conseil. L'expédition paraît arrêtée, sauf toutes les questions qui restent à résoudre, du 2 mars au mois de mai, époque à laquelle on pourra mettre à la voile... Les motifs raisonnables disparaissent de jour en jour ».
Du 9 avril au 7 mai, dans dix grands articles, où il passe en revue la constitution civile et politique de l'Algérie, l'histoire de sa conquête par les Turcs, les diverses expéditions qui ont été tentées contre ce nid de piratesetlesdifficultés qu'elles ont présentées, M. Thiers continue ses critiques et les termine par un examen des derniers préparatifs de l'expédition ; il entre dans une foule de détails techniques pour lesquels il eut toujours beaucoup de goût, blâme tout ce qui a été
fait, pour le matériel, le personnel, le luxe des états-majors, les difficultés de la traversée et du débarquement, etc., toutes choses pour lesquelles, dit-il, il faudrait avoir Kléber ou Bonaparte.
Malgré ces amères critiques, ces sinistres prédictions, l'expédition a le succès que l'on sait... Alors M. Thiers prend bravement son parti et, sans être trop prodigue d'éloges, il fait, dans les numéros du 20 et du 22 juillet, deux longs articles sur... la colonisation de l'Algérie.
Trois jours plus tard, les ordonnances paraissaient; toute la rédaction du National s'inscrivait en tête de la liste des quarantetrois journalistes qui protestèrent. Il est vrai qu'au moment du combat, M. Thiers alla chercher une prudente retraite dans la vallée de Montmorency. On sait le reste.
Un mot encore en terminant ce supplément à l'histoire du National. Si son principal fondateur a eu la longue et brillante existence qui occupe une si grande place dans l'histoire contemporaine, par un étrange et triste contraste, trois de ses collaborateurs ont eu une fin lamentable et prématurée : Sautelet, le premier gérant du National, s'est brûlé la cervelle, on n'a jamais su au juste pour quel motif; Conseil, son successeur, s'est noyé, à Rouen, dans une partie de natation avec
Carrel et M. Senard, aujourd'hui l'un des doyens de la Chambre, et le pauvre Carrel a trouvé la mort dans le fatal duel dont nous avons raconté les détails.