‹ Indiscretions contemporainesChapitre 26 sur 44 · DANS · texte numérisé non relu

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(Figaro. — Juin 1877.)

^ans le numéro du icr juin delà Revue des Deux-Mondes, un de sesrédac- L^£§) teurs les plus autorisés, M. Ch. de Mazade, a publié sur son ancien directeur, François Buloz, une intéressante étude et a raconté en même temps les phases di verses par lesquelles a passé cette importante publication avant d'atteindre le degré de prospérité où elle est aujourd'hui arrivée. Je n'oserais pas répondre que le portrait n'est pas un peu flatté, mais en somme il est ressemblant et Ton peut passer à Pami d'avoir un peut embelli le modèle. Quant à l'histoire de la Revue, elle est parfaitement exacte, et ce n'est pas au Figaro

que Ton a le droit de douter qu'une forte volonté, une intelligente et persistante activité puissent jouer un grand rôle dans la fortune d'un journal.

Je voudrais, toutefois, compléter cette histoire en racontant un épisode qui n'est pas sans intérêt et que M. de Mazade a certainement ignoré.

Au commencement de 1841, le ministère du 29 octobre se préoccupait beaucoup de l'appui que continuait à donner au chef du cabinet précédent la Revue des Deux Mondes; après d'infructueux essais pour désarmer une hostilité dont il était vivement contrarié, M. Guizot avait bien eu la pensée de faire acquérir par quelques-uns de ses amis le recueil dont la prospérité n'était pas alors en proportion de son importance. Mais il fallait trouver quatre cent mille francs; on ht des ouvertures à M. Duchâtel qui était déjà plusieurs fois millionnaire; mais le ministre de Tlntérieur, financier habile et prudent, aimait les placements sûrs ; il fit la sourde oreille et la tentative échoua.

La propriété de la Revue des Déux- Mondes était alors entre les mains de M. Buloz pour un quart, et les trois autres quarts appartenaient aux frères Bonnaire, qui étaient trois et non pas deux, comme le croit M. de Mazade : Florestan, Félix et

Henri, fils du baron Bonnaire, un des préfets distingués du premier Empire.

Florestan, grâce à un riche mariage, était alors millionnaire et à la tête d'une importante étude de notaire qu'il négligeait un peu pour s'occuper d'affaires plus agréables, mais moins sûres ; il commanditait les frères Coignard au Vaudeville, et par l'entremise d'Alexandre Bixio, son ami, il avait acquis pour lui et ses deux frères, la plus grande partie de la Revue des Deux Mondes, dont Bixio était le vrai fondateur; il aimait à recevoir dans ses salons du boulevard Saint- Denis l'état-major de l'important recueil, et il faisait agir ce puissant levier en vue d'une candidature à la députation, à laquelle il arriva bientôt.

Félix se contentait de la modeste position de gérant de la Revue de Paris, qui avait été annexée à sa sœur aînée. Henri, le plus jeune des trois frères, était inspecteur des finances! Il aimait beaucoup le plaisir, n'avait pas beaucoup d'argent, et c'était lui qui était le plus pressé de vendre la Revue, qui, disait-il, ne lui rapportait ni profits, ni honneurs. Ce fut donc à lui qu'on s'adressa et sous ses auspices que fut entamée la négociation suivante :

Depuis trois ans que les jeux publics étaientsupprimés, plusieurs tentativesavaient

été faites pour les rétablir dans des proportions plus restreintes et dans des conditions de nature à faire disparaître les abus et à augmenter les garanties. On avait fait agir de hautes influences et notamment deux des plus importants fonctionnaires du temps, que leur crédit et leur situation notoirement obérée désignait aux compétiteurs, avaient fait d'activés démarches qui toutes avaient échoué.

Un de ceux qui aspiraient le plus ardemment à obtenir un privilège était un homme bien connu des joueurs d'alors, M. Ardoin, dit le Bancal, chez lequel se réunissaient, toutes les nuits, des jeunes gens appartenant au meilleur monde et dont un des plus étrillés fut le prince de Capoue; incomplètement satisfait des très jolis bénéfices que lui procurait sa petite industrie, sur laquelle M. Delessert, le préfet de police d'alors, malgré son austérité, fermait les yeux, et sachant bien les risques qu'il courait, M. Ardoin désirait vivement régulariser cette situation. Voici donc la combinaison qu'Henri Bonnaire fut chargé par lui de proposer à M. Guizot:

Il serait autorisé à donner des soirées dans un bel appartement de la plaee Vendôme, où Ton ne serait admis que sur lettres d'invitation et dont une vraie marquise du faubourg Saint-Germain et un vrai général

DANS L HISTOIRE D UNE GRANDE REVUE 2} j

de T Empire feraient les honneurs; il y aurait eu un commissaire de surveillance nommé par le gouvernement; enfin on n'aurait joué, comme jeu de hasard, que le trente et quarante. En échange de ce privilège, M. Ardoin donnait quatre cent mille francs pour l'acquisition de la Revue et, confidentiellement, tenait en réserve cent mille francs pour les commissions qui auraient pu être nécessaires.

M. Guizot accueillit très gracieusement le négociateur et lui dit que, pour son compte, il ne ferait pas d'objection, mais que la presse était là, et qu'il serait bien difficile d'échapper à sa censure. Au surplus, ajoutat-il, causez de cela avec Génie... C'était en effet à M. Génie, son chef de cabinet, que Téminent président du conseil avait l'habitude de confier les affaires de cette nature, et l'on pouvait être sûr — dans les conditions surtout où celle-là se présentait, — de trou- .ver auprès de lui un accueil favorable.

Malgré sa dextérité et sa bonne volonté, le chef de cabinet échoua; il fallut porter l'affaire au conseil des ministres, consulter M. Delessert, qui se montra intraitable, et malgré le très vif désir que l'on avait d'acquérir à si bon marché la Revue des Deux- Mondes, on fut obligé d'y renoncer.

Ce ne fut donc que cinq ans après qu'une

nouvelle combinaison, celle-là plus régulière, fut menée à bonne fin. Les frères Bonnaire étaient plus désireux que jamais de vendre leur part de la Revue, et, cette fois, c'était à l'unanimité, car Henri avait été obligé de donner sa démission d'inspecteur des finances — en raison de l'état des siennes — et de quitter la France; Florestan lui-même, bien qu'alors député du Cher et toujours dans une situation brillante en apparence, devait ressentir les premiers symptômes de ce qui devenait pour lui, un an plus tard, une véritable catastrophe financière. Leur part fut donc achetée en 1846, comme le raconte M. de Mazade, par un groupe d'hommes politiques, la plupart amis de M. Thiers, et une nouvelle société, dont Buloz était le directeur, fut constituée.

On peut lire dans l'intéressant travail de M. de Mazade ce que devint cette opération et la grande prospérité qui succéda à quinze années de rudes épreuves, malgré les appréhensions que causaient à ses associés les fonctions de directeur du Théâtre-Français qui avaient été confiées en 1838a M . Buloz, par le ministère Mole, en récompense, il faut bien le dire, des services politiques qu'il rendait. « Il se faisait illusion à lui-même, dit M. de Mazade, sur les inconvénients de ce double gouvernement qui divisait ses

forces, qui aurait fini peut-être par égarer son activité. Que serait-il arrivé ? La révolution du 24 février 1848 se chargeait de trancher la question par une brutale destitution, et les maîtres du jour, en frappant le directeur du Théâtre-Français, ne savaient pas à quel point ils servaient ce jour-là Buloz luimême aussi bien que la Revue, en rendant l'homme tout entier à l'œuvre pour laquelle il était fait et dont il allait avoir désormais à s'occuper sans partage. »

Ajoutons que le triomphateur du jour, M. Ledru-Rollin, faisait à Buloz l'honneur de lui donner pour compagnon de disgrâce l'un de ses plus illustres collaborateurs, Alfred de Musset, auquel il enlevait sa modeste place de bibliothécaire du ministre de l'intérieur.

Pour compléter ce récit d'un épisode déjà bien loin de nous, pendant que Buloz était entrain de devenir millionnaire, disons ce que devenaient ses anciens copropriétaires de la Revue, les frères Bonnaire.

Florestan, après sa catastrophe financière, obtenait, vers la fin de 1848, grâce à la protection de son ami Bixio, qui, il faut le dire, n'oubliait pas les services rendus, la modeste place de chancelier du consulat de France à Nice, où il se trouvait, par une singulière fantaisie de la fortune, sous les ordres de

Léon Pillet, l'ancien directeur de l'Opéra, qu'il invitait à ses fêtes, au moment de leur splendeur commune. Cette humble place fut supprimée en 1860, par suite de l'annexion de Nice à la France, et l'on donna en échange à Florestan la place plus lucrative d'entreposeur des tabacs à Nice. C'est cette place qu'un autre triomphateur sollicitait en 1871 pour un frère et ami, comme nous l'a raconté Alphonse Karr dans ses spirituelles causeries. Aujourd'hui, Florestan est à la retraite, et en vrai philosophe, toujours de bonne humeur, sans trop regretter ses grandeurs passées, il achève une existence déjà longue et un peu agitée dans ce beau pays de Nice, auquel son nom de Florestan semblait le prédestiner, car un autre Florestan, le souverain d'un Etat voisin, yflorissait, il y a une trentaine d'années.

Félix, après avoir été pendant longtemps, comme gérant des deux Revues, en relations avec l'élite de la littérature contemporaine, est mort obscurément, il y a une vingtaine d'années, occupant, dans je ne sais plus quelle administration, un modeste emploi que Bixio lui avait fait obtenir.

Enfin Henri, après avoir fait un plongeon de quinze ans et parcouru une odyssée qu'il serait difficile de raconter, a reparu, il y a une quinzained'années, à Paris, millionnaire

à son tour, grâce à la concession du Canal- Cavour, due... toujours à Bixio. Mais cette résurrection a été de courte durée et il est mort reruiné en 1873.

Quant à Ardouin, le célèbre Bancal, inconnu de la génération qui pratique aujourd1hui les exercices qui lui avaient si bienréussi, il est mort il y a une quinzaine d'années, laissant une fortune de quatre à cinq millions dont le plus beau joyau est l'hôtel de la rue Royale — depuis sa fondation, occupé par le cercle élégant vulgairement connu sous le nom de Moutard s- Club, où l'on entend quelquefois encore, paraît-il, les échos traditionnels du : « Rien ne va plus », entre minuit et cinq heures du matin.

Conclusion, si vous le voulez : la vertu trouve tôt ou tard sa récompense.

DU

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