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A PROPOS DE CRÉTIN KAU-JOLY

baron. Quelques années plus lard et au delà de quatre-vingts ans, le baron mourut, laissant une succession de cinq millions, et faisant à Crétineau l'insigne honneur de le nommer son exécuteur testamentaire...

Mais, amère déception ! son lot se borna à la bibliothèque du baron, qu'il vendit une quinzaine de mille francs. — Sic transit gloria mundi.

J'écrivais ces souvenirs sur Crétineau-Joly quelques jours après sa mort; en leur donnant place aujourd'hui dans ce volume, je crois devoir revenir avec un peu plus d'étendue sur la personnalité assez curieuse de son protecteur, le baron Dudon.

Une des inspirations les plus malheureuses du roi Louis XVIII, en reprenant possession du trône de ses pères, ce fut de confier des fonctions très importantes à des hommes qui n'y avaient guère d'autre titre que de se présenter comme des victimes de Y Usurpateur. Que le monarque s'entourât alors , même dans des proportions exagérées, des compagnons fidèles de son exil, de ceux qui avaient volontairement partagé sa mauvaise

fortune, il nV avait là rien que de naturel \ mais qu'un esprit aussi sagace, aussi maître de lui, que Louis XVIII, pût faire une part aussi large à des personnages qui ne pouvaient se recommander à sa faveur que par des griefs plus ou moins fondés contre le pouvoir déchu, à défaut d'un dévouement de moins fraîche date envers le pouvoir nouveau, voilà ce qu'il est bien difficile de comprendre.

Dans cette catégorie je ne citerai que trois noms merveilleusement propres à justifier l'étonnement que j'exprime : le premier est le général Dupont, auquel le nouveau roi confia le portefeuille de la guerre et dont le principal titre à cette haute faveur était la capitulation de Baylen et, si Ton veut, la sévérité qu'elle provoqua de la part de Ternpereur : choix d'autant plus malheureux qu'au bout de quelques mois ce portefeuille fut retiré pour cause d'incapacité.

Le second offrait un exemple encore plus inexplicable; c'était un obscur général que le proconsul Rossignol, dans sa mission en Vendée , avait trouvé capitaine et dont il avait fait, en quelques mois, un général de division, (novembre, 93). En raison de cette origine, ce général, bien qu'il fût presque le

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plus ancien de son grade, ne put jamais obtenir le commandement d'une division active pendant toute la durée de l'Empire et fut obscurément relégué dans le commandement de quelques places fortes. Aussi il n'avait obtenu aucun titre, et à la chute de l'Empire, il était simple légionnaire. Cette seconde victime, en récompense d'un dévouement aussi bruyant que récent, reçut l'important commandement de la division de Lyon et là, dans ces premières années si troublées du commencement de la Restauration, il s'arrangea "de façon à organiser une conspiration qui fut un des épisodes les plus curieux de ce temps-là, et qui motiva la haute mission que le gouvernement confia au maréchal Marmont, et à la suite de laquelle il apprécia avec une légitime sévérité la conduite du général nouvellement converti. Le personnage dont il s'agit est le général Canuel.

Enfin la troisième victime, celle dont le nom a provoqué cette digression et dont je veux parler avec plus de détail, fut le baron Dudon.

Sans descendre de l' un des héros du Tasse, comme il en affichait quelquefois la prétention^ M. Dudon appartenait à une très bonne famille parlementaire de Bordeaux; au moment de la Révolution^ son père était procureur général au parlement de cette ville et

fut l'une des victimes de laTerreur. Ala création du conseil d'Etat de l'Empire, le jeune Dudon, qui avait fait de très bonnes études de droit, fut nommé auditeur et peu de temps après, tout en conservant ce titre, substitut du procureur impérial près le tribunal de la Seine; il quitta ce poste au bout de peu de temps, pour occuper, grâce à la protection de Cambacérès, celui de secrétaire général du Conseil du sceau des titres , dont l'archichancelier était le président.

Dans cette position, très grassement rétribuée, le jeune auditeur contribua pour sa part à la constitution de la noblesse impériale et il ne s'oublia pas, car il se fît donner le titre de baron. Après avoir occupé ce poste pendant deux ou trois ans, il fut nommé maître des requêtes et ensuite envoyé en Espagne comme intendant général de l'armée du Nord que commandait alors le maréchal Bessières. Le général Dorsenne, qui remplaça le maréchal dans ce commandement, eut avec le baron Dudon une mésintelligence assez vive au sujet de leurs attributions respectives et celui-ci ayant, à ce propos, menacé de donner sa démission fut vertement tancé dans une lettre que lui écrivit Berthier par l'ordre de l'empereur; mais il était déjà en route pour Paris lorsque la lettre parvint à sa destination et, à son arrivée, il fut

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immédiatement envoyé à la prison de Vincennes par le ministre de la guerre, le duc de Feltre. Il n'y resta que peu de temps, mais il fut en disgrâce jusqu'à la fin de l'Empire et les faveurs dont il avait été comblé par ce gouvernement ne désarmèrent point son ressentiment.

Aussi, à la rentrée des Bourbons, le baron Dudon fut-il des premiers à offrir ses services au nouveau gouvernement et, comme ces dévoûments de fraîche date ne reculent habituellement devant aucune épreuve, ce fut à lui que M. de Talleyrand confia la triste mission d'aller à Blois réclamer les diamants de la couronne à l'impératrice Marie-Louise. M. Dudon remplit cette mission avec toute la rigueur possible; il ne se borna pas à la réclamation des diamants de la couronne, il fit encore main basse sur tout ce qui était la propriété privée de l'ex-impératrice, y compris sa vaisselle et jusqu'au linge et aux habits de Napoléon...

Arrivé à la Chambre des députés, il y prit place parmi les membres les plus violents de l'extrême droite et ce fut lui qui, lors de la vérification des pouvoirs, contesta, sans succès, la nationalité de Benjamin Constant.

Mais, sous le ministère du duc de Richelieu, il fut brusquement révoqué de sa position de membre de la commission de liqui-

dation de l'indemnité à payer aux alliés. Les bruits les plus fâcheux au sujet de sa probité furent alors propagés par la haine trop motivée de la presse libérale; bien que je n'aie aucune raison pour être bienveillant à Tégard de M. Dudon, j'ai été assez initié à ses affaires privées pour pouvoir affirmer que c'était là une calomnie et que la fortune de •cet homme politique, si vulnérable à tant d'endroits, pouvait très légitimement se justifier sans que sa probité eût rien à en souffrir. Toujours est-il que, pendant toute la durée du gouvernement delà Restauration, M. Dudon fut la têie de Turc, surtout des petits journaux de l'opposition, qui ne rappelaient que le cosaque du Don.

A sa dernière élection à la Chambre des députés par le grand collège de Nantes, le Figaro du temps le poursuivait de plaisanteries comme celles-ci : « M. Dudon a été nommé député à Nantes, le lendemain la Loire était prise. — M. Dudon n'a fait que voler de Nantes à Paris », etc., etc.

Pendant près de trente ans qu'il vécut encore après la chute du gouvernement de la Restauration, le baron Dudon resta complètement étranger à la politique, mais sa verte vieillesse fut toujours occupée par divers travaux dans lesquels il eut Crétineau- Joly pour collaborateur.

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