A PROPOS DE CRÉTINEAU-JOLV
Paris-Journal. — 10 janvier 1875. )
1 la mort a ses rigueurs à nulle autre pareilles, elle a cela de bon qu'elle (^U^^^ t'ait revivre pendant quelque temps des gens auxquels on ne pensait plus guère. C'est ce qui est arrivé pour M. Crétineau- Joly. Profitons des délais, qui sont bien près d'expirer, pour raconter quelques détails qui n'ont pas figuré dans les souvenirs rétrospectifs publiés à l'occasion de la mort de cet écrivain.
Parmi les ouvrages assez nombreux dont il fut l'auteur, personne n'a parlé de l'Histoire des traités de 1 8 1 f , ouvrage qui fut
publié sous son nom, renferme des détails assez curieux, et pour lequel il eut un collaborateur qui fut, dans son temps, un homme politique d'une certaine importance , le baron Dudon, mort il y a une quinzaine d'années.
L'histoire des relations de Crétineau-Joly avec le baron Dudon est assez curieuse. Possesseur d'une grande fortune, très au courant des détails les plus intimes de l'histoire contemporaine, l'ancien ministre d'Etat de la Restauration était très laborieux et aurait aimé à publier le fruit de ses travaux ; mais en butte pendant longtemps aux attaques des journaux petits et grands, il n'aimait pas livrer son nom à la publicité et avait été heureux de trouver dans Crétineau-Joly un collaborateur intelligent, attaché aux mêmes opinions que lui et qui, en publiant leurs travaux communs sans son nom, lui épargnait les ennuis qu'il redoutait.
Cette collaboration amena entre l'homme politique et l'écrivain une grande intimité, qui se traduisit un jour d'une singulière façon.
Le célèbre financier Aguado était mort, et ses héritiers ne voulurent pas lui succéder dans l'opération qu'il avait acceptée de faire le cautionnement de l'Opéra. Nestor Roqueplan, qui en avait alors la direction, pressé
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de se mettre en règle, s'adressa, comme intermédiaire, au baron L..., qui était un 'habitué de l'Opéra, occupait une place assez importante dans le high-life parisien, mais n'était guère en mesure de résoudre personnellement le problème. Le baron L..., qui était, ou du moins se croyait l'ami du baron Dudon, alla lui proposer l'affaire, et lui en exposa tous les détails nécessaires, les avantages, les agréments et la parfaite sûreté au point de vue financier.
Après avoir bien écouté son ami, le baron Dudon se borna à lui répondre qu'il n'aimait pas ce genre de placements, et reconduisit poliment.
A peine le négociateur avait-il tourné les talons, que le baron Dudon envoyait chercher en toute hâte Crétineau-Joly, et, aussitôt que celui-ci fut arrivé, il lui dit : « Voici ce que l'on vient de me proposer; l'affaire me convient, et je veux vous faire profiter des avantages que l'intermédiaire a le droit de stipuler pour son compte. Allez trouver M. Nestor Roqueplan, dites-lui que vous avez son affaire et faites vos conditions ».
Crétineau-Joly n'en demanda pas davantage. Il fut bientôt auprès de Nestor et l'affaire fut promptement conclue. Parmi les avantages qui lui furent attribués, à lui personnellement, figuraient deux stalles d'orchestre
pour toutes les représentations, places qu'il n'occupa jamais, bien entendu, mais dont il tira bon parti.
Pour lui, c'était habituellement dans les coulisses qu'il assistait à toutes les représentations pendant la durée de l'exploitation de Roqueplan, et il était assez piquant de voir ce saint homme se promener au milieu des maillots sous prétexte d'inspecter le matériel.
Quant au baron Dudon, il ne voulut pas causer à la famille Aguado le déplaisir de lui enlever sa belle avant-scène des premières qui était le privilège du bailleur de fonds du cautionnement. Il se contenta de la petite loge de rez-de-chaussée sur la scène qui fut plus tard louée jusqu'à sa mort au docteur Véron. Lorsque la liste civile, mettant fin à la gestion malheureuse de Roqueplan, reprit la direction de l'Opéra, la loge du baron lui fut supprimée; de là, un procès assez curieux, qui donna lieu à un brillant tournoi de parole entre MM. Dufaure et Chaix-d' Est-Ange, et fut en définitive perdu par le baron.
Cette opération n'avait fait que resserrer les liens qui existaient entre le baron et Crétineau-Joly; celui-ci en avait été un peu grisé, et avait laissé plusieurs fois et assez indiscrètement percer l'espérance de recueillir une part importante de la succession du