‹ Indiscretions contemporaines: souvenirs intimesChapitre 9 sur 21 · PAR LE VICOMTE DE LÀ 6UÉR0NNIÈRE · texte numérisé non relu

PAR LE VICOMTE DE LÀ 6UÉR0NNIÈRE

Portraits politiques contemporains! Voilà trois mots qui indiquent trois grandes difficultés. En littérature, comme en peinture, un bon portrait n'est pas chose facile et les maîtres seuls y ont excellé. La difficulté s'accroît si l'écrivain est appelé à peindre ces grandes figures politiques dont la vie fut intimement liée aux destins des empires. Nos maîtres de prédilection s' appellent alors Tacite, Bossuet, Saint-Simon, et, dans un rang inférieur, lecar*

dinal de Retz. Mais, à rexception de Bossuel, dont la magnifique éloquence fut consacrée aux panégyriques des plus grandes gloires de son temps et qui n'aurait guère trouvé de contradicteurs chez ses contemporains, non seulement lorsque, après leur mort, il célébrait les hauts faits de Turenne et de Condé, mais encore lorsqu'il peignait à grands traits la sombre figure de Cromwell ; à l'exception de ce sublime maître, les écrivains que nous venons de citer ne travaillaient pas pour être lus de leur vivant, et, tout en laissant à leurs portraits la double empreinte de leur caractère personnel et quelquefois des passions de leur temps, rien ne gênait la liberté de leurs allures, l'indépendance de leurs jugements.

Lorsqu'il s'agit, au contraire, de peindre pour ses contemporains ces figures que nous avons tous connues, dont la plupart sont encore sous nos yeux; lorsqu'il faut, en peignant

les hommes, apprécier des événements qui sont encore brûlants et avoir pour lecteurs et pour juges beaucoup de ceux qui y ont joué un rôle, la tâche devient encore plus difficile et ce n'est pas trop, pour ne point y succomber, d'unir à la puissance du style l'élévation de la pensée, la sagacité de l'esprit et l'indépendance du caractère; de savoir s'abstraire, pour ainsi dire, des événements dont on fut le témoin pour s'en faire le juge impartial et désintéressé; à ces conditions on ne laissera peutêtre pas encore à la postérité le dernier mot de l'histoire, mais on lui aura du moins fourni des matériaux dignes d'intérêt et de respect.

Cette tâche difficile, M. de la Guéronnière l'a entreprise et, nous sommes heureux de le dire sans craindre de nous laisser égarer par notre sympathie pour le caractère et le talent de l'auteur, personne peut-être n'était dans de

meilleures conditions que lui pour la mener à bonne fin. Légitimiste par l'éducation, républicain par entraînement lorsqu'un homme de génie et de cœur, qui fut son maître, sauvait, par des prodiges de courage et d'éloquence, la France livrée à la merci des passions populaires, M. de la Guéronnière est devenu impérialiste par conviction, lorsque les agitations stériles des partis et leurs luttes passionnées contre le seul pouvoir qui put raffermir la société si profondément ébranlée, lui eurent montré où était le danger, lorsque, enfin la volonté du pays trois fois consultée et librement exprimée eut dit à tous où était le salut; — bien plus logique, croyons-nous, dans ces modifications successives de ses opinions, que ceux qui, après avoir fait le sacrifice de leurs plus chères espérances, dans des professions de foi dont le souvenir n'est pas complètement perdu, après avoir fait ce sacrifice au grand

principe du suffrage universel, n'ont pu se résigner à accepter ses arrêts.

Les antécédents que nous venons de rappeler, joints à la bienveillance du caractère et à rélévation de l'esprit, expliquent en partie le succès de M. de la Guéronnière dans la tâche si difficile des huit portraits qu'il nous a donnés et dont les originaux s'appellent iVapoZéon 7/7, Nicolas P^j Léopold 7", le comte de Chambordy le prince de Joinville, M. Thiers, le comte de Morny, le général Cavaignac.

Ces figures si diverses, les grands événements qu'elles rappellent, les situations délicates qu'elles indiquent, sont appréciés par l'écrivain avec autant de pénétration que d'équité et avec cette impartialité sereine plus facile, nous le reconnaissons, lorsqu'on n'a été mêlé que de loin aux luttes des partis.

Soit qu'il ait à peindre, dans l'empereur Nicolas, le continuateur persévérant et auda-

cieux de l'œuvre de Pierre I" et de Catherine II, et la nécessité d'un pouvoir autocratique pour la direction d'un peuple de soixante millions d'âmes, qui, dans l'intérêt de sa civilisation, doit « marcher comme une légion sous le sceptre de ses Czars » ; soit que, dans Léopold P% il ait à apprécier les institutions libérales de la Belgique et le fonctionnement régulier du gouvernement parlementaire dans un pays où l'on ne compte que quatre millions d'hommes et sous l'habile direction « d'un prince honnête, libéral, éclairé, pour lequel la royauté a été plutôt un devoir qu'un privilège » ; soit qu'en étudiant la noble et grave figure de l'empereur Napoléon 111, il ait à raconter les phases si diverses de son existence, à peindre les qualités de son esprit, ce merveilleux mélange de raison calme et d'imagination hardie, de prudence et d'audace, qui fait le grand politique , dont on retrouve l'empreinte chez

récrivam,etqui, au moment opportun, devient l'instrument providentiel du salut social; soit enfin que, dans les portraits du comte de Chambord et du prince de Joinville, il parle des douleurs de l'exil noblement supportées, ou qu'il apprécie avec une grande hauteur de vues le rôle de la monarchie pendant douze siècles, le principe de la légitimité, digne de respect sans doute, mais « qui a fait son temps », M. delà Guéronnière peint son modèle avec la même élévation d'esprit, avec la même sûreté de jugement.

Les hommes politiques ne sont pas peints avec moins de succès que les hommes de race souveraine. Ainsi, quand il étudie les figures de MM. Thiers et de Morny, il sait merveilleusement nous retracer les formes si. diverses et si séduisantes de l'esprit français; le premier, révolutionnaire, mais non libéral, comme le lui a dit M. de Lamartine, conser-

valeur fougueux lorsqu'il s'agit de fonder une monarchie dont il voulait être le Chatham^ et presque factieux lorsque le monarque veut momentanément se priver de ses services; « arrivant cependant au sommet de la fortune, épuisant toutes les grandeurs, toutes les popularités et toutes les renommées et ne méritant cependant pas le nom d'homme d'Élat complet, parce que, ajoute l'écrivain, le talent donne la popularité, le caractère seul donne la postérité ». Le second, esprit charmant, unissant les grâces et la distinction de l'ancienne aristocratie française à la vigueur et à la solidité des générations modernes, la froide raison de l'homme d'affaires à la décision et à l'élévation d'esprit du politique, tout cela sous les dehors légers de l'homme du monde; homme d'Etat complet, au demeurant, le jour où il aura le courage de sacrifier l'indépendance de ses goûts et de ses idées à quelques-unes

des obligations souvent fastidieuses que la vie politique impose et d'accepter « ses mille rapports qui en sont le côté banal, si l'on veut, mais néanmoins très importants et qui l'ennuient et le fatiguent ». « Dans notre pays, dit à ce sujet, avec une haute raison, M. de la Guéronnière, on ne compte plus ou l'on compte peu, dès que l'on est en dehors de la vie politique. C'est pour cela qu'il ne fau t pas la dédaigner et que, pour s'élever à la renommée qu'elle donne, aux responsabilités qu'elle impose, il ne faut pas craindre d'accepter les contraintes qu'elle entraîne. »

Ces courtes citations valent mieux que tout ce que nous pourrions dire pour donner une juste idée de la touche ferme ethardie de M. de la Guéronnière, Ajoutons une réflexion qui donnera la mesure de son impartialité et de la sûreté de son coup d'œil, c'est que la plupart de ces études, réunies aujourd'hui en un

volume, ont été publiés pour la première fois il y a plusieurs années ; que les portraits de Napoléon III, du comte de Chambord et du prince de Joinville datent de 1851, que l'auteur n'y a rien changé et que depuis cette époque rien, dans les événements si graves et si divers qui se sont succédé, n'est venu donner un démenti à ses vues ou lui faire regretter ses appréciations.

Nous n'avons pu lire sans un vif sentiment de regret les dernières lignes de la courte introduction que l'auteur a placée en tête de son livre et dans laquelle il nous dit que sa galerie devrait être plus complète; que, parmi les figures qu'il s'était promis de peindre, il y en avait quatre surtout auxquelles « il aurait aimé à donner la grandeur que leur donnera l'histoire » ; ce sont celles de Pie IXy de M. Guizoty de lord Palmerston et de M. de Lamartine; mais que les convenances et les

devoirs de la vie publique ne lui ont pas permis de réaliser son plan.

De ces quatre études, celle que nous regrettons le plus est sans contredit celle de M. de Lamartine. Nous aurions été heureux d'avoir un portrait du maître par le plus brillant de ses élèves, un portrait de Rubens par van Dyck. Personne mieux que M. de la Guéronnière n'aurait peint ce noble caractère si fortement éprouvé, ce cœur si aimant auquel il a été donné de connaître toutes les désillusions, toutes les amertumes de l'homme public, après avoir épuisé toutes les douleurs de l'homme privé; personne mieux que lui ne nous aurait rendu compte de cette vie si remplie et qu'il a étudiée de près; personne mieux que lui n'aurait apprécié l'homme qui a si complètement connu ce que la popularité a de plus enivrant et en même temps de plus éphémère, et qui, après avoir été placé aussi haut qu'il est donné

à un simple citoyen de parvenir, au lieu de maudire après sa chute les hommes et son temps, trouve de nobles consolations dans le culte des lettres qui furent sa première gloire; personne, enfin, mieux que M. de la Guéronnière, n'aurait parlé de M. de Lamartine auquel, dit-il, avec une constance qui Thonore, « il a voué depuis longtemps un respect et une admiration que lui accordera la justice de la postérité ».

Critique d'occasion et non de métier, l'approbation ne nous pèse pas, et après avoir applaudi à l'élévation de pensée et à la noblesse de sentiment qui sont le caractère distinctif de l'œuvre de M. de la Guéronnière, aussi bien qu'à l'ampleur du style et à l'éclat de la couleur, nous n'éprouvons pas le besoin de trouver quelques défauts de détail. Qu'il nous soit cependant permis de faire une remarque : habitué à peindre des tètes couronnées, ou tout

au moins les hommes qui ont joué les premiers rôles de l'histoire contemporaine, M. de la Guéronnière y a peut-être contracté le goût de forcer un peu les tons et de grossir les objets. C'est ainsi que, dans l'étude sur l'empereur Nicolas, il appelle M. de Barante un grand seigneur el M. de Heckerenim homme politique^ei qu'ailleurs il parle de la « belle i>Histoire de la Révolution dé M. Thiers. Quelque populaire qu'ait été l'œuvre de cet écrivain, nous trouvons l'épithète singulièrement exagérée et nous l'appliquerions plus volontiers à \\HiS' toire du Consulat et de V Empire j qui témoigne des études sérieuses et des vues élevées de l'homme politique, tandis que la première porte trop l'empreinte de l'inexpérience et des passions du journaliste de l'opposition.

Bien que M. de la Guéronnière juge en général les hommes avec une grande bienveil-

lance et qu'il soit plus porté par la nature de son esprit à exagérer leurs qualités que leurs défauts, il faut remarquer que, lorsqu'il s'agit d'apprécier les partis et leurs actes, tout en restant historien impartial, il ne manque ni de verve ni de vigueur. Nous n'en donnerons pour preuve que deux exemples; voici comment il définit le centre gauche :

« Le centre gauche n'était pas un parti ; c'était une fronde. Son drapeau n'était pas formé de couleurs, mais de nuances; il y avait un peu de bleu et un peu de rouge, le blanc seul y manquait. Le centre gauche avait deux issues, l'une qui ouvrait sur la Révolution, l'autre qui sortait en pleine conservation. Il était conservateur avec M. Guizot et révolutionnaire avec M. Odilon Barrot. A la cour, il saluait très bas; à la Chambre, il parlait très haut. Son orgueil était de la vanité et non de la fierté. Sa force n'était que de l'audace et de l'adresse. Il taqui-

nait le pouvoir, il le harcelait, il le mordait aux talons, il lui criait aux oreilles, il le fatiguait et l'étourdissait, mais il ne lui résistait pas. Ce qu'il voulait, ce n'était pas de changer la politique, mais de la diriger. Toute politique était bonne à ses desseins pourvu qu'elle devînt la sienne. Il n'allait en avant qu'avec des mots, il allait en arrière avec des actes. 11 glorifiait le progrès et il restait immobile. Il encensatt la liberté et il l'immolait. Il s'empanachait de guerre et il reculait. Il promettait tout et ne donnait rien. Il n'avait que des menaces sur les lèvres et des concessions dans la main. Son libéralisme ressemblait à une magnifique enseigne sur une hôtellerie fermée. Son patriotisme était vide et sonore. Il semait l'agitation et ne laissait que des déceptions; l'opinion pour lui n'était qu'un caprice ; il cherchait à la séduire et ne voulait pas l'épouser; il ne lui empruntait sa puissance que pour la désarmer

et pour s'en faire un moyen de domination sur la royauté. En devenant populaire il était bien près d'être maître, et quand il était maître il cessait d'être libéral. »

Un peu plus loin, voici ce qu'il dit de la coalition :

« La coalition est née sur un banc du centre gauche. M. Thiers l'a bercée sur ses genoux, l'a nourrie de son esprit, l'a fortifiée de ses ambitions, Ta excitée de son ardeur et quand il Ta crue suffisamment formée pour la lutte, il l'a lancée contre le ministère du 15 avril. Ce jour-là,la monarchie était asservie sous la main de la puissance parlementaire, elle était asservie et perdue. Le roi ne cessait de gouverner que pour bientôt cesser de régner.

» Quel était en effet le sens de la coalition? Pourquoi, des points les plus opposés, tous les chefs de parti se donnaient-ils la main ; pourquoi M. Berryer, qui servait la légitimité, se

rencontrait- il avec M. Garnier-Pagès,qui attendait la république, et avec M. OdilonBarrot,qui ne voulait ni la république ni la légitimité? Pourquoi M. Guizot et M. Thiers, dont le divorce s'était accompli avec un éclat presque scandaleux, allaient-ils recommencer leur lune de miel en se jurant de s'eotr'aider et de se détester? Pourquoi M. Duvergier de Hauranne, qui n'avait jamais été d'accord qu'avec luimême, jouait-il aussi son air dans ce concert discordant? II y avait un but commun entre tous ces chefs de parti : c'était de subordonner, d'humilier la royauté. »

Mais pourquoi des citations? C'est le livre entier qu'il faut lire pour avoir une juste idée de sa valeur; après cette lecture, nous ne craignons pas de le dire, le lecteur impartial s'associera à nos éloges et à nos regrets, et fera des vœux pour que M. de la Guéronnière ne s'exagère pas les obligations qui lui sont impo-

sées par ses fonctions publiques, pour qu'il profite, au contraire, des loisirs et de la liberté dont il peut encore disposer pour compléter sa galerie de portraits. Peut-être, en effet, le jour n'est-il pas éloigné où des devoirs plus élevés lui seront imposés, où son temps devra plus exclusivement êU'e consacré au service de TÉtat. Déjà, lorsque la succession de M. Fortoul a été ouverte par une mort prématurée et regrettable, il a été sérieusement question de M. de la Guéronnière pour la recueillir. Nous ne regrettons pas, pour notre compte, qu'elle soit échue au magistral éminent dont la main vigoureuse était peut-être alors nécessaire pour arrêter Texagération de certaines tendances; mais un moment plus opportun se présentera, la maturité de Thomme politique sera plus complète et le second règne de la dynastie napoléonienne aura son Fontanes.

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