Indiscretions parisiennes Adrien Marx
J’ai voulu voir de près ce tribun singulier qui traite « Albion » comme Caton traitait la perfide Carthage, et je me suis rendu hier dans son hôtel de la cité de Londres.
C’est un bâtiment carré, simple d’apparence et presque mystérieux. Un chasseur belge, au tricorne emplumé, veille au seuil du péristyle, dont les fâcheux sont évincés par un valet de chambre que je soupçonne d’origine britannique. Chose bizarre ! je distinguai accroché aux patères de l’antichambre le pardessus du marquis, un vêtement grisâtre et feutré, dont le collet porte la marque du premier tailleur de Birmingham! Je remarquai aussi, pendants le long des murs, des speahing -tube , à l’aide desquels les domestiques ûorrespoudent avec
leurs collègues affectés au service des étages supérieurs. Bref, je me serais cru chez un lord patriote de Cavcndisli-square, et j’étais à Paris chez un sénateur anglophobe.
On me fit entrer dans un salon dont les murs capitonnés de damas rouge disparaissaient sous de grands tableaux de maître et sous de hauts bahuts garnis d’objets d’art, et j'étais en train d’admirer un Titien authentique, quand la portière se souleva pour donner passage à un petit vieillard alerte, sec et pétulant... C’était M. de Boissj.
Une face anguleuse, des yeux saillants hors de l’orbite, un nez aquilin, une bouche ironique, un front fuyant sur lequel chevauchent des mèches extravagantes : voilà sa tétc.
Quant au corps, il est relativement étique, exigu et malingre. Bien qu’il fût de bon matin (dix heures venaient de sonner), il était en habit. Un gilet noir enserrait son torse grêle, et ses jambes flottaient dans un double étui de casimir. Les pieds seuls s’étaient affranchis de ce décorum matinal et reposaient, à demi entrés, dans des chaussons doublés de flanelle.
— Vous voulez mabiographie? me dit-il. Elle est bien simple. J’ai fait des études détestables, j’ai constamment tenu en piètre estime le grec et le latin, et je me suis distingué dès mon enfance par une extrême indépendance d’allurea.et de pensées. Mon père voulut qu’à dix-neuf ans j’entrasse dans les gardes du corps. Je lui obéis; mais, si j’adorais l’équitation, j’avais peu dégoût pour l’écurie, où la consigne m’envoyait faire mon service une fois la semaine. Aussi ai-je gardé l’épée juste assez de temps pour avoir vingt duels, et, après deux ans ‘d’une vie militaire — absolument pacifique, —
j’entrai dans la diplomatie sous l’égide de M. do Chateaubriand, que j’ai suivi à Londres et à Rome comme attaché d’ambassade.
Pair de France sous Louis-Philippe, je suis remonté ces temps derniers à la tribune, imbu de ce précepte qu’un bon citoyen se doit à son pays avant de se devoir à son drapeau. Je suis pieux sans être cagot; je ne manquerais pas une messe pour un million, mais je ne me confesserais pas pour un empire. On prétend que je suis riche, c’est possible. En tout cas, j’use de ma richesse plus pour les autres que pour moi. J’aime recevoir splendidement; par contre, j’ignore ce que c’est que de demander un paletot à mon groom. Je me sers moimême... et, si je ne fais pas mon lit, c’est parce que je le ferais mal.
Je ne suis pas un liomme d’étude, je n’ai pas de cabinet de travail. Je dois ce que je sais à l’expérience, qui est le meilleur des livres et qui donne aux hommes les sincères convictions. Beaucoup de mes collègues méditent par avance les sujets qu’ils traitent dans les séances du Sénat. Moi, quand je monte à la tribune, je ne saie pas ce que je vais dire; et quand j’en descends", je ne sais pas ce que j’ai dit. Je n’oublie jamais ceci : c’est que je ne parle pas pour mes collègues, mais que je m’adresse à la France entière.
On me taquine souvent quand j’ai la parole ; et pourtant j’arrive toujours à exprimer ce que je veux, car je suis tenace et têtu... On me battra peut-être, on ne m’abattra jamais... Mais il faut que je vous quitte: ma somnambule est là-haut qui m’attend.
— Votre somnambule? fis-je tout étonné.
— Oui, c’est une de mes faiblesses... ou une de mes forces. Voilà trente ans qu’un médecin ne s’est approché
de moi, et en voici la raison. Il y a vingt-cinq ans, j’étais chez une dame anglaise que j’avais souvent heurtée par mon scepticisme concernant les manœuvres magnétiques; elle obtint que j’irais dès le lendemain chez la pythonisse, et je m’y rendis seul, incognito.
« Monsieur, me dit la femme sitôt qu’elle eut été endoriqie... vous ne croyez ni à mes prédictions, ni à ma double vue, ni à ma parole, et pourtant vous y croirez un jour, et vous reviendrez ici me demander de vous guérir, car avant deux mois vous serez atteint d’une paralysie générale 1 »
Je poussai un éclat de rire homérique.
Deux mois après, jour pour jour, heure pour heure, j’étais couché inerte et demi-mort. Les soins de tous les docteurs de Paris furent vains. De guerre lasse, je mandai la somnambule à mon chevet; elle me remit sur pied en huit jours.
Aussi ai-je pour elle une vénération spéciale. Durant un voyage que je fis il y a quelque temps en Italie, je concentrais ma pensée sur sou cabinet à Paris, elle obéissait à l’agent mystérieux qui lui portait mes questions avec une rapidité électrique, et deux jours après, à l’aide de ce seul moyen, j’avais une lettre où elle me conseillait tel remède ou telles précautions.
Elle a ceci de précieux qu’elle me prédit mes moindres malaises aussi bien que mes plus graves souffrances. Grâce à elle, je me prépare à être malade comme d’autres à voyager... je fais mes cataplasmes comme d’autres font leurs malles.
Excusez-moi... J’ai hâte de savoir si je serai exempt de bobos durant la session... Je ne me soucie pas de garder le lit, ayant encore pas mal de vérités à dire.
— Avez-vous utilisé les mirifiques propriétés de votre
INDISCRéXTONS PARISIENNES
sujet relativement à l’avenir des gouvernements? demandai-je au sénateur.
— Non, répondit-il vivement... et cela pour deux raisons. Je préfère concentrer les facultés de ma somnambule sur ma santé. Et puis, à quoi bon apprendre ce qui sera demain? Il est si difficile de savoir ce qui est aujourd’hui.
Sur ce, le marquis me tendit une carte.
— Voici mon adresse, me dit-il; venez me voir ou écrivez-raoi : j’aime les jeunes gens.
Avant de serrer le carré de vélin, en haut duquel étaient gravées les armes de M. de Boissy, je remarquai, sur les deux écussons formant le centre, trois mains dessinées du côté de la paume et une jambe tendue horizontalement. Je devins songeur.
Ces mains indiquent-elles la mission de celui qui fiagelle ou l’emblème de celui qui secourt? Cette jambe explique-t-elle que le marquis tient à la disposition de ses adversaires les arguments de Bilboquet, ou qu’il marche dans la carrière politique au profit du pro&rès dont il se dit le fervent apôtre?
LE SOUS-SOL DE l’hOTEL ROTHSCHILD
Bien que brouillés avec les millions, les journalistes ne dédaignent pas d’approcher les millionnaires. C’est pourquoi j’étais hier dans le cabinet du baron de Rothschild, sollicitant la permission de visiter non pas ses appartements et ses bureaux si souvent dépeints, mais sa cave et sa cuisine, qui ont échappé jusqu’ici aux descriptions des chroniqueurs.
M. de Villemessant m’avait accompagné pour appuyer ma demande, et, grâce à la carte qu’il fit passer au célèbre banquier, nous fûmes admis en sa présence immédiatement, — tandis que des financiers ventrus, dont les attelages piaffaient dans la rue, bâillaient en attendant leur tour, sur des banquettes de l’antichambre.
Le baron se tenait devant un bureau au-dessus duquel pendent les glands d’une douzaine de sonnettes. Chacun de ces cordons a une couleur différente, et je reconnus à ce carillon multicolore que la prospérité de la maison part do ce point où se tient le maître, toujours
actif, toujours spirituel, toujours aimable. A droite était assis le docteur Cabarrus, mandé pour la jambe de son illustre client, et tâchant de lui démontrer que hors de rhomœopatliie il n’y a point de salut.
Après s’être enquis de l’objet de notre démarche, le baron devint soucieux, et, d’une voix émue :
— Vous tombez mal, nous dit-il, mon cellier et mon office sont en désarroi. Je ne traite plus, et j’ai peu de goût à recevoir depuis que j’ai eu le malheur de perdre mon fils. Autrefois il eût été curieux peut-être d’assister aux apprêts de l’un de ces dîners que j’offrais aux rois, mais aujourd’hui cette visite est sans attraits. Le palais partage les découragements du cœur, et les vins les plus exquis, comme les aliments les plus recherchés, laissent insensibles ceux que la douleur étreint sans relâche.
Nous insistâmes.
— Soit, fit-il. Et il tira le troisième cordon qui est fait d’une ganse bleue et or. Un domestique, vêtu d’une livrée aux mêmes couleurs, parut et se mit à notre disposition sur l’ordre du baron.
Arrivés à l’orifice de l’escalier qui mène aux caves et aux fourneaux ;
— Vous trouverez bon que je vous quitte, me dit mon rédacteur en chef. J’ai affaire... et puis, je n’apprécie le vin et les ragoûts qu’aux heures des repas — sur une table bien servie.
Et, m’ayant serré la main, il disparut. Pour moi, je descendis, jirécédé do mon guide, dans les enfers succulents d'où montait une odeur contradictoire auprès des aveux de sobriété du consul d’Autriche à Paris.
Je pénétrai d’abord dans une pièce dont les murs sont garnis de crémaillères luisantes, aux dents desquelles
INDTSCHÉTIONS PARISIENNES
étaient accrochés des lièvres, des faisans et des chevreuils. Des dindes (tous premier prix, sans doute) étaient rangés sur un vaste dressoir dont les bas bouts étaient garnis de paniers de truffes. Le baron adore les truffes ; il en mange tous les jours, et, comme il raffole également de la chair du faisan, l’employé préposé à la venaison me conta qu’il a trouvé le moyen de conserver cet oiseau pendant trois mois après sa mort sans qu’il se corrompe. Je songeai à lui acheter son secret, mais ayant réfléchi que faire lutter mes capitaux avec ceux de M. Rothschild était un acte insensé, je passai outre.
Quand je me rappelle les luisantes casseroles qui frappèrent mes yeux dans la cuisine, j’ai encore des éblouissements. Imaginez quatre-vingts soleils accolés contre un murjmmense... Je fls part de mon admiration au chef, qui me répondit d’un ton doctoral :
— Dans cette maison, il y a autant de cuivre en bas qu’il y a d’or en haut.
Le fait est que je ne vis jamais un pareil luxe de métal, sinon chez M. Sax, où je vous mènerai un jour. Sur les rayons latéraux étaient rangées des cocottes, dont les fonds fourbis renvoyaient le reflet des fourneaux rouges et grondants. Un marmiton coquet accommodait le nœud de sa cravate devant l’un de ces miroirs improvisés.
— Travaille donc, gandin, lui dit un garçon d’office.
Et le moutard se précipita dans la rôtisserie où tournaient des broches devant la flamme d’un tronc de hêtre plus gros que le cèdre du Jardin des Plantes. J’entendis le bambin qui signalait ma présence à un petit collègue coiffé comme lui d’un berret blanc ; mon carnet que je tenais ouvert, et sur lequel je consignais mes remarques, l’intriguait vivement. J’ignore ce qu’il
dit à son compagnon, mais, à coup sùr, il ne me prit point pour un clerc d’huissier inventoriant une saisie... le baron n’en est pas là.
J’allais me retirer quand une grosse fille d’aspect jovial m’arrêta.
— Je gage que monsieur est journaliste? me ditelle.
J’étais près du fourneau chauffé à blanc... mon visage était cerise; elle crut que je rougissais de mon état.
— Avouez-le, reprit-elle d'un ton encourageant; cela peut arriver à tout le monde. Et puis moi, je ne déteste pas les écrivains... Ils ont déjà parlé de moi à propos de la réeeption de l’empereur à Ferrières. Je suis Clara, et quand on voudra, je prouverai que la vieille Sophie du docteur Véron est surfaite... Je la. défie au macaroni, aux haricots à l’étouffée et à l’omelette aux tomates.
On comprend que je me liai vite avec une femme si indulgente à l’endroit de ma misérable profession.
Nous causâmes longuement. Elle est de Kessingen, près Francfort, et voilà quinze ans qu’elle a droit de haute fet basse justice dans les cuisines du Crésus de la rue Laffitte. Elle a mérité ses prérogatives autant à cause de son honnêteté parfaite et de sa rare intelligence qu’à cause de la façon toute magistrale dont elle prépare la choucroute de son maître.
Elaborée par elle, la choucroute n’est pas ce qu’un vain peuple pense. Les soins qu’elle donne à ce légume laissent bien après eux les manipulations de l’alchimiste, qui compte extraire de sa cornue la pierre philosophale. Jugez-en vous-même.
Clara place sa choucroute dans un récipient d’argent qu’ellç maintient deux jours et deux nuits sur un feu
doux. Toutes les demi-heures, elle lève avec précaution le couvercle, pour verser, dans la casserole qui murmure, un verre de vin de Champagne et une once de graisse d’oie. La brave fille m’a confié qu’elle passe fort mauvaises les nuits pendant lesquelles son chefd’œuvre mijote sous la garde d’un aide. Elle se réveille en sursaut, le front humide, le cœur oppressé, et ne se rendort qu’après avoir assisté elle-même à l’additiou régulière des éléments cités plus haut.
Après quarante-huit heures do cette sollicitude incessante, il parait que la choucroute du baron a une saveur dont les dieux de l’Oljmpe ne se doutent pas. Clara m’a promis de m’y faire goûter, et j’ai rendezvous un de ces soirs au soupirail qui donne sur la grande cour... elle m’en doit pa.sser une bouchée dans un lambeau de ce journal où je lui décerne le grand cordon de l’ordre qu’elle honore et glorifie.
J’ai quitté Clara pour entrer dans la confiserie dirigée * par un Viennois, que j’ai surpris en grande conférence avec son aide. Ils ne m’aperçurent point, et, croyant que ces messieurs méditaient un bonbon nouveau, j’allais partir, lorsque j’entendis sortir de leur bouche les phrases suivantes :
— Sais-tu ce que le Mobilier a fait aujourd’hui?
— Non, mais la rente a monté...
— J’ai bien envie de vendre...
— Peuh !... moi, je me suis débarrassé de mes Nord- Espagnols... Il y a décidément une réaction contre la place Vendôme.
Je compris néanmoins que j’étais indiscret et je toussai. pour révéler ma présence. Le chef confiseur serra prestement une cote qu’il tenait û la main et vint à moi .
INDISCHÉTIONS PAHISIENNES 11
Il est charmant ce jeune homme. Blond, imberbe, distingué même, il me fit voir ses moules, ses terrines, ses sirops, et n<?me cacha point qu’il avait le monopole d’un nougat inconnu.
— Si jeune et déjà si inventif! m’écriai-je.
— Je ne suis pas jeune , me dit l’Autrichién , j’al trente-cinq ans!
— On vous en donnerait vingt-cinq à peine.
— Oh ! voyez-vous, monsieur, c’est que le sucre con» serve !
Je ne m’arrêtai point dans la boucherie, où un garçon taillé comme un Hercule dépeçait un mouton, et je passai tout de suite dans l’office, où le général en chef de cette cohorte en veste blanche dresse, deux fois le jour, un menu qu’on soumet à madame la baronne James. La baronne raye de sa main les plats dont elle juge la préparation inutile. Le menu redescend, et les quarante hommes affectés au service des cuisines s’empressent d’obéir aux prescriptions qu’il indique... Le poulet truffé, les gâteaux de sable et les compotes de mirabelles ont dominé hier soir sur la carte du dîner.
Il ne suffit pas de manger, il faut boire. Je me dirigeai vers la cave sur la porte de laquelle m’attendait le sommelier un flambeau à la main. Le vantail de chêne massif vibra sous les cris de la serrure, et nous pénétrâmes dans un premier caveau dont les parois sont garnies de casiers quadrangulaires surmontés d’une étiquette signalant le nom du cru et la date de la récolte J’ignore la valeur du contenu de ces fioles, mais, à coup sûr, le contenant n’a rien de répulsif à l’œil Fraternellement empilées, les bouteilles semblent appeler le tire-bouchon. Leurs goulots cachetés sont couverts d’une moisissure respectable, et leurs flancs disparaissent
SOUS la poussière de trois lustres. J’ai vu (que n’ai- jo bu 1) du Château-Yquem de 1834, du Branne-Mouton de 1829, du Saint-Julien que les alliés auraient bien voulu boire I
D’après mes calculs, les cryptes de l’hôtel recèlent au moins vingt-quatre mille bouteilles qui représentent une valeur de 240,000 francs, car elles renferment toutes les trésors liquides que Dieu versa, au commencement de ce siècle, dans les vignes du monde entier — depuis les flots dorés du Lacryma-Christi, jusqu’au pourpre sirop des ceps du Cap; depuis le jus ordinaire des treilles mâconnaises, jusqu’aux cascades précieuses qui jaillissent des pressoirs du Médoc,
La cave à liqueurs est aussi richement montée; comme l’autre, eÜe a son historique, son catalogue. Comme l’autre, elle a l’aspect d’une bibliothèque, dont les volumes ne se lisent qu’une fois !
La maison du baron consomme environ deux pièces de vin par semaine. Sitôt qu’un fût arrive, il est immédiatement mis en bouteilles... On ignore, rue LaflStte, la folle joie d’aller placer sous la canelle le pichet de grès où le vin bleu, semblable aux soldats de la première République, tombe en chantant.
Telles sont les notes recueillies durant ma souterraine excursion...
Déjà je touchais au seuil de la porte cochère, quand un valet de pied vint me dire que M. de Rothschild me demandait. Je courus à son cabinet.
— Mon cher monsieur, me dit-il, j’ai réfléchi, et vous m’obligeriez en ne publiant rien sur ma maison.
Je m’inclinai profondément, mais sans souffler mot, me réservant de répondre moi-même à la requête du capricieux millionnaire.
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Si j’étais venu à vous, monsieur le baron, la veille de l’émission de l’emprunt autrichien, pour vous dire que vous me seriez particulièrement agréable en ne négociant pas cette affaire, vous m’eussiez répondu que la fantaisie d’un plumitif doit s’effacer devant les intérêts de cent mille souscripteurs. Laissez-moi donc solliciter de votre volonté qu’elle s’efface devant le plaisir qu’auront les cinq cent mille lecteurs do ce livre (vous compris) à pénétrer dans les cuisines et les caves du plus illustre banquier de l’univers.
I,E THEATRE d’uN CRIME
Mon carnet porte depuis plusieurs .jours des notes relatives au local habité par la veuve Cliabesière, assassinée on décembre dernier, — mais j’ai voulu attendre, pour les publier, que le tribunal eût prononcé la sentence de ses meurtriers. Nous vivons dans un temps où les petits écrits ont parfois de grandes influences, et jamais je ne me serais pardonné d’avoir, par mes révélations, pesé sur la conscience d’un jury.
La victime, que la loi a vengée, était établie depuis vingt-cinq ans au n“7 de la rue deClichy, dans un logis sombre qui se compose de trois pièces. Dans lapremière, la marchande à la toilette suspendait ses oripeaux, et la vitrine de la rue, encombrée de loques, interceptait la lumière du jour.
C’est là que la veuve reçut le premier coup. J’ai vu le quinquet huileux que les malfaiteurs éteignirent pour consommer leur forfait, et l’on m’a montré sur les lames du parquet une large tache produite par l’effusion de
INDISCHÉTTONS PARISIENNES
sang de la malheureuse. Cette tache rouge a été lavée à grande eau, mais elle a persisté... Le sang du crime est long à s’effacer I Un détail : la forme et la dimen sion de cette tache sont absolument semblables à la carte d’Afrique qu’on met dans les mains des lycéens.
On pénètre par une porte vitrée dans la seconde pièce, — celle où les scélérats ont traîné leur victime et l’ont étranglée avec un rideau. Elle est plus étroite et plus basse que la précédente. Madame Chabesière avait ménagé, au-dessus du plafond surbaissé, une sorte de soupente où elle entassait des nippes, de vieux cadres et des chaussures hors de service en telle quantité, qu’il fallut trois voitures pour les emporter, après la vente organisée par madame Godefroy, fille unique et héritière directe delà revendeuse.
Cette arrière-boutique reçoit une grise clarté par un vitrage terne donnant sur le magasin. Les papiers qui tapissent les murs sont grossiers, poussiéreux et sales ; ils rappellent ceux des auberges de province. Sur la* paroi gauche de ce mur crasseux, on remarque de rouges maculaturçs à un mètre du sol. Plusieurs d’entre elles indiquent qu’elles ont été produites par le contact d’une main sanglante.
On passe de là dans la troisième chambre, dont l’angle extrême est percé d’une issue donnant sur la cour de l’immeuble. Cette porte est vitrée; un bec de gaz est suspendu, en face, à la voûte de l’allée, en sorte que le soir du sinistre sa lumière pénétrait dans la chambre par les carreaux.
Quand les assassins eurent ouvert l’armoire de noyer située dans le mémo angle, le battant de droite s’appliquant sur lo vitrage, ils durent allumer une bougie pour se livrer à leurs coupables perquisitions. Un lit
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d’acajou, deux fauteuils, une chaise et une commode Louis XV, composaient l’ameublement de ce sombre réduit. Lorsque je le visitai, le lit n’y était plus, mais la commode y était encore et j’en ai fait l’achat... c’est sur sa tablette vermoulue que j’écris ces lignes, et je distingue clairement les marques sirupeuses laissées à sa surface par les potions destinées à rendre la vie à la veuve infortunée le soir du meurtre.
C’étaitune brave femme et une digne mère. Elle avait soigné comme une sainte son mari agonisant, et depuis la perte de son époux elle donnait à dîner à sa fille et à son gendre tous les dimanches. Elle allumait, toute joyeuse, les fourneaux de sa petite cuisine, — une manière de puits prenant jour par en haut et large d’un mètre carré à sa base. J’y suis entré également. Des bouteilles vides, des couverts de fer battu et des plats ébréchés encombraient un dressoir écloppé.
La veuve n’était pourtant pas malheureuse. Elle avait une clientèle assez nombreuse de femmes du demi-monde qui lui achetaient des falbalas au rabais, et de femmes du monde qui lui cédaient les mise-bfis de leurs garderobes. Elle gagnait, bénéfice net, 12,000 francs par an, vivait très -modestement et n’avait qu’un loyer de 1,500 francs. Elle confiait à sa fille le fruit de ses épargnes, qui sont assez considérables, comme on l’a pu voir par les débats du procès.
L’immeuble dont cette aflTreuse boutique est un fragment est fort beau et appartient à M. Berthier, ancien avoué à la cour impériale. Édouard Lemoine y loge au troisième étage, et le pavillon qu’on aperçoit au fond de la cour est occupé par M. Bravay, le frère du député. J’ai aperçu dans cette même cour un hibou attaché à une chaine do fer, et j’ai communiqué à la femme du
concierge une légende du Loiret qui fait de ce rapace un oiseau de malheur. Dans ces contrées, on prétend que la mort entre avec lui dans les maisons.
— C’est vrai tout de même, me dit l’aimable portière, le jour où le piqueur de M. Bravay l’a apporté ici, {*on cheval arable est mort d’un coup de sang! Un mois après c’était le tour de la marchande à la toilette. Pourvu que ça s’arrête là!
Et comme ma légende avait fixé son attention sur les préjugés qui s’attachent aux hiboux, elle crut se rappeler qu’à l’heure du meurtre la chouette avait jeté trois cris!
C’est une nommée madame Fago qui a racheté pour 4,500 francs le fonds de la victime... Elle est nouvellement mariée, bien qu’âgée déjà de quarante ans. Comme je la plaisantais sur ses tardives épousailles, elle me répondit : « Tant qu’un arbre fieurit, il peut porter des fruits. "
Le fait est que le teint de madame Fago rappelle la rose , le lis et le camélia pour la fraîcheur. Elle avait l’intention de prendre dans deux ans la suite des affaires de madame Chabesière — celle-ci. ayant fixé cette limite à l’exercice de son négoce. La pauvre femme ! elle eût bien fait de devancer le terme de sa retraite.
Elle serait à l’heure qu’il est près de sa fille, et nous n'aurions pas sous les yeux un des plus odieux attentats du siècle.
Il serait peut-être curieux d’établir une statistique sur les quartiers de Paris où se sont le plus fréquemment accomplis des vols et des meurtres.
A en croire M. de Villemessant, la rue de Clichy tiendrait la tête dans cette nomenclature. Il juge peut-
dtre la chose à un point de vue personnel, ayant été liii-méme attaqué, il y a quelques années, au niveau de la rue de Tivoli. 11 se rendait à une soirée, quand un homme se jette sur lui, avec l’envie très-visible de regarder l’heure è sa montre et do lui emprunter qne\(\\ie argent.
M. de Villemessant, qui n’aime pas les indiscrets, saisit le bonhomme par sa cravate et en diminua le diamètre en en tordant les extrémités.
Le malheureux ne pouvait plus bouger : il avait la face bleue, et sa langue sortait longue d’un pied.
— Gredin, lui disait mon rédacteur en chef, tu ne t’attendais pas à trouver ton maitre!
Le misérable criait merci; mais M. de Villemessant était sourd à ses supplications et le tenait à longueur de bras, craignant un coup de couteau. Et comme ses muscles commençaient à se fatiguer, il appela du secours.
La sentinelle de Clichy — les — prisons arriva au bout de dix minutes : il était temps! l’assaillant reprenait des forces; l’assailli sentait que les siennes touchaient à leur Un. On mena le coquin chez M. Trouessard, le commissaire du quartier, où il déclara se nommer Taupin. Il ajouta qu’il était couvreur et originaire d'Orléans.
Quand le magistrat lui demanda les raisons qui le poussaient à ces actes honteux :
— Monsieur le commissaire, lui répondit-il, je ne vous comprends pas. Je marchais tranquillement dans la rue, quand monsieur se précipita sur moi et me demanda la bourse ou la vie; et comme je me refusais à le satisfaire, il se mit en devoir de m’étrangler.
•Le commissaire eut un moment d’hésitation... Mais,
à l’examen des visapres, ses doutes s’évanouirent et il fit écrouer le sieur Taupin à Mazas.
En 48, il s’est évadé de sa prison... Avec des opinions aussi avancées que les siennes, qui sait ce qu’il est devenu ?