‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 2 sur 38 · LES NOURRICES DE PARIS · texte numérisé non relu

LES NOURRICES DE PARIS

Vous eussiez pu me voir hier en grande conférence avec une vingtaine de femmes coiffées de façons diverses, parlant des patois différents et n’ayant de commun que le débraillé de leurs corsages. Bien que célibataire, j’avais prétexté l’accouchement subit de mon épouse et le besoin pressant d’une nourrice pour me glisser dans l’un des treize bureaux de la capitale — où se tiennent des paysannes, prêtes à dégrafer leurs robes au profit des nouveau -nés.

— Prenez-moi, mon bon monsieur, me disait une Bourguignonne, j’ai déjà élevé trois enfants... Ils marchaient à six mois et avaient quarante -deux dents à un an.

— Ne l'écoutez pas, mon maitre, ripostait une Picarde, elle vous dit des menteries... C’est moi qu’il faut engager. Je suis saine comme votre œil, propre comme un écu neuf, et je m’attache tant à mes nourrissons, que je fais une maladie chaque fois que je les quitte !...

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. — Quel aplomb elle a, cette Marianne l objectait une Nivernaise en faisant ressortir les avantages de sa plastique. — Son lait ne vaut rien, et le médecin d’ici disait ce matin qu’elle n’était plus assez jeune pour son état.

Une Normande survint qui déprécia fort crûment la marchandise de ses collègues, et une Champenoise mal embouchée s’étant formalisée du fait, une discu^ion s’ensuivit... Je crus que ces dames allaient se prendre à la gorge!...

Mais l’inspecteur apparut, et sa présence rétablit le calme. La mission de ce fonctionnaire, dépéché toutes les semaines par la préfecture de police, consiste à s’assurer que les dortoirs où couchent ces villageoises braillardes, en attendant un emploi, sont proprement tenus, et ne contiennent pas un nombre de lits trop considérable. C’est lui qui m’apprit les rouages de ces singulières entreprises. •

Des hommes spéciaux, nommés meneurs, sont envoyés dans les provinces par les chefs respectifs des bureaux. Ils parcourent les villages, enrôlant des recrues, ainsi que le faisaient jadis les racoleurs militaires, êt les ramènent à Paris — munies d’un certificat du maire de leur commune.

C’est le 5 et le 26 de chaque mois qu’ont lieu les principaux arrivages. J’ai eu la change d’assister au débarquement d'une cargaison de Margots, et je puis assurer que le pays de Caux est la contrée où l’on a le plus souci de perpétuer leur race en ce moment, car les hauts bonnets dominaient dans le lot de mercenaires qui défila sous mes yeux.

Le meneur s’assit exténué dans une petite salle d’attente où je l’avais suivi, et se mit en devoir de vider

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une bouteille de vin, en manière de cordial. Désireux d’engager une conversation avec lui, je m’extasiai tout haut sur la beauté et la vigueur du troupeau qu’il avait récolté dans son expédition.

— Ah! monsieur, me dit-il, vous tombez mal aujourd’hui. J’ai ordinairement mieux que ça, mais depuis quelque temps la Bretagne est endormie, le Morvan ne donne pas et la Picardie flâne... Il faudra que je ni’y mette un jour; c’est pas si difficile à faire, des nourrices f

Sur ce, le racoleur but à ma santé, et s’essuyant les lèvres avec la manche de sa blouse bleue :

— Allons, fit-il, il faut que je vous quitte ; je repars pour le Midi tantôt. L’Arlésienne est très-demandée pour le quart d’heure. J’irai de là dans l’Est, car l’Alsacienne est encore de mode au faubourg Saint-Germain.

Survint une dame élégamment vêtue. Un homme tout de noir habillé l’accompagnait.

— Madame, dit-elle à la personne préposée aux inscriptions du registre, je suis avec le docteur. Veuillez faire venir la noui’rice que j’ai retenue pour ma bellesœur.

— C'est la nommée Françoise? demanda un teneur de livres.

— Précisément.

Le bureaucrate sonna, et, deux secondes après, Françoise fit son entrée, — en montrant une double rangée de dents blanches. Elle ébaucha ensuite une révérence et, comprenant qu’on venait essayer son lait, elle découvrit complaisamment... tout ce qui était nécessaire à l’expérience. Le médecin fit couler dans une cuiller d’argent dix gouttes blanches, qu’il exprima du sein gonflé de la paysanne avec précaution.

Puis il promena le lait ainsi obtenu dans le récipient, observant s’il laissait des traces sur ses parois. D’où je conclus que le lait le meilleur est lo plus crémeux.

Françoise sortit victorieuse de cette épreuve. Quoiqu’elle en soit à son douzième élevage, ses mamelles sont restées fécondes et précieuses (chimiquement bien entendu}.

— Je crois vous avoir déjà vue quelque part, lui dit le docteur.

— C’est sans doute aux bureaux de la rue Fourcy- Saint-Antoine, répondit-elle. J’y étais quand le baron Dubois est venu y chercher la nourrice du petit prince. Il l’a choisie parce qu’elle avait déjà servi dans sa famille, et qu’il savait conséquemment quelles étaient ses qualités. Elle est née à Beaulieu-les-Fontaines et avait trente-trois ans quand on l’emmena aux Tuileries... Son mari, actuellement employé comme garde-chasse dans les forêts de la Couronne, jouit, par suite du décès, de sa femme, de la rente de deux mille francs que lui avait faite l’Empereur.

J’ai voulu savoir du chef du bureau si les campagnes alimentaient seules son magasin, et j’appris ainsi que Paris fournit peu de sujets; que les nourrices pari- • siennes sont pour la plupart des couturières abreuvées de déceptions, des cuisinières enjôlées par dos cochers, ou des piqueuses de bottines abandonnées par leurs séducteurs.

L’entrepreneur d’allaitement ajouta que les meilleures nourrices sont les filles-mères. Les autres, — celles qui sont mariées, — ont moins d’aménité dans les rapports. Leur caractère est plus violent, leurs allures plus arrogantes et leur cupidité plus insatiable .

Ceci me remet en mémoire une anecdote que me

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contait ma mère, il y a dix ans. Comme tous les- derniers-nés d’une nombreuse famille, j’étais adoré de mes parents, et ma nourrice, — une Lorraine madrée — spéculait sur la tendresse qu’ils me portaient.

La salade, les fruits verts et les noisettes avaient été rayés de son régime alimentaire comme nuisant aux qualités du lait humain. Aussi, quand elle demandait soit une augmentation de salaire, soit un châle, soit un bijou, elle ne manquait pas d’ajouter :

— Si on me refuse, je me donnerai une indigestion de chicorée, de prunes et d’avelines.

Ma mère cédait. Allez donc retirer le sein des lèvres d’un enfant de quatre mois ou changer son buffet habituel 1 Autant le condamner à l’étiolement et à la mort.

Les commères qui me reçurent hier me semblent aussi rusées et aussi habiles dans l’art du chantage que mon impudente nourrice. Quand elles apprirent la supercherie employée par moi pour les faire causer, elles m’accablèrent d’injures.

L’une d’elles me traita de blagueur. Une autre allégua que j’avais un air à n’avoir jamais d’enfants. Uûe troisième soutint que j’en aurais beaucoup, mais qu’ils ne me ressembleraient pas... Je m’empressai de gagner la porte, décontenancé, ahuri, et ne sachant à quel seinme vouer!

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