‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 18 sur 38 · I,E GRAND OPÉRA DE · texte numérisé non relu

I,E GRAND OPÉRA DE

Tel que vous me voyez, j’ai maugt^ un jour un morceau du nouvel Opéra. C’était à un dîner offert par ses collègues à l’architecte Garnier en l’honneur do son triomphe au concours do 1861. Pour fêter dignement le héros de la fête, les Visconti parisiens avaient commandé à un pâtissier célèbre un nougat représentant la future Académie impériale de musique, et si j’ai bon souvenir, c’est un fragment de la coupole que j’ai croqué entre la poire et le fromage. Me voulus être présenté incontinent à l’homme qui avait inspiré au confiseur du coin un édifice aussi succulent, mais mon voisin de droite et mon voisin de gauche, dont j’avais sollicité le patronage, continuèrent, sans tenir compte de ma requête, à discuter par dessus mon assiette la supériorité de l’ordre dorien sur l’ordre corinthien... Si bien que je sortis du festin sans avoir vu l’homme appelé par ses grandioses conceptions à relever Farchitecture française du dix-neuvième siècle.

. Il est difficile d’apprécier l’œuvre, le caractère et le visage d’un artiste en dévorant un nougat construit d’après ses plans. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre qu’en compagnie de M. Monge (un autre fameux aligneur de pierres), je pénétrai hier dans le bureau do M. Garnier.

Le Dieu de la machine était dans son temple, en train de fumer sa pipe comme un simple mortel. Courbé sur des épui’es, entouré d’échantillons de -granit, juché sur un bloc de marbre et la main droite armée d’un compas, M. Garnier leva la tête à notre entrée, et je pus entrevoir son visage, dont l’ensemble est d’une intelligence rare.

Maigi’e et basanée, sa figure est éclairée par deux yeux très-lumineux; sa lèvre supérieure, qu’ombrage une moustache noire , apparaît d’autant plüs mince qu’elle est dissimulée par l’ombre portée d’un nez raisonnablement aquilin. Le menton ferme et saillant dit la volonté et l’ambition.

Voilà un menton qu'on n’ose accuser de mentir quand on songe que son propriétaire, né d’un carrossier besoigneux, élève d’une école de dessin secondaire, a remporté le prix de Rome à l’âge de seize ans, et se trouve aujourd’hui chargé de bâtir le plus beau monument des temps modernes.

M. Garnier ne semble pas se douter de son mérite, et, s’il prouve qu’il a conscience de sa glorieuse mission, c’est par un travail incessant et par le perpétuel souci de son œuvre. C’est de lui que tous les travaux émanent. Il a la haute main sur l’ornementation comme sur la construction, et les plus petites sculptures comme les plus infimes maçonneries lui sont soumises avant d’être livrées à l’exécution. On est étonné, à la pensée

do tant de tracas, de trouver sur la tête de M. Garnier une énorme quantité de cheveux noirs, qui, avec ses traits méridionaux, achèvent do lui donner l’air italien.

Il ne parut point désireux de me faire les honneurs de sa bâtisse, et je vis bien qu’il craignait, en m’accompagnant dans le chantier, d’avoir l’air de me vendre son piano.

— Si vous voulez me le permettre, me dit-il, je vais vous livrer à deux inspecteurs qui vous piloteront mieux que moi dans les méandres de l’édifice... mais, d’abord, n’avez-vous point peur de grimper sur des écliafaudages, et l’abîme vous donne-t-il le vertige?

Je répondis non par amour-propre, mais au fond je pensais au grand Opéra on nougat. Je commençais à le trouver plus rassurant, et aussi d’un goût plus agréable, car le vent soulevait des tourbillons de plâtre et m’envoyait dans la bouche du mortier pulvérisé.

Je pénétrai, en compagnie de MM. Bouvet et Jourdain, inspecteurs des travaux, dans le futur palais do l’harmonie.

Il est difficile de le peindre dans son état actuel ; cependant, avec un peu d’imagination et les détails que m’ont fournis mes guides, mes lecteurs se feront peutêtre une idée de sa splendeur à venir.

Pas un atome de bois n’entrera dans la construction du monument: le fer, la pierre de taille et le marbre sont seuls employés par les ouvriers, qui me parurent fort nombreux.

— Combien occupez-vous d’hommes ici ? demandai-je à M. Bouvet,

— Ma foi, c’est difficile à dire exactement.

— A mille près, ajoutai-je pour lui vetiir on aide.

— A mille près? Eh bien ! nous en employons mille...

J’aurais parié pour le quintuple, devant l’activité, le va-et-vient et le tapage des maçons, utilisant la force des douze machines locomohiles, grimpant après les treuils et broyant le ciment, en sifflant des romances de Thérésa.

Le gouvernement a mis 25 millions à la disposition de M. Garnier, pour parachever son œuvre ; 16 millions sont déjà dépensés. Les appointements de l’architecte sont de 2 p. 100 sur les déboursés. En conséquence, il aura gagné 500,000 franc.s en l’espace de huit ans, , c’est-à-dire au 1" janvier 1869, époque de l’inauguration du Grand-Opéra.

On peut répartir de la manière suivante les 25 millions accordés par l’État; fer, 2 millions; marbre,

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