LES WAGONS-POSTE
Il m’advint une fois, — dans un voyage en chemin de fer, — de vouloir pénétrer dans l’un des bureaux ambulants que l’administration des postes a établis sur les voies ferrées. Je m’étaisjuché sur le marcbe-pied et j’allais risquer un œil dans la caisse mystérieuse, quand le conducteur du train me pria, — par la basque de mon habit, — de regagner mon wagon. Depuis ce jour, l’idée de parcourir quelques kilomètres dans l’étroit espace d’où les profanes sont exilés avec tant de soin ne m'a point quitté, et, un matin de la semaine passée, je sollicitais de M. Yandal mes entrées dans les succursales mobiles do son établissement de la rue Jean-Jacques.
Je ne connaissais le directeur général des Postes, conseiller d'État et commissaire du gouvernement, que par son éloquente réplique de l’an dernier aux taquineries de M. Guéroult. £t comme tous, j’avais constaté, à la lecture de la séance du 21 juin, que le Corps législatif comptait un orateur de plus. On comprend donc le
double mobile qui m’avait fait franchir le seuil de l’Hôtel de la rue Coq-Héron ; je voulais causer avec le fonctionnaire qui avait inspiré cette phrase en haut lieu :
« M. Vandal est un homme de poste et de riposte. >»
Et je voulais contempler un travail dont le spectacle est interdit au vulgaire.
Voyons le fonctionnaire d’abord.
Imaginez un colonel de cuirassiers bien conservé, à la parole pétulante et brève, à l’accent légèrement méridional, à l’œil vif, au geste démonstratif, et vous aurez l’exact portrait du fonctionnaire le plus occupé de France et de Savoie, — de celui auquel les citoyens de l’Empire confient tous les jours dix millions de missives ! Au milieu des soucis de sa charge, M. Vandal a gardé une apparence de jeunesse que l’ébène de sa moustache tend à confirmer et une liberté do pensée que son langage imagé et spirituel ne dément pas.
Et pourtant il suffit d’étre un peu physionomiste pour lire sur le visage de cet homme que la vigueur physique a triomphé chez lui des fatigues morales, et qu’il doit à une constitution robuste de résister aux fiot§ de préoccupations qui l’assiègent incessamment.
Son bureau est encombré de projets, d’imprimés, de manuscrits et de modèles de toutes sortes.
Là, c’est un petit sac dont il étudie la fermeture inédite en vue de la sécurité des dépêches; ici, c’est une réduction de wagon-poste dont l’intérieur signale des aménagements d’un nouveau genre et dont, l’extérieur est orné d’appareils spéciaux au service postal.
M. Vandal est de la classe des zélés et des innovateurs. C’est un progressiste dans toute l’acception du mot... et, comme'' on va voir, sa modestie ne fait pas
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naufrage dans la fièvre do perfectionnement qui le cloue des journées entières devant son bureau.
« — Je vous accorde avec grand plaisir l’autorisaticn que vous me demande/, m’a-t-il dit, mais je vous proviens que vous allez vous trouver tout 'décontenancé dans une caisse de capacité médiocre où s’agitent onze employés au milieu de sacs énormes et bourrés jusqu'à la gueule. C’est un tohubohu, une mêlée, un brouhala dont on ne se fait pas idée. La première fois que j’ai monté dans un bureau ambulant, je me suis demandé, en présence de cotte agitation et de ce désordre apparent comment il se fait qu’une lettre parvienne à son adresse... pourtant cela arrive quelquefois. »
Aujourd’hui que j’ai assisté aux manipulations épileptiques des employés nomades, j’éprouve un sentiment identique.
Muni du laissez-passer directorial, je me suis rendu à la gare de Lyon et j’ai pénétré dans le fourgon diabolique. Chacune de ces voitures, qui coûte 13,000 francs (un peu plus que le coupé de mademoiselle Barucci), contient un clief de brigade, cinq commis de première classe, quatre de seconde catégorie et un subalterne chargé du cachetage des sacs et de l’entretien du bureau. ,
Le mobilier se compose de trois chaises qui ont la forme de selles montées sur un trépied de bambou, de quelques balais, d’une petite bibliothèques garnie de livres spéciaux, de huit lampes modérateurs, déplumés, d’encriers et d’une petite casserole dont le fond écrase la flamme d’un cierge. N’allez pas croire que ce luminaire chauffe un punch destiné à réconforter MM. les employés; il sert à fondre la cire qui doit clore les colis le long de la route.
Les parois du wagon sont garnies de tablettes surmontées de casiers quadrangulaires portant le nom des localités. L’aspect de cet intérieur fait songer un peu aux officines des pharmaciens... et l’analogie subsiste quand on songe que les enveloppes, dont les compartiments sont bourrés, contiennent, sous formes de billets de banque ou d’heureuses nouvelles, des baumes souverains pour la misère et l’affliction!
Le chef de brigade, auquel je me suis adressé, est le frère de Boudeville!... de ce fameux Boudeville qui enseigna au jeune Fanfan l’art de dire des énormités au profit de Sardou-Benoiton. Le professeur do déclamation est quelque peu de mes camarades; il avait jadis parlé de moi à son frère; aussi la glace fut vite rompue entre nous, et j’obtins sans courbettes les renseignements qui m’étaient nécessaires.
Dès quatre heures de l’après-midi, les dépêches sont jetées dans le wagon-poste. On les dépouille, et le triage se fait immédiatement. A cinq heures, autre livraison triée de même; à six heures, troisième apport de correspondances; à sept heures, quatrième avalanche; à huit heures enfin, dix minutes avant le départ de l'exprees, cinquième et dernier déluge!
A mesure que les sacs arrivent, les employés les vident avec une activité qui tient du prodige, car il faut noter ce point : la lettre que j’adresse à Melun doit être trouvée et timbrée en l’espace de trente minutes, dans les 4 ou 500,000 lettres qui prennent la direction des Bouches-du-Rhône.
Mais l’heure du dépatt vient de sonner. Boudeville, chef de brigade, tire au plafond de la caisse un bouton communiquant à une cloche que tout le monde a pu voir sut* la toiture des •Wagons-poste. Ce signal indique que
JNDISCBÉTIONS PAHISIENNES
l’administration postale a reçu son contingent de courriers et n’entrave pas la sortie du train. Le sifflet de la locomotive retentit.... Nous partons.
Ici l’auteur s’embarrasse, car il se produit dans le bureau un roulis compliqué de trépidation qui lui donne un véritable mal de mer. Le plancher du wagon danse et lui fait exécuter une polka écœurante ; il s’informe 1 de ce phénomène, et il apprend que les employés dont le
diaphragme est sensible payent tous un tribut de nausées au commencement de leur service. Néanmoins je surmonte mon malaise, et je continue à causer... Mes paroles sortent entrecoupées de ma bouche, j’ai l’air de parler au milieu d’un hoquet formidable. Mes genoux s’entrechoquent, mes épaules battent les murs. Boudeville junior m’offre le trépied dont j’ai parlé plus haut, et je tire mon carnet pour prendre des notes.
Autre déconvenue! le bec de mon crayon s’abat partout, excepté sur la page blanche, et, quand je suis parvenu à coucher quelque part la moitié d’un mot, l’autre moitié m’apparaît cinquante centimètres plus loin.
Je regarde avec stapéfaction Boudeville qui, devant son pupitre, écrit sa comptabilité avec aisance, et je remarque que sa dextre jouit d’une cursive sans pareille pour l’élégance et le délié.
— Cela vous étonne? me dit un vieux commis attaché depuis quinze ans au service des bureaux ambulants. Eh bien! moi, j’ai tellement l’habitude de griffonner dans les wagons « qu’en ville, » sur un bureau, il m’est impossible d’écrire si quelqu’un ne remue pas la table ou ne me pousse pas le coude.
Je ris... jaune, car je continue à ressentir des inquiétudes du côté de l’estomac.
— Tiens! s’écrie un trieur, une lettre de M. Thiers!
Je me précipite pour contempler le pli de l’homme d’État, et je constate qu’il n’est pas en correspondance avec M. de Bismark.., la direction de la missive l'afflrme.
— Mais, dit le timbreur (un homme qui, avec une rapidité foudroyante, appose sur les lettres le cachet postal, — il en timbre cent à la minute !) moi, j'en ai timbré une de M. Berryer ce matin, elle venait du château d’Angerville... 11 correspond beaucoup depuis quelque temps, M. Berryer!.., M. Casimir Périer aussi !
Les vieux routiers de la corporation, ceux qui naviguent depuis des années sur les voies ferrées, ceux-là, dis-je, en sont arrivés à une telle expérience qu’outre l’écriture des illustrations françaises, ils reconnaissent l’origine des suscriptions et vous disent le nom de ceux qui les ont tracées. *
Pendant que Boudeville comptait qu’il avait pour cinq cent mille francs de lettres chargées dans son petit royaume, j’avais jeté les yeux sur un pli accusant en un de ses coins une valeur déclarée do cent écus. Les cinq cachets réglementaires de l’enveloppe portaient une couronne de comte; mais l’adresse était formée d’une écriture gauche et sans orthographe.
La lettre était pour une petite localité des environs de Paris. Ma laborieuse imagination me suggéra qu’une cocotte envoyait des fonds à la nourrice de son enfant. Il n’y a que ces femmes-là pour reléguer leur progéniture dans la banlieue, cacheter leurs lettres avec des armoiries retour des croisades, et orthographier Fontainebleau de la manière suivante : Fonteneblot.
Mais en voici bien d’une autre 1 . Un trieur me montre Une lettre qui m’est adressée.
à moi, au village do Samoreau, — hameau de Seine-et- Marne où je vais parfois le dimanche chercher des indiscrétions champêtres que je garde pour moi. Je veux la prendre, car j’ignore qui peut me relancer sous mon saule au bord de la rivière... Mais ma main se tend : un employé la retient ; Et le règlement!!!
Pour me consoler, le même employé me raconte qu’il faisait autrefois le service entre Paris et Strasbourg.
En se rendant à la gare do l’Est, il perdit toute sa fortune, — dix mille francs, — qu’il avait dans un portefeuille. De la gare, il expédie un commissionnaire àsa femme, lui recommande de faire des recherches et de lui écrire le résultat de ses démarches, poste restante, à Strasbourg, où il doit s’arrêter soixante heures avant son retour à Paris. Sa moitié, instruite de l’accident, cherche et trouve dans l’allée même de sa maison le portefeuille égaré. Le commissionnaire était déjà loin ; il était huit heures, le train partait à huit heures dix, impossible du reste de pénétrer dans la gare pour annoncer la nouvelle à son époux. C’est alors qu’elle met un mot sous enveloppe et prie un voyageur, en train d’enregistrer ses bagages, de jeter ce pli, au premier arrêt du convoi, dans la boîte que les wagons-poste portent sur leurs côtés.
Ce qui fut dit fut fait. A Epernay, le pauvre employé, qui faisait sa besogne d’un air navré, trouve dans un groupe qui lui passe par les mains la missive à lui adressée : il reconnaît l’écriture de sa femme. Il va l’ouvrir... mais il pense à sa consigne et sacrifie à son devoir sa sécurité, son repos de quarante-huit heures.
. — Je n’ai pas vécu ce voyage-là, m’a-t-il dit, car il m’a fallu attendre à Strasbourg que le bureau sédentaire eût enregistré ma lettre, et, comme le commun
des martyrs, j’ai du attendre l’ouverture du bureau central.
— Mais, ajoutai-je, vous vous doutiez bien de ce que votre femme vous disait dans sa lettre?
— Point. Elle pouvait l’avoir écrite avant que mon commissionnaire ne fût arrivé à la maison, car je l’avais quittée à quatre heures, à Montmartre, et j’avais laissé notre petite fille très-malade... Cette lettre pouvait m’annoncer sa mort ou un autre malheur.
Les envois d’argent sont ceux qui donnent le plus do tablature à M. Vandal. — Lorsqu’une lettre chargée s’égare, le digue conseiller d’État en est instruit, et il en perd le sommeil.
— Le soupçon est une douleur pour moi, me disait-il, et je me vois obligé, quand un de ces accidents survient, do me méfier de tout mon personnel.
De tels faits arrivent assez souvent.
L’an passé, 41,000 francs disparurent d’une dépêche sans qu’on pût mettre la main sur le coupable. Il y a quatre jours, les tribunaux infligeaient trois ans de réclusion à un chef de brigade qui avait pris 2,000 francs dans le courrier de Marseille. Ce qu’il y a de plus malheureux, c’est que ce malfaiteur appartient à une famille illustre.
Il arrive aussi que la poste est accusée à tort de détournements dont elle est innocente. Témoin l’histoire suivante ;
C’était, je crois, en 1860. Une lettre adressée à Paris par un négociant de Montpellier, et' portant un chargement de 2,000 francs, était arrivée rue Jean-Jacques, contenant deux feuilles de papier ordinaire d’un poids égal à celui de deux billets de banque. Les magistrats, instruits du méfait, se livrèrent en vain aux recherches
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les plus minutieuses. L’administration des postes paya la perte aux requérants, et le dossier resta dans les mains du procureur impérial de Montpellier.
Deux ans plus tard, ce magistrat avait chez lui à dîner le procureur impérial de Lyon, — un homme à lunettes.
Au dessert, les procureurs causent généralement de leur métier, et le hasard voulut que les yeux du magistrat lyonnais tombassent sur le dossier qui gisait abandonné sur le bureau de son amphitryon.
— Mais, dit le Lyonnais en assujetissant ses besicles, le vol n'a pas été commis dans les bureaux de la poste.
— A quoi le voyez-vous?
— A cette empreinte imperceptible qu’a laissée sur le papier bleu le timbre apposé au coin de l’enveloppe,dans le bureau central de Montpellier, lors de l’enregistrement du chargement. Donc ce n’est pas de Montpellier à Paris que le crime a été accompli, mais bien à Montpellier même.
Cette judicieuse observation poussa le juge d’instruction à recommencer ses recherches. Des soupçons avaient plané jadis sur le caissier de l’expéditeur; bien que ce même expéditeur eût répondu de l’honnêteté de son commis, on l’arrêta et il fit des aveux... Tant il est vrai que les gens qui voient le mieux sont ceux qui ont besoin de lunettes!