LE DOCTEUR VÉRON
Il y avait une fois un jeune docteur fort ërudit, fort intelligent, qui postulait une chaire d’agrégé à la faculté do médecine de Paris. En ce tomps-là florissait lo favoritisme, — une pLoie sociale qu’un philosophe allemand fait naître, en ses écrits, de l’injustice accouplée à l’or.
Mon héros avait l’âme haut placée, l’allure franche et l’humeur indépendante. Il ignorait l’art de troquer deux platitudes contre un suffrage. Il échoua dans le concours, tandis que des concurrents aux vertèbres dociles enlevaient l’emploi dû à son mérite.
Le pauvre malmené rentra chez lui.
— Jérôme, dit- il à son concierge, si l’on vient demander le docteur Véron, dites qu’il a pris la diligence pour Calcutta... Je renonce à guérir les vilaines bêtes qui se disent mes semblables. Enlevez la plaque de cuivre où mes consultations gratuites sont indiquées au l)assant souffreteux.
INDISCKÉTIONS PARISIENNES
— Mais, monsieur, qu’allez-vous faire? demanda le portier. (Les Jérôme de cette époque mangeaient déjà dans la main des locataires.)
Le médecin se gratta le derrière de l’oreille en entendant l’indiscrète question du cerbère.
— Ce que je vais faire?... fit-il. Ma foi, je n’en sais rien.
Et il gravit l’escalier qui aboutissait à son modeste logis.
Arrivé à l’entre-sol, il s’arrêta tout pensif.
— Et. du pain? murmura-t-il.
Il continua son ascension jusqu’au premier étage...
— Pourquoi n’embrasserai s-je pas la profession de pharmacien? dit-il en s’accoudant sur la rampe.
Au second, il secoua la tête de droite à gauche et réciproquement.
— Oh non! c’est un métier ingrat, ridicule, etpuisje
reverrais la signature de mes... collègues aïk bas des ordonnances. . *
Au troisième étage il s’assit sur une marche, tout essoufflé.
— Si je n’étais pas amoureux de mes aises... j’entrerais à la Trappe.
Au quatrième :
— Ou j’apprendrais l’état de colleur de papier.
Au cinquième :
— A moins que je ne me fasse homme de lettres... Oui, c’est ça... soyons homme de lettres... je suis homme de lettres.
Aujourd’hui tous les libraires de la c’apitale mettent en vente un volume intitulé : Nouveaux Mémoires d'un Bourgeois de Paris. Le signataire des trois cents pages
INPI6CBÉTI0NS PARISIENNES 199
qui compoeent oet intéressant et spirituel ouvrape n’est autre que mon apostat du culte d’Esculape. Si vous passez un matin rue de Rivoli et qu’un rayon de soleil dore la cime des marronniers des Tuileries, regardez au balcon du coin de la rue Castiglione : vous y verrez un vieillard au visage épanoui, à l’œil éraerillonné, h la bouche railleuse.
De temps à autre, un sourire plisse sa lèvre charnue, un éclair illumine sa prunelle noire : c’est qu’il pense à sa richesse et à sa célébrité, c’est qu’il savoure la rare jouissance d’une fortune due à^l’injustice des hommes; c’est qu’il se dit :
— Sans la partialité d’un jury, je serais aujourd’hui un obscur praticien courant la visite dans la crotte, et je prierais la providence des marchands de. santé d’accabler d’épidémies les Parisiens de mon arrondissement. Au lieu de cela, je souhaite longue vio et longue prospérité à des concitoyens que mes écrits d’aujourd’hui égayent plus que mes purgations d’autrefois.
M. Véron est entré en 1847 dans l’appartement qu’il occupe actuellement, et où j’ai fait mon inventaire habituel.
Sur un bureau de marqueterie brillaient deux tabatières.
— Celle-ci, me dit l’aimable docteur, a jadis été donnée par l’Empereur au compositeur Adam, qui mourut dans les mêmes conditions qu’Aristide. Sa veuve voulut lui élever un mausolée digne de son talent et me remit le présent impérial contre une somme destinée à ce pieux usage.
— Et celle-là? demandai-je en posant le doigt sur un adorable coffret émaillé et enluminé parle pinceau d’un maître.
— Ohl celle-là! fit M. Véron, je ne puis vous en dire l’histoire...
— Pourquoi ?
— Vous n’auriez qu’à l’écrire...
— Cher docteur, dis-je de mon air le plus fin, je réclamais de vous l’histoire do ce joyau pour l’entendre narrer spirituellement... car autrement, je la connais.
— Pas possible! ...
— Écoutez-moi... N’est-il pas vrai qu’un directeur de l’Opéra portait jadis une vive amitié à une illustre tragédienne, et qu’un jour il rencontra dans le boudoir de la grande artiste le fils d’un roi offrant cette mirifique tabatière à la prêtresse de Melporaène?
— C’est vrai.
— Est-il vrai que le directeur de l’Opéra , jaloux comme un tigre (l’amitié ne connaît ni la fortune ni le rang), ait déserté le boudoir de la tragédienne, fort marri à la pensée qu’il n’y entrait pas seul?...
— C’est encore bien vrai.
— Nierez-vous qu’il n’ait pu tenir rancune à la volage, qu’il ait refait un nœud à la corde rompue, et qu’en souvenir du raccommodement, il n’ait exigé la tabatière royale?...
Le docteur n’en revenait pas.
Il m’appela « petit sorcier « et me pria de remarquer la couverture de son lit, — large pièce de satin sur laquelle les meilleures brodeuses du Céleste-Empire ont raconté avec leurs aiguilles de fées et leurs soies étincelantes la fête de l’Empereur de la Chine.
Mais je suis peu amateur de courtes-pointes, et tandis que mon hôte m’apprenait la provenance de ce chefd’œuvre, je regardais une miniature représentant la tête do Fanny Essler^
— Quelle adorable chose !... m’écriai-je. On ne peint plus comme cela!
— On ne danse plus comme elle... dit M. Véron devenu rêveur.
Nous passâmes devant la bibliothèque.
Une femme, vêtue comme une dame de compagnie, écrivait sur un pupitre garni de drap vert.
— Voilà mon secrétaire, me dit tout bas le docteur. C’est une femme très-instruite, très-puriste, qui griffonne sous ma dictée (je n’écris jamais mes ouvrages). Jadis elle mourait de faim et s’épuisait la santé dans des travaux de tapisserie mal payés. Elle m’a proposé ses bons offices... Je les ai acceptés, et nous nous en trouvons bien tous deux...
— Travaillez-vous beaucoup? demandai-je au fondateur de la de Paris.
— Voilà ma vie, me répondit-il ; je me lève à sept heures; je cours à mon balcon, où je hume à pleins poumons l’air oxygéné du jardin dos Tuileries; je lis les dix-huit journaux dont je suis l'abonné fidèle, puis je dicte mes mémoires. Je déjeune ensuite très-frugalement et je reprends ma besogne jusqu’à deux heures, moment où ma voiture me mène au bois. J’arpente aussi bien que me le permettent mes jambes rouillées \ allée des Acacias, (\ni a pour extrémités la grande cascade et la porte Maillot, puis je reviens dîner ici, où je retrouve — les lundis notamment — mes familiers ordinaires : Auber..., Albéric Second..., Roqueplan..., ainsi que mon camarade l’aveugle (un commensal de tous les jours, celui-là). Le soir, je vais généralement au théâtre .. à l’Opéra surtout. L’auteur de la Muette me tient compagnie et me distrait par les ravissantes saillies de son esprit prime-sautier. Je lui disais hier :
INDiSCRiTIONS PARISIENNES
« Savez-vous, mon cher Auber, que la vieillesse est bien ennuyeuse? » — « Mon bon, me répondit-il, trouvez un autre moyen de vieillir! » En voilà un qui porte bravement ses quatre-vingt-quatre ans!
Nous arrivâmes, devisant ainsi, devant la porte de la salle à manger. Nous avions mis une demi-heure à traverser le salon ; car le charmant conteur, s’appuyant sur mon épaule, avançait à petits pas ou s’arrêtait pour relater avec une verve presque enfantine quelque bon tour de son jeune âge.
— Avez-vous remarqué l’absence des peintures chez moi? me dit-il tout à coup.
— Oui.
— Je m’en suis défait dernièrement. Supposez que je meure demain. On afiSche la vente du splendide mobilier du docteur Véron et de sa riche galerie de tableaux. La cohorte des amateurs et des courtiers s’abat sur mon logis et lorgne mes cadres. « Est-il possible, dit l’un, d’avoir chez soi des croûtes pareilles? » — « Peut-on, dit un autre, pousser l’amour des épinards jusqu’à en pendre après ses murs! « Voilà des oraisons funèbres dont je suis médiocrement désireux.
La salle à manger est veuve de natures mortes; en revanche, elle est encombrée de dressoirs chargés de . vaisselles précieuses.
Mes yeux se sont longtemps arrêtés sur un service d’or et d’argent, que le docteur paya trois mille écus on 1848, à Proment Meurico (prononcez Benvenuto Cellini;.
Comme je m’émerveillais devant les délicieux basreliefs collés par le ciseleur aux flancs des rafraîchissoirs en or massif :
— J’ai acheté cela, me dit mon guide, dans un temps
OÙ les ouvriers ne travaillaient guère... Il est certains hommes dont le chômage est un crime. Oui, il y a des ciseaux qui ne doivent jamais se mettre on grève! Je ne m’exprimerais pas de même relativement à ces sur.touts anciennement possédés par M. de Cambacérès...
C’est lourd, c’est pataud, cela ressemble à des flambeaux d’hôtel garni.
Il est de fait que Commerson les eût trouvés archichanceliers en diable 1
Le docteur poursuivit :
— Je prépare en ce moment un volume où je ferai l’histoire de ma salle à manger, — c’est-à-dire l’histoire des époques distinctes où des hommes de trois partis différents sont venus s’asseoir devant les ragoûts de Sophie, — mon fidèle cordon bleu.
— A propos ! m’écriai-je, je n’ai pas vu Sophie!
— La voilà! fit une voix légèrement rauque.
Je me retournai. J’avais devant moi une vieille femme dont les traits étaient encadrés par le gaufrage d’un bonnet normand. Son nezturgide et imurpré, ses petits yeux ronds, vifs et eerclés de rides, sa lèvre et son menton, garnis de poils clair-semés, donnaient. à sa figure un aspect tout à fait rabelaisien.
Elle me contempla d’un air gouailleur.
— Vous vous appelez?... me dit-elle.
Je lui dis mon nom; elle ajouta ;
— Vous ôtes un malin, monsieur Marx, et votre stylo me plaît beaucoup.
— Sophie serait un trésor, me dit le docteur, si elle
n’apportait dans les conversations politiques une passion qüi l’égare. ,
— Monsieur, dit là cuisinière à soh maître... il faut '
savoir épicer les discussions aussi bien que les ragoûts, j !
INDISCEÉTIONS PABISIKNNES
Après la riposte de Sophie, M. Véron m’a tendu la main en m’invitant à scs dîners du lundi.
Je n’aurai garde de manriuer à ces festins de joyeux et alertes sexagénaires... j’ai toujours aimé la société des jeunes gens.
SAINT-LAZAUK
Muni d’une, autorisation préfectorale , je soulevai hier le heurtoir de la porte d’entrée de Saint-Lazare.
Au bruit que fit dans sa chute le lourd marteau, une formidable paire de moustaches m’apparut dans le cadre du guichet, et une voix brouillée avec l’harmonie me demanda « ce qu’il y avait pour mon service. »
Je me bornai à déployer devant le grillage de fer le laissez-passer remis en mes mains le matin même par M. Mettetal, et tout aussitôt, j’entendis le cliquetis d’un trousseau de clefs : la serrure jeta trois grincements, et le vantail de chêne massif roula sur ses gonds avec ' un gémissement analogue aux deux premières mesures du fameux morceau à l’unisson — dans l'Africaine.
— Veuillez vous asseoir, me dit un geôlier; je vais faire signer votre permis de visite par le directeur.
J’étais dans un vestibule carré, percé de cinq portes surmontées des inscriptions suivantes : Prévenues, Jugées, Insoumises, Jeunes Détenues, Parloir des avocats.
206 INDISCRKTIONS PARISIENNES
Je n’eusse pas lu la destination de cette dernière pièce que j’eusse parfaitement deviné son usage, car, au travers du châssis vitré, je distinguai un monsieur à favoris noirs et à cravate blanche en conférence avec une femme coilfée d’un petit bonnet,
— ■ C’en estîwequi atrompé son mari, me dit un gardien. Elle s’explique avec son défenseur; donc, son affaire se plaidera bientôt.
Je voulus pousser plus avant dans la voie des révélations l’homme qui m’avait donné ce renseignement; mais il n’en savait pas plus long ou il n’en voulait pas dire davantage. Je le trouvai moins rétif concernant l’objet et le but de la prison où on l’emploie. Il m’apprit qu’on y incarcère toutes celles ([ui sont coupables d’un délit, — depuis le vol jusqu’à l’adultère, — depuis le détournement de mineur jusqu’au crime.
Les affolées enrégimentées par le bureau des mœurs ne passent point par le Palais de Justice ; elles sont directement expédiées de la place Dauphine au faubourg Saint-Denis, et subissent dans un bâtiment séparé une captivité de durée proportionnelle à la gravité de l’infraction au règlement qui les dirige. Sont également isolées des prévenues et vivent à part, celles dont le châtiment a été prononcé par le tribunal. Ceci explique l&s cinq portes dont je citais plus haut les suscriptions.
. Au bout de trois minutes d’attente, un grand gaillard coiffé d’une casquette à filets d’argent entra : les parements de sa veste portaient les galons de brigadier.
J’ai reçu du directeur l’ordre de vous montrer l’intérieur de l’établissement, me dit-il, mais vous vous souviendrez qu’il est interdit de causer avec les détenues.
Cette recommandation me mit tout d’abord un peu
INDISCEKTIONS PARISIENNES
Jo noir à l’âme. Allez donc commoUre des indiscrétions quand on s’est promené pendant une heure dans des galeries de construction identique ! D’autre part je m’étais promis de faire jaser quelques délinquantes et de récolter une ample moisson d’anecdotes. Ajoutez à cela que mon guide était impénétrable... Il marchait devant, son passe-partout à la main, se contentant de me dire la destination dos salles, des cellules et dos dortoirs.
— Vous êtes peu bavard, lui dis-je,
— Le séjour des prisons ne rend pas communicatif» me répondit-il, et voilà trente ans que j’y vis.
— Trente ans !
— Oui. Tel que vous me voyez j’ai gardé l’Empereur au fort do Ham... Oh ! il me connaît bien allez! et jo suis sûr qu’il se souvient de Birro (c’est mon nom, monsieur). Comme j’ai jadis servi dans l’artillerie de marine, j’ai pu aider mon illustre captif dans ses travaux de balistique... On avait livré au prince un emplacement pour y établir une petite batterie. C’est moi qui le secondais dans ses expériences... Voilà un prince actif!.. il bûchait du matin au soir. Je l’aimais beaucoup... tant mémo que cela m’a fait du tort et que j’ai failli perdre ma place... J’ai aussi gardé M. de Persigny, après l’affaire de Boulogne, et bien d’autres grands personnages encore. Aujourd’hui, j’ai dégoût de mon métier, et sitôt que j’aurai la croix, je demanderai ma retraite...
A ce moment, nous entrâmes dans le couloir de la pistole.
C’est l’endroit habité par les détenues pourvues d’une certaine aisance. Elles peuvent y vivre en cellules, sans contact avec leurs collègues.
La porte de l’un de ces ré<^uits, cadenassés la nuit seulement, s’ouvrit. Une brune en sortit, qui passa devant nous, la tête baissée... Je la reconnus. C’était l’héroïne d’un récent procès, dont le résultat a enseigné au.x dames du lac qu’il ne faut pas abuser de la naïveté des fils de famille.
Nous pénétrâmes de là dans le dortoir des nourrices. Je suis encore ému à la pensée du spectacle qui frappa mes yeux...
Le long des murs, une double rangée de grabats, et au milieu de la salle des petites couchettes en fer dans lesquelles les coupables étendent leur progéniture. Quand une femme commet une faute, et qu’elle porte en son sein un enfant ou qu’elle allaite un nourrisson, elle est enfermée avec son poupon... Si bien que les pauvres petits subissent la peine du crime maternel. J’ai embrassé là des prisonniers de six mois qui m’ont regardé d’un air tout étonné et qui ont fait la risette devant mes agaceries... Que dis-je? j’ai vu un petit garçon qui a déjà fait un an de prison ; et pourtant il n’a que quatrevingt-dix jours, — singularité qu’il est, je suppose, inutile de Vous expliquer. D’après sa mine placide et l’insouciance qu’il affiche au sujet de son sort, j’affirme qu’il ne médite en ce moment aucune évasion...
Rien, je vous assure, n’est plus touchant que l’aspect de ces êtres dont les yeux se sont ouverts à la lumière dans un cachot, et qui ont aperçu le ciel pour la première fois à travers des barreaux de fer!
La garde des détenues, — à quelque classe qu’elles appartiennent, — est confiée à cinquante sœurs. La présence de ces pieuses femmes et les images de sainteté qui décorent l’intérieur des salles où vivent les prisonnières corrigent beaucoup l’impression pénible que ie
visiteur ressent d’ordinaire dans les lieux de captivité. C’est à ces détails sans Soute que je dois d’avoir trouvé une certaine analogie enti’e Saint-Lazare et un hôpital ou un couvent. La vie des malheureuses enfermées là a du reste quelque chose de claustral... Elles se lèvent do grand matin, revêtent leur uniforme (un bonnet vert, noir ou blanc suivant les catégories, un mouchoir à carreaux autour du cou et une robe de bure grise); puis, elles se rendent à l’atelier, où elles cousent à l’aiguille et à la mécanique.
Leurs journées leur rapportent environ vingt sous ; les plus laborieuses gagnent jusqu’à trois francs. Leurs tâches quotidiennes sont livrées à un entrepreneur, qui, moyennant une redevance annuelle de 80,000 fr. à l’administration, confie à la maison d’arrêt des commandes prises au dehors. La confection des chemises domino dans la série des travaux imposés aux prisonnières, et l’argent qu’elles tirent de ce labeur journalier sert à adoucir, par des achats de comestibles faits à la cantine, les rigueurs alimentaires du régime pénitentiaire.
Il en est dans le nombre qui refusent de s’assujettir à la besogne des ateliers. On m’a montré l’une de ces récalcitrantes : c’est une Anglaise, âgée de vingt-trois ans, qui en est à sa dixième année de prison. Elle a été déjà incarcérée à Saint-Lazare trois fois, toujours pour le même délit. Cette jeune fille a la passion do fouiller dans les poches de scs voisins — en omnibus.
Les moins sympathiques do ces échantillons du beau sexe sont les filles soumises, — celles qui ont eu maille à partir avec le bureau des mœurs. Leur attitude est insolente et cynique; on ne lit pas sur leur front le remords de leurs fautes, et leur aplomb est aussi grand sous les verrous que sur l’asphalte. Aussi, quand les
<• bonnes sœurs » ont le dos tourné, les saintes-n‘ytoucho, ù la pudeur simulée, reprennent les hardiesses de madame Putiphar.
C’estdans la chapelle surtout qu’on peut juger de leur hypocrisie. A l’heure des offices, elles étalent une piété et une contrition à se faire donner le bon Dieu sans confession; mais, sitôt que la récréation arrive et qu’elles se promènent ou conversent par bandes sur le préau, elles ont des expressions dont MM. les militaires n’usent que dans les grandes occasions, et qui indiquent la perte absolue du sens moral.
A leur entrée en prison, elles sont dépouillées de leurs robes de soie, de leurs boucles d’oreilles et de leurs bracelets pour prendre la livrée du lieu, et quand leur temps est fini, on leur restitue leurs falbalas... Presque toutes sont jeunes: les plus âgées n’ont pas dépassé trente ans, et pourtant mon guide n’a pu m’en désigner une seule qui ne soit récidiviste.
Le nombre des femmes détenues varie peu :
— Je ferme presque toujours entre 950 et 1,000, m’a dit Birre, ehargé de. vérifier tous les soirs le livre d’écrou.
Cette expression , empruntée aux vocables delà Bourse, m’a fait sourire, et j’ai pensé, devant \a. fermeture àn brigadier, que les actions du vice sont les seules qui soient en hausse à Paris, pour le quart d’heure.
Maître Birre m’a ensuite montré, dans un petit temple réservé exclusivement aux sœurs de charité, une pierre foulée jadis par le soulier de Vincent de Paul. Le saint fondateur du couvent des Lazarets, — converti en maison d’arrêt en 93, — travaillait dans une cellule sur remplacement de laquelle a été élevé l’autel de l’oratoire des filles de Dieu. Il poussait sa table près de la fenêtre
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et battait lo sol de son pied durant qu’il travaillait. C’est à ce long et incessant contact que le grès s’est
usé...
Lorsque nous eûmes trotté toute l’après-dinée dans les corridors, uniformément garnis de cachots, de dorto'irs, de réfectoires, d’infirmeries, nous revînmes à notre point de départ, en passant par un couloir, sur les murs duquel j’ai lu le mot ; Politiques.
— Vous êtes, me dit le brigadier, dans un endroit toujours vide. Il est destiné à renfermer les femmes compromises dans les conspirations ou les délits tendant à compromettre la solidité des constitutions.
Au moment de nous séparer :
— Ne voudriez-vous pas, s’écria Birre, devenu trèsliant, ne voudriez-vous pas visiter l’endroit où se fabrique le pain de toutes les prisons de Paris? Les fours Bout enclavés dans l’aile droite des bâtiments de Saint- Lazare, et ça vaut la peine d’être vu.
J’acceptai la proposition, et quelques secondes après je pénétrais dans un fournil grand comme le quart du Palais de l'Industrie. Des geindres nus jusqu’à la ceinture pétrissaient de la farine bise en poussant de bruyants soupirs; d’autres activaient le feu des fourneaux. Le soumissionnaire de la panneterie des prisons se promenait au travers des huches et des séchoirs, les mains dciTière le dos. Je m’extasiai sur l’aspect appétissant des miches qu’on appelle « boules do son » dans l’argot du cru. M. le boulanger en chef m’on offrit une toute cliaude, et la mettant bravement sous mon bras, je rentx’ai chez moi — content d’avoir honnêtement gagné mon pain.