UNE FIGURE ÉTRANGE
Lo retour de Baudelaire A Paris vous a étd annoncé par mon ami Alphonse Duchesne. Si j’ose, après la juste appréciation do l’œuvre du poète par mon collègue, revenir sur la singulière personnalité do l’auteur des Fleurs du mal, c’est à cause des côtés curieux que sa nature présentait dans l’intimité à l’observateur. L’indiscrétion se complaît dans la peinture des caractères fantasques; jamais, pour moi, plus belle occasion ne s’est présentée de tirer le voile devant l’étrange et l’inouï.
Baudelaire a toujours été un .excentrique, dans la plus pardonnable aceeption du mot. Chez lui, la bizarrerie était l’effet d’un tempérament et non d’une pose.
Il était original comme les bourgeois sont banals, — sans le faire exprès, et c’est à tort, selon moi, qu’Asselineau a dit de lui ; « Baudelaire rentre le soir et so couche sous son lit pour l’étonner. »
Sa figure et l’iiabitude ide son corps sont do celles
qu’on n’oublio jamais. Petits yeux étonnés, d’un noir profond et sans lumière; nez rond du bout et lustré, bouche dépourvue de lèvres, railleuse, rageuse, méchante et remuant peu dans l’élocution; dents do tigre; joues molles et imboi’bes encadrées par de longs cheveux grisonnants tombant de son front haut en mèches désolées : telle est la tête que projetaient en avant dans la marche ses épaules voûtées et son torse infléclii.
Sa main et son pied disaient la race; Baudelaire, qui tirait vanité de cet avantage, se chaussait à ravir (le plus souvent de souliers décolletés à bouffettcs) et se gantait chez le bon faiseur. 11 affectionnait les gants roses à l’époque de sa splendeur, lorsqu’il habitait dans l’île Saint-Louis le fameux hôtel Pimodan et faisait commerce ' d’amitié avec Sainte-Beuve, Asselineau, Champfleury, Banville, Murger, de Nerval, Babou,Nadar et de Beauvoir. Tl avait hérité d’un joli patrimoine à la mort de son père; par malheur son goût pour la dépense, en général, et pour les objets d’art, en particulier, eurent vite consommé sa légitime. 11 se départit alors de son luxe ordinaire, mais non de certaines habitudes aristocratiques et dispendieuses... Dans ses plus mauvais jouj*s, Baudelaire n’a jamais compris que l’on se passât de champagne et de cigares.
Depuis quelques années, son costume n’a pas varié. Il portait le plus souvent un paletot court, sans taille, à manches larges et flottantes desquelles sortaient ses mains fluettes, plus blanches que son linge de corps, taillé dans la toile de Hollande.,
Un détail ;
Jamais Baudelaire ne souffrit que sa blanchisseuse empesât ses chemises, dont le col lai'ge laissait toujoui’s voir son cou puissamment attaché.
INDISCnÉTIONS PARISIENNES
Fort jeune, mon héros manifesta un esprit subversif en matière de soumission aux volontés paternelles. Aussi fut-il embarqué, en manière de châtiment, et parcourut-il les Indes orientales, à l'âge de vingt ans, livré à lui-mômo, vivant, on ne sait comme, dans les hasards des pérégrinations.
Il se lia, dans ses aventures, avec le frère du fameux Mieroslawski, de celui-là même qui m’apprenait l’histoire à l’institution Barbet, et cassait sa chaise chaque fois que, dans son cours annuel, il racontait la bataille de Waterloo. Le frère du général polonais sillonnait les mers asiatiques dans une chaloupe, à lui appartenant, luttant seul, avec un matelot nègre nommé Ridok, contre la tempête et le flot. 11 prit un jour à son bord Baudelaire, qui flânait dans une factorerie hollandaise, et qui avait deviné dans cet étrange capitaine un de ces hommes hardis et entreprenants auprès desquels on peut envisager impunément le danger et la mort. Ils partirent. A cent lieues de terre, un grain cassa la voile do l’embarcation, et les lames déchaînées balayèrent le pont; si bien, qu’après la tourmente, les malheureux s’aperçurent do la disparition de leurs caisses de provisions, de leur boussole et de leur ancre do salut.
Ils passèrent ainsi trois jours en butte à la fureur des éléments. La faim et la soif devinrent pressantes,— surtout dans l’estomac d’un quatrième passager dont je ne vous ai pas encore parlé. C’était une panthère noire qui ne quittait jamais Mieroslawski. Elle vivait à l’ordinaire dans l’entrepont, où son maître lui descendait journellement la pâture. Après quarante-huit heures de jeûne elle commença à mugir; puis elle rugit. Le troisième jour elle monta sur le pont... et regarda tour à tour Baudelaire et le nègre. Tout à coup, elle
sembla faire son clioix, bondit sur Kidok et l’abattit d’un coup do patte, lui dévora la tête, les bras, puis vint de sa langue sanglante lécher les pieds nus du capitaine, auprès duquel elle s’endormit, comme un progressiste qui a travaillé à raffranchissomcnt des noirs.
Baudelaire me contait cette histoire, l’automne dernier, à Bruxelles :
— Croiriez-vous, me dit-il, que je me suis pris d’une folle affection pour cotte pauvre bôte, et que je lui ai servi moi-même son souper le soir de cotte aventure? Je lui fis des parts petites comme vous pensez, car Mieroslawski et moi nous avions intérêt à ce que le nègre durât longtemps... Fort heureusement nous fûmes aperçus le lendemain par un navire hollandais qui nous prit à son bord.
Ceux qui ont, comme moi,* connu Baudelaire, no seront nullement étonnés de la sympathie que lui inspira le carnivore. Tout ce qui était cruel l’attirait singulièrement, et entre les animaux domestiques, le chat est celui dont la société l’enchantait. Je dînais avec lui régulièrement dans une taverne de la rue Breda, habitée par un chat noir. Que de fois Baudelaire, dont l’estomac était dévasté pour des causes que j’expliquerai plus loin, que de fois, dis-je, Baudelaire se contenta de prendre une douzaine d’huîtres qu’il fit manger au matou avec des attentions de père... 11 n’était pas rare qu’après'la régalade il ne saisît l’animal par la queue et l’élevant en l’air ne lui arrachât les poils de ses moustaches avec une joie qui tenait du délire... L’action fascinatrice du mal sur Baudelaire s’est souvent traduite de façon dangereuse. Un jour il essaya de mettre le feu au bois de Boulogne!... Une autre fois il faillit se faire dévorer la main au Jardin-des-Plantes
liNDlSCBÉTIONS PAIUSIENNES
par un lion au nez duquel il avait présenté un cigare.
Il était en butte à des engouements singuliers. Le jour où je l’entrevis à riiotel du Grand-Miroir, à Bruxelles^ il s’était enllammé d’un beau feu pour l’architecture d’une église de jésuites d’apparence et de stylo peu remarquables. Il m'amena presque de force devant le portail du temple et me détailla des beautés qui me laissèrent insensible.
— C’est un monument du genre Kyrrou - Guer- Tesyue, me dit-il avec ravissement. Et comme si ce mot l’eût séduit ou comme s’il avait été lier de cette preuve d’érudition, il me parla huit jours durant du style Kyri •ou-Guorresque et do ses avantages avec une emphase surnaturelle. Le même jour, il me contraignit à boire du double skydam dans un bouchon du port. Son palais blasé endurait les brûlures de l’alcool avec délices, et il trouvait une volupté particulière à s’incendier l’œsophage avec ce feu liquide. Quand il se fut bien gorgé de cette liqueur infernale, il alla voir sa mendiante. «•
C’était une petite vieille accroupie sur la berge du fleuve. Elle n’avait plus qu’un œil chassieux et pleurard : l’autre était fondu. Sa bouche tordue laissait voir deux dents jaunes qui avançaient sur la lèvre supérieure à la manière des canines des boules-dogues. Quant à son nez, il était camard et horriblement mal mouché. Tous les matins Baudelaire portait de la menue monnaie à ce monstre auquel il présentait les piécettes en souriant.
— J’adore cette créature, me dit-il, et je compte qu’elle priera le diable pour moi...
— Est-ce qu’elle dit la bonne aventure?
— Non... je l’ai bien engagée à se faire sorcière,
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mais elle préfère mendier... C’est dommage, elle a une tête admirable pour cet emploi... Oh! si j’étais artiste!
En matière d’art, Baudelaire avait ses passions. Goya ouvrait la marche de ses peintres préférés. Il me rappelait tout dernièrement encore ce qu’il appelait « ses mécomptes avec la duchesse d’A.... »
Le marchand de tableaux de la rue Saint-.\rnault mit un jour dans sa vitrine deux toiles représentant, l’une la duchesse d’A... en costume de Vénus, et l’autre la même princesse en costume de cour. La signature du maître espagnol ornait les deux pendants qui, réunis, formaient un tout inséparable.
Bref, pour un amateur, l’un n’allait pas sans l’autre. Baudelaire, qui passait par là, fut surpris j)ar la vigueur des tons, la vérité du dessin et surtout par une particularité de la duchesse représentée telle qu’elle était, avec des cheveux rouges et des cils noirs; il entra brusquement chez Moreau, marchanda les deux chefsd’œuvre et courut chercher les fonds nécessaires à cet achat. Quand il revint , il ne trouva plus qu’une duchesse d’A..., l’autre avait été enlevée par M. Paul de Saint-Victor, dont elle ornait encore le salon il y a quelques années.
— J’adore, me disait-il en soupirant au souvenir de cet échec, j'adore les oppositions de couleur. Ainsi je raffole des dames qui se maquillent. Pour moi , la femme n’est belle qu’avec du kohl aux yeux, du fard au visage, et du rouge aux lèvres...
Baudelaire ne mentait point.
Il fut jadis bien accueilli par une déclassée célèbre à laquelle il écrivait (j’ai lu la lettre) :
« J’irai vous rendre visite ce soir... peignez-vous bien. », > -
On sentait dans les penchants de son intelligence des goûts absolument orientaux. Les Malaises au teint cuivré et à la démarche alanguie provoquaient ses exclamations les plus admiratives.
Il les suivait des heures entières, admirant les teintes vives dos foulards qui leur ceignaient la téta ou la blancheur éclatante de leurs dents pointues.
Est-ce à ces mêmes penchants qu’il dut le goût de l’opium, fatal et triste amour qui a mené là où il est son vaste et puissant cerveau? Me croira-t-on lorsque je dirai que j’ai vu avaler d’un seul coup, par Baudelaire, des quantités de laudanum suffisantes pour empoisonner cinq personnes? Il n’aimait pas le hatchich et chérissait les seuls effets de l’opiacé préparé d’après Rousseau. Lorsqu’il avait absorbé jusqu’à cent vingt gouttes de ce mucilage, il semblait plus gai, plus parleur, et il commençait une de ses intéressantes causeries — monologues imagés aussi riches d’expression et aussi exquis de forme que ses plus pures compositions.
On ne se fatiguait point à l’entendre, et j’ai passé bien des nuits à l’écouter, restant sous le charme de sa voix timbrée et vibrante, émerveillé de son lexique correct énoncé sans fatigue, sans embarras, sans défaillance.
En matière politique, Baudelaire avait pour devise : « Le pape et le bourreau, ” et niait les résultats des révolutions « qui avaient eu, disait-il, pour corollaire, le massacre des innocents. » Au reste, .il se complaisait peu à deviser des gouvernements. Il aimait mieux les entretiens littéraires où il prouvait ses connaissances encyclopédiques et son érudition illimitée.
Son délassement favori était l’étude des peintres, de Delacroix surtout, dont il était l’ami, et dont- il fut le
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prophète. En dehors de cette distraction, je ne lui en connais pas; car il prisait peu la musique et le théâtre contemporain... En revanche, il adorait les marionnettes et les figures de cire. C’est en sa compagnie que j’entrai un jour à la foire de Montmartre dans un cabinet historique où l’on me montra une poupée représentant « Mo'Ue samé ^ef eaux, exécuté d’après